Avant-propos





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Les trois hommes de pierre


On prétend que certains individus de cette race stupide, crient aux passants attardés : Veux-tu des bras ? veux-tu des bras ? Si on a l’imprudence de leur répondre : Oui, ils reprennent : Donne-nous tes jambes ! Et comme ils sont charmeurs, on reste là tant qu’il leur plaît. Un malin que la frayeur avait jeté à la renverse, eut l’esprit de leur dire : Prenez mes jambes, si vous voulez ; elles sont mortes. – Ils ne surent point répliquer, et l’homme put se sauver de leur charme.

Maurice SAND.

Dans la région de l’Indre qui touche à la Creuse, la nature change d’aspect, les vallons s’enfouissent, les plateaux s’élèvent, la végétation prend de l’essor, les eaux se précipitent, les talus profonds se hérissent de rochers. Les traditions et les légendes sont pourtant plus rares dans cette région pittoresque que dans nos plaines ; mais elles sont généralement tristes, et, sauf ce qui se rapporte à Gargantua, je n’ai pas trouvé par là ce fonds d’humour berrichonne qui mêle souvent l’ironie aux terreurs du monde fantastique.

J’ai nommé Gargantua, et, à ce propos, je demanderai aux érudits si, avant la publication du livre (c’est ainsi, je crois, qu’on disait du temps de Rabelais pour désigner le grand, le seul, le délirant succès littéraire de l’époque), il n’y avait pas, dans les provinces, une légende populaire de Gargantua, dont le grand satirique se serait emparé, comme Gœthe de la légende de Faust, et comme Molière de la légende de la Statue du Commandeur. Cette locution des enthousiastes contemporains de Rabelais, le livre, était-elle uniquement une formule d’admiration exclusive ? Ne signifiait-elle pas aussi une distinction à établir entre le poème éclatant et la légende obscure ? Les ogres remis à la mode par Perrault sont bien les mêmes géants que la chevalerie pourfendait au moyen-âge. Gargantua ne serait-il pas de la même famille, et son nom n’aurait-il pas été ramassé par l’auteur de Pantagruel parmi d’autres types populaires aujourd’hui oubliés pour n’avoir existé que dans les contes de la veillée, de nos ancêtres ?

En Berry, où aucune tradition historique n’est restée dans la mémoire des paysans, sinon à l’état de mythe, on est très surpris de retrouver une sorte d’histoire locale très précise de Gargantua tout à fait en dehors du poème de Rabelais, bien que dans la même couleur. À Montlevic, une petite éminence isolée dans la plaine a été formée par le pied de Gargantua. Fourvoyé dans nos terres argileuses, le géant secoua son sabot en ce lieu, et y laissa une colline.

Sur la Creuse, aux limites du Berry, on retrouve Gargantua1 enjambant le vaste et magnifique ravin où la rivière s’engouffre, entre le clocher du Pin et celui de Ceaulmont, planté sur les bords escarpés de l’abîme. Un bac rempli de moines vint à passer entre les jambes du géant. Il crut voir filer une truite, se baissa, prit l’embarcation entre deux doigts, avala le tout, trouva les moines gros et gras, mais rejeta le bateau en se plaignant de l’arête du poisson.

Ceux qui vous racontent ces choses n’ont certes jamais lu le livre, et pas plus qu’eux leurs aïeux n’ont su son existence. Le nom de Rabelais leur est aussi inconnu que ceux de Pantagruel et de Panurge. Le frère Jean des Entomeures, ce type si populaire par sa nature et son langage, n’est pas arrivé davantage à la popularité de fait. Ces personnages sont l’œuvre du poète ; mais je croirais que Gargantua est l’œuvre du peuple et que, comme tous les grands créateurs, Rabelais a pris son bien où il l’a trouvé.

Les superstitions des villages et des chaumières de la Creuse, dans le bas Berry, admettent donc les géants, qui, par opposition, tiennent peu de place dans les chroniques du haut pays. Le haut pays est découvert et ondulé ; le bas pays, raviné et encaissé, est assis sur la roche qui sert de contre-forts aux escarpements du terrain. Ces roches micaschisteuses, de formes bizarres, prennent volontiers l’aspect de figures gigantesques ; mais il s’en faut de beaucoup qu’elles paraissent risibles au pêcheur de mauvaise foi qui va, durant la nuit, lever les nasses de ses confrères. Ce n’est pas le joyeux Gargantua qui lui apparaît : ce sont les trois hommes de pierre, que dans le jour, il appelait les rochers du moine, et qu’il voyait sans frayeur se mirer debout et immobiles sur le bord de l’eau transparente.

Une nuit, Chauvat, du moulin d’en bas, les vit remuer, descendre de leur immense piédestal et se promener sur le rivage en gesticulant ; mais quels horribles gestes, et quelle marche terrifiante ! Ils ne paraissaient avoir ni pieds ni jambes, et pourtant ils allaient plus vite que les eaux de la Creuse, et les cailloux broyés criaient sous leur poids. Il s’enfuit jusqu’à sa maison et s’y barricada de son mieux ; mais les hommes de pierre l’avaient suivi, et comme c’était un mécréant qui ne songea point à se recommander à Dieu, le plus petit de ces colosses appuya son coude sur le pignon de la maison qui s’écrasa comme une motte de beurre.

