Emmanuel Terray





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Immigration, banlieues : le modèle colonial est-il pertinent ?


Le 30 mai 2010 , par Emmanuel Terray

www.cedetim.org

http://www.reseau-ipam.org/spip.php?article1979#

J’aimerais d’abord – en me faisant quelque peu l’avocat du diable – vous proposer quelques remarques sur le thème central du débat de la journée.

Depuis quelques années, on voit se répandre de plus en plus largement, dans les rangs de la gauche radicale, la thèse selon laquelle toute une partie des comportements politiques de la France – du gouvernement et de la société française – concernant aussi bien l’immigration que les populations issues de l’immigration, trouverait son origine à la fois dans le passé colonial et dans l’occultation ou l’effacement de ce passé.

En d’autres termes, un modèle colonial refoulé mais toujours vivace organiserait nos représentations et nos pratiques en ce qui regarde aussi bien l’immigration que –pour le dire d’un mot – les banlieues. Du même coup, on soutient que l’abolition de ce refoulement et la mise à jour de ce passé permettrait d’éliminer ou du moins de réduire les aspects de xénophobie et de racisme qui en sont le produit nécessaire.

Bien entendu, toute thèse de ce genre contient une part de vérité, et il serait facile de repérer dans les discours de tel ou tel politicien, dans les pratiques de telle ou telle administration des traits manifestes de cet héritage colonial. De nombreux historiens, de Pascal Blanchard à Olivier Lecour, ont dressé l’inventaire de ces traces, et je renvoie à leurs travaux. En revanche, l’importance stratégique accordée à ce problème de l’héritage colonial me parait très exagéré. Faire de la question coloniale la question clef de la politique française d’aujourd’hui à l’égard de l’immigration et des banlieues me semble une grosse erreur d’appréciation fondée sur deux méconnaissances et deux illusions.

La première méconnaissance porte sur l’histoire de l’immigration en France : en imputant l’essentiel de la xénophobie et du racisme à l’héritage colonial, on oublie le fait que la France possède en matière d’immigration une longue tradition d’inhospitalité. Tour à tour Belges, Italiens, Polonais, Espagnols… ont été la cible du mépris, de la discrimination, de la peur, de la haine, de la violence, sous des formes et à des degrés tout à fait comparables à ceux que nous observons aujourd’hui à l’encontre des populations d’origine maghrébine ou africaine. Je renvoie sur ce point aux travaux historiques de Gérard Noiriel, et aux mémoires de Cavanna et de Julien Livi, le frère d’Yves Montand. Je rappelle que la pire violence qui ait jamais été infligée à des étrangers en France, réserve faite de la guerre d’Algérie, a été le pogrom dont ont été victimes les migrants italiens d’Aigues-Mortes en 1893, quand huit d’entre eux ont été battus à mort par certains habitants de la ville, sous les prétextes habituels : « ils prennent notre travail, ils menacent notre sécurité ». Lors de la crise de 1929, c’est par trains entiers que les Polonais ont été renvoyés dans leur pays. Bref d’une période à l’autre, on ne constate ni différence de nature ni différence de degré : la marque de l’héritage colonial est donc difficile à cerner.

La seconde méconnaissance vise un processus dont l’importance est pourtant de plus en plus grande et que j’appellerai la mondialisation de l’immigration. De ce processus, je retiendrai deux aspects.

