Par Georges maspero (1872-1942)





télécharger 2.03 Mb.
titrePar Georges maspero (1872-1942)
page2/55
date de publication11.05.2017
taille2.03 Mb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   55
Sou-po à Chang-hai (juillet 1903-mai 1904). — Sun Yat-sen et son manifeste. — Il fonde l'association dite « Kouo-ming Tang ».— Le mouvement devient nettement révolutionnaire. — L'attentat du 15 octobre 1905. — Le « Parti gouvernemental ». — Suppression de l'antique système des examens (2 septembre 1905). — Envoi à l'étranger de commissaires impériaux chargés d'y étudier les systèmes d'administration (15 octobre 1905). — À leur retour (juin 1906) une commission est chargée d'examiner leurs rapports (27 août 1906). — Décret du 1er septembre annonçant l'établissement d'un gouvernement constitutionnel. — La commission des réformes administratives (2 septembre) propose l'ajournement des réformes jusqu'à ce que le pays ait reçu une Constitution. — Le « Parti conservateur » met en échec le « Parti Gouvernemental » (janvier 1907). — Le discours de Sun Yat-sen (janvier 1907). Il adresse une proclamation au général Tsai-ngo, chef des troupes révolutionnaires. — L'insurrection éclate dans six provinces (fin de mai 1907). — Ts'eu-hi appelle Yuan Che-k'ai au pouvoir (20 septembre 1907). — La Cour de contrôle constitutionnel. — Les conseils provinciaux (19 octobre). — Décret promettant la Constitution (24 décembre). — Le programme des réformes (27 août 1908).

XIII. La République.

Avènement de Siuan-t'ong (novembre 1908); le prince Tch'ouen régent. — Les assemblées provinciales (février 1909). — Le « parti parlementaire ». — Proclamation du mikado annonçant l'annexion de la Corée par le Japon (29 août 1910) — L'« union Jurée » et l'insurrection. — Retour de Yuan Che-k'ai (27 octobre). — Le décret des réformes et les lois constitutionnelles (octobre-novembre). — Le « gouvernement de la république chinoise » à Chang-hai. — Sun Yat-sen président de la République (29 décembre) — Abdication de l'empereur (12 février 1912). — Démission de Sun Yat-sen et élection de Yuan Che-k'ai. — Les pays vassaux. — Les élections législatives (janvier-février 1913) et l'ouverture du Parlement (8 avril 1913). — L'emprunt. — La seconde révolution (août 1913). — L'ultimatum japonais et les excuses de la Chine (septembre). — Yuan Che-k'ai Président à titre définitif (6 octobre 1913). — Reconnaissance de la république chinoise par les puissances. — Coup d'État et dissolution du Parlement (novembre 1913-10 janvier 1914). — Promulgation de la nouvelle constitution (1er mai 1914). Yuan Che-k'ai dictateur.

XIV. La guerre européenne et la Chine.

Déclaration de neutralité de la Chine (6 août 1914). — Les Japonais à Kiao-tcheou. L'ultimatum du Japon à la Chine (7 mai 1915). Accords du 25 mai. — Le mémorandum du docteur Goodnow (août 1915). — La question du « régime » (septembre-octobre) et les puissances étrangères. — La « Convention nationale » se prononce pour la « monarchie constitutionnelle » avec Yuan Che-k'ai comme souverain (11 décembre). — Révolte des provinces du Sud. — Retour à la forme républicaine (23 mars 1916). — Le « Gouvernement provisoire de Canton ». — La Conférence de Nankin. — Mort de Yuan Che-k'ai (15 juin 1916). — Li Yuan-hong président de la République. — Réouverture du Parlement (2 août). — « Parti militaire » et « Parti révolutionnaire ». — Entrée des États-Unis dans la guerre européenne. — La Chine rompt les relations diplomatiques avec l'Allemagne (24 mars 1917). — Le « Parti militaire » réclame « la déclaration de guerre ». Opposition du « Parti révolutionnaire ». — Tchang Hiun choisi comme arbitre par Li Yuan-hong. — Dissolution du Parlement (13 mai). — Coup d'État de Tchang Hiun : Siuan-t'ong rétabli sur le trône de l'empire (1er juillet). — Fuite de Li Yuan-hong. — Opposition du parti militaire. — Défaite des troupes de Tchang Hiun (12 juillet). — Fou Kouo-tchang, président de la République. — Déclaration de guerre à l'Allemagne et à l'Autriche (2 août 1917).

XV. Le conflit entre le Nord et le Sud.

Opposé à la guerre, Sun Yat-sen établit un gouvernement militaire à Canton. — Démission de Touan Ki-jouei (22 novembre 1917) nommé « Directeur général des préparatifs de guerre » (décembre). — Prise de Ya-tcheou par les Sudistes qui constituent une « Confédération du Sud- Ouest » avec siège à Canton. — Décret ordonnant la reprise des hostilités contre le Sud (10 janvier 1918). — Marche de Tchang Tso-lin sur Pékin. — Reprise de Ya tcheou par Wou Pei-fou (14 mars). — Nouveau ministère Touan Ki-jouei (25 mars). — Promulgation de la nouvelle loi électorale (17 février 1918). — Le Club Anfou vainqueur aux élections. — Parti An-houei dit du Club An fou et Parti du Tchö-li ou du Pei-yang. — Convocation des nouveaux membres du Parlement (12 juillet). — Inauguration du nouveau Parlement (20-22 août 1918). — Siu Tche-tchang est élu président de la République (4 septembre). — Démission de Touan Ki-jouei (11 octobre). — Conférence de Chang-hai (20 février 1919). — La question du Chan-tong et l'agitation antijaponaise (mai-juin 1919). — Le Ministère King Yong-pan (31 octobre 1919-2 juillet 1920). — La « révolte des généraux » (juillet 1920). — Élection de Sun Yat-sen à la présidence du Parlement de Canton (avril 1921). — Wou Pei-fou, nommé inspecteur des deux Hou, reprend Ya-tcheou occupé à nouveau par les Sudistes (28-29 août 1921). — Panique financière (novembre 1921) et programme de réforme fiscale (3 décembre). — Démission du cabinet King Yong-pan (16 décembre) et constitution d'un ministère Leang Tche-yi (25 décembre). — Décret remplaçant Leang Tche-yi par Tcheou Tseu-che (9 mars 1922). — Battu par Wou Pei- fou (4 mai 1922), Tchang Tso-lin proclame l'indépendance de la Mandchourie (12 mai). — Démission de Siu Tche-tchang (2 juin). — Li Yuan-hong président provisoire (11 juin). — Le docteur Yen chargé de constituer le Cabinet y renonce. — Ministère Wang Tchong-houei (13 septembre 1922). Arrestation du ministre des Finances Lo Wen-kan (18 novembre). — Démission du Cabinet (29 novembre). — Ministère Tchang Tsao-tcheng (4 janvier 1923). — Agitation politique à propos du payement en francs or de la part de l'indemnité des Boxeurs due à la France. — L'incident de Lin-cheng (mai-juin 1923). — Démission du Cabinet (6 juin). — Fuite du président Li Yuan-hong à T'ien-tsin (13 juin). — Sa démission.

