Par Georges maspero (1872-1942)





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United Company of Merchants trading to the East Indies (1702). — Institution des Ko-hong. — Ambassades infructueuses de lord Macartney (1792-1793) et lord Amherst (1816). — Disparition de la United Company of Merchants trading to the East Indies (1834). — Les Russes sur l'Amour. — Traité de Nertchinsk (12 août 1689) et de Kiakhta (21 octobre (1792). — Insuccès des missions Golovkine (1805-1806) et Timkovski (1820-1822). — L'œuvre de la France en Chine : propagande scientifique et religieuse. Les jésuites, appréciés « en tant que très utiles dans les mathématiques », font prospérer le catholicisme. — Leurs efforts anéantis par la bulle de Benoît XIV (11 juillet 1742). — La religion chrétienne proscrite.

p1.085 Jusqu’à nos jours, les régions qui s'étendent au nord de la Caspienne, de la mer d'Aral, du Syr Daria et du lac Balkach ont été le domaine de hordes nomades, Huns, Turcs, Mongols, Kirgiz, pour ne parler que des plus connues, toutes également avides de pillage, toutes p1.086 également redoutées des marchands et voyageurs. De tout temps, aussi bien, les caravanes venues de l'extrême Asie les ont évitées et ont cherché leur route au sud. Elles traversaient les riches contrées qu'arrose l'Amou-Daria, suivaient les pistes qui franchissent le désert de Karakoum en sa partie méridionale, puis, par les plateaux de l'Iran et les plaines de Mésopotamie, atteignaient à Hira, sur l'Euphrate. C'était là que venaient charger les boutres qui, par le golfe Persique et la mer Rouge, en effectuant le périple de la presqu'île arabique, transportaient à Elath, le port de Rekem, les produits précieux de la Chine lointaine, la soie surtout, en fils ou en tissus. Ici, nouvelles caravanes ; par Gaza, Tyr et Sidon, elles gagnaient Beryte, où elles déposaient leurs ballots sur des voiliers qui allaient les répandre dans tous les ports de la Méditerranée.

L'Iran était donc, avec les Échelles du Levant, la grande étape du commerce entre l'Europe et la Chine. On comprend dès lors les souverains qui y régnèrent d'avoir veillé jalousement à conserver par devers eux les avantages d'un tel négoce. Pendant des siècles, qu'ils fussent Parthes ou Sassanides, Ommiades ou Abassides, Persans, Arabes ou Turcomans, ils ont porté leurs soins à écarter tout rival apte à leur ravir un monopole dont ils tiraient de fructueux bénéfices. Et c'est là, en grande part, la cause de l'ignorance mutuelle où sont si longtemps restés les peuples d'Europe et ceux de l'Extrême-Orient. Qu'une même puissance, tels les Mongols, réunisse un moment ces régions aux contrées de l'extrême Asie, et tout aussitôt les rapports s'établissent fréquents des unes aux autres.

Au temps d'Alexandre, l'Europe fut plus près de la Chine qu'elle ne le sera désormais, tant que les voies maritimes qui y mènent directement resteront ignorées des Occidentaux. Lorsque le jeune conquérant poussa ses armées plus loin que l'Oxus (Amou-Daria) jusqu'à l'Yaxartès (Syr-Daria), parmi les Massagètes nomades, et y fonda p1.087 la ville d'Alexandrie, dans les environs de l'actuelle Khodjent, les connaissances géographiques des Grecs s’étendirent, en notions plus ou moins vagues, au delà de l’Imaüs, notre Pamir, jusqu'à la vallée du Tarim, qu'ils nommaient Oikhardes, et jusqu'à une lointaine ville, but des caravanes, Daxata, en qui on a voulu retrouver Cha-tcheou du Kan-sou. Mais, à cette époque, les Chinois, tout entiers à leurs luttes féodales et pressés par les Huns qui dominaient sur la Mongolie et le Tarim, ignoraient tout de ces régions où ils n'avaient point encore porté leurs armes, et ce n'est que deux cents ans plus tard qu'un de leurs souverains, l'empereur guerrier (Wou) des Han, poussa pour la première fois une expédition jusqu'aux plaines qu'arrosent l'Oxus et l'Yaxartès.

