«Sur le chemin de Renaud»





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« Sur le chemin de Renaud »

par

Sébastien Inion

Prologue


 

Bon ça y est, c'est décidé, demain je me range des bistrots, des cours, de mes restants de copines, pour écrire un livre. Ouais, parfaitement : un Livre !

    Tout de même j'ai longtemps hésité, car il faut bien l'avouer, je suis aussi nul en orthographe que Jean-Paul Sartre. Je sais, entre lui et moi il n'y aucune comparaison. Il fume. Moi pas. En plus il est mort. Moi pas encore.

    Mes potes vachement encourageants m'ont dit: " C'est une bonne idée quoi, mais quoi, tu sais écrire au moins, quoi ?".

Ah merde ! J'y avais pas pensé, quoi ! En rédac', du temps où j'allais encore à l'école, j'avais toujours 10 sur 20, mais c'est peut être un peu juste pour devenir Aragon, non ?!?

J'm 'en fous en vert' et contre toux, j'ai pris la décision de le faire. Pourquoi ? Par amour pour cet homme-enfant qui sans le savoir a changé la couleur de mes yeux, l'odeur de mes rues, m'a fait apprécier le vent et la pluie, a fait ressortir l'éclat des choses oubliées qu'à force de trop voir sans observer nous avions ternies; pour celui aussi qui m'a fait comprendre qu'il n'y a pas que du rouge au bout des pinceaux et des doigts des filles, que la guerre ce n'était plus nos jeux d'enfant, que le "Tu bouges plus t'es mort ! " a dans d'autres pays des échos de réalité, que l'homme est un homme pour l'homme et pour les animaux, pour celui enfin qui m'a préservé de la haine.

Je vais donc laisser ma plume aux mains de l'amour, sait-elle écrire ? Espérons-le. Sans doute vous parlera-t-elle alors, elle qui le connaît mieux que moi, de cette poésie qu'il a dans son regard d'animal sauvage et parfois blessé, de sa sensibilité qui lui fait venir des nuages dans les yeux, des mots sous les doigts, quelques accords dans la tête, qui provoquent également sa colère mais nous emmènent finalement au bal de la fraternité.

Mes amis, ensemble, allons à la rencontre "du petit frère des hommes" allons à la rencontre de Renaud.

   N.B: Ce petit livre s'appelait à l'origine 20 ans de bonheur, depuis Renaud a connu la merde d'être orphelin d'un amour jusque là amarré à son existence. Certains passages ne prennent pas en compte cette nouvelle réalité. Je fus surpris de constater certaines critiques qui, elles aussi, semblaient sourdes à cette détresse. Devant ces attaques j'ai levé le bouclier de mon indignation, touche pas à notre pote. Voici en gros ce que j'avais répondu, peut être pas du tac au tac, mais bien une semaine après:

 

"On reconnaît le bonheur paraît-il / Au bruit qu'il fait quand il s'en va" et le talent à l'encre de sa tristesse. Les deux dernières chansons de Renaud ('Boucan d'enfer' et 'Elle a vu le loup' ) ont poussé dans le terreau de l'âme humaine, humus étrange, racines profondes qui nous plongent au cœur de cet homme, qui boit l'eau des orages mais aussi parfois les larmes amères des cieux trop lourds.

Et quand le bonheur vous quitte et que la merde vous tombe dessus, que vous reste-t-il ? Un grand silence et des souvenirs qui ont viré au noir et blanc, des amis si tristes qu'ils ressemblent à des miroirs. Loin des hommes, on cherche à s'effacer, à s'évanouir de la vie. On aimerait que plus personne ne vous aime, que rien ne vous retienne. " Mais ça s'fait pas !".

Grâce à quelques potes, aux frangins, ceux que les larmes n'ont pas fait fuir ( comme Jean-Pierre Bucolo, Thierry Séchan ) on reprend la route, on reprend la mer avec une plume à la place du revolver. Et putain quelle plume ! Une plume littéraire qui chatouille les moustaches de Brassens, laisse Sarclo admiratif, fait de lui un orfèvre de la langue française et de nous, des enfants avec son soleil en bandoulière.

