Littérature québécoise





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Le fusil à cartouche


En 1912, Louis Hémon faisait partie d’une équipe d’arpenteurs et d’ingénieurs chargés de tracer une ligne de chemin de fer au lac Saint-Jean. Hémon a exercé alors le métier de « chaîneur ».

Hier Pacifique Pesant s’est acheté un fusil à cartouche.

Il a quitté le camp à l’aube ; deux heures de canot et trois sur les routes l’ont amené au monde civilisé, représenté en l’espèce par le village de Péribonka et son unique magasin. Le soir il était de retour, ayant échangé un nombre de piastres qu’il ne veut pas avouer contre un fusil à un coup, de fabrication américaine, d’un calibre qu’il ignore, ce qui n’a aucune importance, puisqu’on lui a vendu en même temps des cartouches d’un diamètre à peu près approprié. Car c’est un fusil à cartouche.

Il le regarde avec un tendre orgueil, fait jouer la bascule vingt fois sans se blaser sur ce miracle et répète à voix basse :

« Voilà longtemps que j’avais envie d’un fusil à cartouche ! »

Des fusils à capsule, il explique qu’il en a eu ; je ne serais pas étonné qu’il se fût servi d’un fusil à pierre. Mais un fusil à cartouche...

Aujourd’hui lundi, tout le monde retourne dans le bois, pour continuer l’exploration du tracé sur lequel, quelque matin miraculeux de l’an 192... doivent passer « les chars ». Pacifique Pesant part avec les autres et, naturellement, il emporte son fusil à cartouche.

Il emporte sa hache aussi, puisqu’il est « bûcheur », et cet attirail redoutable, la hache sur une épaule, le fusil sur l’autre, n’est pas sans l’impressionner lui-même. Tous les hôtes du bois, de l’écureuil à l’orignal, doivent en frissonner dans leurs retraites ; sans parler de la présence du métis Trèflé Siméon, qui sait si bien lancer les pierres...

Mais la matinée se passe ; les bûcheurs bûchent, les chaîneurs chaînent, chacun fait son ouvrage, et Pacifique Pesant, qui toutes les trente secondes doit poser au pied d’un arbre, pour se servir de sa hache, le fusil à cartouche, sonde en vain d’un œil aigu les profondeurs du bois. Tout à l’heure on a traversé une piste d’ours ; mais chacun sait que les petits ours noirs du pays sont trop méfiants et trop farouches pour se laisser voir ; pour le caribou, ou l’orignal, il faudrait remonter encore un peu plus haut sur les rivières ; mais enfin du petit gibier, de la perdrix de savane, du lièvre, le bois en est plein. Quel instinct obscur leur enseigne que Pacifique est au nombre de ceux dont il faut se cacher, depuis qu’il a un fusil à cartouche ?

À midi, l’on s’arrête ; on abat un beau cyprès sec, dont le bois imprégné de gomme fait en quelques minutes une haute flambée, et l’on commence à manger, pendant que l’eau du thé chauffe. Pacifique Pesant s’est installé sur un tronc couché à terre ; il a appuyé contre ce tronc le fusil à cartouche, avec des précautions infinies et la faim lui fait oublier pour quelques courts instants le désir de tuer qui le dévore.

Or, voici qu’entre les épinettes, à travers les taillis d’aunes, un lièvre, un beau lièvre gras surgit au petit galop, sans hâte ; il passe entre Pacifique Pesant et le feu, saute un arbre tombé et s’éloigne, flegmatique, de l’air d’un lièvre sérieux qui ne peut vraiment pas remettre ses affaires ni se détourner de son chemin parce qu’il lui arrive de rencontrer un feu, douze hommes et un fusil à cartouche !

Pacifique Pesant a laissé tomber sa tranche de pain savoureusement enduite de graisse de rôti ; d’une main il empoigne le fusil, pendant que l’autre fouille fiévreusement dans une poche pour y trouver des cartouches.

