Résumé Ce texte est une version mise à jour d’une contribution à un colloque Luso-Américain sur la gestion des fleuves transfrontaliers, en particulier dans la péninsule ibérique, intitulée à l’époque





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Publié dans la Revue d’Economie Méridionale (M.T.E., Montpellier) n°191, Dec. 2000
LES DEMANDES EN EAU EN CATALOGNE :

PERSPECTIVE EUROPÉENNE SUR LE PROJET

D'AQUEDUC RHONE - BARCELONE

Bernard Barraqué,

DR CNRS, LATTS-ENPC

Résumé



Ce texte est une version mise à jour d’une contribution à un colloque Luso-Américain sur la gestion des fleuves transfrontaliers, en particulier dans la péninsule ibérique, intitulée à l’époque Are hydrodinosaurs sustainable ? Il résume les acquis d’une étude collective de niveau européen sur le transfert envisagé de l’eau du Rhône à Barcelone. Mais il commence par la présentation de la controverse dans laquelle l’auteur a été engagé à ce sujet. Puis l’article présente les questions posées au collectif, d’abord en Espagne, puis dans des pays européens autres que la France et l’Espagne. On découvre alors que de nombreux autres projets de transferts en Europe ont été envisagés et abandonnés, et souvent, avant même que les impacts sur l’environnement soient en jeu, pour des raisons de non viabilité économique. Et sur le plan des institutions et du droit, c’est l’approche en termes d’usage raisonnable et équitable qui paraît plus durable à la fois que les politiques hydrauliques étatiques, et que la privatisation et les marchés de l’eau.

