Par Georges maspero (1872-1942)





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Chine du Nord, qu'arrosent la Wei et ses affluents, la Fen et la Lo, et, dans la Chine du Sud, la vallée de la Han et la partie occidentale de la vallée de la Houai. De la mer, ils sont séparés par des peuplades barbares. Quelques millions à peine, agriculteurs déjà, ils forment de petites principautés dont, pendant des siècles, l'histoire enregistre les luttes. Les unes disparaissent ; de nouvelles entrent en lice ; les barbares sont chassés des régions maritimes ; les plaines qu'arrose le fleuve Bleu sont colonisées ; des pays complètement p1.024 étrangers qui occupent la partie orientale de la Chine coloniale interviennent dans des compétitions pour l'hégémonie, sous la conduite de hardis aventuriers chinois qui en sont devenus les princes. Enfin, profitant de la faiblesse des uns, de la complicité des autres, les hordes qui peuplent la Mongolie se livrent déjà à de fructueuses incursions. C'était des Huns alors. Mais si le nom change, et la race, ces hordes seront toujours pour la Chine le fléau dont elle souffrira pendant plus de vingt siècles : nomades contre agriculteurs. Se déplaçant avec leurs troupeaux et leurs chevaux à la recherche des pâturages et des sources, nourris de viande et de lait, vêtus de peaux, sans mobilier qu'une tente et des fourrures, archers incomparables, toujours à cheval, disséminés en fractions rivales sous l'autorité de khans, chefs de clans plutôt que souverains, c'étaient de terribles pillards, toujours prêts à faire razzia dans les riches campagnes où peinaient les Chinois sédentaires, mangeurs de riz et de poisson.

Jusqu'au IIIe siècle avant Jésus-Christ, point d'unité chinoise. Elle fut l'œuvre d'un des souverains les plus remarquables que la Chine ait comptés. Et si la haine des lettrés dont il a voulu détruire la caste a voué sa mémoire à l'exécration de son peuple, il n'en a pas moins su donner à son empire un tel renom dans le monde que les nations d'Occident se servent encore de son nom dynastique : Ts'in1, dont nous avons fait Chine, pour désigner les contrées qu'il a réunies sous son sceptre. Il mérite bien le nom de Che Houang-ti, le premier empereur, qu'il s'attribua lui-même en 221 avant la naissance de Jésus-Christ, l'année même où Annibal était élu chef des armées carthaginoises.

Sous son règne, l'empire chinois, défendu au nord p1.025 contre les Huns qu'il avait su refouler et dompter, par la Grande Muraille réparée et complétée, comprend la Chine proprement dite : Chine du Nord et Chine du Sud, et s'étend jusque sur les régions maritimes de la Chine coloniale.

Cette unité, rompue un moment par la faiblesse de ses successeurs qui laissèrent les principautés se reconstituer et la puissance impériale péricliter, fut rétablie par les empereurs de la dynastie des Han, dont les Chinois se réclament encore quand ils se disent « Fils de Han ». Ce sont eux en effet qui, servis par des explorateurs et des soldats remarquables, surent étendre l'influence de l’empire bien au-delà de la Terre des Dix-huit Provinces dont elle n'était pas encore sortie. C'est l'un d'eux enfin — il porte dans l'histoire le nom posthume de Wou-ti, l'empereur guerrier, et régna de 140 à 87 avant Jésus-Christ — qui le premier entreprit la conquête des régions situées au nord-ouest de la Terre des Dix-huit Provinces et atteignit au bassin du Tarim et aux montagnes qui le bordent à l'occident.