Alors c'est vrai parfois on picole, on fume un peu trop, pour oublier le temps qui passe, la vie dégueulasse, les marelles désaffectées et notre enfance aux pieds mouillés qui craque un peu comme un vieux 33 tours.

" Mais si t'es mon pote/ tu m'laisses pas boire tout seul, / tu m'fais pas la gueule/ quand tu m'vois délirer."

  

Dans le bleu d'azur

Les larmes du coeur !

 

Quelle image garderas-tu du tournage de germinal ?

Claude Berri : "Le regard de Renaud !".

 

    La seule faiblesse des yeux c'est de pleurer. Et comme Renaud aime surtout la femme pour sa faiblesse et pour ses yeux ('Miss Magie'), il n'est donc pas étonnant de la voir souvent associée à une humidité oculaire.

    C'est que pleurer, c'est prouver sa sensibilité, son humanité. Les larmes sont le propre de l'homme, tout comme le rire : "Tu ris, tu pleures, tu vis / Pi tu meurs" ( 'P'tit voleur' ). Bien que comme toi, cher Rabelais, je préfère mourir de rire que vivre à pleurer.

 

    Pour des raisons étranges, nous avons souvent honte de rougir, de sangloter, de montrer aux autres nos sentiments les plus profonds. C'est ce qu'on appelle la pudeur.

    Cette retenue est dénoncée dès le premier album avec 'Petite fille des sombres rues '  où l'on trouve cette jolie expression : "mais si tu veux pleurer / n'essaie pas de sourire" mais plus récemment dans Boucan d'enfer : "Parce que dans ces moments là mon pote / Tu te fous de la dignité".

    Dans ' Les charognards', il décrit un fait divers dont il fut réellement témoin : le braquage d'une banque qui a foiré. Un homme est mort !

    Après les discours sur la légitimité ou non de ce meutre, après les opinions du boulanger, de l'ancien para, des zonards, du père béret basque, s'impose le silance orageux d'une fille qui pleure:

 

" Elle n' a pas dix-sept ans cette fille qui pleure

en pensant qu'à ses pieds il y a un homme mort.

qu'il soit flic ou truand elle s'en fout, sa pudeur

comme ses quelques larmes me réchauffent le corps."

 

    Ces larmes qui ont échappé à la pudeur viennent ici comme une consolation, une offrande, un linceul qui s'opposent aux regards des curieux.

    On retrouve cette donation dans 'Petite' qui a aussi " Quinze ans, seize ans à peine" et offre "une larme en cadeau". C'est qu'ici, il s'agit de pleurer pour quelqu'un et non pour soi.

 

 

Les nuages peuvent parfois donner de la pluie non pour être plus blancs et plus légers mais pour humidifier une terre aride. Ou si vous préférez c'est la compassion "quand le héros y meurt / dans les bras d'une infirmière / qu'est très belle et qui pleure". ( 'Ma gonzesse' )

    L'homme peut pleurer aussi, mais cela est rare, souvent la dignité, cette pudeur sans poitrine, l'empêche de montrer ses sentiments. Pour lui ( Je parle des hommes en géréral ) c'est un signe de faiblesse qui irait très mal avec ses poils sur les jambes, son torse de tarzan, ses mollets de joueur de balle-au-pied : "You chialed comme une madeleine,/not me, I have my dignité." ( 'It is not because you are' ). Et si Manu a ' des larmes plein bière', c'est qu'il tient plus de l'enfant que de l'adulte, c'est qu'il a un coeur d'artichaut.

    Dans 'J'ai la vie qui m'pique les yeux' , la volonté du personnage c'est de "vivre rien qu'en vacances, qu'ce soit tous les jours Bysance, / qu'ce soit tous les jours l'enfance". Seuls les poètes, les enfants et les femmes ont un coeur qui saigne et des yeux qui transpirent.

