La Bibliothèque électronique du Québec





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godans, Moi !

Telle fut la phrase brève par laquelle se termina la délibération de l’ancien fournisseur. Du Bousquier se faisait gloire d’appartenir à cette école de philosophes cyniques qui ne veulent pas être attrapés par les femmes, et qui les mettent toutes dans une même classe suspecte. Ces esprits forts, qui sont généralement des hommes faibles, ont un catéchisme à l’usage des femmes. Pour eux, toutes, depuis la reine de France jusqu’à la modiste, sont essentiellement libertines, coquines, assassines, voire même un peu friponnes, foncièrement menteuses, et incapables de penser à autre chose qu’à des bagatelles. Pour eux, les femmes sont des bayadères malfaisantes qu’il faut laisser danser, chanter et rire ; ils ne voient en elles rien de saint, ni de grand ; pour eux ce n’est pas la poésie des sens, mais la sensualité grossière. Ils ressemblent à des gourmands qui prendraient la cuisine pour la salle à manger. Dans cette jurisprudence, si la femme n’est pas constamment tyrannisée, elle réduit l’homme à la condition d’esclave. Sous ce rapport, du Bousquier était encore la contrepartie du chevalier de Valois. En disant sa phrase, il jeta son bonnet au pied de son lit, comme eût fait le pape Grégoire du cierge qu’il renversait en fulminant une excommunication.

– Souvenez-vous, monsieur du Bousquier, répondit majestueusement Suzanne, qu’en venant vous trouver j’ai rempli mon devoir ; souvenez-vous que j’ai dû vous offrir ma main et vous demander la vôtre ; mais souvenez-vous aussi que j’ai mis dans ma conduite la dignité de la femme qui se respecte, que je ne me suis pas abaissée à pleurer comme une niaise, que je n’ai pas insisté, que je ne vous ai point tourmenté. Maintenant vous connaissez ma situation. Vous savez que je ne puis rester à Alençon : ma mère me battra, madame Lardot est à cheval sur les principes comme si elle en repassait ; elle me chassera. Pauvre ouvrière que je suis, irai-je à l’hôpital, irai-je mendier mon pain ? Non ! je me jetterais plutôt dans la Brillante ou dans la Sarthe. Mais n’est-il pas plus simple que j’aille à Paris ? Ma mère pourra trouver un prétexte pour m’y envoyer : ce sera un oncle qui me demande, une tante en train de mourir, une dame qui me voudra du bien. Il ne s’agit que d’avoir l’argent nécessaire au voyage et à tout ce que vous savez...

Cette nouvelle avait pour du Bousquier mille fois plus d’importance que pour le chevalier de Valois ; mais lui seul et le chevalier étaient dans ce secret qui ne sera dévoilé que par le dénouement de cette histoire. Pour le moment, il suffit de dire que le mensonge de Suzanne introduisait une si grande confusion dans les idées du vieux garçon qu’il était incapable de faire une réflexion sérieuse. Sans ce trouble et sans sa joie intérieure, car l’amour-propre est un escroc qui ne manque jamais sa dupe, il aurait pensé qu’une honnête fille comme Suzanne, dont le cœur n’était pas encore gâté, serait morte cent fois avant d’entamer une discussion de ce genre, et de lui demander de l’argent. Il aurait reconnu dans le regard de la grisette la cruelle lâcheté du joueur qui assassinerait pour se faire une mise.

– Tu irais donc à Paris ? dit-il.

En entendant cette phrase, Suzanne eut un éclair de gaieté qui dora ses yeux gris mais l’heureux du Bousquier ne vit rien.

– Mais oui, monsieur !

Du Bousquier commença d’étranges doléances : il venait de faire le dernier payement de sa maison, il avait à satisfaire le peintre, le maçon, le menuisier ; mais Suzanne le laissait aller, elle attendait le chiffre. Du Bousquier offrit cent écus. Suzanne fit ce qu’on nomme en style de coulisse une fausse sortie, elle se dirigea vers la porte.

– Eh ! bien, où vas-tu ? dit du Bousquier inquiet. Voilà la belle vie de garçon, se dit-il. Je veux que le diable m’emporte si je me souviens de lui avoir chiffonné autre chose que sa collerette !... Et, paf ! elle s’autorise d’une plaisanterie pour tirer sur vous une lettre de change à brûle-pourpoint.

