Croire dans les temps modernes : la proposition de foi du bienheureux chaminade





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L'ACTUALITÉ DE LA PROPOSITION DE FOI DU BIENHEUREUX CHAMINADE

CROIRE DANS LES TEMPS MODERNES : LA PROPOSITION DE FOI DU BIENHEUREUX CHAMINADE

Je voudrais montrer dans ma présentation l’actualité de la doctrine de notre fondateur dans son enseignement sur la révélation et la foi chrétiennes, puisque, dans cet enseignement, il nous offre un concept de rationalité plus large que le concept de raison imposé par les Lumières, immanent, dominant et anhistorique; une rationalité qui a critiqué la foi ecclésiale comme étant une superstition du passé, inutilisable pour construire la vie de l’homme sur la terre. Chaminade, en appelant à croire au Dieu qui révèle notre salut, propose un modèle plus ample de raison, historique, existentielle, personnalisée et consciente de ses limites. Insérés dans le débat moderne foi-raison, nous savons que la foi a besoin de la raison pour ne pas tomber dans la superstition; mais la raison humaine, n’expliquant pas tout, a besoin de la foi pour s’ouvrir à des horizons plus larges de réalité et de sens que la globalisation de la culture exige actuellement de toute pensée et de toute religion.

I-. INTENTION MISSIONNAIRE DU BIENHEUREUX CHAMINADE DANS L’ENSEIGNEMENT DE LA FOI
Pour comprendre l’enseignement sur la foi du bienheureux Chaminade, il faut avoir présents le cadre historique ainsi que le parcours biographique du personnage. Chaminade a exercé son ministère sacerdotal dans le contexte de la nouvelle rationalité des Lumières et de sa modalité religieuse, le Déisme, qu’il a connu dès sa jeunesse. Guillaume-Joseph Chaminade était un clerc cultivé et bien formé de l’Ancien Régime; il a effectué ses études secondaires au Séminaire Saint-Charles; la philosophie à Bordeaux (1782); la théologie au meilleur séminaire de son temps, Saint-Sulpice de Paris (1783). Il a étudié la scholastique baroque; il a connu les œuvres des penseurs éclairés et a lu les apologistes catholiques qui se sont dressés contre la critique rationnelle que faisaient les philosophes de la révélation surnaturelle chrétienne1. Le prêtre Chaminade n’a pas été professeur de théologie dans un séminaire ou dans quelque centre d’études religieuses de l’époque ; mais il a beaucoup lu pendant toute sa vie, au point de faire de la théologie catholique sa forme de penser, de vivre et d’agir. La foi de l’Église n’a pas été pour lui un savoir livresque, mais une façon d’être prêtre et d’exercer le ministère de père et de pasteur. Il s’est senti un missionnaire, appelé à défendre et à annoncer la foi catholique face à la critique du nouveau modèle de rationalité des Lumières. C’est dans ce but qu’il a formé une armée d’hommes de foi - laïcs et religieux -, missionnaires de la foi dans les temps modernes.
Nous ne trouvons pas dans son enseignement oral ou écrit de présentation ordonnée de la doctrine catholique de la foi; mais le prêtre Chaminade transmet son enseignement par des sermons, des conférences, des retraites, dans des lettres de gouvernement et de direction spirituelle, en apprenant à prier et à cultiver la vie spirituelle; il enseignait aussi par l’exemple de sa conduite morale, de son zèle sacerdotal, lorsqu’il célébrait avec ferveur la sainte messe, ou qu’il s’efforçait de sauver une âme ou bien de trouver un collaborateur. Comme dit le P. Benlloch: “En étudiant sérieusement les écrits du P. Chaminade, nous verrons que l’immense majorité d’entre eux a une finalité clairement pastorale […]. Il ne cherche pas à exprimer en toute rigueur sa pensée; ce qu’il écrit lui sert, surtout, pour sa mission apostolique: diriger les personnes, animer des groupes, organiser ses fondations, transmettre un esprit, développer les exigences spirituelles d’une mission ou les conséquences d’une approche pastorale. A cette fin, il fait siens les écrits et les idées de d’autres ; il assume ce que d’autres écrivent, même si cela ne reflète pas exactement sa pensée.2.
Disons que Chaminade a été un lutteur, un apologète de la foi ecclésiale contre la prétention de la nouvelle rationalité immanente, empirique et dominante à vouloir expliquer Dieu, l’histoire, l’homme et sa destinée, sans avoir à recourir à la révélation surnaturelle judéo-chrétienne. En se fondant sur la raison immanente, l’homme moderne prétend dominer la nature et l’histoire et reléguer le christianisme et l’Église catholique au grenier des vieilleries historiques, avec d’autres vieilles institutions de l’Ancien Régime, devenus inutiles lorsqu’il s’agit de rendre la vie de l’homme sur terre plus heureuse et plus confortable.