Chauvat épouvanté, se sauva dans sa grange ; mais le second des hommes de pierre y posa la main et la fendit en quatre comme si c’eût été une vieille huguenote en terre de Bazaiges.

Chauvat eut le temps de se sauver et il se réfugia sur la grande écluse qui coupe la rivière en biais d’un bord à l’autre. Là il se crut sauvé ; mais les trois hommes de pierre prirent ce chemin pour s’en retourner à leur place ordinaire sur l’autre rive, et il se vit forcé de rester là, ou de se jeter dans la rivière qui est très profonde de chaque côté de l’écluse ; car de courir plus vite que les géants n’avançaient, il n’y fallait point songer.

Il se rangea et se fit tout petit, n’osant souffler, couché de son long au ras de la chaussée, espérant que ces méchants blocs ne l’apercevraient point. Le premier passa ; puis vint le second qui passa aussi. Chauvat commençait à respirer. Enfin vint le troisième, qui était, de beaucoup, le plus grand et le plus lourd, et qui fît mine de passer de même que les autres. Mais la chaussée était glissante et l’homme de pierre glissa.

Par bonheur, Chauvat se ressouvint enfin de son baptême, et fît le signe de la croix en demandant l’assistance du ciel. L’homme de pierre trébucha et ne tomba point, sans quoi le pauvre pêcheur eût été écrasé comme une coquille d’œuf.

Les retournants sont, dans cette même partie du Berry, des hôtes très nombreux. Il est peu de maison qui ne soit hantée de quelque âme en peine. La Creuse, noire et rapide en certains endroits profonds, où elle coule sans obstacle, entraîne et charrie les esprits plaintifs des gens qui ont trouvé la mort dans ses flots. La nuit, on entend des cris déchirants ; ce sont les noyés qui se lamentent et demandent des prières. Ailleurs, elle écume et gronde dans les rochers ; on entend là les imprécations de ceux qui sont damnés sans rémission.

Le mot de retournant est bien l’équivalent de celui de revenant. Cependant quelques vieilles femmes vous diront que les âmes des suicidés (les noyés volontaires) sont condamnées à l’éternel travail de retourner les grosses pierres qui encombrent le lit des torrents. Au milieu d’une cascade de la Creuse, une de ces roches noires offre tellement la figure d’une barque échouée, que de loin, on s’y trompe. C’est une pierre retournée : on vous assure qu’elle est blanche en-dessous, et qu’elle a été amenée là de bien loin, par ceux qui retournent.

Ces légendes se rattachent, sans doute, au lugubre souvenir des désastres causés par les crues subites et terribles de la rivière. En 1845, une trombe de pluie gonfla si subitement les affluents torrentueux de la Creuse qui est, elle-même, en cet endroit, un torrent redoutable, que l’eau monta, dit-on, de plus de cent pieds, apportant toute une forêt récemment abattue sur ses rives. Aux approches de l’unique pont de la contrée, la forêt voyageuse s’arrêta deux heures, prise et serrée entre les deux rives à pic, et, à cette masse, vinrent se joindre d’autres masses de toits, de bateaux, de barrières et de débris de toute sorte, si bien que les enfants, qui ne doutent de rien, passaient d’une rive à l’autre, à pied sec sur cette montagne flottante, au-dessus des vagues en fureur. Tout-à-coup la montagne se précipita, emportant le pont qui l’avait retenue et balayant tout sur son passage, maisons, troupeaux, cultures et passants.

Pourtant le souvenir de ce désastre n’a pas suffi à peupler d’âmes en peine les bords et les îlots de la terrible rivière. Il s’y joint la tradition vague d’un combat de faux-saulniers contre les gens de la gabelle, au temps où les seigneurs et les bourgeois conduisaient, dans les sentiers escarpés, leurs mulets chargés de sel de contrebande. L’histoire du Berry ne dit rien de cette bataille. Les vieux paysans l’ont entendue raconter à leurs pères, qui la tenaient de leurs grands-pères. Beaucoup de gens, disent-ils, y périrent, et furent précipités des rochers dans la Creuse. C’est pourquoi l’on entend, dans les mauvaises nuits, des voix que personne ne connaît et qui crient sans relâche : Au sel ! au sel ! À ce cri, tous les mulets des pâturages voisins s’enfuient, les oreilles couchées et la queue entre les jambes, comme si le diable était après eux.

Dans cette même région, la croyance au grand serpent se réveille de temps à autre. On se soucie peu des milliers de vipères qui vivent dans les rochers et qui, dit-on, n’ont jamais fait de mal à personne ; mais le serpent de quarante pieds de longueur et qui a la tête faite comme un homme, est celui dont on se préoccupe. C’est probablement le même qui, dans les temps anciens, mangea trois prisonniers dans le cachot de la grosse tour de Châteaubrun. Depuis, il s’est montré plusieurs fois, et l’année dernière, 1857, tout le pays était en émoi, parce qu’une bergère l’avait vu dans un buisson. Plus de cinquante chasseurs étaient sur pied pour le chercher ; mais, comme de coutume, on ne le trouva point.
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