– Mais ! monsieur, dit Suzanne en pleurant, je vais chez madame Granson, la trésorière de la Société Maternelle, qui, à ma connaissance, a retiré quasiment de l’eau une pauvre fille dans le même cas.

– Madame Granson !

– Oui, dit Suzanne, la parente de mademoiselle Cormon, la présidente de la Société Maternelle. Sous votre respect, les dames de la ville ont créé là une Institution qui empêchera bien des pauvres créatures de détruire leurs enfants, qu’on en a fait mourir une à Mortagne, voilà de cela trois ans, la belle Faustine d’Argentan.

– Tiens, Suzanne, dit du Bousquier en lui tendant une clef, ouvre toi-même le secrétaire, prends le sac entamé qui contient encore six cents francs, c’est tout ce que je possède.

Le vieux fournisseur montra, par son air abattu, combien il mettait peu de grâce à s’exécuter.

– Vieux ladre ! se dit Suzanne.

Elle comparait du Bousquier au délicieux chevalier de Valois, qui n’avait rien donné, mais qui l’avait comprise, qui l’avait conseillée, qui portait les grisettes dans son cœur.

– Si tu m’attrapes, Suzanne, s’écria-t-il en lui voyant la main au tiroir, tu...

– Mais, monsieur, dit-elle en l’interrompant avec une royale impertinence, vous ne me les donneriez donc pas, si je vous les demandais ?

Une fois rappelé sur le terrain de la galanterie, le fournisseur eut un souvenir de son beau temps, et fit entendre un grognement d’adhésion. Suzanne prit le sac et sortit, en se laissant baiser au front par le vieux garçon, qui eut l’air de dire : – C’est un droit qui me coûte cher. Cela vaut mieux que d’être engarrié par un avocat en Cour d’Assises, comme le séducteur d’une fille accusée d’infanticide.

Suzanne cacha le sac dans une espèce de gibecière en osier fin qu’elle avait au bras, et maudit l’avarice de du Bousquier, car elle voulait mille francs. Une fois endiablée par un désir, et quand elle a mis le pied dans une voie de fourberies, une fille va loin. Lorsque la belle repasseuse chemina dans la rue du Bercail, elle songea que la Société Maternelle présidée par mademoiselle Cormon lui compléterait peut-être la somme à laquelle elle avait chiffré ses dépenses, et qui, pour une grisette d’Alençon, était considérable. Puis elle haïssait du Bousquier. Le vieux garçon avait paru redouter la confidence de son prétendu crime à madame Granson ; or, Suzanne, au risque de ne pas avoir un liard de la Société Maternelle, voulut, en quittant Alençon, empêtrer l’ancien fournisseur dans les lianes inextricables d’un cancan de province. Il y a toujours chez la grisette un peu de l’esprit malfaisant du singe. Suzanne entra donc chez madame Granson en se composant un visage désolé.

Madame Granson, veuve d’un lieutenant-colonel d’artillerie mort à Iéna, possédait pour toute fortune une maigre pension de neuf cents francs, cent écus de rente à elle, plus un fils dont l’éducation et l’entretien lui avaient dévoré ses économies. Elle occupait, rue du Bercail, un de ces tristes rez-de-chaussée qu’en passant dans la principale rue des petites villes le voyageur embrasse d’un seul coup d’œil. C’était une porte bâtarde, élevée sur trois marches pyramidales ; un couloir d’entrée qui menait à une cour intérieure, et au bout duquel se trouvait un escalier couvert par une galerie de bois. D’un côté du couloir, une salle à manger et la cuisine ; de l’autre, un salon à toutes fins et la chambre à coucher de la veuve. Athanase Granson, jeune homme de vingt-trois ans, logé dans une mansarde au-dessus du premier étage de cette maison, apportait au ménage de sa pauvre mère les six cents francs d’une petite place que l’influence de sa parente, mademoiselle Cormon, lui avait fait obtenir à la Mairie de la ville, où il était employé aux actes de l’État Civil. D’après ces indications, chacun peut voir madame Granson dans son froid salon à rideaux jaunes, à meuble en velours d’Utrecht jaune, redressant après une visite les petits paillassons qu’elle mettait devant les chaises pour qu’on ne salît pas le carreau rouge frotté ; puis venant reprendre son fauteuil garni de coussins et son ouvrage à sa travailleuse placée sous le portrait du lieutenant-colonel d’artillerie entre les deux croisées, endroit d’où son œil enfilait la rue du Bercail et y voyait tout venir. C’était une bonne femme, mise avec une simplicité bourgeoise, en harmonie avec sa figure pâle et comme laminée par le chagrin. La rigoureuse modestie de la pauvreté se faisait sentir dans tous les accessoires de ce ménage où respiraient d’ailleurs les mœurs probes et sévères de la province. En ce moment le fils et la mère étaient ensemble dans la salle à manger, où ils déjeunaient d’une tasse de café accompagnée de beurre et de radis. Pour faire comprendre le plaisir que la visite de Suzanne allait causer à madame Granson, il faut expliquer les secrets intérêts de la mère et du fils.

