I m. Joseph et M. Nicolas





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Paul Féval
Le dernier chevalier


BeQ

Paul Féval

Le dernier chevalier

roman

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 1275 : version 1.0

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Le cavalier Fortune

Une histoire de revenants

L’homme sans bras

La Fée des Grèves

Le loup blanc

Contes de Bretagne

La fabrique de crimes

Les Habits Noirs (huit tomes)

Les Compagnons du silence

Le dernier vivant

Le Médecin bleu

Le chevalier Ténèbre

Le bossu (deux tomes)

Le dernier chevalier

Édition de référence :

Albin Michel, Éditeur.

I



M. Joseph et M. Nicolas


Le roi était malade un peu ; Mme la marquise de Pompadour avait « ses vapeurs », cette migraine du XVIIIe siècle dont on s’est tant moqué et que nous avons remplacée par la névralgie, les médecins, pour leur commerce, étant obligés, comme les tailleurs, de trouver sans cesse des noms nouveaux aux vieilles choses. Sans cela, à quoi leur servirait le grec de cuisine qui les gonfle ?

M. le maréchal de Richelieu, toujours jeune, malgré ses 62 ans bien sonnés, se trouvait incommodé légèrement d’un rhume de cerveau, gagné l’année précédente dans le Hanovre, lors de la signature du traité de Kloster-Seven, qui sauva l’Angleterre, rétablit les affaires de la Prusse et commença la ruine de la France. Quel joli homme c’était, ce maréchal ! Et que d’esprit il avait ! M. de Voltaire, qui ne l’aimait pas tous les jours, disait de lui : « C’est de la quintessence de Français ! » Bon M. de Voltaire ! Il ne flattait jamais que nos ennemis.

Si vous me demandez comment le rhume de cerveau du maréchal durait depuis tant de mois, je vous répondrai par ce qui se chantait dans Paris :

Armand acheta sa pelisse,

(Dieu vous bénisse !)

Avec l’argent

De Cumberland...

Et encore :

Armand, pour payer le maçon,

Godille frétille, pompon,

Se fût trouvé bien pauvre,

Pompon, frétillon,

Sans la pêche de ce poisson

Qu’il prit dans le Hanovre...

Vous le connaissez bien, le délicieux coin de rue qui sourit sur notre boulevard, et qui porte encore le nom de « Pavillon de Hanovre ». Ce nom fut la seule vengeance de la France contre le général d’armée philosophe qui, vainqueur et tenant le sort de l’Europe dans sa main frivole, avait pris la plume au lieu de l’épée et signé un reçu au lieu de livrer une bataille.

Mais que d’esprit et quel joli homme ! Le pavillon de Hanovre coûta deux millions. La France en « faillit crever », selon l’expression un peu crue de l’abbé Terray ; mais Armand, le cher Armand vécut jusqu’à cent ans, toujours galant, toujours guilleret, de plus en plus philosophe et, pour employer son style troubadour, « n’ayant pas encore renoncé à plaire ». Il était né coiffé. Il mourut la veille même de la révolution, qui l’aurait gêné dans ses habitudes, et Beaumarchais dit de lui ce mot, qui ne fut pas trouvé cruel : « Fleur de décrépitude ! »

Mais ce n’était pas seulement ce pauvre roi Louis XV, Jeanne-Antoinette Poisson, marquise de Pompadour et Armand du Plessis, le maréchal duc de Richelieu qui ne battaient que d’une aile, le dauphin, père de Louis XVI, veillait, malade qu’il était déjà lui-même, auprès du berceau de son troisième fils, le comte d’Artois, depuis Charles X, condamné par les médecins. Sa femme, Marie-Josèphe de Saxe, ne devinait certes pas encore les angoisses de son prochain veuvage ni les soupçons sinistres qui devaient entourer sa propre agonie ; mais elle avait la crainte instinctive, j’allais dire le pressentiment du poison, car elle fit visiter en secret le comte d’Artois par la Breuille, médecin de Mme Adélaïde, pour s’assurer qu’il n’était pas empoisonné.

