La guerre des deux Bourgogne et l’intervention de Saint Bernard provoquent la fondation de Tamié et la naissance de la ville d’Annecy-le-Neuf





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CHAPITRE VIII

La guerre des deux Bourgogne et l’intervention
de Saint Bernard provoquent la fondation de Tamié
et la naissance de la ville d’Annecy-le-Neuf


SOMMAIRE . § I. Quand et comment naquit Annecy-le-Neuf. — § II. Sur quelles interventions furent fondées, durant l’hiver 1131-1132, l’abbaye de Tamié et les granges de ses frères convers qui vinrent travailler à Annecy : granges de Bellossier, Veyrier, Loverchy, Seynod, Thorens, La Balme de Sillingy. - § II. — L’abbaye de Sainte-Catherine de Semnoz, fille de l’abbaye de Bonlieu. - § III. — La grange de Bellossier en 1438 ; le mas des Coppiers, jusqu’en 1658.

Annecy fut longtemps « une ville errante qui a transporté les avantages de sa situation..., à travers les détails de son site, tantôt à l’extrémité du lac (au temps de la palafitte du Port), tantôt dans la plaine des Fins où s’est bâtie la ville romaine (de Boutae, ruinée une première fois en 259), puis sur le coteau d’Annecy-le-Vieux avec le haut Moyen Age, sur l’extrémité du Semnoz (à partir, dirons-nous, du deuxième tiers du XIIe siècle), le long du Thiou enfin presque en tout temps et surtout depuis le XIIIe siècle ».

Ce sont là les vues si larges de l’éminent géographe que fut Raoul Blanchard. On n’envisagera ici qu’un moment de la longue histoire d’Annecy. Ce sera pour dire : Quand et comment naquit Annecy-le-Neuf ; quels motifs décidèrent durant l’hiver 1131-1132 la fondation de l’abbaye cistercienne de Tamié, pour qu’enfin de nombreux frères convers puissent porter remède à de récentes calamités, relever des chaumières incendiées, ainsi que le courage de tant de familles décimées, en venant travailler

[128] pour elles et s’établir dans des « granges » aux environs immédiats du nouvel Annecy.

Ces granges qui serviraient d’étapes sur la route de Rome, étaient de petites abbayes de « frères barbus », mais de grandes exploitations agricoles conquises sur les confins des paroisses, dans des lieux à défricher qui avaient servi de limites. Ce furent d’abord Bellossier d’Alex avec ses bois et ses forêts de sapins, Loverchy sous le Crêt du Maure, Seynod avec sa suite d’installations : Sizière qu’on dit aujourd’hui La Césière, Malaz et Sacconges ; puis la grange de Veyrier, celle de Longchamp à Groisy, celles de La Balme, de Thorens, Menthon et tant d’autres autour du lac. Enfin, ce qui ne manquera pas d’intérêt, ce sera de savoir quels furent les deux et même trois grands et saints personnages qui décidèrent tant d’activités et en toute hâte.

*

* *
§ I. — Quand et comment naquit Annecy-le-Neuf

Les granges que posséda l’abbaye de Tamié à Annecy même et aux environs paraissent nombreuses. La difficulté de les étudier provient tout d’abord : du cahier de « l’Inventaire des titres de Tamié » les concernant, fait trop succinctement et sans date ; du petit nombre de documents anciens qui aient subsisté ; et enfin des démembrements que paraissent avoir subi plusieurs anciennes paroisses pour constituer le territoire d’Annecy-le-Neuf, ainsi appelé en 1145. Mais, puisque l’intérêt de la recherche est entrevu pour l’histoire même d’Annecy et celle de nos frères convers de Tamié, un peu d’obstination peut tout vaincre.

Vers l’an 1100, le nouvel Annecy de la rive gauche du Thiou eXIstait-il déjà, ou n’était-il que dans les langes ? Le magnifique comte Aimon Ier (... 1080 - † av. 1123) en paraît-il bien le fondateur ?

L’empereur Henri IV se rendant à Canossa durant l’hiver 1076-1077 venait de traverser le Rhône à Genève, puis le comté de Genève, où dominait soit le vieux comte Gérold, soit plutôt Aimon Ier. A cette occasion, le comte de Genève dut être gratifié de domaines fiscaux « comme Annecy qu’on retrouve ensuite parmi les possessions des comtes de Genève », pense M. Pierre Duparc. Et, d’après lui, 1100 est la date approXImative de la fondation par Talloires de l’église Saint-Maurice qui suivit de près celle de la construction, sur le promontoire de La Perrière, du château comtal. Elle était installée devant l’entrée du château, au

[129] Sud-Ouest. Mais ce serait la preuve, dit M. Louis Blondel, d’une occupation ancienne de ce site Qu’en est-il ?

Le prieuré de Talloires confié à l’abbaye de Savigny fut fondé en 1018, doté en 1031 surtout, et investi de responsabilités spirituelles en même temps que de domaines. De fait, en 1107, une bulle du pape Pascal II confirme à l’abbaye lyonnaise la possession « de Notre-Dame de Talloires, de Saint-Jorioz de Duingt, de Notre-Dame de Lovagny... de celles d’Annecy ». Ces églises étaient d’ailleurs des centres ou prieurés dont dépendaient des paroisses administrées selon l’usage d’alors par des diacres. Les mots « Sancti Jorii Dugnensis », soit Saint-Jorioz du (mandement) de Duingt, le suggèrent, et les suivants paraissent semblables : « Sancte Marie Lovaniensis. » Quant au pluriel « ecclesias de Anasseu », pourquoi le contester ? Il s’expliquerait assez quelques années plus tard.

Pour le moment, il ne s’agit que d’un centre qui était Annecy-le-Vieux et des églises qui en dépendaient, mais pas nécessairement d’Annecy-le-Neuf.

Objection possible : l’église Saint-Maurice du château ne devait-elle pas eXIster lors de la bulle du pape Pascal II datée de Cluny, le 4 février 1107, et adressée à l’abbé Ictier ?