Athanase Granson était un jeune homme maigre et pâle, de moyenne taille, à figure creuse où ses yeux noirs, pétillants de pensée, faisaient comme deux taches de charbon. Les lignes un peu tourmentées de sa face, les sinuosités de la bouche, son menton brusquement relevé, la coupe régulière d’un front de marbre, une expression de mélancolie causée par le sentiment de sa misère, en contradiction avec la puissance qu’il se savait, indiquaient un homme de talent emprisonné. Aussi, partout ailleurs que dans la ville d’Alençon, l’aspect de sa personne lui aurait-il valu l’assistance des hommes supérieurs, ou des femmes qui reconnaissent le génie dans son incognito. Si ce n’était pas le génie, c’était la forme qu’il prend ; si ce n’était pas la force d’un grand cœur, c’était l’éclat qu’elle imprime au regard. Quoiqu’il pût exprimer la sensibilité la plus élevée, l’enveloppe de la timidité détruisait en lui jusqu’aux grâces de la jeunesse, de même que les glaces de la misère empêchaient son audace de se produire. La vie de province, sans issue, sans approbation, sans encouragement, décrivait un cercle où se mourait cette pensée qui n’en était même pas encore à l’aube de son jour. D’ailleurs Athanase avait cette fierté sauvage qu’exalte la pauvreté chez les hommes d’élite, qui les grandit pendant leur lutte avec les hommes et les choses, mais qui, dès l’abord de la vie, fait obstacle à leur avènement. Le génie procède de deux manières : ou il prend son bien comme Napoléon et Molière aussitôt qu’il le voit, ou il attend qu’on le vienne chercher quand il s’est patiemment révélé. Le jeune Granson appartenait à la classe des hommes de talent qui s’ignorent et se découragent facilement. Son âme était contemplative, il vivait plus par la pensée que par l’action. Peut-être eût-il paru incomplet à ceux qui ne conçoivent pas le génie sans les pétillements passionnés du Français ; mais il était puissant dans le monde des esprits, et il devait arriver, par une suite d’émotions dérobées au vulgaire, à ces subites déterminations qui les closent et font dire par les niais : Il est fou. Le mépris que le monde déverse sur la pauvreté tuait Athanase : la chaleur énervante d’une solitude sans courant d’air détendait l’arc qui se bandait toujours, et l’âme se fatiguait par cet horrible jeu sans résultat. Athanase était homme à pouvoir se placer parmi les plus belles illustrations de la France ; mais cet aigle, enfermé dans une cage et s’y trouvant sans pâture, allait mourir de faim après avoir contemplé d’un œil ardent les campagnes de l’air et les Alpes où plane le génie. Quoique ses travaux à la Bibliothèque de la Ville échappassent à l’attention, il enfouissait dans son âme ses pensées de gloire, car elles pouvaient lui nuire ; mais il tenait encore plus profondément enseveli le secret de son cœur, une passion qui lui creusait les joues et lui jaunissait le front. Il aimait sa parente éloignée, cette demoiselle Cormon que guettaient le chevalier de Valois et du Bousquier, ses rivaux inconnus. Cet amour fut engendré par le calcul. Mademoiselle Cormon passait pour une des plus riches personnes de la ville ; le pauvre enfant avait donc été conduit à l’aimer par le désir du bonheur matériel, par le souhait mille fois formé de dorer les vieux jours de sa mère, par l’envie du bien-être nécessaire aux hommes qui vivent par la pensée ; mais ce point de départ fort innocent déshonorait à ses yeux sa passion. Il craignait de plus le ridicule que le monde jetterait sur l’amour d’un jeune homme de vingt-trois ans pour une fille de quarante. Néanmoins sa passion était vraie ; car ce qui dans ce genre peut sembler faux partout ailleurs, se réalise en province. En effet, les mœurs y étant sans hasards, ni mouvement, ni mystère, rendent les mariages nécessaires. Aucune famille n’accepte un jeune homme de mœurs dissolues. Quelque naturelle que puisse paraître, dans une capitale, la liaison d’un jeune homme comme Athanase avec une belle fille comme Suzanne ; en province, elle effraie et dissout par avance le mariage d’un jeune homme pauvre là où la fortune d’un riche parti fait passer par-dessus quelque fâcheux antécédent. Entre la dépravation de certaines liaisons et un amour sincère, un homme de cœur sans fortune ne peut hésiter : il préfère les malheurs de la vertu aux malheurs du vice. Mais, en province, les femmes dont peut s’éprendre un jeune homme sont rares : une belle jeune fille riche, il ne l’obtiendrait pas dans un pays où tout est calcul ; une belle fille pauvre, il lui est interdit de l’aimer ; ce serait, comme disent les provinciaux, marier la faim et la soif ; enfin une solitude monacale est dangereuse au jeune âge. Ces réflexions expliquent pourquoi la vie de province est si fortement basée sur le mariage. Aussi les génies chauds et vivaces, forcés de s’appuyer sur l’indépendance de la misère, doivent-ils tous quitter ces froides régions où la