XVI. La conférence de Washington.

Conférence et traités de Washington (11 novembre 1921- 6 février 1922). — Traité réglant la question du Chan-tong (4 février 1922). — Entente provisoire avec l'Angleterre concernant la reddition du territoire de Wei Hai Wei. — La question du Tibet. — Nomination d'un délégué apostolique à Pékin (12 août 1922). — Ministère Wellington Kou (23 juillet 1923). — Tsao Kouen président de la République (5 octobre). — Loi constitutionnelle de la République de Chine (10 octobre). — Manifeste de Sun Yat-sen (9 et 13 octobre). — Le parti Kouo-ming Tang invite Sun Yat-sen à cesser son opposition. — Souen Pao-ki proposé pour la constitution du Cabinet (5 novembre). — Note du gouvernement de Pékin rejetant la demande des puissances d'être payées en or. — Nomination de Souen Pao-ki comme Premier ministre (13 janvier 1924). — Réponse du corps diplomatique à la note refusant le payement en or (12 février).

XVII. La lutte des généraux.

Traité sino-soviétique (31 mai-17 juin 1924). — Accord sino-allemand (5 juin). — Wellington Kou président intérimaire en remplacement de Souen Pao-ki (3 juillet). — Le docteur Yen proposé aux Chambres comme Premier ministre titulaire (6 juillet). — Dissensions dans le Sud au sujet de l'attitude des Kouo-ming Tang dans le gouvernement communiste. — Lutte entre les tou-kiun du Kiang-sou et du Tchö-kiang (2 septembre). — Intervention du gouvernement de Pékin qui prend parti pour Che Sie-yuan tou-kiun du Kiang-sou contre Lou Yong-tsiang tou-kiun du Tchö-kiang (7 septembre). — Lutte entre Tchang Tso-lin et Wou Pei-fou. — Coup d'État de Feng Yu-siang (23 octobre). — Défaite et fuite de Wou Pei-fou et démission de Tsao Kouen (2 novembre). — Tsao Kouen remet les sceaux présidentiels à Houang Fou qu'il charge de constituer le Cabinet. — L'ex-empereur Pou Yi est chassé du palais d'Hiver. — Touan Ki-jouei chef exécutif provisoire de la République chinoise (24 novembre 1924). — Lou Yong-tsiang « commissaire pacificateur des provinces du Kiang-sou et du Ngan-houei (10 décembre). — Résistance de Che Sie-yuan et sa fuite à Chang-hai. — Arrivée de Sun Yat-sen à Pékin (31 décembre 1924). — Inauguration et première séance de la Conférence de Réorganisation (1er-13 février 1925). — Mort de Sun Yat-sen (11 mars 1925).— Abolition de la Constitution établie par Tsao Kouen en 1923 (24 avril 1925). — Ouverture du Bureau préparatoire de l'assemblée nationale chargée de doter le pays d'une nouvelle Constitution (18 mai). — Incidents de Chang-hai et note de protestation du gouvernement chinois au doyen du corps diplomatique (1er juin). — Traité russo-japonais signé à Pékin le 21 janvier 1925.

Épilogue

Index alphabétique

@

À la mémoire de mon cher maître

HENRI CORDIER

Membre de l'Institut

«... La Chine sera, en définitive, le principal champ de bataille des puissances qui luttent pour la priorité en Asie. Les possessions européennes en Afrique ayant été déterminées, d'autres territoires doivent faire les frais de l'expansion coloniale. Connue depuis longtemps comme l'homme malade d'Extrême-Orient, c'est elle qui s'offre maintenant aux convoitises européennes. L'Amérique, malgré sa politique de non-intervention dans les questions internationales, ne se désintéresse pourtant pas du problème extrême-oriental. En effet, les Philippines font des Etats-Unis un des plus proches voisins de la Chine : et celle-ci est un grand marché pour les produits américains. »

Sun Yat-sen, La véritable solution de la question chinoise, 1904.

PRÉFACE

@

Fils d'un savant de rare mérite et d'universelle célébrité, digne héritier d'un nom qui oblige, M. Georges Maspero est l'auteur d'une histoire documentaire de l’Empire khmer, d'une Monographie du Royaume de Champa, d'une Grammaire de la langue khmère et d'une histoire de la Chine qui lui a valu la gratitude des hommes d'étude et des écrivains politiques, dont il a grandement facilité la tâche. Il a permis à quiconque voulait s'instruire des événements multiples de cette histoire lointaine dans le temps et l'espace, de le faire sans être obligé de recourir à des œuvres trop volumineuses ou de documentation trop spéciale.

Il semble que ce qui l'incita à écrire La Chine, ce fut le spectacle des populations chinoises qu'il eut à administrer au cours des vingt-deux années qu'il resta en Extrême-Orient en qualité d'administrateur des Services Civils de l'Indo-Chine, intéressé, nous dit-il, par le sérieux, l'application, l'endurance de ces populations.

Ce livre, il l'a dédié à la mémoire de Henri Cordier, membre de l'Institut, et c'est un juste hommage rendu à l'érudit auteur de tant d'ouvrages remarquables sur la Chine, et entre autres, de l’Histoire générale de la Chine et de ses relations avec les pays étrangers.

Il faut le féliciter d'avoir voulu vulgariser la connaissance de la Chine en utilisant cette œuvre copieuse et savante, car aucun choix ne pouvait être meilleur.