Cette bulle ne paraît citer que des groupes d’églises situés dans divers diocèses et appartenant à l’abbaye de Savigny 1 bis. Dans le diocèse de Genève en particulier, sont possédées par Savigny « ecclesias Sanctae Mariae de Tallueriis, Sancti Jorii Dugnensis, Sanctae Mariae Lovaniensis, Sancti Pauli secus lacum Lemani, ecclesias de Annasseu cum omnibus ad eas pertinentibus ».

M. Pierre Duparc s’était appuyé sur cette bulle pour conclure que l’église Saint-Maurice d’Annecy devait eXIster avant 1107. Le texte latin de la bulle précise cependant, sous la forme adjective, que les églises de Saint-Jorioz, chef-lieu du groupe, étaient du mandement de Duingt, que celles de Sainte-Marie de Lovagny étaient du mandement de Lovagny-Montrottier, dont les sires de Chaumont vidomnes furent seigneurs, peu après 1107 tout au moins. Il faut par conséquent admettre que la bulle citée parle aussi du groupe « des églises d’Annecy » le Vieux. A cette date d’ailleurs, les paroisses rurales étaient encore tenues par de simples diacres sous la direction d’un super-curé qui, établi au chef-lieu du groupe, était seul prêtre. Et cette organisation des paroisses ainsi groupées par dix ou douze environ dura encore tout le XIIe siècle. On ne peut donc pas conclure de ces mots « ecclesias de Annasseu » qu’Annecy-le-Neuf
1- Pierre DUPARC, Le Comté de Genève, p. 88; Annesci, II, p. 17 à 23. — Louis BLONDEL, Châteaux de l’ancien diocèse de Genève, 1956, p. 54-60.

1 bis- Aug. BERNARD : « Cartulaire de l’abbaye de Savigny suivi du petit cartulaire de l’abbaye d’Ainay ». Paris, 1853, n° 808, p. 424.

[130] eXIstait déjà avec son château comtal et son église primitive de Saint-Maurice au haut de La Perrière. Il s’agit là d’un Annecy seulement entouré de ses dix à douze petites paroisses rurales.

L’étude de cette organisation par groupes d’églises, dont le centre était chez nous dédié à saint Pierre, a été heureusement entreprise par Georges de Manteyer.

Les multiples églises qui dépendent de ces centres ont leur territoire distinct. Leurs noms sont, pour la plupart, donnés plus tard en 1145. Le pape Eugène III confirme alors à Savigny, et par conséquent au prieuré de Talloires, « les églises d’Annecy-le-Vieux et d’(Annecy)-le-Neuf » en particulier, ainsi que les églises de Thônes, Francheville, Serraval, Marlens, Faucemagne, Doussard, Chevaline, Montmin, Bluffy, Menthon, Lullier soit Lully, Archamps, Collonges et celles données par l’évêque Arducius, soit Vieugy et Alex 2. Dans ce texte, il ne s’agit plus de centres, mais de petites paroisses confiées encore, pour la plupart, à de simples diacres.

Notons aussi ce fait très éclairant. L’église nouvelle du monastère de Talloires, dit le diplôme du roi Rodolphe III de 1018, était dédiée « à Notre-Dame, à Saint Pierre et à Saint Maurice ». Mais Saint Maurice était le patron tout particulier de la nef paroissiale de cette nouvelle et grande église d’environ 60 m de longueur. De même que le royaume de Bourgogne, Vienne sa capitale avec sa cathédrale et son chapitre, les monastères d’Agaune et de Talloires étaient le domaine spécial de Saint Maurice et placés, ainsi que leurs dépendances, sous sa protection.

Aussi les églises de la dépendance de Talloires étaient-elles dédiées en général à saint Maurice chef de la Légion Thébaine. Il en était ainsi pour les églises de Thônes, Serraval, Doussard, Montmin, Lully, Archamps et Annecy-le-Neuf. Celles de Marlens et de Lathuile étaient sous le patronage de Saint Ours, un des lieutenants de Saint Maurice : ce qui revenait au même. Si l’église de Menthon fait exception et resta dédiée à Saint Julien, comme la toute primitive église paroissiale de Talloires, c’est qu’elle n’en était tout d’abord qu’une filiale. Cela sera exposé plus loin.

Mais pour fonder Annecy-le-Neuf en lui donnant son église de « Saint-Maurice du château », il fallut lui attribuer un territoire pris surtout sur Annecy-le-Vieux dont il voulait garder le nom avec le prestige dû à sa vieille administration. Annecy-le-Vieux garda le patronage de Saint Laurent et resta le centre d’une mestralie, comme d’un archiprêtré.

Saint-Etienne de Loverchy, dont l’église n’était qu’à 1 600 m de Saint-Maurice d’Annecy-le-Neuf, put également subir quelque mutilation de son territoire, puisqu’en 1443 cette paroisse ancienne ne comptait que 13 feux ; et elle devint annexe de Seynod situé à 2,5 km de Saint-Maurice.
2- S.S.H.A., tome V, L’Inventaire de Talloires de 1720, p. 104.

[131] Saint-Etienne de Gevrier diminua également et ne comptait que 20 feux à la même date de 1443. Ou bien ces paroisses si dépeuplées avaient-elles été victimes de quelque calamité antérieure aux épidémies de peste ? Il importe de le chercher.

Pourquoi cette décadence, se demande M. Pierre Duparc ? « On ne peut guère songer, dit-il, à une diminution de la population qui ne correspondrait pas aux défrichements entrepris, et en particulier à la disparition de la grande forêt de Chevêne 3. » Cette vaste forêt, dont la suppression ne pouvait plutôt que favoriser le peuplement, dépendait du comte et était sous la surveillance d’un forestier. Quels furent les ouvriers de ces défrichements et pourquoi furent-ils donc appelés ?