Ayant vaincu les Huns en 119 et désirant mettre une fois pour toutes son empire à l'abri de leurs incursions, il songea à leur opposer leurs anciens ennemis les Yue-Tche. Ceux-ci, chassés de leurs pâturages du Kan-sou par les Huns vainqueurs, étaient allés s'installer dans la vallée de l'Ili, repoussant devant eux les Scythes (Çakas des Hindous, Sseu des Chinois). Puis ayant dû peu après fuir de nouveau devant les Wou-souen, autre peuplade victime des Huns, ils avaient poussé vers le sud et envahi la Sogdiane. Là ils avaient trouvé un royaume hellénisé fondé par les épigones d'Alexandre le Grand, et l'avaient rejeté au sud de l'Oxus (Amou-Daria) en Bactriane. Lorsque Tchang K'ien, l'envoyé de l'empereur, parvint à les rejoindre, ils avaient oublié leurs querelles d'antan avec les Huns et se refusèrent à toute expédition contre eux. Sa mission ne reste pas inutile cependant, puisqu'elle oriente son pays vers les routes de l'Inde. Durant son p1.026 séjour en Sogdiane, des questions posées à des marchands qui vendaient certaines cannes de bambou et certaines étoffes originaires du Sseu-tch'ouan et achetées par eux dans un pays qu'ils appelaient l'Inde — en Chinois Chen-tou — lui avaient permis de conclure que ce pays devait se trouver à la frontière sud-occidentale de la Chine et y être relié par une route directe. Si elle était facile, nul doute qu'on dût la préférer à celles du nord, toujours menacées par les Huns. Il fit part de cette découverte à son maître et lui décrivit, en termes enthousiastes, les riches régions de l'Oxus et du Yaxartès (Syr-Daria).

« L'empereur, relatent les annales, ayant considéré que tous ces peuples occidentaux produisaient des objets rares, étaient faibles au point de vue militaire et affectionnaient les produits chinois, pensa qu'on pourrait les gagner à l'empire par de bons procédés, ce qui agrandirait la Chine de mille li1, créerait des relations avec des peuples nouveaux et étendrait la crainte et l'influence de la Chine entre les quatre mers.

Les bons procédés ayant échoué, il tenta des expéditions guerrières dont, à dire vrai, les résultats furent plutôt malheureux : celle qui parvint à s'emparer d'Eul-che — l'actuelle Oura-Tépé (Ouria-toube), dans le Ferghana — se termina par un désastre. Du moins réussit-il à couvrir la route qui, par le nord des Nan-chan et par Tourfan, mène aux pays d'Occident, de fortins défendus par de petites colonies de soldats agriculteurs chargés d'assurer le service des courriers impériaux.

Dans le Sud, si l'empereur Wou put établir sa suprématie effective sur les provinces maritimes de la Chine coloniale, sur l'île de Hai-nan et sur le bassin du fleuve de l'Ouest (Si-Kiang) que domine aujourd'hui Canton, il ne parvint pas, au sud-est, à dépasser les plateaux du Yun-nan ; et la route de l'Inde lui resta fermée.

p1.027 Vers le nord-est, ses armées traversèrent la Leao et occupèrent, au moins temporairement, le pays qui s'étend entre cette rivière et le Ta-tong, c'est-à-dire le Leao-tong actuel et l'extrême nord de la Corée.

Quand il mourut, en 87 avant Jésus-Christ, après 54 années de règne, la Chine occupait en Extrême-Orient la place que Rome commençait de s'assurer en Occident. Elle avait, par ses explorateurs, atteint les contrées limitrophes du royaume des Parthes, contre lequel au même moment Pompée luttait victorieusement et dont le souverain, Mithridate Eupator, devait douze ans plus tard, par sa mort, amener la soumission aux Romains.

« À l'intérieur, dit l'historien Sseu-ma Ts'ien, le pays avait été unifié ; on avait ouvert les passes et les ponts, enlevé les interdictions qui fermaient les montagnes et les étangs. C'est pourquoi les riches marchands et les grands commerçants parcoururent tout l'empire. Il n'y eut aucun objet d'échange qui n'allât partout ; on obtenait ce qu'on voulait.1

