Littérature québécoise





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Une course dans la neige


Des publications sportives françaises font paraître, avec des légendes pathétiques, des photographies de spectateurs qui, douillettement enveloppés de pelisses et de couvertures de voyage, assistent à un match de football par un froid de zéro degré centigrade, ou à peu près.

À quel vocabulaire lyrique, extasié, faudrait-il donc avoir recours pour célébrer la petite foule héroïque qui stationnait dans la neige, au pied du Mont-Royal, à seule fin de voir le départ et l’arrivée du steeple-chase annuel en raquettes organisé par la presse de Montréal ?

Le thermomètre accusait 25° au-dessous de zéro, température à partir de laquelle les indigènes commencent à remarquer qu’il fait « un peu frouet », et songent à relever le col de leur pardessus. Certains même – les efféminés ! – revêtent une paire de chaussettes supplémentaire, et cachent sous des bonnets de laine ou de fourrure leurs oreilles, qui ont une tendance fâcheuse à se congeler quand on les néglige. Mais une fois ces précautions prises, ils estiment qu’un heure et demie de piétinement dans la neige, sous le vent glacé qui râpe la peau et met des stalactites dans les moustaches, n’offre pas d’inconvénients bien sérieux.

Même du pied de la montagne, l’on domine déjà Montréal, et l’on a sous les yeux l’étendue de la ville aux toits plats tapissés de blanc, et la courbe du Saint-Laurent figé, immobile, qui ne se réveillera qu’en avril.

* * *

Le départ se fait attendre – les Canadiens français copient pieusement sur ce point-là les habitudes de leur ancienne patrie – de sorte que les spectateurs surveillent, pour tuer le temps, les ébats de ces autres fanatiques qui ont aussi abandonné le coin du feu pour passer leur après-midi du samedi dans la neige. Tout près, ils ont transformé deux cents mètres d’ondulations nues en une piste rudimentaire pour leurs luges, et y font la navette avec une ténacité touchante. D’autres chaussent leurs skis et escaladent le flanc de la montagne péniblement, en crabes ou bien avec des zigzags ingénieux, comme on approche des villes assiégées. Et d’autres encore, tout cuirassés de sweaters, des mocassins aux pieds, mettent leurs raquettes et partent de ce trottinement curieux d’ours qu’elles imposent.

Les coureurs, eux, sont à l’abri, dans un vestiaire bien chauffé, et se gardent d’en sortir. De temps en temps, quelques officiels mettent le nez à la porte, puis rentrent, et chaque fois la vision brève du poêle chauffé à blanc, et des bienheureux assis en cercle qui font fumer leurs semelles, répand parmi le public à demi gelé une sorte de frénésie. Il se précipite, invoque pour influencer l’intraitable gardien des titres honorifiques, des protections ou des parentés puissantes :

– Monsieur le gardien, je suis secrétaire adjoint du Cercle Paroissial de Saint-Zotique.

– Moi, j’ai mon frère là-dedans qui m’attend pour que je le frictionne.

– Et je veux parler au président des Montagnards qui me connaît depuis l’enfance...

Mais le gardien qui bouche la porte, rôti d’un côté, gelé de l’autre, esquisse un sourire cruel, et saint Zotique lui-même ne prévaudra pas contre lui...

* * *

Enfin le départ est donné, et les favoris prennent de suite la tête. Ils courent en traînant forcément les pieds, et font passer leurs raquettes l’une par-dessus l’autre, à chaque foulée, avec un déhanchement un peu lourd, mais qui n’est pas sans beauté. N’était leur costume – maillot de laine qui couvre tout le corps et bonnet de laine – on songerait, en les voyant, à ceux de leurs compatriotes qui ont élevé leurs maisons de bois à côté des campements des « sauvages », semant l’immense territoire qui s’étend entre le Saint-Laurent et la baie d’Hudson, et qui s’en vont par les beaux matins froids visiter leurs trappes, les raquettes aux pieds, trottinant sur la neige profonde.

Une seule tristesse : le vainqueur de la course n’est pas, cette année, un « Canayen », c’est un « Anglâ ». Mais derrière lui vient un peloton d’hommes aux noms français... Dubeau... Clouette... Robillard...

Si j’ai jamais parlé des raquetteurs de Montréal avec irrévérence, que l’on me permette de faire amende honorable pendant qu’il est temps. C’est « de la belle race », et leurs cousins d’outre-mer ne trouveront guère de raisons de rougir d’eux.

L’Auto, 8 mai 1912.
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