Mais quand il y parvint à son tour, l'Europe depuis longtemps déjà n'atteignait plus au Pamir, et le souvenir de l'empire d'Alexandre était oublié. Les successeurs de Seleucus n'avaient pas su maintenir intact le royaume dont ils avaient hérité à la mort du Macédonien. La Bactriane et la Sogdiane, avec Diodote, s'étaient constituées en un État indépendant ; et les Séleucides eux-mêmes venaient de se voir chassés de l'Iran et de la Mésopotamie par les Parthes Arsacides. Quand l'empereur guerrier commença d'étendre l'influence chinoise au delà du Pamir, ce n'était plus un empire européen qui y régnait, ni même des États européanisés comme le royaume des Séleucides et le royaume gréco-bactrien, mais un État asiatique fortement organisé qui formait cloison étanche entre l'Europe et l'Extrême-Orient. Rome s'épuisera à combattre et soumettre leurs souverains, Mithridate et ses successeurs ; les Han s'efforceront d'étendre leur influence au delà des rives de l'Amou-Daria ; en fait, le royaume parthe restera la limite extrême où viendra s'éteindre leur influence.

« Souvent, écriront plus tard les annalistes chinois, les souverains du Ta-ts'in (de l'Occident, de Rome) ont voulu se mettre en communication avec la Chine ; mais les Parthes, jaloux de conserver p1.088 le monopole des soies chinoises, les en ont toujours empêchés.

En fait, les deux plus puissants empires de l'époque continueront d'être séparés et de s'ignorer.

Pan-tch'ao, ce général des Han que nous avons vu, à la fin du 1er siècle de notre ère, guerroyer dans la vallée du Tarim, apprit cependant qu'il existait, au delà du royaume des Parthes, qu'il appelait Ngan-Si, transcription probable du mot Arsacide, un empire aussi puissant que celui où régnait le fils du Ciel. Il voulut y envoyer voir et, en 79, chargea un nommé Kan-ying de pousser jusque-là. Il suivit la route habituelle par Balkh et parvint au golfe Persique. Mais quand il parla de s'embarquer pour le lointain Occident, les Parthes s'inquiétèrent.

  • Méfiez-vous, lui dirent-ils, de cette mer sur laquelle vous aller naviguer des mois durant ; vous y connaîtrez la nostalgie dont on meurt. Avez-vous donc oublié déjà la femme et les enfants que vous avez laissés au foyer ?

Kan-ying se souvint de la parole de Confucius : « Tant que tes parents vivront, n'entreprends pas de longs voyages, » et n'alla pas plus avant.

Les Romains, de leur côté, s'ils appréciaient fort les étoffes de soie qu'ils achetaient aux Parthes, n'avaient que des idées très vagues sur leur provenance. On les disait tissées de fils recueillis sur certains arbres par des hommes appelés Sérès qui habitaient aux confins du monde : ultimi seres. Comme elles se vendaient fort cher, leurs vaisseaux cherchèrent à les aller acheter au pays d'origine, et dès la fin du 1er siècle les marchands alexandrins — un de leurs récits de voyage nous est conservé — étaient parvenus à la Chersonèse, l'île de l'Or, l'Indo-Chine actuelle, et s'y procuraient le fil et l'étoffe de soie. Elle y venait, leur dit-on, d'une ville appelée Thinai « située dans l'intérieur ». Ils s'efforcèrent d'y atteindre et, en 166, les annales chinoises enregistrent l'arrivée dans leur pays d'hommes du Ta-ts'in. Non pas des ambassadeurs d'Antonin comme on l'a cru longtemps, mais de simples marchands à la recherche de denrées p1.089 précieuses ; les Chinois ne s'y trompèrent point.

« Ce n’étaient pas des ambassadeurs, écrivent-ils, car les présents qu'ils offrirent n'étaient pas des objets précieux que le Ta-ts'in exporte.

C'est du moins à eux qu'ils durent leurs premières notions exactes sur l'Extrême-Occident.

L'empire, aussi bien, n'était plus en état de songer aux entreprises lointaines et, jusqu'au VIIe siècle, jusqu'à la dynastie des T'ang, il se désintéressa des contrées situées à l'ouest du Pamir. Les peuples de la Méditerranée, eux aussi, avaient alors d'autres soucis que les lointains voyages. Et si le royaume parthe avait disparu, l'empire des Sassanides, qui le remplaçait, continuait de séparer comme par le passé le monde extrême-oriental du monde occidental et de servir d'intermédiaire et de lieu de transit aux produits qu'ils échangeaient.