Mais il était sûr que l'homme d'action qui double l'écrivain chez M. Maspero, ne se contenterait pas d'une synthèse historique, si substantielle et si utile qu'elle fût, et qu'il serait amené, autant par tempérament qu'à cause des connaissances acquises par lui au contact des Chinois, à se prononcer sur eux et la Chine avec la prudence qui convient du reste en pareille matière. « En ce pays plus que partout ailleurs, écrit-il, il est dangereux de vouloir prédire l'avenir, et je me garderai bien de l'essayer. »

Les idées qui dans différents chapitres accompagnent la relation des faits, et principalement celles qui sont contenues dans la conclusion, sont ce qui rend l'ouvrage d'actualité et qui en partie lui a valu le succès que prouve la réédition en deux volumes. En effet, M. Maspero nous offre, aujourd'hui, La Chine dédoublée et mise à jour, c'est-à-dire augmentée de trois chapitres qui poussent le récit des événements de 1917, date à laquelle s'arrêtait l'édition en un volume, jusqu'à nos jours, et ce n'est naturellement ni la partie la moins intéressante de l'œuvre, ni celle où la personnalité de l'auteur s'est le moins dégagée.

*

C'est une tâche assez périlleuse pour un Européen que celle de disserter sur la Chine. Le principal écueil à éviter est de juger les hommes et les choses de là-bas à l'échelle des hommes et des choses d'Europe, de comparer les valeurs de notre civilisation occidentale à celles de la civilisation chinoise. D'une certaine conception de la vie chez les peuples d'Extrême-Orient découlent des croyances, des mœurs, des actes qui ne sont pas, qui ne peuvent pas être les mêmes que les croyances, les mœurs et les actes commandés par la conception de la vie chez les peuples d'Occident. Aussi faut-il se résigner, au début de toute étude extrême-orientale, à ne comprendre qu'en partie, à ignorer bien des sentiments, bien des tendances et même, dans le domaine terre à terre de la politique, à ne s'expliquer qu'imparfaitement bien des décisions, bien des mouvements ou bien des inerties ; en tout cas, dans ce domaine plus qu'en tout autre, il ne faut jamais perdre de vue que l'Extrême-oriental estime les actes d'après les situations qui les dictent.

Le Chinois est ondoyant et divers. Sa politique lui ressemble. Il est malaisé d'en saisir les directives du moment : on ne sait jamais où elle va. Tout y est conçu à peu près, tch'a pou touo, comme disent les Chinois.

M. de Margerie, qui fut un de nos représentants les plus distingués à Pékin, disait : « L'on n'a ici que des impressions sans pouvoir se faire une opinion. »

En effet, la Chine est le pays des contraires conciliés. Quand vous en avez saisi un certain caractère, vous n'êtes jamais sûr de n'y point découvrir demain le caractère opposé ; d'où le mot fameux : One can never tell truth about China without telling a lie at the same time.

Il y a cependant grand intérêt à exposer les faits politiques chinois, à parler des institutions et des partis. En dépit de l'imprécision des orientations et de la raison d'être des faits, un tel programme est réalisable. M. Georges Maspero nous l'a prouvé.

De son livre se dégagent peu à peu dans l'esprit du lecteur de grandes lignes non seulement historiques, naturellement tracées par les événements qui se déroulent, mais philosophiques et sociales. La Chine a connu toutes les doctrines philosophiques, elle a fait en politique l'expérience de tous les systèmes. « Les réformateurs, écrit M. Henri Cordier, n'ont jamais manqué en Chine, seulement ils se sont brisés soit devant l'inertie soit devant la résistance que leur imposaient les partisans d'une tradition séculaire et non sans grandeur. »

Nous ajouterons que les réformateurs ne lui manquent pas davantage aujourd'hui. Sans parler de ceux qui par leur travail dans les masses populaires furent la cause indirecte de l'insurrection des Taï-Ping en 1842, Sun-Yat-sen, en 1906, déclarait que son but était « de libérer les Chinois de tout ce que le statut de la famille avait de trop tyrannique ». Depuis lors l'idée a fait du chemin. Le statut de la famille a été en fait profondément modifié. Si la masse vit encore sous la tradition familiale de l'ancien régime, dans de nombreuses familles de lettrés, de notables, de commerçants, les fils, tout en restant respectueux de l'autorité paternelle, se choisissent librement une carrière, s'établissent à leur compte, possèdent, ce qui n'eût pas été toléré auparavant. « Un fils, dit le Livre des Rites, ne peut rien posséder du vivant de son père et il ne peut disposer de sa personne. »

En somme, on assiste aujourd'hui en Chine à l'élaboration ou tout au moins à la recherche d'une morale nouvelle « créatrice, progressiste, éclairée », qui ne serait plus l'œuvre de tel philosophe ou de tel lettré, mais des « Jeunes », de ceux qui ont étudié à l'étranger et qui réclament, au lieu de l'ancienne culture, les formes d'enseignement les plus actuelles, les plus semblables à celles des grandes nations modernes. Déjà, sauf les modifications à venir, cette morale s'enseigne officiellement telle quelle, sous forme de morale civique jugée suffisante dans les écoles. Elle rappelle par ses fins le moralisme matérialiste des Tsing, mais elle ne ramène pas tout pratiquement à la piété filiale comme à la vraie règle des mœurs. Elle a plus d'ampleur et de hardiesse. La sociologie, l'économie, l'hygiène y tiennent beaucoup de place. Le patriotisme y est prescrit.

L'erreur de Confucius a été de croire que le régime patriarcal dans la famille et dans l'État, avec l'empereur, père de tous et souverain autocrate, à la tête, pourrait toujours suffire à l'humanité. Ce régime qui finit par ne pas différer du despotisme, vu la rigueur de la tradition qui l'étayait, excluait tout progrès. On ne saurait donc blâmer a priori les Chinois qui le discutent aujourd'hui. Des tendances nouvelles découle naturellement l'esprit d'initiative, d'entreprise, d'émulation. Toutefois il ne faut pas oublier que le code de famille, tel que l'ont fixé Confucius et ses disciples, a été l'armature sociale qui a soutenu de tout temps l'édifice chinois. Devant l'autel des ancêtres, constitué le plus souvent par une modeste tablette sur laquelle est inscrit le nom du plus distingué des ancêtres, qui à lui seul représente tous les autres, la famille, après chaque catastrophe, invasion, famine, inondation, fléaux de toutes sortes, s'est retrouvée, regroupée, a continué à vivre, à croître et à multiplier. Si, après la disparition de l'empereur, ce culte est à son tour purement et simplement supprimé, comme de Jeunes Chinois le souhaitent, si le régime patriarcal est détruit dans la famille comme dans l'État, il est à craindre qu'on ne détruise avec lui cette civilisation des masses grâce à laquelle la Chine a traversé impunément tant d'épreuves et qu'on ne s'expose à bien des déboires. Quand des traditions ont maintenu dans la norme un grand peuple pendant des siècles, c'est avec précaution que les citoyens même les plus éclairés doivent essayer de les moderniser. Comme à l'enfant dont parle le poète latin, aux traditions, enfants de la conscience des peuples, un très grand respect est dû.

