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forte du cancan. Du Bousquier fut traduit sous les traits d’un père Gigogne célibataire, d’un monstre qui, depuis quinze ans, entretenait à lui seul l’hospice des Enfants-Trouvés ; l’immoralité de ses mœurs se dévoilait enfin ! elle était digne de ses saturnales parisiennes, etc., etc. Conduite par le chevalier de Valois, le plus habile chef d’orchestre en ce genre, l’ouverture de ce cancan fut magnifique.

– Je ne sais pas, dit-il d’un air plein de bonhomie, ce qui pourrait empêcher un du Bousquier d’épouser une mademoiselle Suzanne Je ne sais qui ; comment la nommez-vous ? Suzette ! Quoique logé chez madame Lardot, je ne connais ces petites filles que de vue. Si cette Suzon est une grande belle fille, impertinente, œil gris, taille fine, petit pied, à laquelle j’ai fait à peine attention, mais dont la démarche m’a paru fort insolente, elle est de beaucoup supérieure comme manières à du Bousquier. D’ailleurs, Suzanne a la noblesse de la beauté ; sous ce rapport, ce mariage serait pour elle une mésalliance. Vous savez que l’empereur Joseph eut la curiosité de voir à Lucienne la du Barry, il lui offrit son bras pour la promener ; la pauvre fille, surprise de tant d’honneur, hésitait à le prendre : – La beauté sera toujours reine, lui dit l’empereur. Remarquez que c’était un Allemand d’Autriche, ajouta le chevalier. Mais, croyez-moi, l’Allemagne, qui passe ici pour très rustique, est un pays de noble chevalerie et de belles manières, surtout vers la Pologne et la Hongrie, où il se trouve des...

Ici le chevalier s’arrêta, craignant de tomber dans une allusion à son bonheur personnel ; il reprit seulement sa tabatière et confia le reste de l’anecdote à la princesse qui lui souriait depuis trente-six ans.

– Ce mot était fort délicat pour Louis XV, dit du Ronceret.

– Mais il s’agit, je crois, de l’empereur Joseph, reprit mademoiselle Cormon d’un petit air entendu.

– Mademoiselle, dit le chevalier en voyant le Président, le Notaire et le Conservateur échangeant des regards malicieux ; madame du Barry était la Suzanne de Louis XV, circonstance assez connue de mauvais sujets comme nous autres, mais que ne doivent pas savoir les jeunes personnes. Votre ignorance prouve que vous êtes un diamant sans tache : les corruptions historiques ne vous atteignent point.

L’abbé de Sponde regarda gracieusement le chevalier de Valois et inclina la tête en signe d’approbation laudative.

– Mademoiselle ne connaît pas l’Histoire ? dit le Conservateur des hypothèques.

– Si vous me mêlez Louis XV et Suzanne, comment voulez-vous que je sache votre histoire ? répondit angéliquement mademoiselle Cormon joyeuse de voir le plat de canards vide et la conversation si bien ranimée, qu’en entendant ce dernier mot tous ses convives riaient la bouche pleine.

– Pauvre petite ! dit l’abbé de Sponde. Quand un malheur est venu, la Charité, qui est un amour divin, aussi aveugle que l’amour païen, ne doit plus voir la cause. Ma nièce, vous êtes présidente de la Société de Maternité, il faut secourir cette petite fille qui trouvera difficilement à se marier.

– Pauvre enfant ! dit mademoiselle Cormon.

– Croyez-vous que du Bousquier l’épouse ? demanda le Président du tribunal.

– S’il était honnête homme, il le devrait, dit madame Granson ; mais vraiment mon chien a des mœurs plus honnêtes...

– Azor est cependant un grand fournisseur, dit d’un air fin le Conservateur des hypothèques en essayant de passer du calembour au bon mot.

Au dessert, il était encore question de du Bousquier qui avait donné lieu à mille gentillesses que le vin rendit fulminantes. Chacun, entraîné par le Conservateur des hypothèques, répondait à un calembour par un autre. Ainsi du Bousquier était un père sévère, – un père manant,– un père sifflé,– un père vert,– un père rond,– un père foré, – un père dû, – un père sicaire. – Il n’était ni père, ni maire ; ni un révérend père ; il jouait à pair ou non ; ce n’était pas non plus un père conscrit.

– Ce n’est toujours pas un père nourricier, dit l’abbé de Sponde avec une gravité qui arrêta le rire.

– Ni un père noble, reprit le chevalier de Valois.

L’Église et la Noblesse étaient descendues dans l’arène du calembour en conservant toute leur dignité.