Selon le vieil historien Besson, qui ne donne pas toujours ses preuves, mais qui se documentait tout de même sérieusement, selon Besson donc l’église paroissiale de Saint-Maurice était « bâtie auprès du château, en 1132 ». C’est alors que nous voyons arriver les frères convers de l’abbaye de Tamié désirés par le comte de Genève, sans doute aussi par les moines de Talloires aux prises avec l’installation de cette nouvelle paroisse et de son église de 24 m de longueur sur 7 m de largeur, pour un bourg fortifié : ce qui doit attirer les populations voisines. L’Inventaire de Tamié va nous renseigner sur ce concours inattendu et ses conséquences 4.

§ II. — Sur quelles interventions furent fondées, durant l’hiver 1131-1132, soit l’abbaye de Tamié, soit Annecy, les granges de Bellossier, Loverchy, Seynod, Groisy, Thorens, La Ravoiriaz de La Balme de Sillingy.
Une des premières granges fondées dès 1132 fut celle de la forêt de Bellossier, située, croyons-nous, versant nord de la montagne de Veyrier, alors que M. P. Duparc pensait que ce Bellossier ne pouvait être identifié avec certitude. Elle fut accordée à la nouvelle abbaye de Tamié par le comte de Genève Amédée I", sur la demande du saint archevêque de Tarentaise Pierre I. Parmi les témoins cités, notons pour le moment Gautier de Rumilly.
3- P. DUPARC, art. dans Annesci, 2, p. 17 à 23 (1954).

4- Dans une liste des fiefs et rentes que possède l’abbaye de Tamié, rédigée en 1775. on trouve : « Autre rente de l’ancien patrimoine de l’abbaye rière Villy le Bouveret, Menthonnex, Groisy, Thorens, Ollières, Arbusigny, Villaz, Cruseilles, Ville la Grand. Sillingy, Seinod, Saint-Maurice, Veiner, Alex, Menthon, Talloires, Doussard, Chevaline, Viuz Faverges, Cons, Marlens, Ugine et Seythenex. » D s’agit sans doute dans cette liste de St-Maurice d’Annecy (Arch. Turin : fiefs, doc. 3 ; communication de Dom Louis, archiviste de Tamié).

[132] Le comte y tenait cependant beaucoup, avouait-il dans sa charte, non seulement parce qu’il y poussait chênes et sapins si utiles à la construction, mais sans doute y pratiquait-il volontiers la chasse aux sangliers. Il faisait valoir ainsi, plus ou moins consciemment, sa générosité, tout en oubliant de dire, après ses alarmes récentes, quelles nécessités impérieuses se faisaient sentir pour lui-même. Qu’était-il arrivé ?

A la suite de l’assassinat à Payerne, en 1127, du comte Guillaume IV de Bourgogne, deux candidats à sa succession s’étaient déclarés. L’un, le comte Renaud, s’était empressé de s’emparer surtout de la Bourgogne à l’Ouest du Jura, tout en refusant de prêter hommage à l’empereur Lothaire.

L’autre était Conrad de Zaehringen, également parent de la victime, dont les seigneuries se trouvaient à l’Est de la Sarine. L’empereur se déclara pour ce dernier, le créa recteur des deux Bourgognes et l’investit même des fiefs du comte Renaud. Il restait toutefois au duc Conrad à s’en emparer.

Il entra en guerre contre Renaud et divers seigneurs qui avaient préféré rendre hommage à ce dernier. Après 1128, dit Pierre Duparc, le comte Amédée de Genève fut de ce nombre. Mal lui en prit. « Il fut mis en fuite et subit une cuisante défaite, probablement dans les environs de Payerne 5. » Bien plus, le duc devenu recteur envahit les terres d’Amédée de Genève, Il y sema la ruine et la panique, malgré les demandes de conciliation de son adversaire aux abois.

Le comte de Genève dut enfin avoir recours à l’intervention de saint Bernard, premier abbé de Clairvaux, et le rencontra. Le saint écrivit au duc Conrad une lettre qui, selon Mabillon, serait de 1132. En raison de diverses démarches qui suivirent cette lettre et la délégation de moines chargés de la porter et de l’appuyer, pour aboutir enfin à une trêve et à la paix, on doit la dater d’un an ou deux plus tôt. Après le début que nous citons en latin, en note, voici la suite :

« Comme nous l’avons appris de sa bouche, écrit le saint, le comte de Genève s’est offert et s’offre à régler selon la justice tous les points qui vous divisent. Si, malgré ces ouvertures, tu continues à envahir sa terre qui n’est pas à toi, à détruire les églises, à incendier les maisons, à chasser les pauvres gens de chez eux, à commettre des homicides et à répandre le sang de tes semblables, tu peux être certain d’irriter gravement contre toi le Père des orphelins et le justicier vengeur des veuves. »

Tout en restant sévère, l’abbé de Clairvaux poursuit ses considérations plus ou moins lénifiantes pour aboutir à des propositions pratiques.
5- Pierre DUPARC, Le Comté de Genève, 1955, p. 109-111.

[133] Entre vous deux, « le tout puissant Dieu des armées que tu as certainement irrité, donnera la victoire à qui il voudra, lui surtout qui a permis à un ou deux milliers de combattants d’en mettre en déroute dix mille. Quant à moi, pauvre que je suis, très ému par les clameurs des pauvres qui crient vengeance, j’ai voulu écrire à ta grandeur d’âme, te sachant plus enclin à écouter honorablement des humbles qu’à céder à des ennemis... Car Dieu qui résiste aux superbes donne sa grâce aux humbles ».