À partir de la révolution politique de 1789, après son expulsion du Collège-Séminaire de Saint-Charles, le bienheureux Chaminade a effectué un important changement d’orientation dans sa vie.3 Dans l’exil, le prêtre Chaminade a l’intuition d’un dessein divin sur lui. Il veut rentrer dans son pays comme Missionnaire apostolique, avec un projet pastoral de rechristianisation de la France. De Saragosse, il écrit à celle dont il est le directeur spirituel, mademoiselle de Lamourous:
“Prenez du courage: le temps et les années s’écoulent; nous avançons, ma chère Th., nous avançons notre carrière, vous et moi […]. Il est question de commencer tout de bon et de faire quelque chose pour la gloire de Jésus-Christ […].”4

Pourquoi faut-il “commencer quelque chose de bon” et “faire quelque chose pour la gloire de Jésus-Christ”? Dans le Dictionnaire de la Règle de Vie, le P. Verrier nous l’explique lorsqu’il énumère les “idées-clé” du missionnaire Chaminade, “lorsque le XIXe siècle commence, -écrit Verrier- dix ans après une Révolution violente qui a provoqué une déchristianisation systématique et qui, non seulement a changé en France la forme de gouvernement, mais aussi a modifié profondément la société, le climat de la vie chrétienne et les conditions d’évangélisation”5. Pour Chaminade la déchristianisation n’a pas été que l’œuvre de la persécution révolutionnaire; avant la Révolution on assistait déjà à un abandon des pratiques religieuses. Chaminade comprend que l’indifférence religieuse (sécularisation sera le terme employé à partir du début du XXe siècle) venait de la façon même de vivre, trop routinière, des pratiques religieuses dans les paroisses et dans les autres associations catholiques de l’Ancien Régime. C’est dire que dans la France très catholique on assistait à une sécularisation insidieuse dans le catholicisme officiel qui était centré sur les pratiques sacramentelles et les formes extérieures de dévotion propres aux régimes de chrétienté.
Il s’exprime ainsi dans la Réponse aux sept questions ou difficultés qui habituellement s’adressent à la nouvelle forme donnée à Bordeaux aux Congrégations et aux relations qu’elles maintiennent en général avec les paroisses, écrite en 1824 et adressée aux curés de Bordeaux:
“Avant la Révolution, la fréquentation des sacrements, même à Pâques, n’était-elle pas comme perdue dans les villes parmi les hommes? L’esprit d’irréligion et de libertinage ne fait-il pas des progrès en proportion des pertes de la foi et de la religion? Les exercices ordinaires des paroisses sont-ils suffisants pour opposer une digue au torrent de l’impiété? […] Le nombre des paroissiens diminue tous les jours à proportion que l’esprit du christianisme s’affaiblit, ou plutôt qu’il se perd et que l’indifférence en matière de religion fait des progrès. […] Dès le principe, pourtant, [les réunions de formation de la Congrégation] se sont montrées inviolablement soumises aux seuls principes catholiques et ont manifesté leur opposition aux systèmes absurdes des philosophes“.6
Chaminade se rend compte que dans la société libérale moderne et dans des conditions légales de liberté religieuse, l’Église doit passer d’une pastorale de conservation en régime de chrétienté et de confessionnalité de l’État à une pastorale en situation de mission, par la création de communautés vivantes qui évangélisent au moyen du témoignage personnel et collectif de leurs membres.
Pour mieux situer l’intuition de Chaminade, il faut savoir que les Lumières et les libéraux ne furent pas des athées; ils ne cherchèrent pas à combattre la religion dans l’homme et dans la société; mais plutôt à remplacer la religion surnaturelle chrétienne par une religion rationnelle humaine, immanente, que nous appelons Déisme, et à faire une religion rationnelle capable de faire sortir l’homme européen des conditions de superstition et d’aider à améliorer ses conditions de vie. Mais cette transformation de la religion -sans révélation et totalement rationnelle- est plus insidieuse que le refus de Dieu par l’athéisme ou par la persécution explicite du christianisme. Le Déisme postule que Dieu s’est révélé dans la raison; et donc Dieu est absorbé et soumis à la mesure de la raison humaine (Hegel); de telle façon qu’avec sa raison l’homme découvre par lui-même l’ordre de la nature et il la domine par la science et la technologie; il découvre l’existence d’un ordre moral en lui et dans la société; l’homme peut alors diriger et transformer l’histoire, la société, l’homme lui- même au moyen de la raison politique, juridique, économique, des sciences de la nature, de la sociologie, de la pédagogie et de la psychologie. Appuyé sur sa raison, l’homme peut construire sa vie, la société, l’histoire, sicut Deus non daretur.
