Littérature québécoise





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Routes et véhicules


L’innocent Européen qui a passé le plus clair de sa vie à Paris ou à Londres se doute bien, pour l’avoir lu, que les voies de communication de la jeune Amérique et les véhicules qui les sillonnent sont quelque peu différents de ce que l’on trouve dans les pays efféminés, moisis, croulants, etc. (voir presse américaine) de la vieille Europe. Mais le contraste, pour être prévu, n’en est pas moins frappant.

Il a vu, par exemple, cet Européen, certaines avenues de Paris à de certaines heures où les voitures à chevaux sont si rares que chacune d’elles semble un anachronisme un peu comique, un groupe de musée rétrospectif qui serait miraculeusement revenu à la vie et sorti dans les rues.

Il a vu le dernier omnibus à chevaux de Londres, à son avant-dernier voyage, descendre mélancoliquement Tottenham Court Road, lent et morne comme un corbillard, au trot découragé de deux pauvres bêtes qui, à chaque foulée trébuchante, secouent la tête de droite à gauche comme si elles échangeaient les réponses d’une messe d’enterrement.

« Jamais plus... Jamais plus nous n’irons de Crouch End à Victoria en longeant les trottoirs... jamais plus »...

Surtout cet Européen s’est accoutumé à trouver partout dans les villes des rues qui sont des rues, et presque partout entre les villes des routes qui sont des routes, de sorte que, lorsqu’il débarque dans le coin de l’Amérique du Nord où la civilisation est la plus ancienne et qu’il trouve là des rues qui ressemblent à de très mauvaises routes et des routes qui ne ressemblent à rien, il est tout de même un peu étonné.

* * *

Les rues de Québec et les routes qui entourent Québec ! Leur état, surtout à l’automne, et les voitures diverses qu’on y voit circuler ! Ces rues, ces routes et ces voitures sont curieuses parce qu’elles présentent une série de contrastes qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.

On y voit là, par exemple, surtout dans la ville basse, des ruelles qui semblent vieilles de deux siècles et le sont quelquefois. Étroites et tortueuses, flanquées de très anciennes maisons françaises, elles rampent au pied de la colline du Fort, reproduisant avec une fidélité touchante certains aspects de petites villes de nos provinces. Seulement, en deux siècles, on n’a pas trouvé le temps, apparemment, de les paver ni de les macadamiser, et l’on s’est contenté de les border de trottoirs en planches entre lesquels un insondable abîme de boue s’étend, à la saison des pluies.

Dès qu’on sort de la vieille ville on trouve les rues droites des villes américaines. Même boue prodigieuse, mêmes trottoirs en planches : mais, des deux côtés, ce sont maintenant les rustiques maisons de bois des États de l’Ouest.

Encore un mille ou deux, et sans passer par l’état intermédiaire de route, la rue devient brusquement une piste rudimentaire qui s’en va, sans façon, à travers la campagne sans s’encombrer de bas-côtés, de fossés, ni de haies, escaladant les monticules, descendant dans les creux, décrivant ça et là de petites courbes opportunes pour éviter une souche ou un bloc de pierre.

* * *

Mais les voitures de Québec sont encore bien plus intéressantes que les rues. Des automobiles ? Évidemment, il y a des automobiles, mais elles ne représentent qu’une infime minorité et, lorsqu’on a vu les rues, routes ou pistes, dont elles disposent, on regarde passer chacune d’elles avec un respect profond, comme si c’était la seule et miraculeuse survivante d’un « reliability trial » vraiment par trop dur.

Ce sont les « calèches » qu’on remarque surtout. La calèche de Québec est une institution : elle, son cheval et son cocher forment un tout complet et indivisible, qui ne peut avoir son pareil nulle part au monde. On dit que le type de la calèche a été maintenu pur et sans retouche depuis Louis XV. Cela me paraît difficile à croire : on a certainement dû le remanier un peu et remonter par degrés à des modèles beaucoup plus anciens, à en juger par ceux qui circulent à présent.

Et puis à côté de ces vénérables reliques, voici que passent les « buggies » américains ou d’autres véhicules encore plus rudimentaires, attelés de jolis chevaux d’aspect fin et pourtant fruste, crottés jusqu’au poitrail, comme s’ils venaient seulement d’émerger des fondrières des districts de colonisation.

Les calèches antiques se débattant héroïquement dans la boue des pistes, le long des trottoirs de bois, entre les maisons de bois qui ressemblent encore aux primitives huttes des défricheurs – ou bien un « buggy » mettant sans vergogne sa note insolemment moderne au milieu des vieilles rues de la ville basse – voilà deux contrastes jumeaux qui résument un peu tout Québec et tout ce vieux recoin d’un jeune continent.

L’Auto, 5 janvier 1912.
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