« Aussi, j’aurais voulu pouvoir me rendre moi-même devant toi. En mon lieu et place pour l’instant, je prends soin d’envoyer ceux de nos frères qui pourraient obtenir de ta digne personne, par leurs prières et par les nôtres, soit une parfaite concorde s’il est possible, soit du moins une trêve qui nous permette de chercher une paix solide, conforme à la Volonté Divine, à ton honneur et au salut de la patrie. »

« Si au contraire tu repoussais ces offres de satisfaction, si tu ne regardais pas ceux qui te supplient et si tu ne tenais aucun compte de Dieu qui t’avertit par notre bouche, pour ton propre salut, alors qu’Il voie lui-même et qu’Il juge. D’avance, ce que nous craignons avec trop de raison, nous le voyons venir. On peut difficilement rassembler autant de troupes armées sans qu’il en résulte un terrible carnage des deux partis en lutte 6. »

Saint Bernard n’énumère pas les tristes résultats d’une assez longue guerre de destruction, sans en être très averti. Il n’indique pas la région qui fut ainsi dévastée. Elle se devine cependant. Il est sûr que le duc ne s’était pas attaqué à l’évêque de Genève, ni aux territoires de ses fidèles chevaliers, mais seulement aux biens du comte de Genève, avoué insoumis de l’évêque. Il dut le poursuivre jusque dans ses derniers retranchements, où l’on constate plus tard des paroisses presque anéanties.

A l’égard du batailleur obstiné que fut le duc Conrad, on a remarqué le ton intrépide et serein du grand moine qui ne ménageait rien ni personne et qui fut la conscience de son siècle. Il parlait le même langage direct, implacable, que ce soit aux princes et aux rois, aux évêques et même aux papes. C’est l’avis des historiens, abbé Vacandard, Daniel Rops qui ajoute : « Il faut le reconnaître : c’est là un signe de la grandeur
6- Jac. MERLON HORSTIUS, Sancti Patris Bernardi Claravallensis abbatis primi opera omnia, Lyon, 1679, 2 tomes in-folio : tome I, p. 47, epistola XCVII. En voici le début :

« Ad Ducem Conradum.

« Omnis potestas ab ipso est cui dicit Propheta : « Tua est potentia : tuum regnum Domine : tu es super omnes gentes. »

Hinc ergo dignum duxi tuam, o illustris Princeps, Commonere excellentiam ; quantum te oporteat deferre terribili, et ei qui aufert spiritum principum. »

(Les textes bibliques cités sont tirés, l’un des Paral. 2 C, l’autre du Deutéronome, 32).

[134] de cette époque que les puissants aient toléré un tel langage et, presque toujours, accepté de se soumettre aux injonctions du saint 7. » Ce fut la chance du comte de Genève.

La guerre des deux Bourgognes suscitée par l’empereur Lothaire avait des répercussions extrêmement graves. L’abbé de Clairvaux, dont les vues s’étendaient à toute la chrétienté, constata bien vite que les incursions hostiles du duc Conrad et les dévastations sans fin de ses hordes de soldats interrompaient les relations de l’Occident avec Rome et l’Orient, par les Alpes du Nord. Les comtés de Genève, de Savoie, de Grenoble, la Tarentaise et la Maurienne en pâtissaient. Il fallait donc réanimer la route de Rome, assurer des étapes confortables aux voyageurs et aux pèlerins de toutes classes et en même temps mettre ces étapes hospitalières sous la direction d’un chef bien secondé. Ce fut l’origine de l’abbaye qu’il restait à fonder au col de Tamié situé dans l’archidiocèse de Tarentaise. D’où l’unanimité déjà constatée des seigneurs de Tarentaise, des comtes de Genève, de Maurienne et des comtes dauphins.

Une fois la paix rétablie entre le duc Conrad, recteur des deux Bourgognes, et le comte Amédée Ier de Genève, grâce aux négociations et aux démarches de ses moines, on ne peut imaginer notre saint Bernard de Clairvaux laissant à leur triste sort les humbles et pauvres victimes de la guerre, dont il avait évoqué avec tant de coeur et de courage les douloureuses « clameurs ». Pour mieux leur venir en aide, il dut faire appel à ses nombreux amis, aux abbayes pourvues de frères convers de tous métiers. En même temps, il avait su atteindre les hautes autorités, et conseiller au comte de Savoie-Belley Amédée III, et à son confrère l’ancien abbé cistercien de La Ferté devenu archevêque-comte de Tarentaise, de fonder au débouché de la cluse d’Annecy, au col de Tamié, une abbaye qui serait un refuge apprécié de tous les voyageurs, en même temps qu’une cause de relèvement et de prospérité pour la région alpestre.

On comprend dès lors l’empressement avec lequel le comte Amédée Ier, ses vidomnes et ses gens s’adressèrent dès l’hiver 1131-1132 aux amis de saint Bernard de Clairvaux, les moines et convers venus fonder Tamié et ses granges, ainsi qu’à l’archevêque de Tarentaise Pierre Ier : l’Abbé de Clairvaux était alors trop sollicité pour intervenir dans les troubles provoqués par le schisme d’Anaclet Il et les divisions politiques.

On voit de même la raison pour laquelle l’archevêque-comte, qui présidait à l’installation du monastère de Tamié et de ses dépendances, sollicite d’abord du comte de Genève des forêts. Il faut rétablir en effet maisons et églises de bois, accueillir et soulager les malheureux, tandis

7- Dans L’Église de la cathédrale et de la Croisade de Daniel-Rops.

[135] que le comte harcelé a le souci de se retrancher en un lieu propice à la défense. Il a choisi loin de Genève le promontoire de La Perrière protégé au Nord par le lac d’Annecy et les marais du Thiou, adossé d’autre part au Sud à la chaîne touffue du Semnoz que l’on pourrait gagner, s’il le fallait encore. Comme rideau défensif de son refuge, la grande forêt de Chevêne, qui longeait la rive gauche du Thiou, lui parut indispensable pour couper l’élan de nouveaux agresseurs. Sur la demande de l’archevêque il céda plutôt la forêt de Bellossier à Alex.

Les convers de Tamié surent tirer parti de cette région boisée au profit de leurs entreprises mieux exposées au soleil et étendre en même temps leurs pâturages et les terres arables dans ce quartier de la paroisse d’Alex où on les retrouve souvent plus tard. Alex veut dire d’ailleurs lieu défriché, comme les Novalais. Tout cela devait en somme revenir au bénéfice de la future capitale du comté, Annecy-le-Neuf.