– Chut ! fit le Conservateur des hypothèques, j’entends crier les bottes de du Bousquier qui, certes, sont plus que jamais à revers.

Il arrive presque toujours qu’un homme ignore les bruits qui courent sur son compte : une ville entière s’occupe de lui, le calomnie ou le tympanise ; s’il n’a pas d’amis, il ne saura rien. Or, l’innocent du Bousquier, du Bousquier qui souhaitait être coupable et désirait que Suzanne n’eût pas menti, du Bousquier fut superbe d’ignorance : personne ne lui avait parlé des révélations de Suzanne, et tout le monde trouvait d’ailleurs inconvenant de le questionner sur une de ces affaires où l’intéressé possède quelquefois des secrets qui l’obligent à garder le silence. Du Bousquier parut donc très agaçant et légèrement fat, quand la société revint de la salle à manger pour prendre le café dans le salon où quelques personnes étaient déjà venues pour la soirée. Mademoiselle Cormon, conseillée par sa honte, n’osa regarder le terrible séducteur ; elle s’était emparée d’Athanase qu’elle moralisait en lui débitant les plus étranges lieux communs de politique royaliste et de morale religieuse. Ne possédant pas, comme le chevalier de Valois, une tabatière ornée de princesses pour essuyer ces douches de niaiseries, le pauvre poète écoutait d’un air stupide celle qu’il adorait, en regardant son monstrueux corsage qui gardait ce repos absolu, l’attribut des grandes masses. Ses désirs produisaient en lui comme une ivresse qui changeait la petite voix claire de la vieille fille en un doux murmure, et ses plates idées en motifs pleins d’esprit. L’amour est un faux-monnayeur qui change continuellement les gros sous en louis d’or, et qui souvent aussi fait de ses louis des gros sous.

– Eh ! bien, Athanase, me le promettez-vous ?

Cette phrase finale frappa l’oreille de l’heureux jeune homme à la manière de ces bruits qui réveillent en sursaut.

– Quoi, mademoiselle ? répondit-il.

Mademoiselle Cormon se leva brusquement en regardant du Bousquier qui ressemblait en ce moment à ce gros dieu de la fable que la République mettait sur ses écus ; elle s’avança vers madame Granson et lui dit à l’oreille : – Ma pauvre amie, votre fils est idiot ! Le lycée l’a perdu, dit-elle en se souvenant de l’insistance avec laquelle le chevalier de Valois avait parlé de la mauvaise éducation des lycées.

Quel coup de foudre ! À son insu le pauvre Athanase avait eu l’occasion de jeter ses brandons sur les sarments amassés dans le cœur de la vieille fille ; s’il l’eût écoutée, il aurait pu faire comprendre sa passion : car, dans l’agitation où se trouvait mademoiselle Cormon, un seul mot suffisait, mais cette stupide avidité qui caractérise l’amour jeune et vrai l’avait perdu, comme quelquefois un enfant plein de vie se tue par ignorance.

– Qu’as-tu donc dit à mademoiselle Cormon ? demanda madame Granson à son fils.

– Rien.

– Rien, j’expliquerai cela ! se dit-elle en remettant à demain les affaires sérieuses, car elle attacha peu d’importance à ce mot en croyant du Bousquier perdu dans l’esprit de la vieille fille.

Bientôt les quatre tables se garnirent de leurs seize joueurs. Quatre personnes s’intéressèrent à un piquet, le jeu le plus cher et auquel il se perdait beaucoup d’argent. Monsieur Choisnel, le Procureur du roi et deux dames allèrent faire un trictrac dans le cabinet des laques rouges. Les girandoles furent allumées ; puis la fleur de la société de mademoiselle Cormon vint s’épanouir devant la cheminée, sur les bergères, autour des tables, après que chaque nouveau couple arrivé eut dit à mademoiselle Cormon : – Vous allez donc demain au Prébaudet ?

– Mais il le faut bien, répondait-elle.

Généralement la maîtresse de la maison parut préoccupée. Madame Granson, la première, s’aperçut de l’état peu naturel où se trouvait la vieille fille : mademoiselle Cormon pensait.

– À quoi songez-vous, cousine ? lui dit-elle enfin en la trouvant assise dans le boudoir.

– Je pense, répondit-elle, à cette pauvre fille. Ne suis-je pas présidente de la Société Maternelle, je vais vous aller chercher dix écus !

– Dix écus ! s’écria madame Granson. Mais vous n’avez jamais donné autant.

– Mais, ma bonne, il est si naturel d’avoir des enfants !