Le goût du travail constitue aussi, chez le Chinois, un solide fondement moral. Le goût du travail est consécutif de l'amour du gain. Le Chinois est intéressé, mais non avare. Il veut gagner le plus possible pour dépenser de même. Tel petit artisan qui peine tout le jour et une partie de la nuit, tel paysan qui fait des lieues à pied pour vendre à la ville les produits de sa terre, achète beaucoup trop, à telles enseignes qu'aux époques de payement qui tombent tous les ans à dates fixes, il est très souvent obligé de vendre son mobilier pour faire face à ses échéances.

Le goût du travail le différencie d'autres asiatiques ou semi-asiatiques, ainsi que le fait même de posséder, car le paysan, disons-nous, vend les produits de sa terre. Qu'on envisage le bolchevisme en Chine sous les formes que l'on voudra, excepté sous la forme d'une mainmise des paysans sur les terres : ils en sont déjà possesseurs ! Des Chinois éduqués à la moderne, théoriciens ingénieux, trouvent dans l'antiquité chinoise des points auxquels le communisme pourrait se rattacher, mais en réalité le système de la propriété a depuis longtemps remplacé en Chine le système primitif du domaine collectif de la commune. Les petits agriculteurs propriétaires d'un lopin de terre y sont légion.

Or, l'exercice du droit de propriété est une garantie d'ordre social, comme le goût du travail est un gage de moralité. Écoutez Ferrero :

« Les masses (russes) réclamaient à grands cris les biens des riches. Mais la révolution, après avoir déposé Dieu et le tsar, hésitait, comme si, à ses yeux, la propriété eût été plus sacrée que la croix et l'épée ! Et elle avait raison... Après la chute de toutes les autres autorités qui avaient maintenu l'ordre dans l'empire, c'était une nécessité suprême que de ne pas toucher, du moins, la machine de la production qui non seulement devait nourrir le peuple russe, mais qui pouvait encore lui garantir, tant bien que mal, un certain ordre, en le faisant travailler.

*

La réforme politique la plus radicale qui ait été introduite en Chine depuis longtemps, est celle qui s'est traduite par le changement de régime de 1911.

Depuis l'instauration du régime républicain, plus spécialement depuis la mort de Yuan Che k'ai, survenue au milieu de 1916, un grand désordre règne dans le pays. L'anarchie militaire, conséquence du règne des gouverneurs militaires de provinces, les tou-kiun, est devenue permanente depuis cette date, sans qu'il soit possible encore aujourd'hui d'en apercevoir la fin.

Cependant, nous ne poserons pas en principe, pour cette raison ou pour d'autres, que la république ne peut durer en Chine.

Des étrangers qui y avaient séjourné sous l'empire ou qui avaient suivi longtemps de loin la politique impériale, écrivirent dès 1911 que la république n'était qu'une erreur historique et que nécessairement la monarchie refleurirait bientôt. On ne se départit pas aisément, quand on fait métier d'écrire sur les affaires publiques, de certains points de vue qui sont devenus des habitudes de la pensée et le fondement de raisonnements multiples. Pour ces personnes, il était établi d'une façon péremptoire que la Chine ne pouvait être à tout jamais qu'une monarchie. Depuis lors, une restauration a eu lieu, il est vrai, mais elle a duré exactement douze jours. D'autres tentatives de même sorte peuvent avoir lieu ; l'une d'elles peut réussir, mais rien n'en fait nécessairement prévoir le succès. Il n'y a pas plus de raison profonde pour que la république cède la place à la monarchie qu'il n'y en avait pour que la monarchie s'éclipsât devant la république. À ceux qui nous objecteront que dans l'histoire contemporaine des nations, la monarchie apparaît comme une garantie d'unité pour les États hétérogènes, nous répondrons par le cas des États-Unis et nous ajouterons : dans un pays comme la Chine, où jusqu'à présent la masse du peuple n'a nullement à cœur les affaires de l'État, le changement survenu il y a quatorze ans apparaît surtout comme une preuve nouvelle et d'un genre nouveau du malaise chronique qui règne dans la politique de ce pays. Aussi, ne nous laisserons-nous pas émouvoir outre mesure par l'aspect chaotique qu'offre actuellement la politique chinoise. Pacifique, si l'on entend par là que son peuple a peu de goût pour le métier des armes et peu d'estime pour les militaires, la Chine en réalité fut toujours le théâtre de querelles entre provinces ou entre celles-ci et l'empereur. En outre, l'Histoire nous apprend qu'une période de bouleversement a suivi la chute de chaque grande dynastie, celle des Han comme celle des Tang, des Yuan et des Ming. Le pouvoir de Pékin disparaissait devant celui qu'exerçaient successivement, d'une façon généralement incohérente et pendant un temps plus ou moins bref, de simples chefs de bandes ; mais chaque fois, tel le phénix héraldique qui figure parmi les emblèmes de l'empire céleste et qui renaît de ses cendres, l'autorité reparaissait, rejetait dans l'ombre ou s’annexait les usurpateurs incapables. Il serait étrange que la chute de la dynastie des Tsing échappât à cette règle et qu'un principe d'autorité quelconque ne s'imposât pas quelque jour à l'anarchie d'à présent.

C'est en particulier lorsqu'il s'agit d'imaginer et de définir ce principe pour la Chine, qu'il faut éviter de raisonner comme pour un pays d'Europe.