    J'ouvre une jolie parenthèse : ( On peut ici faire un lien avec l'argot qui par son origine, langage des voleurs et des brigands, a peu de mot pour exprimer les sentiments. Ce refus montre bien la volonté d'afficher une virilité. Si l'on parle d'amour ce sera donc d'amour physique. Mais à travers Manu, on comprend que c'est davantage pour masquer la faiblesse de leur petit coeur tout bleu, qu'ils se cachent derrière des pulsions physiques. De chanson en chanson, Renaud a introduit la sentimentalité qui manquait à ce langage si riche et coloré. ): mon esprit logique ma pousse à fermer la parenthèse.

    Il arrive que le femme pleure pour elle-même, mais c'est généralement à cause d'un homme, qui dans ce cas est habillé du nom populaire : Salaud !

    On le retrouve dans l'interrogation :

 

" Derrière le rideau

de tes yeux baissés

Quel est le salaud

Qui te fait pleurer ?"

( ' Toute seule à une table ')

 

    Dans la chanson humoristique ( Voir saignante pour l'extrait qui nous intéresse ) ' le tango de Massy-Palaiseau' on a :

 

" Et quand Landru, ce vieux salaud,

coupa sa femme en p'tits morceaux,

elle lui d'manda dans un sanglot :

Je t'en prie, me scie pas les os."

 

    Pour Renaud c'est clair : "Les homme sont / des salauds / des pas beaux " ( ' Me jette pas ' ). Il faut bien avouer qu'il a un peu raison...

 

 

    Jusqu'à maintenant, rendons grâce à la métaphore, nous avons associé larmes et gouttes de pluie. C'est qu'il y a de véritables similitudes, le silence pesant qui précède l'orage est identique au malaise qui s'instaure avant les sanglots. Les coups de tonnerre sont l'écho des suffocations dans le miroir du ciel, les reniflements les dernières gouttes qui perlent des arbres.

    Petite fille tu pleures comme l'orage... Prend mon mouchoir comme un ciel nouveau.

 

    Cette analogie est présente dans 'J'ai la vie qui m'pique les yeux' où le personnage dit : " Dans ma tête, j'crois bien qu'y pleut". On la retrouve de façon plus directe dans "Tu peux pas t'casser, y pleut / Ca va tout mouiller mes yeux" ( 'Il pleut'  dans Putain de Camion : en corrigeant l'orthographe sur le traitement de texte, l'ordinateur ne connaissant pas 'Putain', me propose 'Pétain'... Dois-je voir là un signe de l'intelligence artificielle ? ).

 

    Cette rime crée un phénomène de paronomase, c'est à dire une attraction sémantique due à une ressemblance phonique des mots. En gros, ou en maigre, on assimile 'yeux' et 'pleut'.

    Lorsque le sécheresse est là, il n'y a plus de larmes, c'est le désert de la misère. Pleurer était encore un luxe, les enfants d'Éthiopie ne l'ont même plus :

 

"Ils n'ont jamais vu la pluie

Ils ne savent même plus sourire

Il n'y a même plus de larmes

Dans leur yeux si grands"

 

 

    Il faut concevoir les yeux comme un écran, une projection sur laquelle on pourrait lire les émotions profondes et cachées. " D'ailleurs on lisait dans ses yeux / qu'pour qu'y soit bien fallait qu'on l'craigne" ( 'la Teigne' ). Émotions qui viennent du coeur, symbole de la sensibilité et de l'amour : "Loin du coeur et loin des yeux" ( 'Éthiopie' ). Il est donc normal que le dealer de Michel dans 'La blanche' n'en ait pas, et que s'il devient l'emblème de l'amour physique il se trouve " planté en haut des cuisses." ( ' Baston ' )

 

    Si le coeur est sec, c'est qu'il n'y a plus de sentiment, plus de vie. On comprend dès lors l'inquiétude de Renaud lorsqu'il découvre le mouchoir de sa femme :

 

"Un mouchoir tout bien plié

Qui t'a jamais vu pleurer

Ou si peu

P't'être que j'suis si mauvais mec

Qu'j'ai rendu ton coeur tout sec

Pi tes yeux"

( ' Dans ton sac ' )

 

 

L'éponge est un animal marin qui a la propriété d'absorber les liquides.