Cet éclat dura peu. Comme il arrive de toutes les dynasties chinoises, aux premiers empereurs énergiques et intelligents succédèrent des souverains fainéants et impuissants. Querelles de palais, compétitions de favoris, empereurs en bas âge aux mains des femmes et des eunuques qui gouvernent au gré de leur caprice et avec le souci de satisfaire une clientèle exigeante. Plus d'intérêt pour les expéditions lointaines ; plus de politique étrangère suivie et raisonnée. Si Hai-nan se révolte, on déclare que cette île est un embarras dont la perte n'intéresse personne. Si on parle de châtier les barbares qui violent à nouveau les frontières, les lettrés élèvent la voix et condamnent toute guerre non défensive en de belles périodes inspirées des anciens et que les annales enregistrent tout au long. Quelques généraux cependant p1.028 font encore respecter le nom chinois aux confins de l'empire, mais leurs exploits inquiètent, on les taxe d'ambition ; on les accuse de complots contre la sécurité du trône. Aux premières années de notre ère l'anarchie est à son comble. Le fleuve Jaune, mal surveillé, rompt ses digues ; la famine dévaste l'empire. Les Huns sont plus puissants que jamais. Ceux d'Occident avaient étendu leur domination jusqu'aux plaines septentrionales de la mer Caspienne, d'où ils partiront un jour pour venir se briser, dans les plaines de la Marne, aux champs catalauniques, contre les armées de Mérovée, roi des Francs. Ceux d'Orient avaient rétabli leur autorité sur les États du Tarim et osaient venir planter leurs tentes jusqu'au sud de la Grande Muraille. Les hordes tibétaines, qui jusqu'ici n'avaient guère dépassé les montagnes qui bordent au nord leur plateau, pénètrent jusque dans la vallée de la Wei. Dans le Sud, enfin, les commanderies2 se gouvernent elles-mêmes après s'être débarrassées, en les massacrant, des fonctionnaires chinois qui les opprimaient.

Les Han qui reprirent le pouvoir en l'an 25 de Jésus-Christ — ce sont les Han Orientaux qui avaient leur cour à Lo-yang et par opposition aux premiers Han auxquels la situation de leur capitale, Tch'ang-ngan, vaut le nom de Han-Occidentaux — surent rendre à l'empire sa splendeur et son influence. Pan-tch'ao, un de leurs généraux, étendit si loin le renom de la puissance chinoise qu'un des souverains du puissant royaume indo-scythe, où Kanishka avait régné, fit demander à l'empereur sa fille en mariage. Singulier guerrier, aussi bien, que ce Pan-tch'ao et qui vaut d'être dépeint en quelques lignes, car il est le prototype du soldat diplomate auquel la Chine dut sa puissance et son prestige. Pour lui, c'est à p1.029 l'esprit à combattre : l'épée n’est qu'un argument qu'on emploie en désespoir de cause. Se battre, gagner une bataille : œuvre brutale et sans intérêt. Parlez-nous des combinaisons, longuement méditées qui contrecarrent les plans les mieux conçus ; des fourberies savantes qui brouillent les plus fidèles alliés ; des coups d'audace que la raison condamne et qui réussissent par leur audace même. Non qu'il ne fût brave ! Quand il faut se battre, il le fait de main de maître et il ne craint pas de s'exposer aux pires périls : pour ramener à lui le roi de Khotan que ses sorciers incitaient à reconnaître la suzeraineté des Huns, il se présente en personne devant eux, les tue et fait porter leur tête au roi, fou de peur, qui consent à faire mettre à mort l'envoyé des Huns.

Lui mort, la puissance chinoise ne sut plus s'imposer au dehors. L'anarchie à nouveau rongeait l'empire ; et l'insurrection des « Turbans Jaunes », qui inspira depuis, chez ce peuple désireux avant tout de suivre les enseignements du passé, la plupart des mouvements du même genre et tout récemment encore celle des « Boxeurs », mettait la dynastie à mal. Quand elle succomba, en 220, la Terre des Dix-huit Provinces se trouva scindée en trois États indépendants : la Chine du Nord avec le bassin de la Houai formait le royaume de Wei, avec Lo-yang comme capitale ; la Chine du Sud avec les provinces maritimes de la Chine coloniale constituait le royaume de Wou avec son centre à Nankin ; le royaume de Han dont la plus grande partie occupait le Sseu-tch'ouan où résidait le souverain, à Tch'eng-tou, empiétait sur la Chine du Sud et s'étendait jusqu'au bassin supérieur de la Han et au lac Tong-t'ing. Période sans intérêt dont bien peu parleraient aujourd'hui sans le roman des « Trois Royaumes du XIVe siècle, sorte de récit de chevalerie que tout Chinois a lu, lit et lira autant que durera la Chine.

Le fondateur de la dynastie de Tsin — il commença de régner en 265 — réunit un moment toute la Terre des Dix-huit Provinces sous son sceptre. Mais, content les p1.030 annales qui s'en lamentent,

« dès qu'il eut la toute-puissance, il se plongea dans la débauche et négligea le soin du gouvernement1.