Il est de mode depuis quelque temps, dans des milieux politiques chinois et étrangers, de recommander le fédéralisme pour l'État chinois. Nombre de gens à l'étranger disent : il faut à la Chine un gouvernement central fort. On a vu des pays tels que l'Angleterre au temps de ses rois George, tenir une grande place dans le monde en dépit de l'insignifiance de ses souverains, parce que la nation n'était pas là une masse d'hommes indifférents à la chose publique ; mais la Chine doit les belles pages de son Histoire à l'autorité du pouvoir de Pékin, telle l'Espagne de Philippe II, en dépit de l'indifférence de la population espagnole, car le peuple chinois, très occupé de ses affaires privées, ne l'est nullement de celles de l'État. Il faut donc dans la Chine républicaine, tout comme autrefois sous l'empire, une forte et sage direction émanant d'un gouvernement qui ne s'efface pas devant les progrès possibles des provinces, mais montre des qualités plus grandes de tact et d'habileté, au fur et à mesure que ces progrès se réaliseraient.

Cependant les étrangers qui vivent en Chine ne peuvent s'empêcher de faire à la logique européenne d'un tel raisonnement, les réserves suivantes :

Le gouvernement de Pékin a aujourd'hui si peu d'autorité, même sur les provinces les moins agitées, toutes les provinces ou presque lui échappent tellement aux points de vue financier et administratif et le lien politique qui les rattache à lui est si mince qu'on peut dire qu'une sorte de fédéralisme existe déjà en Chine. Dans un pays comme le nôtre, qui forme véritablement un tout administratif et politique homogène, la pénurie d'argent dans laquelle se débat le gouvernement chinois paralyserait complètement la vie de la nation ; mais là-bas, si précaire à tous points de vue que soit la situation du gouvernement, les provinces continuent à vivre plus ou moins bien, suivant les capacités de leurs autorités, par leurs propres moyens ; l'on peut en conclure que le gouvernement n'est pas si important et qu'en fait, le pays s'en passe.

Au fond les Chinois n'ont aucune estime pour leurs gouvernants. Le maître idéal est pour eux celui qui les laisse vaquer à leur guise à leurs occupations quotidiennes et se contente de prélever sur eux un impôt raisonnable. Ils supportent les abus du gouvernement et n'espèrent guère d'amélioration sur ce point, « ils posent en fait que les hauts fonctionnaires inclineront toujours vers la brutalité, les petits vers la vexation ; ils se montrent donc satisfaits tant que ces violences ou ces brimades ne dépassent pas un certain niveau, fixé dès longtemps par l'usage. Ils distinguent, par exemple, l'exaction normale de l'exaction abusive, et si le dépositaire de l'autorité publique ne vole pas beaucoup plus qu'il n'est nécessaire pour faire face à ses frais de représentation, ses administrés ne le jugent pas répréhensible ».

Que le tou-kiun d'hier, le touli d'aujourd'hui, qui ont successivement remplacé dans la province le vice-roi d'autrefois, ne dépassent pas ces limites et laissent les habitants s'arranger pour le reste avec la petite autorité communale à laquelle ils sont habitués, et tout, aux yeux de ces derniers, sera pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Ainsi va la Chine. On aurait tort de la juger sur autre chose que sur elle-même et d'estimer sa vitalité comme on le ferait pour une autre nation. À vrai dire, n’est-elle pas restée, même sous l'empire, « une fédération d'intérêts unis par une civilisation commune », suivant l'heureuse expression de M. Maspero ? « Nous avons toujours été gouvernés avec un maximum d'autonomie provinciale, disent les Chinois les plus raisonnables. Ce système a bien fonctionné dans le passé et nul autre ne semble devoir nous convenir. »

*

M. Maspero écrit encore : « Au lieu d'imiter les Japonais qui ont su demander à des instructeurs européens le secret de leur civilisation, les Jeunes Chinois prétendent ne rien devoir qu'à eux-mêmes et manifestent à toute occasion leur impatience de l'ingérence étrangère. Qu'en résultera-t-il ? Pour le moment c'est l'anarchie, le gâchis, les emprunts dilapidés inutilement... Est-ce à dire qu'il faille désespérer de l'avenir de la Chine ? Je ne le crois pas. »

Nous ne le croyons pas non plus. Nous ne saurions nous résoudre à résumer un pays immense et laborieux dans l'agitation stérile de quelques milliers de politiciens. Nous pensons au contraire que la Chine aura son heure et que les troubles politiques, mal endémique en Chine, n'entraveront guère la marche d'un peuple persévérant.

Qu'un voyageur écrive dans un journal : « Ce que je pense de l'évolution actuelle peut s'exprimer d'un seul mot : c'est qu'elle est d'ordre purement régressif, que le Chinois revient à l'époque féodale de son histoire », l'avenir économique de la Chine ne s'en dessine pas moins. Si son avenir politique reste sombre, déjà l’on entrevoit la puissance économique qu'elle deviendra au fur et à mesure qu'elle acquerra elle-même la science moderne et qu'elle sera dotée, dit M. Maspero, « de l'outillage national nécessaire à son essor ». Quand elle sera ainsi pourvue, « je ne doute pas, ajoute-t-il, qu'elle ne soit appelée à jouer bientôt un rôle important dans le monde ».

Comment en douter, en effet ? Peut-on dès à présent la comparer à ce qu'elle était au milieu du siècle dernier ? En de substantiels chapitres, M. Maspero nous expose l'histoire de la Chine à l'époque des traités. On se représente ce que pouvait être ce pays avant l'ouverture des ports, la création des douanes maritimes impériales. Il ressort aussi du livre de notre auteur que vieux et jeunes Chinois ont souvent repoussé les avantages matériels de la civilisation occidentale ou qu'au contraire ils ont réalisé trop précipitamment des réformes pour lesquelles leur pays n'était pas mûr, qu'ils ont eu tantôt trop de méfiance, tantôt trop de présomption, qu'ils ont cru trouver immédiatement chez eux les hommes qu'il leur fallait, mais ce sont là des fluctuations qui n'arrêteront plus le progrès. Ce progrès s'impose pour ainsi dire du fait des contacts de plus en plus étroits avec les pays étrangers, du fait aussi que le Chinois ne repousse plus, mais accueille même avec empressement les avantages matériels que lui offre la civilisation moderne.