pensée est persécutée par une brutale indifférence, où pas une femme ne peut ni ne veut se faire sœur de charité auprès d’un homme de science ou d’art. Qui se rendra compte de la passion d’Athanase pour mademoiselle Cormon ? Ce ne sera ni les gens riches, ces sultans de la société qui y trouvent des harems, ni les bourgeois qui suivent la grande route battue par les préjugés, ni les femmes qui, ne voulant rien concevoir aux passions des artistes, leur imposent le talion de leurs vertus, en s’imaginant que les deux sexes se gouvernent par les mêmes lois. Ici, peut-être, faut-il en appeler aux jeunes gens souffrant de leurs premiers désirs réprimés au moment où toutes leurs forces se tendent, aux artistes malades de leur génie étouffé par les étreintes de la misère, aux talents qui d’abord persécutés et sans appuis, sans amis souvent, ont fini par triompher de la double angoisse de l’âme et du corps également endoloris. Ceux-là connaissent bien les lancinantes attaques du cancer qui dévorait Athanase ; ils ont agité ces longues et cruelles délibérations faites en présence de fins si grandioses pour lesquelles il ne se trouve point de moyens ; ils ont subi ces avortements inconnus où le frai du génie encombre une grève aride. Ceux-là savent que la grandeur des désirs est en raison de l’étendue de l’imagination. Plus haut ils s’élancent, plus bas ils tombent ; et, combien ne se brise-t-il pas des liens dans ces chutes ! leur vue perçante a, comme Athanase, découvert le brillant avenir qui les attendait, et dont ils ne se croyaient séparés que par une gaze ; cette gaze qui n’arrêtait pas leurs yeux, la société la changeait en un mur d’airain. Poussés par une vocation, par le sentiment de l’art, ils ont aussi cherché maintes fois à se faire un moyen des sentiments que la société matérialise incessamment. Quoi ! la province calcule et arrange le mariage dans le but de se créer le bien-être, et il serait défendu à un pauvre artiste, à l’homme de science, de lui donner une double destination, de le faire servir à sauver sa pensée en assurant l’existence ? Agité par ces idées, Athanase Granson considéra d’abord son mariage avec mademoiselle Cormon comme une manière d’arrêter sa vie qui serait définie ; il pourrait s’élancer vers la gloire, rendre sa mère heureuse, et il se savait capable de fidèlement aimer mademoiselle Cormon. Bientôt sa propre volonté créa, sans qu’il s’en aperçût, une passion réelle : il se mit à étudier la vieille fille, et par suite du prestige qu’exerce l’habitude, il finit par n’en voir que les beautés et par en oublier les défauts. Chez un jeune homme de vingt-trois ans, les sens sont pour tant de chose dans son amour ! leur feu produit une espèce de prisme entre ses yeux et la femme. Sous ce rapport, l’étreinte par laquelle Chérubin saisit à la scène Marceline est un trait de génie chez Beaumarchais. Mais si l’on vient à songer que, dans la profonde solitude où la misère laissait Athanase, mademoiselle Cormon était la seule figure soumise à ses regards, qu’elle attirait incessamment son œil, que le jour tombait en plein sur elle, ne trouvera-t-on pas cette passion naturelle ? Ce sentiment si profondément caché dut grandir de jour en jour. Les désirs, les souffrances, l’espoir, les méditations grossissaient dans le calme et le silence le lac où chaque heure mettait sa goutte d’eau, et qui s’étendait dans l’âme d’Athanase. Plus le cercle intérieur que décrivait l’imagination aidée par les sens s’agrandissait, plus mademoiselle Cormon devenait imposante, plus croissait la timidité d’Athanase. La mère avait tout deviné. La mère, en femme de province, calculait naïvement en elle-même les avantages de l’affaire. Elle se disait que mademoiselle Cormon se trouverait bien heureuse d’avoir pour mari un jeune homme de vingt-trois ans, plein de talent, qui ferait honneur à sa famille et au pays ; mais les obstacles que le peu de fortune d’Athanase et que l’âge de mademoiselle Cormon mettaient à ce mariage lui paraissaient insurmontables : elle n’imaginait que la patience pour les vaincre. Comme du Bousquier, comme le chevalier de Valois, elle avait sa politique, elle se tenait à l’affût des circonstances, elle attendait l’heure propice avec cette finesse que donnent l’intérêt et la maternité. Madame Granson ne se défiait point du chevalier de Valois ; mais elle avait supposé que du Bousquier, quoique refusé, conservait des prétentions. Habile et secrète ennemie du vieux fournisseur, madame Granson lui faisait un mal inouï pour servir son fils, à qui d’ailleurs elle n’avait encore rien dit de ses menées sourdes. Maintenant, qui ne comprendra l’importance qu’allait acquérir la confidence du mensonge de Suzanne, une fois faite à madame Granson ? Quelle arme entre les mains de la dame de charité, trésorière de la Société Maternelle ! Comme elle allait colporter doucereusement la nouvelle en quêtant pour la chaste Suzanne !