Introduction



Le texte qui suit reprend le titre et la présentation d’un rapport collectif réalisé pour la Direction de l’Eau, qui relativise fortement l’utilité de “ l’aqueduc du XXIème siècle ” projeté par deux entreprises régionales d’adduction d’eau en gros, la Compagnie du Bas-Rhône-Languedoc (BRL), et Aguas Ter Llobregat (ATLL). Il convient d’abord de faire une mise au point : j’ai coordonné la réalisation de ce rapport après avoir démissionné du comité scientifique constitué un an plus tôt par BRL, qui désirait prouver que le projet n’aurait pas d’impact négatif sur l’environnement, mais des retombées économiques positives du côté français. “ Inventeur ” de l’idée et président de ce comité, Michel Desbordes avait insisté pour que j’y apporte ma connaissance des politiques de l’eau en Europe. J’avais accepté, en prévenant d’emblée que j’avais déjà pris position contre ce type de grands transferts, au nom de la priorité nouvelle à donner à la gestion de la demande (Barraqué, 1997). Dès la première réunion, j’avais attiré l’attention de mes collègues sur la surestimation grossière de la croissance démographique prévue pour Barcelone et sa région, et surtout sur les quantités d’eau prévues pour chaque habitant nouveau, et j’avais proposé qu’on étudie d’abord les demandes en eau de l’autre côté des Pyrénées, pour éviter soit un fiasco financier, soit un détournement ultérieur de la demande affichée pour la grande ville en direction de l’agriculture. Une fraction importante du comité partageait ma préoccupation, et en particulier Michel Drain, qui connaît mieux que quiconque en France les disponibilités et les demandes en eau dans la péninsule ibérique. Mais notre suggestion n’a pas été retenue, au nom de ce que c’était aux Espagnols de décider s’ils voulaient de l’eau ou non.
Un double débat, technique et politique, comme souvent en environnement
Au cours de l’année qui a suivi, et notamment à l’occasion d’une rencontre à Barcelone avec les partenaires catalans, nous avons constaté un changement de justification du projet, passant de la quantité à la qualité : le volume transféré diminuait nettement, et il permettait de remplacer les prélèvements dans le Llobregat (une des rivières les plus polluées d’Espagne, qui se jette dans la mer à côté de Barcelone) ainsi que dans les nappes phréatiques. Or ATLL n’a pas le pouvoir d’interdire aux industriels de recourir aux eaux souterraines, ce qu’ils semblent faire de façon croissante, ni surtout de fermer l’usine de potabilisation de la société privée AGBAR qui dessert en eau la ville de Barcelone, et n’achète que la moitié de ses besoins à ATLL. Par ailleurs, le prix projeté du mètre cube d’eau brute rendu à Barcelone n’était pas révisé, alors même que la grande majorité des coûts des adductions d’eau sont des coûts fixes : moins on transfère d’eau et plus elle est chère. De surcroît, les volumes vendus d’eau potable diminuaient depuis quelques années à Barcelone comme ailleurs en Europe. Alors, en cas de sécheresse, la grande ville devait certainement pouvoir racheter pour moins cher l’eau des agriculteurs de la région (où l’irrigation est importante) tout en les indemnisant correctement 1. De plus en plus, on pouvait craindre une manipulation par une démarche de lobbying, même si la plupart des scientifiques du comité étaient étrangers à ces manoeuvres et s’employaient à faire évaluer honnêtement les impacts environnementaux et économiques du projet en France. Et comme la Direction de l’Eau m’a financé une étude indépendante des demandes dans une perspective européenne 2, j’ai démissionné du comité, et je suis reparti à zéro en interrogeant d’abord des Espagnols sans lien avec l’affaire, puis des Européens ni français ni espagnols, et en tout cas pas moi-même, du moins jusqu'à la phase de rédaction de la synthèse.
Les autres membres du comité sont restés pour assurer le suivi des études qu’ils avaient recommandé qu’on fît, mais certains ont démissionné dès que le rapport de synthèse a été finalisé en Mai 1999. Comme de son côté, mon réseau européen avait travaillé très vite, et que les partenaires catalans du projet avaient eux aussi créé et fait travailler un comité scientifique, trois rapports étaient disponibles simultanément : celui de Michel Desbordes estimait que le transfert d’eau était un projet viable économiquement et sans dommage pour l’environnement ; celui du groupe présidé par Jesus Carrera jugeait aussi le projet favorablement sur le plan environnemental, mais reconnaissait qu’il n’était pas certain de la réalité des besoins d’eau, et que par ailleurs il n’avait pas étudié toutes les alternatives côté catalan 3 ; enfin notre rapport concluait de façon assez unanime que Barcelone n’avait pas besoin de ce projet, dans la mesure où pour sécuriser son approvisionnement, il y avait plusieurs solutions plus économiques ; il remarquait par ailleurs qu’il y avait plusieurs autres projets de ce type en Europe, et que la plupart étaient au point mort en ce moment, ce qui appelait donc pour le moins à la conduite d’études plus poussées avant toute décision.