Hélas ! le lièvre est déjà rentré à jamais dans l’asile sûr du bois, du grand bois obscur qui s’étend de là jusqu’à la baie d’Hudson sans une clairière.

La journée s’avance ; le ciel pâlit entre le feuillage sombre des sapins et des cyprès. Or, le deuxième chaîneur lève tout à coup les yeux, regarde un instant, et pousse un grand cri.

« Pacifique !... une perdrix ! »

Pacifique laisse sa hache dans le bouleau qu’il était en train d’abattre et part en galopant à travers les arbres tombés, brandissant son fusil à cartouche. La perdrix, selon la coutume des perdrix canadiennes, considère l’homme comme un animal bruyant, indiscret, mais peu dangereux. (Peut-être, au fait, n’en a-t-elle jamais vu ?) Elle reste donc immobile sur sa branche et médite, pendant que le chasseur vient se placer au-dessous d’elle.

En quelques secondes son fusil est chargé, armé, et il épaule avec une moue d’importance. Mais le métis, Trèflé Siméon s’est glissé derrière lui, rapide et subtil comme ses ancêtres sauvages ; il a ramassé une pierre et au moment solennel voici que la petite masse grise sur laquelle Pacifique braquait laborieusement son fusil à cartouche fait une culbute inattendue et tombe, la tête fracassée par le plus primitif des projectiles...

Le reste de la journée n’est qu’une longue amertume. La nuit tombe ; l’on reprend le chemin des tentes, et soudain quelqu’un montre à Pacifique un écureuil qui s’agrippe au tronc d’une épinette, à dix pieds de terre.

– Tiens ! voilà du gibier pour toi !

L’ironie est flagrante ; mais Pacifique hésite longtemps et finit par tirer. L’écureuil atteint en plein corps, presque à bout portant, monte tout droit vers le ciel et quelques instants plus tard des débris de peau et des miettes de chair saignante retombent.

Pacifique Pesant les contemple avec le mépris qui convient, pour bien faire comprendre à tous que ce n’était là qu’une expérience. Mais son honnête visage a quitté le deuil et ses lèvres rassérénées murmurent :

– Voilà longtemps que j’avais envie d’un fusil à cartouche !

L’Auto, 9 avril 1913.

Driving


Pourquoi, dira-t-on, exprimer par un mot anglais l’art de mener des chevaux attelés le long des chemins – lorsqu’il y a des chemins – dans un pays de langue française ? Je n’en sais trop rien. Peut-être parce que c’est plus court. Peut-être encore parce que, en France, on désigne généralement cet art sous le nom « Les Guides ». Or, dans nos districts reculés de la province de Québec, l’on ne dit pas « guides », mais « cordeaux », et l’on tient lesdits cordeaux un dans chaque poing bien serré, les bras écartés, un peu dans la position qu’avaient jadis de Civry ou Fournier au guidon des premiers vélocipèdes.

Ce doit être indiciblement monotone pour un homme qui a été seulement une fois en automobile de suivre, en voiture attelée, une route quelconque de France, une insipide route dépourvue de souches et de monticules, où deux véhicules peuvent se croiser sans que l’un des deux entre dans le bois. Les chemins canadiens offrent heureusement plus d’imprévu, et puis les habitants du pays n’ont pas été rendus difficiles par l’usage d’automobiles ni même par leur vue fréquente puisque, sur le chemin qui fait le tour du lac Saint-Jean il n’en est encore passé que deux depuis le commencement des temps, malgré la proximité relative d’Américains assoiffés d’aventures et de conquêtes.

Tout le monde va en voiture au pays de Québec. Un homme qui marche le long des routes est, par définition, un « quêteux » et un suspect. Quant à celui qui, possédant un cheval, l’enfourche au lieu de l’atteler et se promène ainsi, il sème derrière lui la stupeur et des hochements de tête pareils à ceux que suscite la description de coutumes inouïes, incompréhensibles, et plus barbares mille fois que celles des Indiens Montagnais qui passent ici au printemps et à l’automne.