Il eut 10.000 femmes dans son harem. Elles se construisaient des cabanes de feuillage dans les parcs impériaux, et quand il s'y promenait elles cherchaient à l'attirer chez elles en tendant du sel aux moutons qui traînaient son char. Son successeur, un simple d'esprit, laisse tomber le pouvoir aux mains des femmes et meurt d'une galette empoisonnée. Les empereurs qui occupèrent le trône après lui tombèrent successivement aux mains des Huns, qui les firent périr de mort violente dans les banquets où ils les avaient contraints de servir le vin et rincer les verres.

Car les Huns, ainsi qu'ils faisaient chaque fois que l'anarchie pesait sur l'empire, recommençaient à y amener de fructueuses randonnées. Chargés, au temps où la dynastie était forte, d'arrêter les incursions des Toungouses de Mandchourie, ils s'étaient lentement infiltrés dans la vallée de la Fen, qu'ils occupaient entièrement au début du IVe siècle. Un de leurs chefs, descendant d'une fille du fondateur de la dynastie des Han, se fait reconnaître « Grand khan » ; envahit, en 300, le bassin du fleuve Blanc (Pei-ho), en 310 ceux de la Houai et de la Han ; s'empare de Lo-yang, la capitale des Tsin, en 311, de Tch'ang-ngan en 316 ; et, maître de toute la Chine du Nord et de la partie septentrionale de la Chine du Sud, fonde un royaume auquel il donne le nom de « Han », en mémoire de son ancêtre.

Le Sseu-tch'ouan ayant repris son indépendance sous le nom de Royaume de Tch'eng, les Tsin, dont la capitale était désormais à Nankin, ne régnèrent plus que sur le territoire de l'ancien royaume de Wou diminué de la vallée de la Han.

p1.031 Ainsi, au début du IVe siècle, quarante ans à peine après avoir été rétablie, l'unité chinoise se trouvait une fois de plus brisée, et la Chine divisée en trois États.

Parfaits pour les longues chevauchées, les attaques brusquées dans les cris et l'épouvante du massacre et des flammes, les Huns, comme tous les nomades, étaient de déplorables administrateurs. Maîtres de la Chine du Nord, leurs vertus guerrières s'énervèrent à devenir sédentaires, et leurs excès dépassèrent bientôt ceux des souverains chinois qu'ils avaient dépossédés. N'allèrent-ils pas jusqu'à créer un corps de dix mille amazones et confier aux femmes des charges mandarinales ? Leur royaume, au cours des luttes intestines sans nombre, se scinde en deux, se réunit à nouveau, puis, au milieu du IVe siècle, s'écroule sous les coups d'autres nomades venus comme eux du Nord : les Toungouses, ancêtres des Mandchous.

Campés d'abord dans la haute vallée de la Leao, ces Toungouses s'étaient, dès l'année 333, étendus au sud, dans la presqu'île de Leao-tong et jusqu'en Corée, dont ils avaient, en 343, mis la capitale à sac. En 344, ils occupaient la plaine de la Soungari. Enfin, au milieu du IVe siècle, ils étaient maîtres de toute la Chine du Nord et de la partie septentrionale de la Chine du Sud. Leur empire tombe à son tour sous les coups de Tibétains descendus des hauts plateaux du Tsaidam et du Kou-kou Nor, qui les remplacent dans la Chine du Nord et dans la Mandchourie, mais se divisent, dès la fin du IVe siècle, en poussières de royaumes. En 439, de nouveaux conquérants toungouses ayant réuni tout le nord de la Chine, des plateaux du Tibet aux frontières de Corée, en un seul royaume, la Terre des Dix-huit Provinces se trouva scindée une fois de plus en deux États : les Toungouses au nord, les Chinois au sud.

C’est à la fin du VIe siècle seulement qu'elle retrouve son unité. La dynastie des Souei, qui la rétablit en 589, ne conserva le pouvoir que trente ans, Elle sut du moins p1.032 reprendre la politique d'expansion instaurée par les Han.