Une fuite dans la presse espagnole a impliqué notre travail dans la polémique qui se développait à ce moment sur la création de marchés de l’eau, et qui prolongeait un débat plus ancien sur le Plan national hydrologique du pays (Mezo, 1995). Fondé sur une généralisation des transferts par un maillage inter-bassins, le plan publié en 1993 devait permettre d’accroître les surfaces irriguées comme prévu du temps de la dictature. Mais la régionalisation intervenue avec le retour à la démocratie permettait aux régions autonomes “ donneuses ”4, ainsi qu’au Portugal situé en aval des trois grands fleuves partagés (Tage, Douro, Guadiana), de faire entendre leur opposition 5. Or, loin d’offrir une solution providentielle, le projet du Rhône ajoutait à l’embarras, parce qu’il mettait clairement en lumière que le coût par mètre cube était sans commune mesure avec les prix pratiqués dans le secteur agricole où l’on utilise 80% de l’eau en Espagne, et que le projet ne pourrait se faire qu’avec l’aide de l’Europe. A son tour celle-ci se retrouverait en contradiction avec le projet affiché dans la Directive Cadre en préparation de tarification “ au coût complet ”.
Malgré son utilité dans ce contexte, notre rapport est resté assez confidentiel, parce que la presse et les media n’ont guère fait leur travail d’information. Alors que l’on voit paraître un article à la gloire de la “ solidarité hydraulique européenne en marche ” tous les trois mois ici ou là, nous n’avons eu que quelques bouts de colonnes en Espagne (El País, La Vanguardia) et en France (l’AFP, le Courrier international, le Figaro), ne présentant même pas notre point de vue, voire, comme dans le cas d’un journal “ libre ” du midi, mettant en doute la possibilité d’être objectif lorsqu’on est contre le projet (mais évidemment pas l’inverse). Une tribune libre préparée à la demande d’El País, replaçant le projet dans la polémique espagnole de l’été 1999 sur les marchés de l’eau6, d’abord acceptée, a finalement été refusée, au moment même où, pour la première fois, et pas par hasard, deux universités d’été espagnoles me demandaient d’assurer des cours sur la politique de l’eau. Et comme on ne parle de ce projet que pour le sensationnel qu’il emporte, on persuade même nos concitoyens qu’il est déjà en construction ! Je tiens donc avant tout à remercier la REM de m’ouvrir ses colonnes, et bien sûr, la Direction de l’eau et le cabinet de la Ministre de l’environnement de m’avoir fait confiance. Voici notre démarche et nos conclusions.
Les questions d’un Européen
Avant de se jeter dans l’aventure, on doit se demander s’il n’y a pas de solutions plus modestes à la pénurie d’eau de Barcelone qu’un aqueduc depuis le Rhône. Certes, c’est un fleuve alpin considérable, et c’est même de loin le plus important de ceux qui se déversent en Méditerranée ; mais il y a aussi beaucoup d’eau dans les Pyrénées nettement plus proches. On se demande pourquoi la société régionale d’adduction ne négocie pas l’achat d’eau à la Confédération hydrographique de l’Ebre. Or ATLL laissait entendre qu’on ne pourrait reprendre l’eau du plus ancien système d’irrigation étatique d’Espagne, et pire, que “ Saragosse ”, voire “ Madrid ” refuseraient d’en donner la moindre quantité à la capitale de la Catalogne, pour limiter sa croissance insolente. Et du coup, ce serait presque par dépit que Barcelone, le plus grand port de la Méditerranée, irait chercher en France, et dans une région historiquement liée, une ressource propre à garantir son développement. Il est alors d’autant plus nécessaire de justifier le projet économiquement, juridiquement et socialement, qu’il serait en fait imprudent de le laisser se bâtir sur de tels arguments idéologiques faisant remonter de vieilles rancoeurs. D’ailleurs, le projet Languedoc Roussillon Catalogne (LRC) en suscite déjà d’autres, notamment de la part des agriculteurs languedociens et de certains partis politiques. Et il pourrait y en avoir encore d’autres, notamment du côté de Toulouse, qui est moins loin de Montpellier que Barcelone, et avec un col moins haut à franchir, mais où on discute l’opportunité de construire le barrage de Charlas. L’eau du Rhône serait alors providentielle ; mais que penseraient les Toulousains si on leur faisait boire l’eau du Rhone, pour réserver les ressources locales à l’irrigation ? D’autres ont pensé alors qu’il fallait “ noyer ” la non-rentabilité du lien vers Barcelone dans un prolongement jusqu’à Malaga ... Aujourd’hui, c’est techniquement possible, et même Londres est moins loin du Rhône que Los Angeles du Colorado. D’ailleurs, du temps de Belgrand déjà, n’a-t-on pas voulu abreuver Paris de l’eau du Léman 7 ?