Les penseurs des Lumières ont transformé l’espérance chrétienne dans la vie éternelle en un projet de progrès, qui devait conduire toute l’humanité à un état final de total bien-être matériel et de bonheur moral. C’est pour cela que les déistes philosophes et libertins- se montrent indifférents en matière religieuse. Peu importe que l’on confesse une religion ou une autre; parce que l’utile et le vrai c’est la raison et son projet historique de progrès.
Nous devons considérer avec sympathie ce projet historique, malgré l’échec de sa prétention universelle, car, grâce à leur grande confiance dans la raison, les sciences, la politique, l’économie…, les Lumières ont rendu plus confortable la vie de l’homme sur la terre, en le libérant de la soumission aux pouvoirs sans appel de l’Ancien Régime, en collusion avec les églises confessionnelles, sans libertés civiques, politiques, économiques, juridiques, ni religieuses. Justement pour conduire l’homme vers la liberté et le bonheur, les penseurs éclairés ont élaboré un modèle de raison immanent, mais qui manipule et exclut ; et, sur le terrain religieux, ils proposent une religion rationnelle à la mesure de l’homme et non de la grandeur-paternité-compassion de Dieu et de son salut éternel.
Dans ces conditions, quelle réalité renferment, à quoi servent la révélation surnaturelle chrétienne, l’incarnation du Verbe, la mort rédemptrice du Christ sur la Croix et sa résurrection salvatrice, les sacrements de l’Église, la régénération de l’homme dans le baptême, le pardon des péchés et la présence réelle du Christ dans l’eucharistie, la prière, la foi, la charité, l’espérance en la vie éternelle,…? Le christianisme doit démontrer sa vérité surnaturelle devant la raison scientifique et historique. C’est cela le combat apologétique de notre missionnaire apostolique, Chaminade. Nous en avons un exemple avec un congréganiste qui suscite ce débat lors d’une assemblée de la Congrégation: “Vous avez dit, monsieur, que la vie humaine naturelle, si bonne qu’elle soit, ne peut produire le salut, qui appartient seulement à la vie surnaturelle de la foi; nous voudrions que vous nous expliquiez ces paroles, “naturel” et “surnaturel”, parce que fréquemment on entend les gens dire qu’il suffit d’être un bon citoyen, un bon père, un bon époux, enfin, d’être un homme honnête; cela ne suffit-il pas pour se sauver?”7. Chaminade répond dans un sermon: “Il y a un autre monde, il y a un Dieu qui est la souveraine félicité de l’homme, il y a une éternité, etc.… Il y a des moyens proportionnés à cette fin, des grâces, des sacrements, etc.… Ce sont des objets qui ne peuvent pas être connus par une lumière naturelle [la raison]; il faut une lumière proportionnée, une lumière surnaturelle: la foi, qui est une participation à la lumière surnaturelle”8.
Quant aux prétentions de la raison éclairée et de sa forme religieuse, le déisme, Chaminade – et avec lui avec les clercs du XIXe siècle - les qualifie au moyen des catégories théologiques d’“hérésie” et d’“apostasie” culturelles, par rapport à l’ancienne situation de confession religieuse chrétienne. Le P. Karl Rahner l’explique ainsi:
“Une vision du monde à première vue complètement “a-chrétienne” (dans l’espace vital du christianisme antérieur) dans l’époque postchrétienne de “l’âge moderne”, jusqu’à présent, au fond, n’a pas réussi à être autre chose qu’une imitation hérétique et sécularisée de l’intelligence chrétienne du monde et de l’existence […]. On doit cette hérésie à une conception qui est un outrage à la relation mystérieuse et fondamentale entre Dieu et le monde […]”9
Chaminade s’exprime dans des termes semblables lorsqu’il écrit, le 24 août 1839, aux prêtres marianistes qui devaient prêcher aux religieux les exercices spirituels de cette année-là.
“Aujourd’hui, la grande hérésie régnante est l’indifférence religieuse, qui va engourdissant les âmes dans la torpeur de l’égoïsme et le marasme des passions […]. aussi, le divin flambeau de la foi pâlit et se meurt dans le sein de la chrétienté; la vertu fuit, devenant de plus en plus rare, et les vices se déchaînent avec une effroyable fureur. Il semble que nous touchons au moment prédit d’une défection générale et comme d’une apostasie de fait presque universelle”.