Déjà Élysée et Onésime Reclus écrivaient il y a vingt-trois ans dans L’Empire du Milieu :

« Quelles que soient les destinées politiques et militaires de la Chine et du Japon dans leurs rapports avec les puissances européennes, une chose est certaine, c'est que les nations de l'Orient et de l'Occident sont désormais solidaires, et qu'elles le seront de plus en plus, avec une intensité croissante, comme la boule de neige qui, de simple flocon, devient avalanche... Le monde est devenu trop étroit pour que les civilisations puissent se développer isolément, en des bassins géographiques distincts, sans se mêler en une civilisation supérieure.

Ils avaient raison : l'échange est commencé. Que d'aucuns pensent que l'Occident et l'Orient sont complètement impénétrables l'un à l'autre, que, selon le mot de Maeterlinck, il y ait dans le cerveau humain un lobe occidental et un lobe oriental qui se paralysent mutuellement, il n'en reste pas moins que les influences de l'Orient s'exercent déjà assez fortement dans le domaine de l'art, des lettres et de la philosophie d'Occident. Est-ce pour nous un danger ou bien est-ce au contraire le moyen d'enrichir notre culture générale et de renouveler notre sensibilité ? L'avenir le dira, mais le fait en soi n'est pas niable.

Or, la Chine apportera inévitablement sa contribution à l'œuvre qui s'ébauche ; d'elle-même comme des autres contrées du lointain Orient, émanent des courants qui nous atteignent, superficiellement encore, et qui peuvent rappeler certains engouements passagers de la société française à différentes époques de notre histoire ; mais il s'agissait alors d'un mouvement qui partait de chez nous vers la Chine, tandis qu'aujourd'hui c'est de toutes manières la Chine qui vient à nous. Rien dans le passé peut-il être comparé au flux des jeunes Chinois qui débarquent chaque année en France, et dont la qualité d'étudiants implique les conditions les plus favorables à l'accomplissement et à l'accélération d'échanges intellectuels ?

Mais pour nous en tenir au progrès matériel qui nous occupe, la richesse illimitée du sous-sol de la Chine est pour celle-ci un avantage incomparable dans la bataille économique de l'avenir. C'est même dans l'exploitation de cette richesse minière et dans son industrialisation que réside peut-être pour le monde le véritable péril jaune. S'il apparaît un jour sous cette forme, les générations futures s'en arrangeront, peut-être parviendront-elles à le muer en un bien, à l'employer aux fins d'un internationalisme économique précurseur de temps nouveaux.

Pour nous qui n'assistons qu'aux premières oscillations notables du bloc chinois, aux premières manifestations du sens de l'universalité chez un peuple replié jusqu'ici sur lui-même, efforçons-nous de saisir la portée et la signification profonde d'une telle nouveauté. Ne soyons ni optimistes ni pessimistes à l'excès. N'ayons ni enthousiasme ni dédain. Ne déclarons pas ex professo ou que les Chinois vont étonner le monde par un formidable bond vers le progrès ou qu'ils sont incapables d'améliorer le moindrement leur état. Ce ton est déplaisant et diminue son homme. Laissons sans impatience l'idée faire son chemin. L'humus chinois est riche, mais il sera lent à réchauffer la graine et à s'entr'ouvrir aux racines profondes. Reconnaissons seulement que l'idée est en marche et rappelons-nous qu'elle ne revient pas en arrière.

Étudions la Chine comme nous étudions les pays plus rapprochés de nous. Le moment en est venu. Peut-être même sommes-nous en retard. De bons esprits ne manquent pas qui voient les régions de l'Extrême-Orient devenir, dans un temps peut-être moins long qu'on ne le suppose généralement, le théâtre des plus grands événements. N'attendons pas ces jours critiques pour découvrir la Chine. Apprenons dès à présent à la connaître. M. Maspero nous en donne le moyen. Il faut l'en remercier.

Souhaitons avec lui que les relations officielles et privées de la Chine avec la France soient de plus en plus nombreuses, confiantes et de plus en plus avantageuses pour les deux pays.

André Duboscq.

@

CHAPITRE PREMIER

LE PAYS ET SES HABITANTS

@

Pas d'unité géographique. — La Chine proprement dite : Chine du Nord, Chine du Sud, Chine coloniale. — Les pays vassaux : Tibet, Mongolie, Mandchourie, Corée, Sinkiang. — Difficultés d'accès et de communications. — La « route de la soie ». Les voies intérieures. — Pas d'unité ethnique. — Multiplicité de types chinois. Les populations non chinoises. — Variété de langues. Unité d'écriture. — Diversité et richesse des produits du sol. — Unité de civilisation.

p1.007 Les Fils de Han — c'est ainsi que les Chinois se désignent eux-mêmes — n'occupent pas, tant s'en faut, la totalité de cette immense étendue de territoire que nous englobons sous la dénomination générale d'empire chinois. La véritable Chine, celle qui constitue véritablement l’empire du Milieu ou l’empire des Fleurs, la Terre des dix-huit provinces, comme on dit généralement, ne dépasse pas, en ses lignes générales, la Grande Muraille au nord, les Alpes du Sseu-tch'ouan à l'ouest, et, au sud, la région montagneuse qui borde la vallée du fleuve Bleu. Tout le reste n'est que terres de colonisation où les Chinois vivent en minorité au milieu des populations indigènes, et pays vassaux où on ne les rencontre guère qu’en petites colonies rares et isolées.

Ainsi limitée, la Chine proprement dite est elle-même divisée, par la chaîne des montagnes Bleues difficiles à p1.008 franchir, en deux régions bien distinctes : Chine du Nord, formée en gros des bassins du fleuve Jaune (Houang ho) et du fleuve Blanc (Pei ho), et Chine du Sud, englobant le bassin du fleuve Bleu (Yang-tseu Kiang) et celui de la Houai.

La Chine du Nord est un pays âpre, aux températures extrêmes, où les communications sont difficiles et la vie rude à l'habitant.