A l’initiative du député Juan de Dios Izquierdo Collado, le Parlement européen a émis le voeu qu’on étudie tous les transferts possibles, dans la perspective de mailler littéralement l’Europe. Le lien LRC serait le premier d’une série permettant d’envoyer “ l’eau qui inonde au nord, vers les terres arides du sud ”. Au delà de l’ignorance hydrologique qui fonde cette idée naïve autant que généreuse, on voit bien que le projet LRC appelle une réflexion globale. Des études d’impact ont été réalisées sous le contrôle des comités scientifiques respectifs de la Société d’Etudes Pour l’Aqueduc (SEPA-LRC) côté français8, et de son partenaire ALRC-ATLL côté espagnol. Mais pour nous, il ne s’agit pas de vérifier que le projet n’aura pas d’impact négatif sur l’environnement, ou sur l’agriculture ou le développement dans le sud de la France. Il faut réfléchir globalement à la question, tout en proposant d’agir localement, conformément au slogan qui résume le rapport Brundtland sur le développement durable.
Penser globalement ? L’Espagne n’est pas l’un des pays les plus pauvres en eau d’Europe, contrairement à une idée répandue. Surtout depuis que les ingénieurs ont multiplié les barrages-réservoirs, et régulé les rivières bien plus systématiquement que ne l’ont rêvé les ingénieurs de notre côté des Pyrénées. Mais l’Espagne a également choisi un mode de développement fondé sur l’agriculture irriguée, dans une perspective de “ régénération ” (terme qui rappelle le très conservateur redressement moral des partisans de l’Etat fort en France dans l’entre-deux-guerres) : aujourd’hui, au moins 80% de l’eau (et une proportion encore plus forte en été) est utilisée par l’agriculture, et les observateurs s’accordent à dire que l’eau est non seulement évaporée massivement, mais qu’elle est gaspillée parce que sous tarifée (Vergés, 1996). Economiser un peu d’eau de l’agriculture, c’est alors en libérer beaucoup pour les autres usages, dans lesquels la valeur économique de l’eau est beaucoup plus grande. Il faut donc bien vérifier la véritable nécessité des grands transferts d’interconnexion entre bassins : celui du Rhône ne vient-il pas conforter indirectement une logique de développement insoutenable ?
Agir localement ? Au fait Barcelone a-t-elle vraiment besoin d’eau ? Ne peut-elle pas s’organiser d’abord pour gérer les demandes locales, afin d’arriver à un équilibre dynamique avec l’offre bien plus rentable économiquement ? Par rapport à notre connaissance des évolutions démographiques et des consommations d’eau urbaines en Europe, il saute aux yeux que les prévisions qui fondent le projet LRC sont peu crédibles, et l’on doit se poser de sérieuses questions.
Dans ces conditions, nous avons voulu conduire une analyse rapide, centrée sur la socio-économie de l’eau de la région de Barcelone. Une première phase a consisté à décortiquer la situation de la demande en eau à Barcelone, et elle a nécessairement été réalisée par des Catalans, des Espagnols et un Français spécialiste de l’eau dans la péninsule ibérique 9. Une seconde phase a permis de recueillir quelques avis d’experts européens sur le projet, en croisant les documents de la première phase avec leur connaissance des débats sur les transferts dans leur pays. Car, évidemment, même si l’aqueduc LRC est plus grand, il n’est absolument pas le premier en Europe, et il y a toute une expérience dont les décideurs peuvent bénéficier dès à présent. Un projet d’alimentation de Copenhague à partir de la Suède voisine a été abandonné ; un transfert d’eau d’Albanie vers les Pouilles n’arrive pas à trouver ses subventions ; le projet anglais d’un réseau national d’adduction d’eau est finalement subordonné à une obligation faite aux distributeurs de réduire préalablement toutes les pertes ; le système d’adduction à distance du sud de l’Allemagne à partir du lac de Constance est en crise depuis la baisse des volumes consommés, etc.