Au moment où les armées T'ang débordaient le Pamir, les Arabes marchaient à la conquête du monde. Si leur invasion de l'Occident était arrêtée dès 732 à la bataille de Poitiers, ils continueront plusieurs siècles durant leur marche triomphale en Asie. Maîtres de l'Asie grecque par leur victoire de Yarmouk (636), ils battaient à Kadesiya le dernier des Sassanides (637), Yezdegerd III. Le souverain vaincu fit appel aux T'ang ; mais ils se refusèrent à aller combattre aussi loin un ennemi dont la puissance s'avérait redoutable. En 642, les Arabes étaient maîtres de toute la Perse. Soixante ans plus tard ils s'emparaient de Samarkand, pénétraient jusque dans le Ferghana et devenaient ainsi les voisins immédiats de l'empire. Plus encore que leurs prédécesseurs, ils fermèrent l'Extrême-Orient aux peuples de la Méditerranée et se réservèrent le monopole du commerce des épices et de la soie. Mais, à l’encontre de ceux qui les avaient précédés, ils ne pratiquèrent guère que le commerce maritime. Ils n'aimaient point la route terrestre, par le Tarim, qu'ils connaissaient parfaitement, mais dont ils redoutaient les difficultés. Cependant, une fois par an, une caravane quittait p1.090 la Sogdiane, allait en Chine et en revenait. Partis de Siref, leurs navires allaient jusqu'à Canton, le seul port chinois autorisé à commercer avec les étrangers. Leurs nationaux s'y établirent en si grand nombre qu'au milieu du VIIIe siècle, irrités par quelque taxe abusive ou formalité vexatoire, ils se soulèvent et mettent la ville à feu et à sang. Le sac de Canton en 879, au cours des luttes qui amenèrent la chute de la dynastie des T'ang, mit terme pour un temps à leur trafic et « interrompit, dit un de leurs auteurs, le commerce de ce pays avec notre port de Siref ». Ils le reprirent sous les Song et l'avaient accaparé quand les Européens, ayant doublé le cap de Bonne-Espérance, parvinrent en Chine par la voie maritime.

Ce furent les Mongols qui rapprochèrent la Chine de l'Europe. Maîtres de Moscou (1235) et de Kiev (1240), ils envahissent la Pologne, défont les troupes de Henri le Pieux (1241), pénètrent en Moravie, en Bohême, en Hongrie, et auraient poussé plus avant si la mort d’Ogotai n'était venue sauver l'Europe (1241). Les peuples d'Occident, dont la frayeur avait été grande, commencèrent à respirer. Toute crainte n'était point bannie cependant. Que faire s'ils revenaient ? Innocent IV se leurra de l'espoir de les soumettre pacifiquement en convertissant leur prince au christianisme. Il s'adressa, pour ce, aux deux grands ordres mendiants qui se partageaient la chrétienté et, malgré leur origine relativement récente, répandaient au loin la gloire du nom chrétien : Dominicains et Franciscains. La mission dominicaine suivit la route ordinaire, mais ne dépassa pas Kharizm (la région de Khiva). La mission franciscaine, conduite par Jean de Plan Carpin, emprunta une tout autre voie. Elle alla directement à Kiev, la première place des Mongols, ou, comme on disait alors, des Tartares. De là elle fut dirigée sur Karakorum par Sarai, sur la Volga ; c'était la résidence du khan de la Horde d'Or, qui occupait toute les régions comprises entre le Don, le Caucase, la mer Caspienne et l'Oural.

« L'empereur Mongol Gûyuk les reçut mal et la réponse qu'il fit au Pape était d'une rare arrogance : Ceci est un ordre envoyé au Grand Pape pour qu'il le connaisse et le comprenne. Après en avoir tenu conseil... vous nous avez envoyé une requête de soumission que nous avons entendue de vos ambassadeurs. Et si vous agissez selon vos propres paroles, toi qui es le Grand Pape, avec les rois, venez ensemble, en personne pour nous rendre hommage et nous vous ferons entendre à ce moment-là les ordres... Vous avez dit que si je recevais le baptême ce serait bien... Et tu m'as envoyé une requête. Cette tienne requête nous ne l'avons pas comprise... Et si tu dis : je suis chrétien, j'adore Dieu, je méprise les autres, sais-tu qui Dieu absout et en faveur de qui il octroie la miséricorde ? Comment le sais-tu pour que tu prononces de telles paroles ? Dans la force de Dieu, depuis le soleil levant jusqu'à son occident, tous les territoires nous ont été octroyés. Sauf par l'ordre de Dieu comment quelqu'un pourrait-il rien faire ?... Toi en personne, à la tête des rois, tous ensemble, sans exception, venez nous offrir service et hommage. À ce moment-là nous connaîtrons votre soumission. Et si vous n'observez pas l'ordre de Dieu et contrevenez à nos ordres, nous vous saurons nos ennemis. Voilà ce que nous vous faisons savoir.