Cette phrase immorale partie du cœur stupéfia la trésorière de la Société Maternelle. Du Bousquier avait évidemment grandi dans l’esprit de mademoiselle Cormon.

– Vraiment, dit madame Granson, du Bousquier n’est pas seulement un monstre, il est encore un infâme. Lorsqu’on a causé préjudice à quelqu’un, ne doit-on pas l’indemniser ? Ne serait-ce pas à lui, plutôt qu’à nous, de secourir cette petite, qui, après tout, me semble un fort mauvais sujet, car il y avait dans Alençon mieux que ce cynique du Bousquier ! Il faut être bien libertine pour s’adresser à lui.

– Cynique ! votre fils vous apprend, ma chère, des mots latins qui sont incompréhensibles. Certes, je ne veux pas excuser monsieur du Bousquier ; mais expliquez-moi comment une femme est libertine en préférant un homme à un autre ?

– Chère cousine, vous épouseriez mon fils Athanase, il n’y aurait là rien que de très naturel ; il est jeune et beau, plein d’avenir, il sera la gloire d’Alençon ; seulement tout le monde penserait que vous avez pris un si jeune homme pour être très heureuse ; les mauvaises langues diraient que vous faites vos provisions de bonheur pour n’en jamais manquer ; il y aurait des femmes jalouses qui vous accuseraient de dépravation ; mais, qu’est-ce que cela ferait ? vous seriez bien aimée et véritablement. Si Athanase vous paraît idiot, ma chère, c’est qu’il a trop d’idées ; les extrêmes se touchent. Il vit certes comme une jeune fille de quinze ans, il n’a pas roulé dans les impuretés de Paris, lui !... Eh ! bien, changez les termes, comme disait mon pauvre mari : il en est de même de du Bousquier par rapport à Suzanne. Vous seriez calomniée, vous ; mais, dans l’affaire de du Bousquier, tout est vrai. Comprenez-vous ?

– Pas plus que si vous me parliez grec, dit mademoiselle Cormon qui ouvrait de grands yeux en tendant toutes les forces de son intelligence.

– Hé ! bien, cousine, puisqu’il faut mettre les points sur les i, Suzanne ne peut pas aimer du Bousquier. Et si le cœur n’est pour rien dans cette affaire...

– Mais, cousine, avec quoi aime-t-on donc, si l’on n’aime pas avec le cœur ?

Ici madame Granson se dit en elle-même ce qu’avait pensé le chevalier de Valois : – Cette pauvre cousine est par trop innocente, cela passe la permission. – Chère enfant, reprit-elle à haute voix, il me semble que les enfants ne se conçoivent pas uniquement par l’esprit.

– Mais si, ma chère, car la Sainte-Vierge...

– Mais, ma bonne, du Bousquier n’est pas le Saint-Esprit !

– C’est vrai, répondit la vieille fille, c’est un homme ! un homme que sa tournure rend assez dangereux pour que ses amis l’engagent à se marier.

– Vous pouvez, cousine, amener ce résultat...

– Hé ! comment ? dit la vieille fille avec l’enthousiasme de la charité chrétienne.

– Ne le recevez plus jusqu’à ce qu’il ait pris une femme ; vous devez aux bonnes mœurs et à la religion de manifester en cette circonstance une exemplaire réprobation.

– À mon retour du Prébaudet, nous reparlerons de ceci, ma chère madame Granson, je consulterai mon oncle et l’abbé Couturier, dit mademoiselle Cormon en rentrant dans le salon qui se trouvait en ce moment à son plus haut degré d’animation.

Les lumières, les groupes de femmes bien mises, le ton solennel, l’air magistral de cette assemblée ne rendaient pas mademoiselle Cormon moins fière que sa société de cette tenue aristocratique. Pour beaucoup de gens, on ne voyait pas mieux à Paris dans les meilleures compagnies. Dans ce moment, du Bousquier, qui jouait au whist avec monsieur de Valois et deux vieilles dames, madame du Couderai et madame du Ronceret, étant l’objet d’une curiosité sourde. Il venait quelques jeunes femmes qui, sous prétexte de regarder jouer, le contemplaient si singulièrement, quoiqu’à la dérobée, que le vieux garçon finit par croire à quelque oubli dans sa toilette.

– Mon faux toupet serait-il de travers ? se dit-il en éprouvant une de ces inquiétudes capitales auxquelles sont soumis les vieux garçons.

Il profita d’un mauvais coup qui terminait un septième rubber, pour quitter la table.

– Je ne peux pas toucher une carte sans perdre, dit-il, je suis décidément trop malheureux.