La phase 1 a consisté à obtenir des réponses à 5 questions de base :

1) Les prévisions démographiques fondant en partie l'accroissement des besoins ne sont-elles pas exagérément optimistes ?

2) Quelles sont les véritables tendances de la demande en eau par habitant ? La baisse constatée ces dernières années va-t-elle se poursuivre, ou est-elle conjoncturelle ?

3) Actuellement l'eau potable provient du Llobregat qui se jette dans la mer à Barcelone, et du Ter, un fleuve plus au nord. La qualité de l'eau du Llobregat va-t-elle s'améliorer, ou doit-on abandonner cette ressource ? Le projet consiste en effet en une substitution partielle d'eau du Rhône aux prélèvements du Llobregat, qui est très pollué, et notamment par du sel gemme emporté par les ruissellements pluviaux 10. Mais dépolluer et dessaler le Llobregat, n’est-ce pas une exigence d’ordre supérieur (Directives européennes sur l’eau) et cela ne reviendra-t-il pas alors de toutes façons moins cher de conserver cette ressource qu’on sera obligé de dépolluer ? Par ailleurs, la société privée AGBAR, qui a une concession encore longue pour desservir la ville de Barcelone (plus des deux tiers de la population concernée), gère une usine d'eau au bord du Llobregat, au niveau du delta ; elle utilise la nappe de ce dernier comme tampon : ne peut-on pas développer cette pratique ? Ne peut-on pas recycler une partie de l’eau ?