Saint Louis ne fut pas plus heureux. Son premier ambassadeur André de Lonjumel rapporta en 1250 une réponse non moins insolente :

« Nous te mandons, disait-elle, que tu nous envoies tant de ton or et de ton argent chaque année, que tu nous retiennes à amis. Et si ne le fais, nous détruirons toi et ta gent, aussi comme nous avons fait ceux (qui nous ont résisté).

Le second, Guillaume de Rubrouck (Rubruquis), en reçut une tout aussi comminatoire :

« Ce commandement est fait par Mangou-khan à Louis, roi de France... et à tout le grand peuple du royaume de France... Si vous vous disposez à nous obéir, vous nous enverrez vos ambassadeurs pour nous assurer si vous voulez avoir paix ou guerre avec nous... et si vous méprisez nos commandements et ne les voulez pas ouïr ni les croire, en disant que votre pays est bien éloigné, vos montagnes bien hautes et fortes et vos mers bien grandes et bien profondes, et qu'en cette confiance vous veniez faire la guerre contre nous pour éprouver ce que nous savons faire, celui qui peut rendre les choses difficiles bien aisées et qui peut approcher ce qui est éloigné, sait bien ce que nous pourrons faire.

Saint Louis n'insista pas (1250).

Cependant, attirés par l'espoir du gain des aventuriers, des marchands d'Europe partirent à leur tour pour cette cour des empereurs mongols dont on disait tant de merveilles. Guillaume de Rubrouck nous cite

« un orfèvre parisien, nommé Guillaume Boucher, qui ouvrait (fabriquait) pour le grand khan un grand arbre d'argent, au pied duquel étaient quatre lions aussi d'argent, ayant chacun un canal d'où sortait du lait de jument » ; un nommé Basille, fils d'un Anglais, né en Hongrie, et parlant plusieurs langues,

et même une femme, « Paquette de Metz », devenue, après Dieu sait combien de tribulations, femme d'atours d'une princesse mongole. Mais les plus célèbres de ces aventuriers sont les Polo, que les récits laissés par un d'entre eux, Marco, ont fait passer à la postérité. Ils surent gagner la confiance de l'empereur mongol, et Marco Polo devint le « légat enquêteur secret » de Koubilai.

« Il demeura en tour le seigneur Koubilai, bien dix-sept ans, toute fois allant et venant de çà et de là en messageries, par diverses contrées là où le Seigneur l'envoioit. Et il les faisait bien et sagement là Dieu merci. De quoi le Seigneur l’ama moult, et li faisoit moult grand honneur, et le tenait si près de soy, qui plusieurs barons en avoient grand envie. Et ce fut la raison pourquoi le dit messire Marc Pol en sot plus et en vit, des diverses contrées du monde, que nul autre homme, Et sur touz mettoit-il moult s'entente p1.093 (zèle), à savoir espier et à enquerre pour raconter au Grand Seigneur.

Enfin c'est à cette époque que, pour la première fois, le catholicisme fut introduit en Chine. À la vérité, les nestoriens s'y étaient installés dès le VIIe siècle et y avaient édifié des églises avec l'autorisation du gouvernement chinois, qui dénomma leur église tantôt secte persane, tantôt secte chaldéenne. Mais, on sait que la doctrine prêchée par Nestorius, patriarche de Constantinople, qui niait pratiquement l'incarnation en niant la divinité du Christ, avait été condamnée comme hérésie fondamentale et radicale par le concile d'Éphèse en 431. Proscrits par les empereurs de Constantinople, les nestoriens s'étaient réfugiés dans les États du roi de Perse, où ils se donnèrent au patriarche qui résida d'abord à Séleucie, puis à Mossoul ; c'est de là qu'ils gagnèrent l'Inde et la Chine. La stèle de Si-ngan-fou nous montre qu'en 741 ils jouissaient d'une grande faveur à la cour. Ils subirent en 845 la même proscription que les taoïstes avaient obtenue contre les bouddhistes, mais n'en continuèrent pas moins à exister plus ou moins clandestinement. Au XIIIe siècle ils avaient repris l'importance d'antan, et quand le franciscain Jean de Monte Corvino, envoyé par le pape Nicolas III (1277-1280), arriva en Chine, ils y possédaient douze églises sous la haute direction d'un patriarche résidant à Khan-balik, la ville du khan, le nom que les Mongols donnaient à Pékin.