En sa partie occidentale, les Terres Jaunes, qui descendent en terrasses de l'assise méridionale du plateau de Mongolie ; limon friable et poreux que les vents soulèvent en nuages couleur d'ocre, où les eaux se creusent des lits toujours plus profonds ; sol fertile par pluies normales, mais aride lorsqu'elles manquent. Ici tout est jaune : les collines, les routes, les champs, l'eau de la rivière, les arbres maigres et rares, les habitants qui construisent leurs maisons avec cette terre, ou s'y creusent des demeures souterraines à même la paroi abrupte des terrasses. Enserrés entre des montagnes dénudées, encaissés en des ravins profonds, coupés de seuils ou de rapides, les cours d'eau s'y précipitent, peu navigables, entraves plutôt qu'auxiliaires à la circulation. Et la contrée est elle-même divisée en compartiments de communication difficile : pays de l'intérieur des passes ; vallées de la Fen et de la Lo. C'est ici la véritable patrie des Fils de Han, ici que nous les trouvons au début de leur histoire, à l'époque où, dans nos régions, les premiers rois d'Égypte dressaient leurs pyramides aux confins du désert.

À l'orient, les terres d'alluvions, grasses et fertiles autant que l'homme sait les irriguer et les protéger par des digues, mais vite transformées en marais dès qu'il laisse les canaux s'envaser ou se désagréger les digues. Alors, le fleuve Jaune, gonflé par les eaux de pluie, rompant les barrières devenues trop faibles, se précipite dans la plaine en nappes furieuses qui dévastent tout sur leur passage, roulent pêle-mêle bêtes et gens, faisant en p1.009 quelques heures des millions de victimes. L'histoire en est pleine, de ces catastrophes causées par le fleuve rebelle, surtout aux époques de guerres civiles, quand l'administration impuissante ne sait plus imposer au paysan la réfection des digues et le curage périodique des canaux. Ce pays est plus triste encore, si possible, que celui des Terres Jaunes : la plaine à perte de vue, sans arbre que de maigres bouquets aux abords des pagodes.

Dans toute la Chine du Nord, le climat est des plus rudes. En hiver, un froid sec qui descend jusqu'à —20 degrés et brûle le visage quand soufflent les grands vents descendus des plateaux de Mongolie. Le Chinois ne s'en défend au dehors qu'en se couvrant de vêtements multiples, fourrures sur fourrures, qui le font ressembler de loin à je ne sais quelle bête difforme. Dans la maison, on se serre sur le poêle qui en occupe la plus grande partie, table pour le jour et lit pour la nuit. En été, le même vent souffle brûlant et pousse devant lui de grands voiles d'une poussière jaune qui s'insinue partout, dans les yeux, dans les narines, dans la bouche, où elle craque sous la dent.

La barque, petite et de faible tonnage, navigue difficilement dans les cours d'eau sans fond, barrés de bancs de sable ; ou se heurte à des seuils infranchissables dès qu'elle atteint la limite des terres d'alluvions. Aussi voyage-t-on plus volontiers sur la brouette à voile dont grince et gémit l'énorme roue de bois, dans les chars traînés par des petits chevaux bourrus. En plaine, ils s'embourbent dans la vase ou disparaissent dans les flots de poussière qu'ils soulèvent ; en pays de Terres Jaunes, ils circulent des jours entiers dans des sentes profondes creusées depuis des siècles par les innombrables roues des chars qui les ont précédés. Les gens riches, les mandarins, voyagent en chaise portée par deux mules. Mais la bête de somme par excellence c'est, plus que le mulet, le chameau lent, dont les caravanes sans cesse parcourent le pays, transportant vers le nord ou vers l'ouest, p1.010 par delà la Grande Muraille et les plaines de Mongolie, par delà la Porte de Jade et les déserts du Turkestan, le thé et les soieries.

La végétation est pauvre dans ces contrées, où le froid sévit de si longs mois ; et cependant, par son labeur tenace, le paysan sait tirer du sol d'abondantes récoltes de millet, maïs, sarrasin et blé ; du coton même, du riz et du sésame.

Clairsemée à l'ouest et fortement mêlée de Mongols, la population devient de plus en plus dense à mesure qu'on avance vers l'orient et que l'élément étranger disparaît ; au Chan-tong, on compte deux cent soixante-quatre habitants au kilomètre carré, et tous Chinois.

La capitale est Pékin, la « Cité du Nord », résidence impériale et centre administratif de l'empire depuis 1421. Marco-Polo, qui l'appelle Cambaluc, « la ville du khan », nous en décrit déjà les splendeurs à la fin du XIIIe siècle, du temps qu'il vivait à la cour de Koubilai.

Dans la Chine du Sud, le pays présente un tout autre aspect. Largement ouvert, il est tout entier servi par un fleuve navigable, le fleuve Bleu, auquel accèdent de nombreuses rivières, également navigables en leur cours inférieur. Le char a disparu à peu près, il s'enliserait dans les plaines grasses ; la caravane de chameaux ne se profile plus sur l'horizon ; partout la jonque, la barque, le sampan poussés à la gaffe, halés à la cordelle, entraînés par la voile de natte tressée gonflée au vent, ou glissant sous l'effort des mariniers debout à leurs rames. Les porteurs ont remplacé les mulets dans les brancards du palanquin ; et la brouette chinoise seule voisine encore sur le sentier avec les convois de chevaux et d'ânes.

La grande artère, c'est le fleuve Bleu, navigable sans interruption en aval de Yi-tch'ang. Lentement il coule en un pays plat, couvert de lacs ou de marais. Large souvent de plusieurs kilomètres, profond de 10 à 20 mètres, il se répand, à l'époque des hautes eaux, sur toutes les p1.011 plaines qui l'environnent, et sa crue atteint dix mètres et plus au niveau de son étiage.

Plus de terres jaunes ; partout le sol alluvionnaire où l'eau circule, à niveau peu variable, d'une saison à l'autre, sans sécheresse périodique, sans inondations désastreuses. Un climat doux, plutôt chaud, très constant. Si le thermomètre monte parfois jusqu'à 40°, il ne descend guère au-dessous de — 10°. Des pluies fréquentes, régulières en été, assurent une récolte abondante, que l'inondation jamais ne vient détruire.

La végétation y est riche et variée ; le bambou croît en touffes serrées. Partout le thé, l'oranger, le camphrier. Le coton n'est plus annuel, comme dans le Nord, mais pousse facilement dans les régions basses. La fortune du pays cependant, c'est le riz, qui couvre jusqu'à l'horizon lointain toutes les plaines humides où s'étend le fleuve Bleu.

Et partout une population dense, presque uniquement chinoise, moins rude que celle du Nord, plus facile, vivant mieux et au prix d'un moindre effort ; une population qui, à elle seule, représente les deux tiers presque de celle que les statistiques attribuent à la totalité de l'empire.

