Littérature québécoise





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Le sport et l’argent


Le titre ci-dessus pourrait faire croire que c’est de la question toujours brûlante de l’amateurisme et du professionnalisme que je vais parler aujourd’hui. Ce n’est pas tout à fait cela ; évidemment il est difficile de traiter des rapports de l’argent et du sport sans toucher à cette question, mais je désirerais m’occuper plus particulièrement d’un autre aspect de ces rapports.

Cet aspect est celui-ci : jusqu’à quel point est-il indispensable qu’un sport « paye » tant ceux qui s’y livrent que les organisateurs qui s’y intéressent ? Quels sont les sports qui sont naturellement propres à « payer » et quels sont les autres ? Et, parmi ces derniers, est-il des sports, qui ne payeront jamais, qui méritent pourtant d’être conservés et encouragés, et comment peut-on y parvenir ?

L’étude des différents sports qui « payent », dans les différents pays du monde est assez intéressante en elle-même, et mérite mieux qu’une simple énumération. En effet, nous trouvons que certains sports sont dans un pays une source de richesse pour leurs organisateurs, et dans le pays voisin une source de pertes. Chaque pays a un certain nombre de sports favoris. Les autres sports, il les ignore ou les dédaigne ; mais dans certains cas c’est parce que ces sports n’ont pas été assez énergiquement poussés à leur début. Autrement le goût public aurait fini par s’y laisser attirer, et les pertes financières du commencement se seraient transformées à la longue en de coquets bénéfices.

Il y a certains sports qui apparaissent destinés par leur nature même à être des sports « payants ». De ce nombre sont les sports de combat, c’est-à-dire la lutte et la boxe.

La lutte a été un sport payant dès son origine probablement dans tous les pays du monde ; mais d’abord sur une petite échelle. En Angleterre, tous les mineurs et ouvriers du Lancashire et d’autres districts du Nord sont fanatiques de lutte, et certains des champions locaux jouissent d’une sorte de célébrité.

En France, dans tout le Midi, plus spécialement du côté de Bordeaux et aussi dans la vallée du Rhône, la lutte est aussi tenue en grande estime, et beaucoup de lutteurs connus sont venus de ces districts. Mais pendant longtemps ils se sont contentés de lutter dans des baraques foraines, qui allaient de foire en foire dans les diverses villes ou bourgades. Ce n’est guère qu’il y a quinze ans environ qu’un journal sportif illustré eut l’idée d’organiser un grand tournoi de lutte à Paris, sur la scène d’un music-hall. Ce fut un succès colossal, et des tournois semblables ont été organisés depuis, presque tous les ans ; souvent même plusieurs établissements se faisaient concurrence et se disputaient les meilleurs lutteurs en offrant de grosses sommes comme prix.

Que s’est-il passé ? Ces tournois sont peu à peu tombés dans le plus complet discrédit, parce que l’appât du gain avait poussé les lutteurs à s’entendre entre eux à l’avance pour se partager les prix. On comprend que leurs luttes n’étaient plus que de simples rencontres amicales où ils ne montraient aucune énergie et qui cessaient peu à peu de passionner le public, pour qui la fraude devenait trop apparente. Pour employer les termes consacrés du monde de la lutte, c’était du « chiqué », par opposition à la « beurre », qu’est la lutte sincère et violente. L’histoire détaillée et illustrée d’anecdotes de cette décadence de la lutte en France pourrait peut-être intéresser les Canadiens français de Montréal ; mais le manque de place m’oblige à n’en pas dire plus long, et certains lutteurs actuellement très en vue ici préféreront peut-être cela.

En Angleterre, la même chose exactement s’est produite. La lutte (au genre libre et non au genre gréco-romain comme en France) a joui un moment d’une grande popularité, surtout au moment des luttes de Hackenschmidt et de Madrali. Puis, on a vu des rencontres autour desquelles on avait fait grand fracas et qui, quand des révélations ont été faites, se sont trouvées être des affaires de famille, entre deux frères ou cousins, affublés de noms différents, et qui s’entendaient pour berner le public.

Il n’est pas moins vrai que la lutte est, par sa nature même, un sport qui attire le public payant, et que, malgré des éclipses momentanées, il sera toujours facile de le faire « payer ».