Et dans les Constitutions de 1839 de la Société de Marie, article 339, il écrit:
“Que de conquêtes le philosophisme moderne a faites dans le royaume de Jésus- Christ! La foi s’est affaiblie, son flambeau s’est éteint dans un grand nombre d’individus, et même dans des corporations entières. Les principes de la religion s’altèrent toujours de plus en plus. Combien peu il y a d’éducation chrétienne! La génération naissante trouve si peu de maîtres qui s’attachent à former l’esprit et le cœur au christianisme!”.
En effet, le merveilleux projet de progrès des Lumières s’est révélé n’être qu’un mythe au long du XXe siècle ; il s’est traduit par un coût très élevé en vies humaines et l’exclusion d’énormes masses d’hommes et de femmes des bénéfices de la richesse matérielle. En outre, dans cet Occident héritier des Lumières, on a assisté, sur le terrain religieux au pire des scénarios : l’indifférence religieuse; devant l’échec des idéologies, l’individu s’est replié sur la sphère du privé, s’enfermant dans une conscience timorée qui ne recherche plus que son confort matériel.
Pour Chaminade, le refus d’une révélation surnaturelle de Dieu dans l’histoire du peuple d’Israël et dans la personne de Jésus-Christ n’est pas une vraie rationalité, mais une simple ignorance de la vérité et un oubli de Dieu. Utilisant les termes des clercs de l’époque, il la définit ainsi : “indifférence religieuse”, “déraison”, “système absurde des philosophes”. Le Déisme est jugé comme une distraction de la pensée, une ignorance du Dieu vrai qui révèle surnaturellement la Vérité le concernant, concernant le monde et l’homme; c’est là la pire des ignorances parce qu’elle aboutit une pensée erronée et à un agir erroné, qui abandonnent l’homme à ses passions. Dans la retraite d’octobre 1821, Chaminade résume cette position, base de son action missionnaire:
“Jetons un coup d’œil à notre siècle. Grand Dieu!, quelles horribles ténèbres!; quelle épouvantable dépravation!; quelle indifférence si désolante pour le salut! Parce que dans les siècles antérieurs la corruption ne s’introduisait que dans le cœur; mais aujourd’hui sont gangrenés l’esprit et le cœur et le mal de l’esprit est incomparablement plus dangereux et inguérissable que celui du cœur. En cet état de choses, en ces temps de désolation, la génération qui nait maintenant se trouve menacée d’être dévorée avec ceux qui lui succéderont, par l’irréligion et l’impiété”.
Comme on le voit, il ne s’agit pas d’un débat d’idées, mais d’un combat pour la vérité de Dieu et de l’homme, où sont en jeu le sens et la réussite absolue de l’histoire et le salut divin de chaque homme. Nous trouvons un bon résumé de la pensée de Chaminade dans la lettre au pape Grégoire XVI, du 16 septembre 1838, dans laquelle il sollicite l’approbation des Constitutions des deux nouveaux instituts religieux, les Filles de Marie et la Société de Marie10:
“J’ose vous exprimer, avec une simplicité entièrement filiale, qu’elle est grande depuis longtemps ma douleur en voyant les efforts incroyables de l’impiété, du rationalisme moderne et du protestantisme, conjurés pour ruiner le beau bâtiment de la révélation. Pour opposer une digue puissante au torrent du mal, le Ciel m’a inspiré au commencement de ce siècle de demander au Saint Siège les lettres patentes de Missionnaire apostolique, dans le but de raviver et d’allumer à nouveau partout la divine torche de la foi, en présentant partout, devant l’admiration du monde, des masses imposantes de chrétiens catholiques de tout âge, sexe et condition, qui réunis en associations spéciales pratiquent sans vanité, mais sans respect humain, notre sainte religion dans toute la pureté de ses dogmes et de sa morale […].”