Nankin, la « Cité du Sud », centre historique de cette partie de la Chine, est bien déchue de son ancienne splendeur depuis le XVe siècle où elle a cessé d'exister en tant que capitale. Elle a changé de nom et est devenue simple préfecture : c'est aujourd'hui Kiang-ning Fou.

Au sud du bassin du fleuve Bleu, dès que commence la région montagneuse qui en forme la limite méridionale, cesse la Chine proprement dite. Au delà, c'est ce que nous appellerons la Chine coloniale, qui, bien que faisant officiellement partie intégrale de l'empire du Milieu, n'est en réalité pas plus la Chine que l'Algérie, la Tunisie et le Maroc ne sont la France.

Ici, plus d'unité, même précaire, comme dans la Chine du Nord, mais un chaos de montagnes aux vallées p1.012 profondes, aux plateaux élevés ; des côtes tourmentées, aux baies resserrées entre des parois rocheuses ; autant de régions différentes communiquant difficilement par des cols étroits et souvent très élevés. Point de cours d'eau navigable, sauf le fleuve de l'Ouest, Si Kiang, et ses principaux affluents en leur partie inférieure.

Une température semi-tropicale dans les vallées et les régions basses, mais très douce, assez semblable à celle du bassin méditerranéen, sur les hauts plateaux du Yunnan. La végétation y est, de ce fait, des plus variées ; plantes des contrées équatoriales, caoutchouc, cactus, palmier éventail, papayer, manguier dans les régions chaudes ; pêchers, pruniers, poiriers, noyers, etc., sur les plateaux élevés. En même temps, des richesses minérales, inépuisables semble-t-il, et qui sont, jusqu'en ces dernières années, restées presque entièrement ignorées.

Dans cette partie de l'empire, les Fils de Han sont en minorité au milieu de populations singulièrement variées, disséminées en petites agglomérations clairsemées qu'ils n'ont jamais pu soumettre complètement, malgré d'innombrables expéditions guerrières, et encore moins assimiler. Tibétains, vers l'ouest, Lolos, Mossos au Yunnan, Miao-tseu au Kouei-tcheou, Thaïs sur toute la frontière de l'Indo-Chine et dans la majeure partie du Kouang-si et du Kouang-tong. Sans parler des races purement sauvages vivant retranchées depuis des siècles à l'abri de leurs montagnes où nul n'ose les aller poursuivre et qui sont restées, comme à Formose ou dans Hai-nan, les véritables maîtres du pays.

Bien plus, souvent séparés, au cours de l'histoire, de leurs congénères de la Chine proprement dite, les Chinois y ont contracté alliance avec les femmes indigènes et fait souche de populations qui, au long des âges, ont acquis des caractères ethniques si particuliers, qu'on a peine aujourd'hui à retrouver leur origine première. De ce nombre sont les Hak-ka qui occupent une partie des provinces maritimes et le Kouang-si oriental.

p1.013 Cette Chine coloniale, bien que ne faisant pas partie intégrante de la Terre des Fils de Han, est cependant englobée par eux dans la Terre des Dix-huit Provinces.

Il n'en est pas de même des Pays vassaux. Soumis à l'empire chaque fois qu'il a été assez fort pour leur imposer sa suzeraineté, ils lui ont servi de boulevard, de marches contre les incursions de l'étranger. « Les populations de Mongolie et du Tibet, dit Yuan Che-k'ai dans son ordre du 25 mars 1912, ont été jusqu'ici les remparts de la Chine au nord-ouest. » Mais chaque fois que la puissance impériale a faibli, ils ont secoué l'autorité dont ils souffraient, ont cessé de faire partie de l'empire ; et, bien que dangereux pour sa sécurité, l'ont cependant isolé encore du monde extérieur plus complètement que quand ils lui étaient soumis. Aussi bien, tout dernièrement, lorsque la république a été proclamée, certains d'entre eux n'ont-ils pas refusé d'envoyer leurs représentants au Parlement en disant que, liés par des devoirs de vassalité à l'égard des seuls empereurs mandchous, ils n'avaient rien à voir avec une Chine républicaine.

À l'ouest, la formidable citadelle que forme le
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   55

similaire:

Par Georges maspero (1872-1942) iconPrincipiano Attention la vie de De Gaulle est à connaître pour l’épreuve...
«Mémoire de guerre» composées de l’Appel (1940 1942) publié en 1954, l’Unité (1942 1944) publié en 1956 et le Salut publié en 1959....

Par Georges maspero (1872-1942) iconAutour de l'appel du 18 juin : ambiguïtés et mutations du discours gaulliste jusqu'en 1942
«Motors», se heurte donc à la stratégie purement défensive suivie par le Haut Commandement militaire, et incarnée par la figure du...

Par Georges maspero (1872-1942) iconVoyage en cochinchine 1872

Par Georges maspero (1872-1942) iconAndersen (Hans). Images de la lune, vues par Alexandre alexeieff....

Par Georges maspero (1872-1942) iconLorsque Yves Lacoste écrit que «La géographie, ça sert d’abord à...
«gouverner la France depuis 1946» : l’organisation de la défense et de la sécurité en France depuis 1946 (ordonnances de 1946 et...

Par Georges maspero (1872-1942) iconDes apothicaires dans leur siècle
«Aristote l’a dit» et la théorie du phlogistique développée par Georges Ernest Stahl dont la théorie fut un siècle plus tard contestée...

Par Georges maspero (1872-1942) icon1. 1 Présentation du groupe Danone France
«petit-suisse», c’est pourquoi en 1852 IL met en place une entreprise de fromagerie Ferrières-en-Bray en Normandie dans laquelle...

Par Georges maspero (1872-1942) iconMémoires d’un combattant, L’esprit d’indépendance 1942-1954

Par Georges maspero (1872-1942) iconH-ch7 : Effondrement et refondation républicaine (1940-1946)
«Sud» [qui est non occupée jusqu’en novembre 1942]. Le 14 juillet 1940, le maréchal Pétain se fait accorder par le Parlement les...

Par Georges maspero (1872-1942) iconEn 1980, René fouquet et Georges gouffé créent au mans
«6 Heures du Mans» qui, très vite, se transforment en une épreuve renommée et attendue par les champions, le «Marathon International...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com