Jean de Monte Corvino fut autorisé à fonder une chrétienté dans la capitale. Préconisé en 1307 archevêque de Khan-balik et primat de tout l'Extrême-Orient, il fut l'introducteur officiel du catholicisme en Chine. Des missionnaires, parmi lesquels Odoric de Pordenone, qui nous a laissé une relation de ses voyages, lui furent envoyés par la suite, et grâce à eux il constitua une seconde chrétienté à Zayton, Ts'iuan-tcheou au Fou-kien, qui fut érigée en évêché. Ces prêtres surent prendre une telle influence, qu'en 1336, le dernier des empereurs p1.094 mongols, Togan Timour (Chouen-ti), envoyait une ambassade au pape Benoît XII. Les guerres civiles qui entraînèrent sa chute et élevèrent au trône la dynastie chinoise des Ming, dispersèrent les chrétientés qui survivaient encore : celle de Zayton cessa d'exister en 1362, et celle de Pékin en 1369.

À peine les Mongols de Chine venaient-ils de perdre le trône qu'un Turc, Tamerlan, Timour le boiteux, commençait contre ceux qui régnaient encore en Perse la lutte qui devait les faire succomber. À sa mort, en 1404, son royaume s'étendait sur la Mésopotamie, l'Iran, les plaines de l'Amou-Daria et du Syr-Daria, et jusqu'à l'orient de Delhi. Partout il avait massacré les chrétiens et détruit les églises, éteignant le nestorianisme et le catholicisme dans l'Asie centrale. Tout apostolat y cessa, et, une fois de plus, la Chine se trouva séparée de l'Europe par une puissance formidable qui en interceptait jalousement le négoce et les relations.

Elles ne furent reprises qu'aux jours où les Portugais, doublant avec Vasco de Gama le cap de Bonne-Espérance, en 1497, ouvrirent par l'orient, aux nations européennes, vers les pays d'extrême Asie, les voies maritimes que les Espagnols avec Christophe Colomb en 1492 et Magellan en 1520 découvraient par l'occident.

Depuis le début du XVe siècle, les Portugais exploraient la côte occidentale d'Afrique, à la recherche de ces régions, vaguement dénommées « Indes », d'où provenaient les épices vendues si cher sur les marchés de la vieille Europe. Quand, en 1486, Barthélémy Diaz eut doublé le cap des Tempêtes et trouvé la mer libre vers le nord, Jean II de Portugal eut si bon espoir d'en avoir désormais trouvé la route qu'il l'appela cap de Bonne-Espérance. De fait, douze ans plus tard, Vasco de Gama atterrissait à Calicut, un des principaux comptoirs pour le commerce des épices : les Portugais avaient atteint au but. Dès lors ils s'efforcèrent de mettre la main sur les principaux ports où se faisait ce commerce, et d'en p1.095 évincer les Arabes pour s'en réserver à leur tour le monopole. Albuquerque, qui appliqua ce plan de conquête coloniale, arrivait dès l'année 1511 à Malacca, escale obligée des navires venant des Moluques, le pays des épices. Les Moluques explorées et les îles de la Sonde, ses vaisseaux remontent vers le nord, abordent en Chine pour la première fois en 1514, et débarquent à Canton en 1518. Bien reçus d'abord, les Portugais ne tardèrent pas à se rendre odieux par leurs procédés. Les Arabes, sans concurrents, ne s'étaient jamais présentés dans les ports d'Extrême-Orient qu'en commerçants uniquement occupés de leur négoce. Les Portugais, au contraire, se considéraient comme les maîtres incontestés de ces contrées, où ils arrivaient sur de solides navires armés de canons et d'armes à feu redoutables pour l'époque. Ils ne se présentaient pas en commerçants dociles, mais en conquérants exigeants, décidés à imposer leur volonté par tous les moyens possibles. D'où violences contre les princes ou les autorités indigènes qui leur résistaient, mauvais traitements sur les habitants qui ne se soumettaient pas à leurs exigences. Ils furent bientôt exécrés dans tous les endroits où ils s'étaient installés après y avoir supplanté les Arabes, et où cependant, au début, ils n'avaient rencontré que bonnes volontés.