* * *

En octobre la neige vient et bientôt après tous les véhicules à roues reprennent dans la remise les places qu’ils avaient quittées cinq mois auparavant. Les voitures d’hiver les remplacent sur les chemins, sauf lorsqu’une tempête de neige a bloqué ces derniers.

Alors pendant deux ou trois jours aucun traînage ni voiture ne passe : les paysans, dont chacun doit entretenir le morceau de chemin qui longe sa terre, attellent leur plus fort cheval sur la « gratte » et creusent patiemment une route dans la neige qui leur monte à la ceinture et parfois aux épaules. Le cheval, enseveli, lui aussi, s’affole et se cabre dans la neige : l’homme s’accroche désespérément aux manches de la « gratte » et se laisse traîner, raidissant ses forts poignets, hurlant des ordres ou des injures sans malice.

« Hue ! Dia ! Harrié ! Hue donc, grand malvenant ! déshonneur de cheval ! »

La neige vole : le cheval et l’homme en émergent peu à peu, blanchis jusqu’au cou, tous deux arc-boutés et luttant en forcenés contre l’inertie terrible de la masse blanche : l’un soufflant de toutes ses forces à travers ses naseaux dilatés, l’autre criant tour à tour des insultes sanglantes et des reproches badins.

...Ce n’est rien, ô citadin ! Ce n’est qu’un paysan canadien qui gratte son chemin parce que le « Norouê » a soufflé hier un peu fort...

Mener sur une route de neige ferme un bon trotteur attelé à un traîneau léger est assurément un plaisir sans mélange : mais pour celui qui sait à l’occasion faire fi des joies de la vitesse, il est quelque chose de plus attirant encore : conduire à travers bois, le long d’un chemin de chantier, le grand traîneau chargé de billots d’épinette et de sapin.

C’est peut-être le commencement de l’hiver ; il est tombé juste assez de neige pour tapisser le sol d’une couche épaisse d’un pied sous laquelle saillent encore les grosses racines et les rondeurs des arbres tombés et à moitié enfoncés dans la terre. Naturellement l’on n’a cure ni des troncs d’arbres ni des racines, pourvu que le cheval soit fort et la neige assez glissante. On charge l’une après l’autre, raidissant l’échine et tendant les bras, les lourdes pièces de bois, on assujettit la chaîne autour d’elles et on la serre en halant à deux le tendeur flexible fait d’un jeune bouleau. Et l’on part.

Le vent froid brûle la peau comme une râpe : dans le bois les haches des bûcherons sonnent sur les troncs secs : la jument au large poitrail plante les pieds dans la neige et tire furieusement. Le grand traîneau semelé d’acier démarre, se heurte aux racines, se cabre par-dessus les troncs d’arbres abattus, puis retombe avec fracas, et l’homme, qui est campé sur la charge, s’arc-boute pour résister aux chocs et aux bonds subits du traîneau, et bien que retenant à pleins bras la grande jument ardente, à la bouche dure, il ne peut s’empêcher de lui crier des encouragements que les terribles cahots saccadent. Et il se grise du mouvement, du crissement de la neige écrasée, du vacarme du bois et du fer, de toute la force déployée, du vent froid qui vient lui mordre le palais quand il crie.

Oui ! Le cheval est la plus noble conquête de l’homme, ne vous en déplaise.

Et puis, lorsqu’il a offensé son conquérant, celui-ci a toujours la ressource de prendre les cordeaux et de lui fouailler les flancs, consolation que désirerait passionnément maint chauffeur arrêté au bord de la route et qui s’efforce vainement de pénétrer le mystère d’un carburateur espiègle.

L’Auto, 26 août 1913.

Table




Itinéraire 6

Le sport et la marche 68

Le sport et la race 86

Le sport et l’argent 95

Routes et véhicules 104

Les raquetteurs 110

Une course dans la neige 116

Les hommes du bois 121

Le fusil à cartouche 128

Driving 134


Cet ouvrage est le 110e publié

dans la collection Littérature québécoise

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

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