Les plaines de Mongolie étaient alors occupées par les Turcs, descendants de ces Huns qui avaient été refoulés autrefois par les Toungouses vers le lac Baikal. Lorsque les Avares — des Toungouses eux aussi, qui avaient succédé dans ces régions aux fondateurs du royaume Wei — eurent été à leur tour refoulés par les Wei, les Turcs, descendant du nord, les exterminèrent vers le milieu du VIe siècle, occupèrent toute la Mongolie, s'étendirent à l'orient jusque dans la vallée de la Soungari et à l'occident jusqu'à la Caspienne, après avoir vaincu les Ephthalites-Getas qui y dominaient. En 581, ils s'étaient divisés en deux fractions rivales : occidentaux et septentrionaux. En 599, Tardou, khan des Turcs occidentaux, essaye de reconstituer l'unité, mais doit, en 603, pour échapper à la révolte des Ouigours de l’Altaï, s'enfuir chez les Toungouses du Kou-kou Nor. Les Turcs septentrionaux reprennent alors l'hégémonie dans la région qui s'étend de la Soungari à Tourfan. Soumis plus ou moins aux empereurs de la dynastie des Souei, ils ne rencontreront plus d'obstacle à leur œuvre d'expansion vers l'Occident.

Tchang-ye (Kan-tcheou) était alors le poste chinois le plus avancé vers l'ouest, l'entrepôt du commerce des peuples du Tarim avec l'empire du Milieu, le point d'aboutissement des trois routes qui conduisaient aux régions occidentales. P'ei-kiu, qui y fut envoyé comme gouverneur en 607, sut en faire, en peu de temps, un entrepôt commercial important en même temps qu'un grand centre d'influence chinoise. Grâce à lui, le Tsaidam et le Tangout, tombés depuis trois siècles aux mains des Toungouses, redevinrent territoire chinois (608), et les rois de Tourfan, de Khami et des petites principautés du Tarim recommencèrent à venir présenter le tribut qu'ils avaient, depuis longtemps, cessé d'apporter (609).

Les Souei poussèrent dans le Sud leurs armées jusqu'au Champa. Ce royaume de civilisation hindoue occupait, au sud du Tonkin, alors terre chinoise, la contrée p1.033 qui forme aujourd'hui l'Annam. Cent soixante ans auparavant, les Song qui régnaient dans la Chine du Sud y avaient déjà pénétré en vainqueurs1 ; et il était resté pour les Chinois une sorte de pays fabuleux où l'or et les objets précieux abondaient à ne savoir qu'en faire. L'expédition fut des plus fructueuses, et les annales parlent avec complaisance du butin qu'on y fit. Mais, si le souverain du pays se reconnut tributaire de l'empire du Milieu et si son royaume fut divisé en trois commanderies relevant de l'empire, cette conquête resta toute nominale, comme il en sera de toutes celles que les Chinois tenteront en Indo-Chine, le Tonkin excepté.

C'est surtout vers la Corée que tendit l'effort des Souei. Quand, en 607, le deuxième empereur de cette dynastie alla rendre visite au khan des Turcs, il y rencontra des ambassadeurs coréens. Se souvenant que leur pays avait reconnu la suzeraineté des Han et des Tsin, il leur ordonna d'inviter leur maître à venir au plus tôt lui faire sa cour. Comme il ne s'était pas encore présenté en 610, on décida d'aller l'y contraindre par la force des armes. Trois expéditions victorieuses, menées coup sur coup de 612 à 614, restèrent sans résultat effectif, et le roi de Corée ne se présenta jamais à la cour.

En 618, une nouvelle dynastie montait sur le trône impérial, celle des T'ang, dont on peut dire qu'elle imposa dans les pays d'Extrême-Orient la suprématie morale de la civilisation chinoise. Elle devait l'y conserver jusqu'à la fin du XIXe siècle.

C'était grâce à l'appui des Turcs que le fondateur de la nouvelle dynastie était parvenu à s'emparer du pouvoir. Il se trouvait à leur merci et dut, sous forme de présents, leur payer un lourd tribut. Leurs prétentions devinrent bientôt exorbitantes. En 622, ils envahissent la vallée de p1.034 la Fen ; en 624, ils franchissent à nouveau la Grande Muraille et s'avancent dans l'intérieur de la Chine ; en 625, ils arrivent jusqu'à Tch'ang-ngan, la capitale. Mais en 627 les Ouigours de l'Altai, pour se libérer de l'oppression qu'ils font peser sur eux, se soulèvent, se confédèrent et se donnent un khan. L'empereur en profite et, de concert avec eux, entreprend une expédition contre les Turcs, qui sont complètement battus.