4) En raisonnant toujours selon le principe d’élargissement progressif du territoire d’analyse (ce qui correspond au principe de subsidiarité), on doit se demander s'il n'y a pas de l'eau à proximité des bassins fluviaux où s'alimente Barcelone actuellement. Tout le monde pense à l'Ebre, où il y a déjà une prise d'eau, près de son embouchure, alimentant une canalisation jusqu’à Tarragone. On pourrait la prolonger jusqu'à Barcelone. Mais on sait aussi que l'Ebre est déjà surexploité, que le delta recule etc. En revanche, une rivière assez abondante longe les bassins internes à la Catalogne à l'ouest, c'est la Sègre, et à plusieurs endroits, la distance à franchir pour amener l'eau au Llobregat ou à ses affluents est inférieure à 30 km. On se demande donc pourquoi cette solution n'est pas envisagée. Quelle est la répartition actuelle de l'eau de cette rivière qui est déjà en partie régulée ? Et puisqu'il y a un grand barrage en construction (400 hm3 de capacité de stockage, soit plus d’un km3 disponible par an en moyenne), quelle est l'affectation future de cette eau ? On sait que l'irrigation est ancienne et très développée en aval dans la plaine de Lerida : lui faut-il de l'eau en plus, et combien, et à quel prix ? Compte tenu de la différence de valeur économique entre l'eau agricole et l'eau potable, pourquoi ne laisse-t-on pas la priorité à la ville ? Contrairement à une logique universelle de priorité des réseaux publics ?

  1. On débouche alors sur une question d'ordre juridique : les promoteurs du projet ayant affirmé que l'eau de l'ensemble du bassin de l'Ebre était totalement affectée à des concessions diverses et d'une façon définitive, (ce qui n'est pas conforme à la loi espagnole de 1985), quelle est la pratique actuelle de gestion des concessions, et à quelles compensations les éventuelles révisions – flexibilisations (définitives ou temporaires) d'affectation de la ressource en eau donnent-elles lieu entre catégories d'usagers ?11.

Des réponses sans ambiguïtés

Quatre spécialistes ont été sollicités pour répondre à ces 5 questions : pour la première, concernant la démographie et les migrations en Catalogne, Francesc Magrinya, qui a conduit récemment une étude prospective sur la mobilité des personnes et le trafic futurs en Catalogne, a bien voulu synthétiser pour nous les éléments démographiques officiels qui la fondent, et il a montré au passage que les études les plus récentes avaient conduit à revoir tous les chiffres à la baisse.

En ce qui concerne les usages actuels et futurs de l'eau potable dans la région desservie par ATLL, et les alternatives plus subsidiaires à l'eau du Rhône, (questions 2 et 3), nous avons demandé à Josep Vergés (voir dans ce numéro), économiste indépendant, auteur d'un ouvrage primé (1996), de commenter les données disponibles et les prévisions. A partir d’une enquête détaillée, il a clairement montré le renversement de tendances en matière d’exploitation des ressources, et les possibilités locales.