En effet, nos convers de Tamié travaillèrent sur les bords du lac et de son déversoir. Ils durent y planter des pieux pour élever des digues sur les rives du port et du Thiou, creuser et consolider avec d’autres manoeuvres les quelques fossés de l’enceinte du bourg nouveau. Pour y bâtir les chaumières indispensables, ainsi que, tout en haut de la butte, aux côtes abruptes, une église dédiée à Saint Maurice, parce qu’elle serait du domaine des moines de Talloires revêtus déjà de l’autorité spirituelle, qui leur est reconnue en 1107, sur tout le groupe des paroisses de l’Annecy primitif, ils n’eurent pas à chercher les matériaux bien loin. S’il fallait des pierres, au moins pour le choeur, la carrière c’était la roche calcaire de La Perrière au nom moyenâgeux. Quant à un château comtal de ciment et de bonnes pierres, il était alors trop coûteux. Il n’apparut guère, et c’est l’avis de M. Louis Blondel, que vers 1174 et, plus sûrement, en 1219. En attendant, le comte et les siens pouvaient loger à Duin-le-Vieux par exemple, chez les vidomnes ses frères, ou dans quelqu’une de ses anciennes maisons fortes.

Les convers de Tamié avaient droit à des récompenses : ce furent sans doute, de la part du comte, des franchises sur les pâturages du Semnoz et les terres des environs. Quant aux Bénédictins de Talloires, ils eurent bien des occasions de témoigner leur gratitude dans les paroisses où ils jouissaient des deux pouvoirs spirituel et temporel. La grange des Chosaux par exemple, située aux limites de Talloires, doit s’expliquer surtout comme une donation de leur monastère de fondation royale.

Des groupes de frères convers s’installèrent dans les paroisses de Loverchy, de Seynod, aux villages de Sizière, dit de nos jours La Césière, de Malaz, de Saconge et même à Longchamp de Groisy. Il faut sans doute ajouter une grange de Veyrier due aux nobles d’Albigny.

*

* *
[136] Mais on les voit surtout sur le territoire d’Annecy-le-Neuf. Le cahier II de l’Inventaire est en effet intitulé : « La ville d’Annecy, et les villages de Seyno, Sizière et Saconge. » Là il y a des titres des premières acquisitions qui se laissent dater. Il y en eut d’autres qui ont peut-être disparu ou qui furent trop peu analysés, mais qu’on soupçonne, d’après leurs effets qui subsistèrent.

Les mentions suivantes sont d’heureuses exceptions, que l’on peut faire remonter au XIIe ou au XIIIe siècle. La première est la « Donation faite par Jean de Montrottier fils de Pierre de Choumont de tout le droit qu’il peut avoir à Seyno et à Lovagine ». Il s’agit de Pierre de Choumont, de son fils seigneur de Montrottier et de Lovagny tout proche, et de sa seigneurie de Seynod. Il semble que le même Jean fut aussi seigneur de Montagny, comme il est dit plus loin.

On sait que les biens des anciens sires de Chaumont — appelés aussi Chomont et Choumont — passèrent aux Sallenôves vers 1275 8. Les nobles de Chaumont avaient eu un vidomnat, et une branche cadette de cette vieille famille s’appelait « vidomnes de Chaumont ». Il y a donc lieu de supposer même à l’origine une parenté ou consanguinité avec les comtes de Genève. Leurs droits de vidomnes pouvaient s’étendre sur Seynod et Lovagny. Ils suivent à l’égard de Tamié la même politique bienveillante que les comtes de Genève.

De même, « Donation (avait été) faite, par un gentilhomme de Rumilly, de Vernet et Pierre cohabitants jouxte le molin de Ravoiri ». Ce gentilhomme, dont le nom — peut-être illisible — n’est pas cité par Me Roget, le notaire-archiviste de 1659, laisse entendre l’antiquité du document. Mais, comme déjà en 1132, Gautier de Rumilly est témoin de la donation de Bellossier ; comme le bourg de Rumilly avait, en 1181, un vidomne du nom de Guillaume frère d’Amédée, que ce bourg et son château appartenaient aux comtes de Genève, ce gentilhomme paraît encore membre de la famille comtale et s’appeler Gautier de Rumilly, vidomne, cité à Genève le 2 juillet 1137.

De nouveau, Jean seigneur de Montanier — soit Montagny proche de Seynod et de Vieugy — passe reconnaissance en faveur de Tamié « des
8-Invent. Tamié, f° 417. Armorial Savoie, art. Sallenôves, vol. V, f° 347.

9- Invent. Tamié, cahier 11, f°’ 415 à 418. Le 2 juillet 1137, à Genève, un Waltier de Rumilly vidomne, et d’autres barons, sont les témoins du comte Amédée (Reg. Genevois), Ravoiri ou Tamié posséda une grange citée, quand l’abbé et ses religieux eurent l’autorisation de l’alberger en 1358, serait à situer à La Balme de Sillingy, où un bois près du « nant de la grange » porte encore ce nom.

[137] biens qu’il possède dans la paroisse de Loverchiez 10 ». Ici, le nom de Loverchiez n’est pas déformé : il a la finale dialectale alors voulue.

Et l’on aperçoit la préoccupation favorite de Tamié d’avoir des moulins dans ses « granges ». Par « actes... contre noble Rousse veuve de noble Perrin Collier », l’abbé de Tamié est mis en possession des biens mentionnés au pied de la dite requête, « sis au territoire des moulins, lieu dit en Boveysson 11 ».

Vuillelme d’Albigny fait « donation de tous ses biens au village de Vayreu en faveur de l’abbaye » de Tamié, à une époque ancienne, comme l’indique l’orthographe de Vayreu mis pour Veyrier. Sa donation est approuvée par Ambroisie sa femme et par Aymé Barat d’Annecy. La famille d’Albigny près d’Annecy qui détenait des droits importants à Veyrier paraît donc ancienne et le nom de Villelme l’apparenterait aux comtes de Genève 12.