En France même nous avons vu arriver depuis trente ans des populations de migrants venues de tous les continents : Turcs, Chinois, Pakistanais, Afghans, Indiens, Tamouls, Philippins, Haïtiens… Autrement dit, le « vivier » de la migration qui alimente la France déborde désormais de très loin les frontières de l’ancien empire colonial français. Ces populations ne sont pas concernées par une domination coloniale française qu’elles n’ont jamais subie ; pourtant elles sont traitées de la même manière que les populations venues du pré-carré colonial. De nouveau, il est difficile de repérer ici la spécificité de l’impact colonial.
Second aspect : la domination et la surexploitation des travailleurs migrants, avec tout ce qu’elles impliquent de xénophobie, de discrimination et de racisme sont désormais un phénomène mondial, y compris et surtout lorsque ces migrants sont en situation irrégulière. Nous observons cette discrimination et cette surexploitation non seulement en Europe mais aussi aux Etats-Unis (dans leur relation avec les migrants latino-américains), en Afrique du Sud (dans ses relations avec les migrants zimbabwéens ou mozambicains), dans les Etats du Golfe et en Arabie Saoudite (dans leur relation avec leurs migrants indiens, pakistanais, indonésiens, philippins) et même en Chine avec la question des mingong privés de permis de séjour en ville. Partout nous retrouvons les mêmes discriminations, la même brutalité, le même mépris, et l’Europe n’est pas du tout la pire de ces zones ; or c’est dans son cas seulement qu’intervient le facteur colonial : il est donc difficile d’imputer à celui-ci une action particulière. Les USA n’ont pas colonisé le Mexique, l’Arabie Saoudite n’a pas colonisé le Pakistan, l’Afrique du Sud n’a pas colonisé le Zimbabwe : or les migrants mexicains, pakistanais et zimbabwéens sont traités aussi ou plus durement que leurs frères maghrébins ou africains en Europe. C’est donc que ce qui importe, ce n’est pas le fait particulier du rapport colonial, mais le fait général de la domination impérialiste et de l’inégalité entre pays riches et pays pauvres.

Pour être plus précis, j’emprunterai ma comparaison à la cuisine, et je dirai que dans tout plat, il faut distinguer la substance alimentaire principale et l’assaisonnement qui l’accompagne.

Quelle est ici la substance ? C’est un mécanisme qui opère dans toutes les parties du monde et qui consiste à instaurer un contrôle strict aux frontières, non pas pour interdire l’accès du territoire aux migrants, mais pour faire en sorte que la grande majorité de ceux qui franchissent la frontière la franchissent comme des illégaux, privés de tout droit et disponibles en conséquence pour toutes les exploitations et tous les esclavages. Pour reprendre le terme de Marx , il s’agit de constituer une « armée de réserve industrielle » appelée à remplir plusieurs rôles : (1) travailler dans tous les secteurs d’activité non délocalisables et offrir à ceux-ci une main d’œuvre placée dans les mêmes conditions que la main d’œuvre des pays du tiers-monde ; (2) accomplir les travaux « dangereux, difficiles et dégueulasses » dont les travailleurs nationaux ne veulent plus se charger ; (3) former une catégorie de travailleurs particulièrement flexible et susceptible de constituer en cas de crise une variable d’ajustement privilégiée ; (4) tirer vers le bas l’ensemble des rémunérations et des droits ; (5) permettre au capital de diviser le mouvement des travailleurs en opposant les nationaux aux migrants. C’est ce dispositif qui constitue le plat de résistance, et on le retrouve à l’identique dans tous les pays où il opère.

Quant à l’assaisonnement, il est bien évident que chaque pays met en œuvre le dispositif avec son propre style, déterminé à son tour par son histoire, ses traditions, ses habitudes politiques. Une dictature et une démocratie parlementaire, un pays qui a eu un passé colonial et un pays qui n’en a pas eu habilleront une pratique identique avec des représentations, des discours justificatifs et des masques juridiques différents. C’est ici qu’intervient l’héritage colonial, mais en matière de nutrition, c’est le plat principal qui compte, non l’assaisonnement.

Au surplus, la pratique s’oppose ici au style comme le général au particulier. Privilégier le style – c’est-à-dire en l’occurrence l’héritage colonial – c’est nous enfermer dans notre singularité, refuser de regarder au-delà de notre horizon franco-français et isoler nos luttes de celles qui se mènent sur le même terrain dans les autres régions du monde.