« Les fils et les filles des Turcs, disent les inscriptions de Koschok Tsaidam, devinrent esclaves des Chinois. Dépouillés de leurs titres turcs, les nobles furent affublés de titres d'officiers chinois. Soumis à l'empereur de Chine, ils peinèrent pour lui durant cinquante ans.

Effrayés, les Turcs occidentaux qui stationnaient dans la région du lac Barkoul sollicitent la protection de l'empire ; le roi de Tourfan, les roitelets du Tarim suivent leur exemple. Le renom chinois s'étend au delà des bornes de l'empire. Le Champa recommence à prêter serment de vassalité (631) : Shōtoku Taïshi, régent du Yamato au Japon, fait, au nom de la reine Suiko Tennō, demander des livres bouddhiques. En 634, le souverain des Tibétains du Brahmapoutre envoie une ambassade ; comme c'était un puissant seigneur qui possédait une armée de plus de 100.000 hommes, un fonctionnaire chinois est chargé de reconduire les ambassadeurs chez eux et de nouer des relations durables entre les deux États ; elles sont scellées par le mariage d'une princesse chinoise avec le souverain tibétain. Yezdegerd III, le dernier des Sassanides, réfugié à Merv après la victoire des Arabes à Kadesiya (637), demande du secours et ne l'obtient pas ; il est trop loin, et les Arabes qui, en deux ans, viennent de se rendre maîtres de l'Asie grecque et de la Perse, se révèlent comme des ennemis trop redoutables.

Par contre, on agit rudement contre le roi de Tourfan. Il avait pillé son voisin de Karachar et répondu à l'envoyé chinois qui lui en demandait raison :

« Au vautour, l'air ; au faisan, la brousse ; au chat, la maison ; au rat, p1.035 le trou ; à moi, le Tarim.

On le lui enlève (639), et quatre ans après, on annexe Karachar à l'empire. De même on intervient en Inde pour punir l'usurpateur du trône de Magadha qui avait osé maltraiter un envoyé chinois. On l'assiège dans sa capitale, on s'empare de lui et on le ramène en Chine (648). En 657, le territoire occupé par les Turcs occidentaux — les vallées de l'Ili et du Yaxartès — est annexé, et les limites de l'empire sont ainsi portées plus loin qu'elles ne s'étaient jamais étendues. En Corée, enfin, les Chinois interviennent dans les luttes des trois royaumes, Silla, Pakche et Koguryu, qui occupaient son territoire, battent les Japonais qui ont voulu prendre parti pour l'un d'eux, et en 668, proclament leur suzeraineté sur la presqu'île.

Tout ce bel empire s'écroula comme château de cartes. Dès 677, la Corée, conquise tout entière par le Silla, se déclare indépendante. Les Tibétains, en 680, s'emparent de tout le haut cours du fleuve Jaune ; et les Turcs, la même année, battent les troupes envoyées contre eux. Bientôt, les Arabes, maîtres absolus de la Perse depuis la prise de Zereng (674), s'avancent jusqu'à Samarkand (712) et jusqu'au Ferghana. Dans le sud, un royaume thai se constitue sur les plateaux du Yun-nan et bat les armées chinoises chargées de le soumettre (750-754). Au même moment, les K'i-tan, des Toungouses qui depuis le début du VIIIe siècle débordaient les frontières de l'empire vers le nord-est, mettent en déroute les troupes expédiées contre eux (751). Enfin, l'empereur, chassé de sa capitale par un complot, n'y rentre qu'à l'aide des troupes que lui ont envoyées les Ouigours de Mongolie, les princes du Tarim et jusqu'au kalife abbasside Abou Djafar El Mançour (757). Et pendant cent cinquante ans ce sont les mêmes luttes intestines, les mêmes assauts sur les frontières qui, peu à peu, conduisent l'empire aux dernières limites de l'anarchie et de l'impuissance. La dynastie ne règne plus que de nom, et il faut l'intervention des Turcs pour que soit réprimée une rébellion qui p1.036 a mis pendant dix ans, de 875 à 884, l'empire à feu et à sang. Quand les T'ang succombent en 907, la Chine se trouve divisée en un grand nombre de principautés, dont dix officiellement notées ; cinq grandes :
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