M. de Bernis faisait ses malles de premier ministre partant, supplanté qu’il était par son protégé, M. de Choiseul-Stainville, partisan de la guerre à outrance, destiné à conclure une désastreuse paix. M. de Bernis savait chanter le champagne et l’amour ; ses œuvres éclaboussent souvent sa robe. Quoiqu’il prît sa retraite le sourire aux lèvres, vous ne pouvez pas le supposer content.

Les parlements, corps respectables, grondaient, remontraient, résistaient, travaillant de tout leur cœur à la révolution qui allait leur couper la tête ; les philosophes donnaient des coups d’épingle à l’immensité de Dieu ; les poètes faisaient de lamentables tragédies ou de petits vers honteux ; Voltaire, qui, par le miracle de la bêtise humaine, est resté l’idole des « patriotes », déchirait sa patrie dans les billets doux qu’il écrivait au Prussien et crachait sur la religion avant de lui demander grâce par devant notaire ; le clergé lui-même se compromettait çà et là par son relâchement ou par sa rigueur ; la compagnie de Jésus, sapée par Judas franc-maçon ou janséniste, tremblait sur la base énorme de sa puissance ; le commerce était ruiné par la piraterie anglaise ; la cour s’ennuyait, rassasiée de plaisirs ; les campagnes avaient faim, et la ville... Mon Dieu, la ville trouvait moyen de s’amuser.

Ah ! certes oui, la ville s’amusait, la ville venait d’apprendre la désastreuse défaite de Rosbach, et la ville fredonnait, avec tout l’esprit de l’univers qu’elle avait déjà et qu’elle pense avoir gardé, des couplets détestables où le brave Soubise était bafoué de main de maître :

Soubise dit, la lanterne à la main :

« J’ai beau chercher, où donc est mon armée ?

Elle était là, pourtant, hier matin,

S’est-elle donc en allée en fumée ?

Je l’ai perdue et suis un étourdi ;

Mais attendons au grand jour, à midi...

Que vois-je ? ô ciel ! ah ! mon âme est ravie,

Prodige heureux ! la voilà ! la voilà !...

Mais, ventrebleu ! qui donc avons-nous là ?

Je me trompais, c’est l’armée ennemie ! »

Il y avait du vrai là-dedans : Soubise s’était laissé surprendre. Le grand Frédéric, méritant, cette fois, les caresses de Voltaire, venait de donner la mesure éclatante de son génie. Acculé comme un sanglier aux abois, cerné par une meute de cent dix mille soldats, il s’était rué avec ses hommes de fer, au nombre de trente mille seulement, mais bardés de pied en cap dans cette armure enchantée qu’on nomme la discipline, sur le quartier français-bavarois où la discipline manquait.

Là ils étaient plus de soixante mille, mais de races différentes, méprisant la science d’obéir et se fiant à leur multitude.

Le sanglier passa, laissant sur sa route rouge dix mille décousus. En une seule journée, le vaincu, le perdu, l’écrasé qui larmoyait dans sa correspondance avec Voltaire sur son prochain suicide, se redressa au faîte de la puissance, et l’Europe, retournée de pile à face, se prosterna devant lui.

Et Paris se tordit de rire en s’égosillant de chanter, pendant que la France maigrissait, maigrissait, affamée et humiliée.

C’est bien bon de chanter et de rire ! L’Angleterre, qui chante peu, et qui ne rit jamais, prenait à nos dépens un superbe embonpoint. C’était pour elle que Frédéric avait du génie. Elle fourrait dans ses poches profondes nos flottes de guerre et de commerce, nos comptoirs et nos colonies, que nous abandonnions à leur sort avec gaieté. Nous perdions l’Inde, faute d’y envoyer des secours ; nous faisions mieux, nous martyrisions ceux qui avaient voulu conquérir ces merveilleux climats au profit de la France. La Bourdonnaye et Dupleix mouraient chez nous de honte et de misère, en attendant que la dure vaillance de Lally-Tollendal fût récompensée par la main du bourreau.

Et Montcalm, l’héroïque, implorait vainement les quelques hommes et les quelques écus qui nous auraient assuré le Canada, cette France nouvelle, peuplée de Français-et-demi, où le « vertueux » Washington préludait à sa carrière, incontestablement belle, par l’assassinat d’un gentilhomme français qui était dit-on, un peu parent de M. le marquis de la Fayette1.