C'est la quatrième question qui a été la plus difficile à traiter. En effet, il est difficile d'obtenir de collègues espagnols d’écrire sur ce qui est particulièrement sensible chez eux : les subventions indirectes à l'agriculture par l'octroi d'une eau gratuite ou bon marché (le prix moyen de l'eau de surface pour l'irrigation en Espagne est de 1 pta/m3, soit 4 centimes de FF). La loi du silence (cf Perez Diaz et Mezo, in Arrojo, 1999) a été contournée grâce à Michel Drain, qui a découvert le grand barrage en construction évoqué plus haut. Or l’eau de ce barrage était pré-affectée à plus de 60% à l’extension de l’irrigation en Catalogne occidentale (augmentation de moitié des surfaces), alors même que l’aqueduc pour amener l’eau dans le territoire concerné n’est pas financé ! Et rien n’était prévu pour Barcelone !
La dernière question a été traitée par Esperanza Alcaín Martinez, spécialiste du droit de l'eau en Espagne. D'après elle, la loi espagnole prévoit parfaitement une reprise de concessions existantes moyennant indemnités, d'autant plus que cette même loi place toute l'eau espagnole dans le domaine public. Nous ne savons cependant pas encore quel est le montant des compensations accordées en pratique, lorsqu’une concession est remise en cause. Mais on peut alors se demander sur quoi se fonderait le refus de la Confédération de l'Ebre (probablement dirigé depuis Madrid puisque l'Ebre couvre plusieurs régions autonomes), de laisser la priorité de son eau à Barcelone, puisque l'eau potable a priorité sur tous les autres usages en Espagne comme ailleurs.
La seconde partie du rapport, correspondant à la deuxième phase, s’ouvre par une réflexion italienne sur la fin des grands travaux hydrauliques, qui est d’autant mieux venue que l’Italie est dans la même situation que l’Espagne du point de vue des demandes d’eau, avec l’essentiel pris par l’irrigation. L’alimentation à distance des villes est remise en cause au profit d’une gestion plus qualitative et plus localisée, fondée sur une réévaluation des besoins à la baisse. La contribution de MM. Mangano et Massarutto (resp. ex-directeur administratif de l’ACEA qui dessert Rome en eau, et professeur à l’université d’Udine), est suivie par celle de Thomas Zabel, du Water Research centre près de Londres : il montre à quel point la politique de l’eau a changé en faveur d’une approche par la demande, visant à repousser de coûteux investissements. Puis on passe à l’analyse de la baisse des consommations d’eau à Copenhague, résumée par Mikael Skou Andersen, spécialiste danois de la politique et de l’économie de l’eau au CESAM de l’université d’Aarhus. Enfin, le texte d’Erik Mostert, chercheur au River Basin Administration centre de l’université technique de Delft, non seulement fait le point sur les débats sur les transferts aux Pays-Bas, mais vient rappeler que ce genre de projets doit être soumis à une procédure d’étude d’impact conforme à une Directive Européenne, qui à son avis devrait être préparée par une étude plus approfondie dont il propose la méthodologie. Les Français pourraient ajouter à cette liste de remises en cause, le cas du 4ème barrage en amont de Paris, qui devait être complété par une canalisation directe jusqu’à la capitale : il a été repoussé pour son coût à l’époque où notre Président de la République en était le Maire, à cause de la baisse de la demande depuis le début des années 1990.
Barcelone n’a pas besoin d’eau du Rhône
Résumons les apports des uns et des autres : la population de Barcelone ne va certainement pas croître selon les prévisions optimistes des urbanistes à l’époque des jeux olympiques ; de plus le plan d’aménagement régional veut rééquilibrer le développement urbain au profit d’autres villes de Catalogne. La demande par habitant ne va sans doute pas remonter aux niveaux des années 1980 12, et le pire est que les gros usagers ont tendance à se détourner d’ATLL pour recourir à la source d’eau toujours injustement négligée par les planificateurs : l’eau souterraine. Il est stratégique de protéger et de ré-alimenter les aquifères proches des villes, car ce sont des réservoirs naturels inter-saisonniers. Un autre gisement considérable d’eau est constitué par les rejets des stations d’épuration performantes en construction, du moins pour les usages les moins nobles. Mais même si on ne fait pas confiance à cette solution de recyclage, il ne semble y avoir besoin d’eau que temporairement en cas de sécheresse. Dans ces conditions, au lieu d’investir dans un lien de coût fixe élevé et irréversible, on ferait mieux d’interconnecter Barcelone et le bassin de l’Ebre en amont (Sègre-Cardener) ; cela permettrait de prendre un peu d’eau aux agriculteurs de la région de Lerida en cas de pénurie, en leur offrant des compensations pour les pertes de revenus occasionnées. Or la loi espagnole de 1985 est formelle : non seulement il n’y a plus de concessions perpétuelles, mais l’eau potable a priorité sur tous les autres usages. Et la loi de 1999 explicite la possibilité de ces échanges, avec création de banques de l’eau et possibilité de préemption par les Confédérations hydrographiques. Donc aussi bien du point de vue juridique qu’économique, si Barcelone a besoin d’eau, c’est évidemment dans l’irrigation qu’elle doit d’abord aller la chercher. Tout ce raisonnement est conforme à l’esprit de la Directive Cadre en préparation sur l’eau, bien qu'elle soit encore bien timide sur la question des quantités d'eau. Qu’on le veuille ou non, le projet LRC libérerait indirectement de l’eau pour une agriculture irriguée qui est de plus en plus critiquée comme insoutenable, et il comporte un risque d’effet boule de neige en Espagne et en Europe. D'ailleurs certains envisagent déjà de le rentabiliser en le prolongeant plus au sud, ce qui permettrait de satisfaire les promesses du Plan Hydrologique National à l’Andalousie et à Valence sans prendre l’eau de l’Aragon et du Portugal 13. Le pire serait qu’il soit subventionné par des fonds européens, car il y a évidemment de nombreux projets plus utiles à financer (à commencer par les interconnexions locales elles-mêmes).
La conception de ce projet montre d’une manière exemplaire la caractéristique traditionnelle de la politique de l’eau en Espagne, en France, et dans toute l’Europe : la séparation entre les politiques, monopolisant l’expression de la demande avec un grand D, et les techniciens, monopolisant les connaissances relatives à l’offre (avec un grand H comme hydraulique). Mais comme le disent avec humour nos collègues américains travaillant sur la politique de l’eau, il serait temps d’envisager de passer des “ hydrodinosaures ”14 à une “ hydrodiplomatie ” fondée sur un partage raisonnable et équitable de l’eau 15. Un partage contractuel qui n’implique pas de se lancer dans l’aventure des marchés de l’eau.