J’en viens aux illusions. La première consiste en une utilisation métaphorique de la psychanalyse, qui repose en outre sur une conception erronée de celle-ci. On fait mine de croire que, pour les sociétés comme pour les individus, la mise à jour du passé refoulé suffit à guérir le mal. Mais la psychanalyse ne dit rien de tel : pour venir à bout de la névrose, la remémoration du refoulé ne suffit pas, il faut accomplir tout le travail du transfert, c’est-à-dire revivre l’expérience ancienne dans des conditions différentes qui lui assureront une issue autre. De même, l’exhumation du passé colonial, entreprise en soi tout à fait louable, ne nous dispensera en rien de l’immense effort de lutte idéologique et de pédagogie requis pour éradiquer xénophobie et racisme.

Enfin, ce débat sur l’héritage colonial me rappelle les premières pages du Dix huit Brumaire de Karl Marx. Dans ce texte Marx expose que, placés devant une situation nouvelle qu’ils ne parviennent pas à déchiffrer, les hommes sont souvent tentés d’aller chercher dans le passé un modèle qu’ils plaqueront sur la réalité actuelle, et qui leur donnera le sentiment du déjà vu et l’illusion de comprendre ce qu’ils ont sous les yeux. L’exemple choisi par Marx est celui de la Révolution française, dont les acteurs utilisent systématiquement la référence à l’antiquité grecque et romaine pour « lire » leur présent. Il en est de même aujourd’hui : confrontés à une mutation en profondeur du traitement que l’impérialisme applique au monde du travail, nous utilisons un modèle colonial qui est en fait beaucoup plus aveuglant qu’éclairant.

Je voudrais illustrer ces remarques à l’aide d’un exemple précis : l’actuelle grève des travailleurs et travailleuses sans-papiers pour leur régularisation. En quoi l’invocation du modèle colonial pourrait-elle aider à comprendre ce mouvement ? Les luttes anti-coloniales ont pour objectif l’indépendance et la séparation, et elles sont menées par des populations définies par leur statut juridique (« indigènes », « sujets »,…). Ce n’est pas du tout ce qui est en cause dans la grève des travailleurs sans-papiers : ici les acteurs se définissent comme des travailleurs, c’est-à-dire par leur appartenance à une classe, et ils ont pour objectif l’égalité des droits et leur pleine intégration au monde du travail. De fait, la grève des travailleurs sans-papiers est un conflit du travail : des travailleurs, privés de leurs droits de salariés du fait de leur situation administrative irrégulière, exigent de se voir reconnaître la totalité de ces droits. Ce mouvement s’inscrit de deux manières dans la continuité des luttes ouvrières de ce pays : d’une façon générale, à coté des luttes sur les rémunérations et les conditions de travail, toute une partie du combat ouvrier est un combat pour les droits, pour la défense des droits acquis et la conquête de nouveaux droits (droit au loisir, droit à la retraite, droit à la sécurité de l’emploi, droit à la formation, droit syndical etc…). Par ailleurs, on sait la part que les travailleurs étrangers ont de longue date prise au mouvement ouvrier dans notre pays : entre les deux guerres, les Italiens, les Polonais, les Juifs d’Europe centrale jouaient un tel rôle dans la CGT-U que celle-ci était qualifiée de « syndicat des étrangers » par ses adversaires. Dans les années 1970, le relais a été pris par la CFDT d’alors, avec la grève de Pennaroya, celle des nettoyeurs du métro et celle que menèrent les travailleurs turcs du Sentier pour leur régularisation et pour l’obtention d’une convention collective dans leur secteur d’activité. En 1981, le flambeau sera repris par la CGT avec les grands conflits chez Talbot à Poissy et chez Citroën à Aulnay. S’il faut faire appel à des souvenirs pour comprendre le mouvement actuel, ceux que je viens de rappeler sont beaucoup plus éclairants que l’invocation d’un modèle colonial désormais transformé en panacée capable de tout expliquer.


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