– Vous êtes heureux ailleurs, dit le chevalier en lui lançant un fin regard.

Ce mot fit naturellement le tour du salon où chacun se récria sur le ton exquis du chevalier, le prince de Talleyrand du pays.

– Il n’y a que monsieur de Valois pour trouver ces sortes de choses, dit la nièce du curé de Saint-Léonard.

Du Bousquier s’alla regarder dans la petite glace oblongue, au-dessus du Déserteur, et ne se trouva rien d’extraordinaire. Après d’innombrables répétitions du même texte varié sur tous les modes, vers dix heures, le départ s’opéra le long de l’embarcadère de la longue antichambre, non sans quelques conduites faites par mademoiselle Cormon à ses favorites qu’elle embrassait sur le perron. Les groupes s’en allaient, les uns vers la route de Bretagne et le Château, les autres vers le quartier qui regarde la Sarthe. Alors commençaient les discours qui, depuis vingt ans, retentissaient à cette heure dans cette rue. C’était inévitablement : – Mademoiselle Cormon était bien ce soir. – Mademoiselle Cormon ?... je l’ai trouvée singulière. – Comme ce pauvre abbé baisse ! Avez-vous vu comme il dort ? Il ne sait plus où sont ses cartes, il a des distractions. – Nous aurons le chagrin de le perdre. – Il fait beau ce soir, nous aurons une belle journée demain ! – Un beau temps pour que les pommiers passent fleur ! – Vous nous avez battus ; mais quand vous êtes avec monsieur de Valois, vous n’en faites jamais d’autres. – Combien a-t-il donc gagné ? – Mais, ce soir, il a gagné trois ou quatre francs. Il ne perd jamais. – Oui, ma foi, savez-vous qu’il y a trois cent soixante-cinq jours dans l’année, et qu’à ce prix-là son jeu vaut une ferme ! – Ah ! quels coups nous avons essuyés ce soir ! – Vous êtes bien heureux, monsieur et madame, vous voilà chez vous ; mais nous, nous avons la moitié de la ville à faire. – Je ne vous plains pas, vous pourriez avoir une voiture et vous dispenser de venir à pied. – Ah ! monsieur, nous avons une fille à marier qui nous ôte une roue, et l’entretien de notre fils à Paris nous emporte l’autre. – Vous en faites toujours un magistrat ? – Que voulez-vous que l’on fasse des jeunes gens ?... Et puis, il n’y a pas de honte à servir le roi. Parfois une discussion sur les cidres ou sur les lins, toujours posée dans les mêmes termes, et qui revenait aux mêmes époques, se continuait en chemin. Si quelque observateur du cœur humain eût demeuré dans cette rue, il aurait toujours su dans quel mois il était, en entendant cette conversation. Mais en ce moment elle fut exclusivement drolatique, car du Bousquier, qui marchait seul en avant des groupes, fredonnait, sans se douter de l’à-propos, l’air fameux de : Femme sensible, entends-tu le ramage ? etc. Pour les uns, du Bousquier était un homme très fort, un homme mal jugé. Depuis qu’il avait été confirmé dans son poste par une nouvelle institution royale, le Président du Ronceret inclinait vers du Bousquier. Pour les autres, le fournisseur était un homme dangereux, de mauvaises mœurs, capable de tout. En province, comme à Paris, les hommes en vue ressemblent à cette statue du beau conte allégorique d’Addison, pour laquelle deux chevaliers se battent en arrivant chacun de leur côté au carrefour où elle s’élève : l’un la dit blanche ; l’autre la tient pour noire ; puis, quand ils sont tous deux à terre, ils la voient blanche à droite et noire à gauche, un troisième chevalier vient à leur secours et la trouve rouge.

En rentrant chez lui, le chevalier de Valois se disait : – Il est temps de faire courir le bruit de mon mariage avec mademoiselle Cormon. La nouvelle sortira du salon de mademoiselle de Gordes, ira droit à Séez chez l’Évêque, reviendra par les Grands-Vicaires chez le curé de Saint-Léonard, qui ne manquera pas de le dire à l’abbé Couturier ; ainsi mademoiselle Cormon recevra ce boulet ramé dans ses œuvres vives. Le vieux marquis de Gordes invitera l’abbé de Sponde à dîner, afin d’arrêter un cancan qui ferait tort à mademoiselle Cormon si je me prononçais contre elle, à moi si elle me refusait. L’abbé sera bien et dûment entortillé ; puis mademoiselle Cormon ne tiendra pas contre une visite de mademoiselle de Gordes qui lui démontrera la grandeur et l’avenir de cette alliance. L’héritage de l’abbé vaut plus de cent mille écus, les économies de la fille doivent monter à plus de deux cent mille livres, elle a son hôtel, le Prébaudet et quinze mille livres de rente. Un mot à mon ami le comte de Fontaine, et je deviens Maire d’Alençon, Député ; puis, une fois assis sur les bancs de la Droite, nous arriverons à la Pairie, en criant La clôture ! ou À l’ordre !