Chaminade n’a jamais été fidéiste; il croit aux possibilités de la raison; mais il pense que, pour que la raison humaine guérisse, il lui faut la révélation surnaturelle chrétienne, qui vient d’un Dieu toujours plus grand que la raison et que n’importe quel projet historique de l’homme; parce que Dieu seul est capable d’offrir un salut complet à chaque personne et à l’humanité toute entière, comme n’a réussi à le faire aucun des régimes politiques durant les XIXe et XXe siècles. Chaminade pense que la foi surnaturelle se constitue en principe correcteur de la foi rationnelle du Déisme, lequel affirme que Dieu s’est révélé entièrement dans la raison; mais, dans la révélation biblique Dieu se révèle en cachant sa face; saint Augustin dit, si tu comprends, ce n’est plus Dieu. C’est pourquoi Chaminade tient à signaler les limites aussi bien de la foi que de la connaissance humaine. Nous voulons parler ici du problème de l’obscurité des vérités de la foi pour la connaissance rationnelle; un problème déjà étudié par saint Thomas. Chaminade a traité dans différentes instructions des ténèbres de la foi. À la différence des “dogmes” de la religion rationnelle du Déisme, le Dieu judéo-chrétien nous a révélé des vérités contenant des réalités divines, qui sont incommensurables pour notre connaissance finie; en plus, la raison humaine, à cause de la situation de péché, est faible, se trompe elle-même et ne peut pas connaître les choses de Dieu. Les Saintes Écritures nous révèlent qu’à cause de son orgueil l’homme a voulu connaître comme Dieu connaît, et depuis lors la raison est en incapacité de connaître Dieu. L’homme “s’est égaré à cause de l’abus de sa raison”, prêche Chaminade. Donc, “la foi, comme dit saint Paul, ne se confirme par le raisonnement ni par les sens externes, mais par la tradition sainte et par l’annonce de l’Évangile. La foi vient de la prédication de la parole de Dieu… À quelles extravagances la raison conduit quand elle n’est pas guidée par la foi!”11
Malgré ces corrections apportées à la raison naturelle, en vertu de sa formation thomiste et de son appartenance à la tradition catholique anti-luthérienne, Chaminade a gardé une grande confiance dans la nécessité de la raison, pour connaître la révélation divine et se confier à Dieu dans l’acte de foi. Le Déisme ayant posé le problème “de l’usage de la raison dans l’ordre de la religion”, Chaminade, pour expliquer à ses congréganistes et à ses religieux la relation foi-raison, fait appel à la distinction que fait la tradition théologique entre croire dans les choses que Dieu révèle (appelée fides quae, je crois que), et les croire par la confiance que l’on fait à ce Dieu qui les révèle (la fides qua, je te crois toi). Dans une lettre du 15 et 22 février 1830 écrite au P. Lalanne pour organiser les programmes de religion des Écoles Normales d’Instituteurs, Chaminade lui fait remarquer que l’enseignement de la religion doit insister sur les preuves de la religion et de ses dogmes, et pas seulement sur les pratiques de piété.
“J’ai toujours souhaité que dans les Écoles normales, soit internes ou externes, il y eût un cours suivi de religion. En général, nos jeunes professeurs comprennent comme enseignement de la religion, l’enseignement de la piété […]. Dans les Écoles normales je souhaiterais que l’on enseigne les preuves de la religion, avec l’enseignement de ses dogmes. On n’y fait une attention suffisante; nous sommes dans un siècle prétendu des lumières, où l’on fait raisonner; ou plutôt “déraisonner” en matière de religion."

Dans une autre lettre du 2 mai 1837 au P. Chevaux, il lui demande que dans les conférences religieuses faites à la communauté de Saint-Remy, il enseigne la rationalité de l’acte de foi. Mais pour susciter la foi dans les vérités révélées il faut recourir à la formulation que l’Église en a faite dans le credo.
“Par l’Église Dieu fait connaître ce qui en lui est au-dessus de la connaissance de la raison. Les principes de notre foi sont la force et les lumières que Dieu donne à notre raison pour faire connaître son existence et ce qui est compris dans l’idée d’un Dieu connu par la raison. Dieu a mis en nous et dans notre raison des preuves de son existence et de ses excellences infinies. C’est ainsi qu’il faut procéder pour l’explication du Symbole de notre foi et pour toutes les vérités proposées par l’Église.”
Mais Chaminade soutient que l’on doit retenir fermement les vérités de la foi, par-dessus les raisonnements de la philosophie et des avancées scientifiques, parce que ces connaissances dépendent des modèles de la connaissance qui se réfèrent à la finitude humaine, et sont donc provisoires et réformables, tandis que les vérités de la foi reçoivent leur vérité de la Vérité de Dieu.
“Fermeté de la foi. Nous nierons donc tout ce que les sens, la raison, la démonstration, ou toute autre autorité pourraient suggérer, plutôt que ce que la foi nous enseigne… 1) Les sens, contre l’Eucharistie; 2) la philosophie nous dirait selon ses principes, ex nihilo nihil fit [rien ne se fait de rien], contre la création…; A privatione ad habitum non est progressus, [il n’y a pas de retour de la privation à ce qui est], contre la résurrection […]. “La foi dira: Dieu n’a-t-il rendue folle la sagesse de ce monde? (1Cor 1,20)… “Enlève les arguments là où se trouve la foi; que même le raisonnement se taise, car on ne croit pas au raisonnement, mais aux pêcheurs (Saint Ambroise)”12.
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