Voici enfin un acte facilement datable. C’est la « donation faite par Sybille, fille de noble Guillaume de Chevron, de huit coupes de froment annuellement dues à Saconge 13 ». Comme cette donation vient d’un membre de la famille des Chevron éteinte avant 1200, elle est donc primitive. Il y eut en effet un Vullelme de Chevron, fils d’autre Vullelme et cité avec son père dans le « Mémoire de la fondation de Tamié en 1132 ». Or, ce Vullelme, ou Guillaume II, aurait eu trois filles qu’une vieille généalogie nommait « Guillermine, Julienne et Aloyse », sans indiquer sa source. Notre Sybille de Chevron pourrait être plutôt fille de « noble Guillaume Ier de Chevron ». Il serait dès lors permis de dater sa donation d’environ l’an 1132, si ce n’est de 1132 14.

On peut donc déjà affirmer qu’au début du XIIe siècle, au moment où le nouvel Annecy se construit pour abriter des gens sans foyer et attire marchands et artisans, les frères convers de l’abbaye de Tamié y occupent une large place. Leurs activités si diverses paraissent une mission de salut public. Nous rencontrerons d’autres indices et d’autres preuves de leurs premières « granges » dans le mandement d’Annecy. Pour aboutir plus complètement, il faudrait consulter les documents du cadastre de 1730, commune par commune, citer aussi les lieux-dits de la carte des
10- Invent. Tamié, cah. 11, fo 415 v.

11- Ibid., cahier 11, fo 415.

12- Ibid., fo 34 et 416 v.

13- Invent. Tamié, fo 417 v.

14- Armorial Savoie, 2e vol., art. Chevron-Villette, f° 10. — La famille des Chevron aurait pris fin avec les filles de ce 2e Guillaume de Chevron, fils de Guillaume, dont 2 auraient épousé deux frères Villette. D’où la race nouvelle des Chevron-Villette. — Inutile d’autre part de vouloir identifier Guillaume Ier de Chevron avec le seul Guillaume que cite la généalogie des Chevron-Villette. Ce dernier est un chanoine de Besançon qui apparaît vers 1342, mais c’est un Chevron-Villette.

[138] biens de Tamié de 1706 (ceux qui sont écrits à l’encre rouge), et noter enfin les souvenirs que l’on conserve des relations que cette abbaye gardait, ici et là. A Thorens, par exemple, Tamié possédait au XVIIIe siècle un assez gros fief composé de terres et d’un moulin. Le 18 mai 1741, noble Joseph de Baptendier atteint de cécité fait donation de ses biens immeubles, situés à Chavanod et à Thorens, à sa nièce demoiselle Marie de Rolland, de La Biolle, femme de Claude-Nicolas Blain qui habitent à Saint-Girod. Les biens de Chavanod comprennent la maison-forte du village de Maclamouz et une vaste étendue de terres (près de 50 numéros du cadastre).

Quant aux biens de Thorens donnés par n. de Baptendier, ils consistent en 33 numéros de la mappe et paraissent d’un seul tenant. Le donateur déclare que ces derniers biens sont « du fief du seigneur abbé et des religieux de Tamié ». De plus, l’abbaye y possédait un moulin. Celui-ci fut l’objet, en raison de « la dérivation de l’eau de la bézière », d’un litige terminé par arrêt du Sénat du 9 août 1756 : procès Sage Laffin contre Jean Bévillard 15.

Précisément à l’Ouest du chef-lieu de Thorens, rive droite de la Fillière, on a les lieux dits Laffin et le bois de Laffin au Nord, chez Battendier au Sud, et à l’Ouest de Laffin, les Sage sur la route qui va au chef-lieu. Au Nord de la Fillière, se trouve le gros moulin Milliard et au Sud le lieu dit chez Bévillard.

A La Balme de Sillingy, à environ 9 à 10 km d’Annecy, Tamié possédait la grange de Ravoiriaz, ainsi appelée en 1358. Entre les nants de Vincy et de la Grange, selon Ch. Marteaux, il y subsiste un lieu-dit de ce nom de Ravoriaz : c’était donc surtout un bois de chênes. Plus tard, cette grange fut dite de La Combe : bonne étape sur la route allant à Sallenôves et à l’abbaye cistercienne de Bonlieu. De là, les muletiers poussaient jusqu’à Seyssel, grand port du sel venant du Midi. Tamié y possédait des revenus, avec des entrepôts et, naturellement, un pied à terre 16.

Le 25 août 1509, l’abbé Alain Lacerelli donne en albergement à Jean Gautier, habitant déjà La Combe, pour lui et ses successeurs, « les biens et possessions que jean Gautier albergataire et Glaudia fille de feu Jean Dalphin sa femme tenaient ». Ils devaient revenir au seigneur abbé, en raison de la mort de Jean Dalphin et de Glaudia morte sans enfant. Aussi, l’introge de 280 florins est alors payé et l’acte en est passé à Tamié, dans la maison de l’abbaye, soit dans l’habitation de l’abbé, en

15- Arch. Sénat Savoie, Annexe n° 5, Procès Sage. — Mairie de Chavanod, Registre de transfert.

[139] présence de Jean Oyer bourgeois d’Annecy, Hugonet Ancellion maître d’école de Chevron, de Pierre Laucerans et Michel son frère de Seytona 16.

De même à Argonnay, près de Pringy, Tamié dut posséder une grange. Elle y eut en tout cas des intérêts dont on parle encore. Quelques recherches dans les registres cadastraux pourraient donner un résultat concluant, puisque la paroisse d’Argonnay appartint à la seigneurie des Sallenôves, héritiers des Chaumont comme on l’a dit. D’ailleurs, l’Inventaire de Tamié cite, folio 22, une « donation faite par Amédée d’Argonay de 7 sols et 6 deniers de cense à prendre sur l’alberge de Villelme de Sardille à Setenay ». Nouveau commencement de preuve des relations de l’abbaye avec la famille seigneuriale d’Argonnay 17.

Il nous reste à apporter encore quelques matériaux solides.