Rentrée chez elle, madame Granson eut une vive explication avec son fils qui ne voulut pas comprendre la liaison qui existait entre ses opinions et ses amours. Ce fut la première querelle qui troubla l’harmonie de ce pauvre ménage.

Le lendemain, à neuf heures, mademoiselle Cormon, emballée dans sa carriole avec Josette, et qui se dessinait comme une pyramide sur l’océan de ses paquets, montait la rue Saint-Blaise pour se rendre au Prébaudet, où devait la surprendre l’événement qui précipita son mariage, et que ne pouvaient prévoir ni madame Granson, ni du Bousquier, ni monsieur de Valois, ni mademoiselle Cormon. Le hasard est le plus grand de tous les artistes.

Le lendemain de son arrivée au Prébaudet, mademoiselle Cormon était fort innocemment occupée, sur les huit heures du matin, à écouter pendant son déjeuner les divers rapports de son garde et de son jardinier, lorsque Jacquelin fit une vigoureuse irruption dans la salle à manger.

– Mademoiselle, dit-il tout ébouriffé, monsieur votre oncle vous expédie un exprès, le fils à la mère Grosmort, avec une lettre. Le gars est parti d’Alençon avant le jour, et ne le voilà pas moins arrivé. Il a couru presque comme Pénélope ! Faut-il lui donner un verre de vin ?

– Qu’a-t-il pu arriver, Josette, mon oncle serait-il...

– Il n’écrirait pas, dit la femme de chambre en devinant les craintes de sa maîtresse.

– Vite ! vite ! s’écria mademoiselle Cormon après avoir lu les premières lignes, que Jacquelin attelle Pénélope. – Arrange-toi, ma fille, pour avoir tout remballé dans une demi-heure, dit-elle à Josette. Nous retournons à la ville...

– Jacquelin ! cria Josette excitée par le sentiment qu’exprima le visage de mademoiselle Cormon.

Jacquelin, instruit par Josette, arriva disant : – Mais, mademoiselle, Pénélope mange son avoine.

– Hé ! qu’est-ce que cela me fait ! je veux partir à l’instant.

– Mais, mademoiselle, il va pleuvoir !

– Eh ! bien, nous serons mouillés.

– Le feu est à la maison, dit en murmurant Josette piquée du silence que gardait sa maîtresse en achevant la lettre, la lisant et relisant.

– Achevez donc au moins votre café, ne vous tournez pas le sang ! Regardez comme vous êtes rouge.

– Je suis rouge, Josette ! dit-elle en allant se regarder dans une glace dont le tain tombait et qui lui offrit l’image de ses traits doublement renversés. Mon Dieu ! pensa mademoiselle Cormon, si j’allais être laide ! – Allons, Josette, allons, ma fille, habille-moi. Je veux être prête avant que Jacquelin n’ait attelé Pénélope. Si tu ne peux remettre mes paquets dans la voiture, je les laisserai ici, plutôt que de perdre une minute.

Si vous avez bien compris l’excès de monomanie à laquelle le désir de se marier avait fait arriver mademoiselle Cormon, vous partagerez son émotion. Le digne oncle annonçait à sa nièce que monsieur de Troisville, ancien militaire au service de Russie, petit-fils d’un de ses meilleurs amis, souhaitait se retirer à Alençon, et lui demandait l’hospitalité, en se recommandant de l’amitié que l’abbé portait à son grand-père, le comte de Troisville, chef d’escadre sous Louis XV. L’ancien Vicaire-Général épouvanté priait instamment sa nièce de revenir pour l’aider à recevoir leur hôte et à lui faire les honneurs de la maison, car la lettre avait éprouvé quelque retard, monsieur de Troisville pouvait lui tomber sur les bras dans la soirée. À la lecture de cette lettre pouvait-il être question des soins que demandait le Prébaudet ? En ce moment, le garde et le fermier, témoins de l’effarouchement de leur maîtresse, se tenaient cois en attendant ses ordres. Quand ils l’arrêtèrent au passage afin d’obtenir leurs instructions, pour la première fois de sa vie mademoiselle Cormon, la despotique vieille fille qui voyait tout par elle-même au Prébaudet, leur dit un
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