Ils sont violemment expulsés de Canton dès l'année 1521, et la flotte qui vient essayer d'imposer leur présence est battue et obligée de prendre le large, laissant aux mains des Chinois des prisonniers que les autorités ordonnèrent de traiter en pirates : ils furent coupés en morceaux. En 1545, sous la conduite des fonctionnaires, la population de Ning-po, dans le Tchö-kiang, attaque la colonie portugaise et la met à mal.

« En moins de cinq heures, écrit Fernand Mendez Pinto, tout fut fini. Tout fut démoli et brûlé. Douze mille chrétiens, dont 800 Portugais, périrent brûlés vifs sur leur flotte de 35 navires et 42 jonques. Il se perdit la valeur de deux millions d'or. Et de ce malheur il s'ensuivit un plus grand p1.096 encore, qui fut que nous perdîmes si fort notre crédit et notre réputation par tout le pays, que les habitants ne voulaient plus nous voir, disant que nous étions des diables incarnés, engendrés par la malédiction de Dieu.

Même massacre à Tchang-tcheou1 du Fou-kien en 1549, où, cependant, les mandarins, intéressés par les profits qu'ils faisaient au commerce avec les Portugais, et gagnés par leurs présents, feignaient de « ne pas voir » l'exaspération qu'ils excitaient dans le peuple par leurs exactions et leur orgueil. Ils réussissent cependant à s'établir, en 1557, à la pointe de la presqu'île de Macao, à l'entrée de l'estuaire de Canton, et si les Chinois se voient impuissants à les en chasser, du moins barrent-ils l'isthme par un mur qui les y isole et les empêche de communiquer avec Canton. C'est en 1578 seulement qu'ils les autorisent à trafiquer avec cette ville.

Les Portugais d'ailleurs, il faut le reconnaître, surent pénétrer dans la vie chinoise plus profondément que ne le firent les autres peuples, à l'exception des missionnaires, et particulièrement des missionnaires français. C'est ainsi qu'à l'époque où les derniers souverains des Ming luttaient contre les Mandchous, ils leur rendirent des services qui, mieux accueillis, auraient pu leur être d'un grand secours. Ils leur prêtèrent assistance en hommes et surtout en canons, en fusils et en munitions. Dès 1630 ils envoyaient à l'empereur Tchouang-lie une troupe de 400 hommes avec 10 canons, et si ni les uns ni les autres ne furent employés, la faute en revient aux marchands chinois de Canton. Ceux-ci craignaient, si les Portugais obtenaient pour prix de leur appui l'ouverture de l'empire à leur commerce, de voir échapper le profit du monopole qu'ils exerçaient sur le négoce avec l'Europe. Quand, plus tard, les Ming firent de nouveau appel aux Portugais, ceux-ci s'abstinrent, jugeant la partie perdue. p1.097 Néanmoins, ils surent conserver longtemps encore le premier rang parmi les nations occidentales dont les vaisseaux venaient commercer sur les côtes de Chine.

Désormais, en effet, l'empire du Milieu n'était plus une forteresse isolée, reliée seulement à l'Europe par une route longue et pénible. Déjà les Arabes, par leur cabotage, avaient singulièrement diminué l'importance de la voie terrestre qui, seule, pendant de longs siècles, en avait permis l'accès. Du jour où les Portugais ont ouvert à l'Europe les voies maritimes suivies par les Persans et les Arabes, la route de terre cesse virtuellement d'exister. C'est par la mer désormais que la Chine va être reliée au monde occidental. Plusieurs siècles durant elle s'efforcera de résister à l'invasion qui la menace, elle refusera l'accès de ses ports, profitera des rivalités de ces Occidentaux arrivés sur de hautes caravelles, s'enfermera chez elle comme en une prison. Mais viendra le jour où les « Barbares d'Occident » s'uniront. Alors, brusquement, son isolement cessera, son histoire entrera dans l'histoire générale et ses destinées l'entraîneront malgré elle vers cette civilisation à l'égard de laquelle elle ne concevait au début qu'un hautain mépris.

Mais avant de comprendre que seule l'union leur permettra de forcer les portes de la Chine, les nations occidentales s'épuiseront à des luttes d'influence et de pavillon qui ne leur rapporteront que médiocres avantages. À peine en effet les Portugais atteignaient-ils à la Chine par les routes de l'est, que les Espagnols y parvenaient par l'ouest. Dès 1520,
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