A Groisy, dans un fond de vallée allongé, Tamié possédait la grange de Longchamp. C’est là que, en 1195, le comte de Genève Guillaume I" avait cédé à Tamié le tiers des dîmes, outre la dîme de ses poulains. Cela suppose que les convers y travaillaient déjà. D’ailleurs, le premier historien de l’abbaye de Tamié, Eugène Burnier, nous donne, avant cet acte de 1195, quatre autres documents nos 2, 3, 7 et 8, émanés des comtes de Genève.

Mais arrivent les épidémies de peste. Les frères convers assistés de rendus et de salariés disparaissent. L’abbé de Tamié fait alberger ses terres aux quelques particuliers qui subsistent. Ainsi, un albergement collectif est attribué « à Jean Columbet et autres de Poyllet d’un mas de terre à Longchamp, jouxte le chemin public d’Annecy à La Roche 18 ». Sans tarder, le curé de Groisy et Longchamp vient leur demander la dîme. C’est l’occasion de discussions entre Tamié et le monastère de Talloires dont dépend la paroisse de Groisy. Il fut dit entre eux à cette occasion, et cela le 7 novembre 1369, que « lorsque l’abbé de Tamié ferait travailler à ses frais le champ appelé Longchamp de la paroisse de Groisy, il serait exempt de la dîme et non autrement ‘ ». Il n’y a rien, dans cette décision, qui ne soit conforme au droit.

D’ailleurs, une solution semblable avait déjà été donnée en 1272, et même à propos d’une grange que possédait le monastère de Talloires à Thorens. Là aussi Talloires avait dû, faute de convers, confier la direction de cette grange à un recteur séculier qui était prêtre. Sans doute, le couvent
16- Inventaire Tamié, fos 387, 388. Actes de Jean de Sallenôves, curé de Seyssel, etc., vers 1438. Arch. dép. Hte-Savoie : E. 682, fo 303. Minutaire Viger. — Ch. MARTEAUX : Noms de lieux de l’arrondissement d’Annecy ; au mot Ravoire.

17- Invent. Tamié, fo 22. Sardille, nom inconnu à Seythenex mis pour Charil, à Talloires.

18- Invent. Tamié, cah. 11, fo 415 v.

19- S.S.H.A., tome V, Inventaire des chartes des archives de Talloires, dressé en 1720, et siècle par siècle ; p. 135-136.

[140] de Talloires avait-il cru ne rien devoir de la dîme au curé de Thorens, comme antérieurement. Cette affaire fut conclue par une transaction « entre le prieur et couvent de Talloires d’une part et Raymond chapelain de Thorens d’autre ». Il fut décidé que lorsque cette grange « serait régie par un recteur séculier qui administrerait les sacrements, ledit chapelain percevrait les droits personnels, et que quand ledit recteur serait régulier ledit chapelain n’y percevrait rien 20 »

La grange de Bellossié à Alex eut pour administrateur, vers 1300, « le vénérable religieux Pierre Pottier », qu’on rencontre une autre fois à propos de Doussard. Il devait être chargé de contrôler plusieurs granges de l’abbaye de Tamié et, en même temps, de regrouper chaque dimanche les convers de sa région. Il eut son lot de difficultés qui lui vinrent même de la part de son Rd Père Abbé. Il finit par en appeler plus haut. Si bien que des informations furent « prises contre l’abbé de Tamié pour cause de mauvais traitement fait à la personne de Vénérable Pierre Pottier religieux et administrateur de la grange de Bellossié ». Finalement, l’abbé de Cîteaux envoya une « lettre à Mgr l’abbé de Tamié, dans laquelle il lui recommande d’avoir soin des Religieux de Tamié, comme aussi de ses domestiques 21

Cette courte analyse ne livre pas le nom de l’abbé de Tamié, ni s’il fut mis quelques jours au pain et à l’eau, comme l’avait été l’abbé Pierre d’Avalon, pour un fait dont celui-ci n’était pas directement responsable, puisqu’il s’agissait de la vente de vin au détail dans certaines de ses dépendances.

La grange de Loverchy, où se trouvait la forêt de Chevêne s’étendant de Cran jusque sur les terrains de la gare actuelle d’Annecy, et la grange de Seynod sa voisine subsistèrent jusqu’au milieu du XIVe siècle au moins. A ce moment, l’abbaye de Tamié se voit obligée d’alberger à « Barthélémy Albi (Blanc) de Male, paroisse de Seynod, mandement d’Annecy, une pièce de bois au territoire douz Truchet, jouxte le bois de l’abbaye de Sainte-Catherine 22 ». La même cession des autres parcelles se renouvela en faveur des hommes liges de Tamié. Ces acquéreurs et leurs descendants, les Namarin, Giroud, Cottin, Comte dit Grillat, Béatrix Grillote et d’autres de Seynod, passent reconnaissance à Tamié, en raison de l’hérédité et succession de leurs biens mouvants de la directe et fief du monastère.
20- S.S.H.A., tome V, p. 111, no 17.

21- Inventaire Tamié, fo 33 et 41. Cf. « Statuts et ordonnances faites par Sr Jean de Chevron abbé de Tamié, pour le régime de vivre des rendus et donnés de l’abbaye de Tamié » (Invent., cab. 14, fo 4). De quel abbé J. de Chevron s’agit-il ? Jean-Jacques était abbé en 1505, un autre en 1585-1595.

22- Invent. Tamié, cahier 11, fos 415 et 417.

[141] Un terrier était réservé aux « reconnaissances des hommes de Sizière et de Saconge 23 ».

Les frères convers de Loverchy et de Seynod avaient dû être bûcherons, charpentiers et maçons. Car le fief de Tamié s’étendait aussi sur un bon nombre de bourgeois d’Annecy et sur leurs maisons. Ainsi, Jacquement Pral, Claude Viennaz ont passé reconnaissance en faveur de Tamié. D’autres font de même en raison de leurs maisons situées à Annecy. Ce sont : Jacquemet de Choumont dit bourgeois d’Annecy, Aymé Voisin, Mermet Barrai, Péronet Chabert dit Messier, Mermet Brasier et Jean Chaynut de Menthon, tous bourgeois d’Annecy.