Tout cela n’empêche pas M. le duc de Choiseul de passer, dans une certaine école, pour un habile ministre ; il y eut même des gens qui le comparèrent au cardinal de Richelieu ; sans doute parce qu’il eut l’honneur de miner pierre à pierre le monument politique érigé par le grand homme d’État et de chasser les jésuites, qui nous avaient conquis une bonne part de ce qu’il nous perdait.

Et au fait, M. de Choiseul avait des qualités : il sut garder, étant au pouvoir, la pension que lui payait l’Autriche ; il sut épouser une femme dix fois millionnaire, qui se trouva être une sainte femme par-dessus le marché ; il sut flatter Mme de Pompadour, qui pouvait le servir, et persécuter les jésuites, qui devaient la combattre, caresser les philosophes qui montaient, tourner le dos au clergé qui baissait ; il sut enfin s’en aller presque noblement (quand tout fut ruiné de fond en comble), en refusant de saluer la nouvelle favorite, lui qui avait vécu de l’ancienne.

Pauvre temps, petits hommes, chansons, épigrammes, encyclopédies, madrigaux, athéisme, égoïsme, mauvais calme, sommeil d’ivrogne.

Sur l’Océan aussi, dit-on, les hautes vagues s’aplatissent avant la tempête. Que venaient faire les âmes chevaleresques en ces jours engourdis ? On ne s’étonne pas que Duclos ait appelé le marquis de Montcalm « un anachronisme », et que l’abbé de Bernis, devenu cardinal, ait dit de Dupleix : « Il gênait tout le monde. » Il y a des époques si viles que l’héroïsme y fait tache.

Un certain soir du mois de décembre, en l’année 1759, l’inspecteur de police Marais fit descente à l’auberge des Trois-Marchands, située rue Tiquetonne, au quartier de Montorgueil, et tenue par Madeleine Homayras, veuve d’un sergent juré de la ville.

Il se peut que vous n’ayez jamais ouï parler de ce Marais ; mais c’était un homme d’importance, et M. de Sartines, le nouveau lieutenant général, l’employait de préférence à tous autres dans les circonstances les plus délicates, soit qu’il fût question de dénicher les pamphlétaires assez osés pour se moquer de la « princesse de Neuchâtel » (Mme de Pompadour avait souhaité passionnément ce titre), soit qu’il fallût faire la chasse aux menus scandales pour égayer l’ennui incurable du roi.

De nos jours, l’office de ce Marais est tenu par des fonctionnaires privés qu’on nomme des reporters. Leur emploi consiste à désennuyer non plus un vieux roi, mais un vieux peuple.

Cinq heures avaient sonné depuis un peu de temps déjà à la chapelle du Saint-Sauveur, ouverte rue du Petit-Lion, et il faisait nuit noire. C’était l’année suivante seulement que M. de Sartines devait installer définitivement les lanternes municipales qui portèrent un instant son nom avant de s’appeler réverbères. La rue Tiquetonne, étroite et encaissée, avait encore quelques passants ; mais ils devenaient de plus en plus rares à mesure que, l’une après l’autre, les boutiques pauvrement éclairées allaient se fermant.

Sans comparaison, le lumignon le plus beau qui fût dans toute la rue était l’enseigne même des Trois-Marchands, lanterne carrée, de couleur jaune, où se détachaient en noir trois silhouettes fort bien découpées, représentant les trois Mages, rangés en ligne et se tenant par la main. La veuve Homayras, qui penchait vers la philosophie, parce qu’elle ne savait pas ce que c’était, n’avait point voulu de ces superstitions. D’ailleurs à quoi bon flatter les Mages ? On n’en voit jamais à l’auberge, tandis que le commerce est la meilleure de toutes les clientèles. Donc, sans rien changer au tableau, la veuve en avait corrigé la légende, et les Trois-Mages étaient devenus les Trois-Marchands.

– Comment vous en va, ma belle Madeleine ? dit l’inspecteur en entrant dans le réduit propret et même cossu où la veuve Homayras tenait ses comptes. Je passais devant votre porte par hasard, et j’ai pensé : Si j’entrais souhaiter un petit bonsoir à ma commère ?