En ce moment, Athanase, pensivement accoudé sur la table, faisait jouer sa cuiller dans son bol vide en contemplant d’un œil occupé cette pauvre salle à carreaux rouges, à chaises de paille, à buffet de bois peint, à rideaux roses et blancs qui ressemblaient à un damier, tendue d’un vieux papier de cabaret, et qui communiquait avec la cuisine par une porte vitrée. Comme il était adossé à la cheminée en face de sa mère, et que la cheminée se trouvait presque devant la porte, ce visage pâle, mais bien éclairé par le jour de la rue, encadré de beaux cheveux noirs, ces yeux animés par le désespoir et enflammés par les pensées du matin, s’offrirent tout à coup aux regards de Suzanne. La grisette, qui certes a l’instinct de la misère et des souffrances du cœur, ressentit cette étincelle électrique, jaillie on ne sait d’où, qui ne s’explique point, que nient certains esprits forts, mais dont le coup sympathique a été éprouvé par beaucoup de femmes et d’hommes. C’est tout à la fois une lumière qui éclaire les ténèbres de l’avenir, un pressentiment des jouissances pures de l’amour partagé, la certitude de se comprendre l’un et l’autre. C’est surtout comme une touche habile et forte faite par une main de maître sur le clavier des sens. Le regard est fasciné par une irrésistible attraction, le cœur est ému, les mélodies du bonheur retentissent dans l’âme et aux oreilles, une voix crie : –
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