Outre ces bourgeois d’Annecy, que l’Inventaire de Tamié cite mais sans date, et dont les maisons étaient du fief de l’abbaye, voici un acte sur parchemin de 25 cm de largeur sur 11 cm de hauteur. Il nous donne la situation exacte d’une de ces maisons dans la ville primitive d’Annecy-le-Neuf. Il est daté du 1er mars 1542 et intitulé : « Lods faits par Me Henri de La Glière des hoirs du défunt messire Pierre Chevallier prestre et burgeois d’Annessy. » On veillera à en garder l’orthographe.

« Nous Pierre de Beauffort humble abbé de l’abbaye de Thamyé à chacun faisons scavoir que nous bien informé d’une donation par Me Pierre Chevallier prestre faicte à François, Sermoz, Collet et Claude et Guillaume, Pernecte frères et soeurs, et à la Jacquemete leur mère, fils de feu François Chevallier, d’une mayson assise Annessy en la charrière de l’Ile, joxte la mayson des hoirs de Me Vincent Tabule 23 bis devers levant et joxte la charrière tendant de La Perrière aux Chatios et aux Stepnecre (= Sépulcre) de dessus, et joxte la mayson de spectable seigneur François de Michallie président de la Chambre des Contes de Genevois devers le cuchant, et joxte la rivière de Thiouz de dernier (= derrière). Apprès la dite donation, instrument receu par Me Pierre de Serveta notaire sub l’année mille cinq cents quarante deux et le douzieme jour de février, et pour autant nous en mémorer, ledit abbé pour nous et nostre couvent, en tant que concerne le feud (= fief) de nostre dicte abbaye, au dit donatayres et aux siens l’avons approuvée et conformément à ces présentes et aux mesme donateur (pour = donataires) en icelle, retenant sub le tribus annuel et aultres condicions de novel recognaissance contenu et escript, et en apprès nostre abbé confessant avoir heu et receu des dits donatayres les louds et ventes deu et coutumés à nous et à nostre dit couvent à cause que dessus, par les mains touttefois de Me Henri de La Glière recepveur
23- Ibid., fo 417 et cahier 13, terrier 23, de l’an 1579, contenant 681 feuillets.

23 bis- Tabule = de La Table, paroisse du comté de l’Hüille (= Acus). Rien d’extraordinaire dans l’emploi de mot latin sub, puisque les u se prononçaient ou Sub = sous.

[142] de nostre dite Abbaye, et desquels loudz et ventes les dits donatayres et les siens absolvons et quictons par ces présentes et en témoignage et de quoy nous présentement octroyons de nostre scel sceller et de la main du recepveur signé le dit recepveur. Faict et donné en nostre dévote abbaye, le premier jour de mars mil cinqz cent quarante deux, et ce Degleria. »

(Reste attaché au parchemin le scel de l’Abbé. — Arch. dép. Haute-Savoie, série J. 588, dossier 9 contenant 40 pièces allant de 1438 à 1788.)

De cette même série J, notons le sens d’un parchemin du XVe siècle environ dont le côté gauche est pourri : il en reste 0,21 m de long sur 0,17 m de large.

C’est un renouvellement d’albergement fait en faveur des Cartier dits Bochet, oncle et neveux, d’une grange située paroisse de Doussard, « lieu dit en la Contamine de Praléaz, joxte la terre des Lariers du levant et la terre de Vénérable homme Mr George Charrat, prebstre... », accordé par l’abbé de Tamié, dont le nom manque, moyennant un introge « en or et pièces d’argent », en raison de l’échûte ; le servis annuel serait de six deniers genevois. Témoins « en les galleries de Tamié » Jacques Juge charpentier, et Gaspard Corbuz de... Acte reçu et signé par Bornand, notaire, habitant à Seythenay. — Cette contamine est située presque en limite de La Thuille. En 1730, les nos 1081 à 1096 du cadastre de Doussard sont dits « en la Contamine ».

L’abbé de Tamié alberge à Martin Gallard, secrétaire du comte de Genève, « un chasal de maison à Nessy vers la font de l’Ile ». En 1620, Jacques Villard, qui vient d’acquérir une boutique et une chambre sises à Annecy, rue de la Filaterie, en paye les lods à Tamié. Enfin, l’abbaye a bien reçu la déclaration de vente d’une maison, provenant de la famille de Gémilly, parce qu’elle était de son fief. Et l’Inventaire de Tamié rédigé vers 1659, qui est d’habitude si indifférent, ajoute qu’il s’agit d’une maison d’Annecy même « où sont à présent les Dames de la Visitation ». Quant à l’emplacement où fut élevée l’église des religieuses, il provenait de la cession vers 1621 qu’avait due leur faire l’abbaye de Talloires de leur tour dite « Tour de Talloires », et cela sur l’ordre de la cour 24.

Notons en passant que les Gémilly, comme les anciens Chevron, étendaient leurs possessions jusqu’à Annecy et que, avant 1200, ils avaient cédé un bien sis à Gémilly aux moines de Talloires.

Les Chevron et les Gémilly paraissent donc être accourus eux aussi avec les frères de Tamié, au secours des habitants d’Annecy et des environs. En conclusion, l’abbaye de Tamié, abbés, religieux et frères convers compris, avaient donc contribué non seulement à l’exploitation des campagnes
24- S.S.H.A., tome V, p. 178, 185, 204, 212.

[143] et des bois d’Annecy et à leur progrès agricole, mais aussi à la construction des chosaux et maisons du vieux Nessy, dès ses débuts, sur les bords du Thiou et du lac aux couleurs si attirantes 25. Leurs labeurs séculaires avaient ainsi créé d’avance quelques-unes des conditions favorables au ministère des curés de Saint-Maurice et des évêques de Genève, ainsi qu’à l’éclosion d’un ordre consacré à la vie contemplative, qui reste l’une des plus pures gloires de la ville et du diocèse toujours prospère d’Annecy.

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«Sermones in Cantica» de saint Bernard (Sermons 1 à 43), Éditions Rodopi, Amsterdam 1994






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