Littérature québécoise





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Les raquetteurs


La rue Sainte-Catherine était en émoi ce soir. Les « chars » et les « traînes » ne passaient qu’avec difficulté, lentement, après force sonneries de grelots ou appels de timbres ; et bien que le thermomètre marquait 15 degrés au-dessous de zéro, un nombre respectable de curieux bordait les trottoirs et regardait avec admiration défiler les raquetteurs.

Les raquetteurs sont de ces gens qui forcent l’attention, surtout lorsqu’ils sont rassemblés au nombre de deux ou trois cents, tous en uniforme. Ils portent des bonnets de laine de bandit calabrais, dont la pointe leur retombe sur l’épaule ; des vareuses épaisses serrées à la taille par des ceintures ; aux jambes, des « chausses » collantes qui viennent s’enfoncer dans des mocassins de peau de daim. Et chaque société a ses couleurs, qui ont dû faire l’objet de longues méditations : vareuses grises et chausses rouges ; vareuses blanches à parements bleus ou tricolores ; ensemble grenat... le tout semé à profusion de houppes, de broderies et de galons. Ils se savent beaux, les gaillards ! Et lorsqu’ils remontent la rue Sainte-Catherine ou le boulevard Saint-Laurent, comme ce soir, marchant en file indienne, clairons en tête, ceux de leurs amis qui les regardent passer ne manquent jamais de les héler avec insistance et s’honorent du moindre geste vague qui vient de leur côté.

* * *

Les raquetteurs, encore qu’ils soient typiquement canadiens, par bien des points, ont quelques traits en commun avec nos excellentes sociétés de gymnastique : entre autres, le culte des uniformes, de la parade, des cuivres et des drapeaux.

Une autre ressemblance découle du fait que, de même que certaines sociétés de gymnastique comptent parmi leurs membres quelques gymnastes, ainsi les raquetteurs poussent l’héroïsme jusqu’à chausser quelquefois leurs raquettes à neige par-dessus les pittoresques mocassins, pour aller faire de véritables promenades sur de la véritable neige, qui ne manque certes pas.

Mais j’ai tout lieu de croire qu’ils ne prennent que rarement des moyens aussi extrêmes pour maintenir leur prestige. Bien plus souvent et bien plus volontiers ils se réunissent pour jouer à l’euchre ou pour danser, ou encore pour dîner ensemble ; dans ce dernier cas, ils relèvent généralement le caractère de leur réunion en faisant suivre le dîner de longues fumeries musicales auxquelles ils donnent le nom de « concerts-boucanes », ce qui sonne fort bien.

Le compte rendu des exploits d’une société de raquetteurs à l’occasion de Noël pourra être instructif. Je reproduis à peu près textuellement le récit du journal local.

« ... La société « Les Coureurs des Bois » a fait sa grande expédition coutumière à l’occasion de la messe de minuit, que tous les membres sont allés entendre à l’église de Boucherville.

« Partis du siège social au nombre de trente, tous dans leur coquet uniforme, et précédés de leurs tambours et clairons, ils ont suivi à pied la rue Sainte-Catherine jusqu’à la rue Bleury, où ils ont pris le « char » (canadien pour tramway). En descendant du char, ils ont pris place dans le chemin de fer électrique de la rive Sud qui les a menés à Longueuil. Là, ils ont trouvé plusieurs voitures mises à leur disposition par les notabilités locales, et le reste du trajet fut accompli promptement et gaiement.

« Une fois la messe de minuit entendue, ils se sont rendus à l’hôtel X... où leur fut servi un réveillon copieux et succulent qui dura tard dans la nuit. Les « Coureurs des Bois » se sont séparés en se promettant de faire encore dans le courant de l’année plusieurs grandes expéditions semblables... »

Que voilà des Coureurs des Bois qui comprennent la vie, et que leurs « expéditions » sont raisonnablement organisés ! L’on serait vraiment tout déçu d’apprendre quelque jour qu’un membre d’une aussi intelligente société a chaussé d’incommodes raquettes et trotté dans la neige pendant de longues heures sans y être forcé. Mais c’est peu vraisemblable.

* * *

Ce soir, ils étaient tous là : les « Coureurs des Bois », les « Montagnards », les « Boucaniers » et aussi le « Cercle paroissial Saint-Georges » et les « Zouaves de l’Enfant-Jésus ». La raison de leur assemblée, je n’en suis pas bien sûr ; mais je crois me souvenir qu’ils allaient assister en corps au premier grand match de hockey sur glace de la saison et encourager de toutes leurs forces un club français qui luttait contre un club anglais. De sorte que nos raquetteurs sont de vrais hommes de sport, après tout.

Et un remords me vient de les avoir un peu plaisantés. D’abord, parce que ce sont d’honnêtes garçons qui s’amusent honnêtement et que leur goût pour les beaux costumes, les bons dîners et les fanfares bruyantes est le plus naturel du monde. Ensuite, parce que de temps à autre, ils font réellement usage de leurs raquettes et que certains d’entre eux sont des athlètes éprouvés. Enfin, et surtout, parce que, dans les rues de la plus grande ville d’une possession britannique, leurs clairons sonnent le « garde à vous » français et « la casquette » et que sur le traîneau qui les précédait, au-dessus de deux drapeaux anglais, deux « Union Jacks » bien gentils, pas très grands, de vrais petits drapeaux de politesse, il y avait un gigantesque tricolore qui claquait dans le vent froid et secouait ses rectangles de bleu et de sang au-dessus de la neige des rues.

L’Auto, 11 avril 1912
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