– Bonne idée, M. Marais, repartit Madeleine, forte gaillarde de 35 à 40 ans, haute en couleurs et qui avait dû avoir pour elle toute seule, dans son temps, trois ou quatre portions de « beauté du diable » ; justement, je songeais à vous, moi aussi.

– Vraiment ?

– Vraiment tout à fait !... En voulez-vous ?

Madeleine avait auprès d’elle sur son petit bureau un verre profond et large, avec une bouteille entamée qui contenait le vermillon de ses grosses joues, sous forme de vin d’Arbois. Elle emplit le verre et l’offrit à M. Marais, en ajoutant, non sans coquetterie :

– Si toutefois ça ne vous arrête pas de boire après moi, M. l’inspecteur.

– M’arrêter ! s’écria galamment M. Marais. Vous êtes fraîche comme la pêche, ma commère, et quoique je n’aie pas soif du tout, j’accepte avec plaisir, rien que pour mettre mon nez dans votre verre... À votre santé... Et pourquoi songiez-vous à moi, je vous prie ?

La veuve le regarda boire d’un air espiègle qui ne lui allait point encore trop mal. Au lieu de répondre, elle dit :

– C’est comme moi, je n’aime pas le vin, non, mais ça m’est recommandé pour mon estomac.

– Je vous demandais pourquoi vous pensiez à moi.

Elle emplit le verre et le vida d’un trait, comme si elle en eût versé le contenu dans une cuvette.

– Parce qu’il y a ici M. Joseph, répondit-elle enfin.

– Ah ! fit Marais : Joseph qui ?

– Je ne sais pas.

– Et après ?

La femme Homayras hésita.

– Est-ce tout ? reprit Marais.

– Non... Je ne voudrais pas lui faire du mal, voyez-vous...

– À M. Joseph ? Il vous est donc suspect ?

– Non... Mais il a l’air d’un prince des fois qu’il y a, ce bonhomme-là !

– Il est riche ?

– Ah ! mais non !

– Que fait-il ?

– Rien... C’est-à-dire... il rage !

– Oh ! oh ! contre qui ?

– Contre les Anglais.

– Eh bien ! ma commère, je n’y vois point d’inconvénient.

– Et contre la compagnie...

– Bravo ! Les Pères ne sont pas bien dans nos papiers, depuis M. de Choiseul.

– Ce n’est pas contre la compagnie de Jésus. Il parle de Madras, de Pondichéry, de Bombay...

– La Compagnie des Indes alors ? Depuis M. de Choiseul, nous nous en moquons comme du Canada, Madeleine ! Qui fréquente-t-il ?

– Personne.

– En ce cas-là, il ne peut pas être bien dangereux.

– Savoir !

La femme Homayras hésita encore. L’inspecteur, prenant la bouteille à son tour, emplit le verre lui-même.

– Une gorgée pour votre estomac, Madeleine, dit-il.

Madeleine repoussa le verre et pensa tout haut pour la seconde fois :

– Je ne voudrais pas lui faire du mal, c’est bien sûr. J’ai dit qu’il ne recevait personne, mais ce n’est pas le mot tout à fait. Il vient quelqu’un le voir.

– Qui ça ?

– Un jeune homme.

– Souvent ?

– Tous les jours.

– À quelle heure ?

– Dès le matin.

– Il reste longtemps ?

– Jusqu’au soir.

– Que font-ils, tous les deux ?

– L’un dicte, l’autre écrit.

– C’est le jeune homme qui écrit ?

– Et c’est M. Joseph qui dicte.

– Comment s’appelle-t-il, le jeune homme ?

– M. Nicolas.

– Nicolas tout court aussi ?

– Aussi, oui, Nicolas tout court.

– Tiens ! tiens ! fit Marais : c’est drôle... M. Joseph ! M. Nicolas ! M. Joseph qui a l’air d’un prince et qui loge aux Trois-Marchands !...

– Eh bien ! eh bien ! s’écria Madeleine. La maison n’est-elle pas tenue sur un assez bon pied pour cela !

Il y avait une pointe d’aigreur là-dedans. M. Marais s’empressa de s’excuser, disant :

– Si fait, peste ! si fait !... Mais le M. Nicolas, de quoi a-t-il l’air ?

– Ah ! c’est différent, répondit Madeleine, celui-là a l’air d’un roi.

II



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