L’usage raisonnable plutôt que le marché et les grands travaux
C’est aux États-Unis qu’on a mis en place des marchés de l’eau, sur la base du droit de l’eau dans la partie aride du sud-ouest appelé prior appropriation. Cette règle du Far-West qui rigidifie considérablement le partage raisonnable trouve une compensation dans l'organisation de marchés de l'eau ; elle n’existe heureusement pas en Europe, où l'on partage l'usage de l'eau, pas sa propriété, au besoin en introduisant des compensations monétaires. Certains économistes, fascinés par la rationalisation économique potentielle que de tels marchés de l’eau pourraient apporter, se font les avocats du transfert de l’eau du Rhône à Barcelone, parce que l’idée de marchés internationaux est séduisante et qu’ils aimeraient la tester. Mais à jouer ainsi, on oublie l’essentiel, car on veut rationaliser le partage de l'eau, mais en oubliant le principal usager, l'agriculture irriguée: tout près de Barcelone, il y a de l'eau d'irrigation potentielle à vendre pour bien moins cher que le transfert, et la loi espagnole prévoit cela. De toutes façons, il faut que le projet offre lui-même une bonne rentabilité interne, c’est à dire que Barcelone ait vraiment besoin de beaucoup d’eau pour que le prix unitaire baisse 16.
Plus généralement, la différence entre la Californie et l’Espagne, c’est que dans le premier cas, les subventions fédérales de l’époque du “ triangle de fer ” ont permis de faire un aqueduc Nord Sud qui va de San Francisco à Los Angeles en passant par les vallées irriguées. En Espagne, le maillage du pays n’est pas fait, et il faudrait qu’il le soit pour qu’on puisse transférer l’eau qui serait échangée dans un marché qui n’aurait de sens qu’avec assez de vendeurs et d’acheteurs ; c’est à dire au niveau national. Mais le coût de cette infrastructure nationale est prohibitif par rapport aux prix de l’eau pratiqués actuellement. Les économistes qui s’enthousiasment pour les marchés de l’eau paraissent alors un peu comme des pingouins qui discutent sur la partie émergée d’un iceberg, dont la masse cachée sous l’eau est l’infrastructure qui permet à la partie émergée d’exister, et autour de laquelle gravitent les orques et autres grands animaux carnivores. De même, il convient de rappeler que l’Angleterre, qui pratique la “ tarification au coût complet ” depuis la privatisation totale de 1989, a commencé par effacer la dette et donner une “ dot verte ” pour faire face aux Directives européennes, ceci afin de rendre la privatisation attractive sans que les prix de l’eau ne s’envolent. Bref, ces deux cadeaux se montent à 6,4 milliards £, soit vingt fois ce que la France donne par an en subventions à son industrie de l’eau ; soit encore, en tenant compte du taux d’actualisation, à environ quarante ans de subventions françaises...
Il convient alors de rappeler, encore et encore, que l’eau, ce n’est pas comme le téléphone mobile, parce que, contrairement aux paroles qui s’échangent, l’eau pèse lourd, et que tout marché implique de dépenser de 80 à 90% des coûts du service le rendant possible en investissement initial. Tant qu’on n’arrivera pas à manipuler les nuages pour les faire pleuvoir là où on paye l’eau le plus cher, il n’y aura pas l’équivalent des satellites, et donc pas de véritable marché de l’eau, dans la mesure où on restera en situation d’oligopole. Et l’eau, ce n’est pas non plus comme le pétrole ou l’or, car c’est une ressource naturelle renouvelable qui appelle, non pas une appropriation, mais un partage entre ses usagers. On a montré ailleurs (Barraqué, 1999) l’implication “ pacifique ” de cette caractéristique juridique qui est de mieux en mieux reconnue au plan international, et qui donne un fondement théorique au remplacement de la grande hydraulique par une gestion de la demande n’ayant même pas besoin de marchés de l’eau pour se mettre en place 17.
Pour revenir à Barcelone, il est vrai que notre étude est rapide, mais nous en tirons au moins une conviction : la décision devrait être construite par apprentissage collectif entre techniciens, décideurs publics, et représentants des divers types d’usagers. C’est dans cet esprit et avec cette méthode qu’il faut conduire une véritable étude préalablement à la signature d’un traité entre la France et l’Espagne. Il faudrait également y associer une expertise européenne indépendante constituée de Catalans et d’autre Espagnols, de Français et d’autre Européens, voire d’Américains, et qui fasse une large place aux juristes, aux économistes, aux politistes, géographes, sociologues ... Avec l’expertise très qualifiée, mais partielle, dont ils s’entourent, les promoteurs du projet ne remettent pas en cause la fermeture de leur communauté de politique autour d’une logique d’offre, et ils enferment celle-ci dans une logique de justification d’un projet décidé à l’avance, mais peut-être déjà en retard d’un siècle. D’ailleurs, avant même que le nouveau Plan national espagnol accorde de l’eau de l’Ebre à Barcelone, le président du comité scientifique catalan avait changé de position dans la revue sur l’environnement de la Generalitat de Catalogne : il estime désormais le projet LRC inutile, comme un nombre croissant d’ingénieurs de l’eau et d’hydrologues de son pays. Les deux partis qui briguaient le pouvoir aux dernières élections régionales avaient renoncé à le mettre dans leur plate-forme, et le gouvernement de Madrid a confirmé qu’il n’était pas acheteur d’eau à la France, en présentant la solution de l’Ebre en Septembre 2000. Mais il reste à boucler la boucle : étant donné que le Plan national coûterait bien plus cher par hectomètre cube transporté que LRC, comment peut-on arriver à un prix unitaire de l’eau inférieur à la moitié du prix de l’eau du Rhône à Barcelone ? Le changement de climat financier n’est décidément pas bon pour les hydrodinosaures.

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«non collationné». Pour les autres, c’est-à-dire la majorité, les planches hors texte font l’objet d’une vérification mais le texte...

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«Le titre qui m’a été proposé comme contribution aux discussions du colloque était : "En finir une fois pour toutes avec la prétendue...

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«force noire», les troupes «coloniales» à Fréjus et contribution par la mobilisation générale qui arracha des milliers de Varois...

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«Occident»), qui inclut la Péninsule ibérique, jusqu’à l’Orient (le Moyen-Orient jusqu’à l’Irak; l’Orient inclut généralement l’Égypte,...

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«Gestion des collectivités territoriales», iup d’administration des collectivités territoriales, Université d’Orléans






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