Il en est de même de la boxe. Je n’ai pas besoin de rappeler qu’en Angleterre les combats à poings nus autrefois, et, plus récemment, les assauts livrés avec les gants de quatre ou huit onces ont toujours eu le don d’intéresser la masse de la population et d’attirer de grosses foules. Il semble bien pourtant que le moment de la décadence soit arrivé pour ce sport en Angleterre, au lieu qu’en France, où il en est encore à ses débuts, il se développe d’année en année. L’on trouve maintenant des organisateurs, à Paris, prêts à donner des bourses de $20,000 et même plus pour de grands combats, certains qu’ils sont de rentrer dans leurs frais et de réaliser encore un beau bénéfice.

La boxe peut donc être mise au tout premier rang des sports qui se suffisent à eux-mêmes ; des sports qui « payent ».

À mon avis, parmi les autres sports il en est un qui, lancé habilement, peut arriver à payer dans la plupart des pays du monde. C’est le football.

Le football association, tel qu’il est joué par les équipes professionnelles anglaises, est probablement le sport le plus payant du monde, et les recettes perçues aux portes d’entrée des divers terrains de jeu un seul samedi constitueraient toutes ensemble une somme colossale. En France, il n’en est pas ainsi, et la faveur du public semble se porter vers le football rugby, qui n’est guère joué que par des équipes d’amateurs. On ne voit pas encore là des foules comme en Angleterre, mais un public de vingt mille spectateurs à une partie s’est déjà vu, et ces chiffres iront probablement en augmentant. Aux États-Unis, bien que le public s’intéresse surtout aux parties entre les équipes des collèges, équipes naturellement composées d’amateurs, les foules sont assez fortes pour prouver que le football a le don de les intéresser fortement.

À côté de ces trois sports pris comme exemples, la lutte, la boxe et le football, sports qui attirent aisément le public, sports qu’il est facile de rendre « payants », parce qu’ils prennent place dans des endroits clos où il faut payer sa place, songeons un peu maintenant à d’autres sports qui ne payent pas, qui ne payeront jamais, et qui méritent pourtant d’être encouragés.

La marche ou la course sur de longues distances sur route ; les courses d’aviron ; dans une certaine mesure, la natation. Ne sont-ce pas des sports excellents, aussi hygiéniques qu’aucun autre, aussi intéressants ? Pourtant, comment serait-il possible de les faire payer ? On ne peut pour une marche ou une course de vingt-cinq milles empêcher le public de venir voir passer les coureurs sans débourser un cent. On ne peut l’empêcher de venir sur les bords d’une rivière et de suivre les régates des yeux lorsqu’il y en a.

Voilà donc des sports qui ne peuvent être payants ; des sports qui n’intéressent pas ces organisateurs qui ne cherchent qu’un gain financier. Il n’y a pas de recettes à espérer ; cela leur suffit, ils ne s’en occuperont jamais.

Faudrait-il donc laisser ces sports-là végéter ou mourir ? Tous les vrais amateurs de sports répondront non. Et il serait même facile de faire remarquer que ces sports-là seront ceux qui resteront les plus sincères et les plus honnêtes, justement parce que l’argent n’y joue pas un grand rôle.

Comment s’y prendre pour conserver et développer ces sports ? De petits clubs d’amateurs, abandonnés à leurs seules ressources, ne peuvent guère y parvenir, quels que soient leur enthousiasme et le dévouement de leurs membres ! D’où leur viendra l’aide ?

Je n’ai pas la prétention de résoudre le problème : il me suffit de le poser. La solution ne peut guère résider que dans la formation de ligues sportives puissantes par le nombre, qui, au lieu de chercher avant tout à faire des bénéfices, chercheront à encourager les sports utiles et pourtant incapables de payer pour eux-mêmes. Si l’on pouvait aider ces sports au moyen d’argent obtenu par l’exploitation des autres sports, qui, eux, payent, cela n’en vaudrait que mieux.

À défaut de cela, il faut espérer que des particuliers à la bourse bien garnie se prendront un beau jour d’enthousiasme pour les sports dont nous avons parlé plus haut, et les aideront de leurs deniers.

Et en dernier ressort, il faudrait peut-être compter sur l’intervention de quelques journaux qui trouveraient là une occasion de faire œuvre utile à la jeunesse et en même temps de se faire à eux-mêmes d’excellente réclame. Cela a déjà été fait ailleurs. Pourquoi pas ici ?

La Presse, 18 novembre 1911.
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