    Non, je ne suis pas entrain de faire du hors sujet. Je sais ce que ça coûte, maximum 5/20, copie même pas corrigée et puis l'impression d'être un con, vu qu'on comprend même pas la question. Vous allez dire " Ah ! Ok ! Maint'nant j'pige !", si je vous dis que le coeur devenu éponge prendra place dans la poitrine d'un dragueur : "J'ai l'coeur comme une éponge / Spéciale pour fille en pleurs".

    "Ah ! Ok !". Voyez j'vous l'avais dit ! Il s'établit alors un réseau que l'on peut représenter schématiquement ainsi:

 

Coeur       ----->    Yeux ====> Yeux    -----> Coeur

( Humidité)        ( Larmes )       (Perception)    (éponge)

Nuage                    Pluie                                Terre

 

    D'autres sentiments peuvent s'exprimer comme l'amour ou la haine d'un 'P'tit voleur'.

    En fait ils sont tellement expressifs, qu'ils n'ont pas de véritable couleur mais l'humeur de leurs âmes. La palette devient alors très variée : "La braise, la cendre / Le feu" ( 'P'tit voleur' ), "Les yeux du diable" ( 'Toute seule à une table' ), "Les yeux pleins de neige" ( 'P'tit dej' blues' ), délavés dans 'Adieu minette', livides dans 'la blanche', et avec "un peu d'sable jaune" dans 'Banlieue rouge', etc.

    La liste me parait suffisamment longue pour nous convaincre que les yeux disent, ou trahissent les sentiments avec des mots, des mots de lumière. Ils se parlent. C'est en tous cas une certitude chez Renaud, qui a lui même les yeux macadam délavés, avec trous aux genoux.

    Aussi, si un mec le mate derrière des lunettes, forcément ça l'énerve. Il se sent nu comme devant une foule d'esquimaux, con comme un oiseau sans branche, seul comme une vague sans océan:

 

"Derrière ses pauvres Ray-Ban, j'vois pas ses yeux,

et ça m'énerve,

si ça s'trouve y m'regarde, faut qu'il arrête

sinon j'le crève :"

 

 

    Si l'homme utilise des lunettes de soleil ( Et Renaud le fait ) pour masquer son regard, comme on met un maillot de bain pour aller se baigner, la femme plus coquette se maquille. Car se maquiller, c'est colorier son regard afin d'empêcher les autres de pénétrer dans cet univers secret, alcôve du monde où se glisse la chair des âmes féminines au milieu des secrets et des caresses attendues. C'est se refaire les yeux, comme dit H.F. Thiéfaine.

    Bien sur, il y a aussi le désir de plaire. La définition de 'maquiller' c'est : "modifier l'aspect du visage à l'aide de produits cosmétiques". Je me limite ici volontairement au regard; le modifier c'est l'obliger à mentir. Combien de femmes ont peur qu'on les surprenne au saut du lit. C'est pourquoi dès qu'elles sont levées, elles se maquillent : " Un oeil et puis les deux / c'est futile mais ça brille" ( ' La pêche à la ligne' ).

    Renaud n'aime pas trop cet artifice : " Au fond de tes grands yeux si bleus, / trop maquillés, ça va de soi" ( ' Adieu Minette' ), " Que ses yeux sont plus clairs, quand ils sont dans ma poche, / et que vouloir trop plaire, / c'est le plaisir des moches" ( ' La pêche à la ligne ' ).

    Il est conscient de ce jeu de séduction et si dans la chanson 'Toute seule à une table' il dit " C'est pas un lapin / Qu'on t'aurait posé/ (...) / Tu s'rais maquillée" cela n'est pas gratuit.

    Toutefois il admet, et nous n'avons pas vraiment le choix, que cet élément fasse partie de leur univers :

 

"Au milieu

D'tes crayons à maquillage

D'ta collec' de coquillages

Merveilleux"

(' Dans ton sac ' )
Comme un miroir

qui s'regarde

dans la glace

 

 
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