Par Georges maspero (1872-1942)





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administrateur chargé de la direction de la province, le gouverneur militaire qui avait le commandement des troupes et, au-dessus d'eux, le surintendant, chargé d'un pouvoir de contrôle sur leurs actes. Chaque commanderie comprit plusieurs préfectures administrées par des préfets aidés d'assistants civils et militaires. Ces préfectures étaient elles-mêmes réparties en trois subdivisions administratives, dont la plus élevée comprenait douze mille cinq cents et la dernière vingt-cinq ou cinquante familles, la famille étant l'unité administrative. Il libéra cette dernière de la tutelle du seigneur en la déclarant propriétaire du champ.

« Il unifia dans tout l'empire les lois et les règles, les mesures de pesanteur et les mesures de longueur ; les chars eurent des essieux de dimensions identiques ; dans les écrits, on se servit de caractères uniformes.

En un mot, d'un pays divisé en principautés rivales et dont chacune avait un développement social presque indépendant, il fit, en abattant les citadelles féodales, en supprimant les seigneurs et les hobereaux, un empire uni pour la première fois sous une autorité effective, où les lois et ordonnances émanaient d'un seul.

Intelligent, actif, volontaire, voyant et faisant tout par lui-même, prompt à briser toute résistance comme il fit des lettrés qui s'opposaient à ses réformes, il parcourut p1.047 l'empire en personne pour imposer partout son autorité et sa volonté, fit construire des routes pour y faciliter les voyages et partant la surveillance. Il fut un véritable maître pour l'immense empire, qui connut un moment l'unité sous sa poigne de fer.

Ses successeurs n'eurent ni l'énergie ni l'habileté nécessaire pour continuer son œuvre. Ils n'en eurent même pas la volonté ni le désir. Les princes féodaux reconstituèrent leurs États et recommencèrent les luttes d'antan. Trois ans n'étaient pas écoulés que l'anarchie désolait à nouveau l'empire.

Les Hans rétablirent l'unité territoriale que les successeurs de Che Houang-ti n'avaient pas su maintenir, mais s'ils abattirent les seigneurs féodaux qu'ils avaient dû combattre pour parvenir au trône, ils n'osèrent pas dès l'abord supprimer la féodalité elle-même comme l'avait fait le « Premier empereur ». Kao, le fondateur de la dynastie des Han, monta sur le trône hanté de cette idée que le manque de soutiens dévoués avait perdu les Ts'in. Il créa donc neuf royaumes, qu'il attribua en apanage à ses fils ou frères cadets, et donna le titre de marquis à cent quarante-trois de ceux qui l'avaient servi avec le plus de zèle. Il veilla toutefois à ce que leur autorité fût plus honorifique que réelle, et il les surveilla étroitement. Cependant l'esprit particulariste des fiefs persistait, et nombre d'entre leurs chefs, tant par tendance personnelle que poussés par leurs clients et leurs feudataires, devinrent arrogants et fastueux ; ... les plus puissants « se révoltaient et les plus faibles n'obéissaient plus aux lois ». Sous l'empereur King, en 156 avant Jésus-Christ, sept rois se révoltèrent parce qu'un conseiller avait proposé de diminuer leurs privilèges.

« Pour parer à ce danger, écrit Chavannes dans la préface de sa traduction des mémoires de Sseu-ma Ts'ien, l'empereur Wou, le plus grand des empereurs Han, nomma auprès de chaque prince — comme cela se faisait déjà d'ailleurs au temps des Tcheou — de p1.048 simples fonctionnaires révocables au gré du souverain qui étaient chargés de faire au trône des rapports détaillés sur l'administration des rois et même sur leur conduite privée.

Mais c'est par le morcellement systématique des fiefs qu'il mit fin à la féodalité et au pouvoir des seigneurs.

« Jusqu'alors, nous rapporte l'historien chinois, ceux-ci, qui avaient des fils par dizaines, transmettaient leur apanage au fils aîné et ne donnaient rien aux autres.

— Cela n'est pas paternel et ne les fait pas aimer de leurs enfants, lui fit remarquer un de ses conseillers. Je vous conseille d'accorder aux seigneurs, sous couleur de faveur, le droit de partager leur territoire entre tous leurs fils, qui seront tous marquis. Cette mesure sera bien vue de tous ; on vous en saura gré, et vous serez débarrassé des seigneurs, dont le morcellement des terres aura anéanti la puissance.

L'empereur suivit cet avis. Aussitôt les partages commencèrent et chaque fils de marquis hérita du titre et d'un lopin de terre.

« Ainsi, dit Sseu-ma Ts'ien, les seigneurs furent graduellement affaiblis et les grands royaumes n'eurent pas plus d'une dizaine de villes, tandis que les petites seigneuries ne dépassaient pas quelques dizaines de li. En premier lieu, ils avaient de quoi s'acquitter du tribut de leurs obligations ; en second lieu, ils avaient de quoi subvenir aux sacrifices ; ainsi ils étaient comme les barrières et les supports de la capitale.

Administrativement, le pays avait été, comme au temps du premier des Ts'in, divisé en commanderies ayant à leur tête un chef de commanderie assisté d'un officier militaire, en sous-commanderies dirigées par un fonctionnaire dont le titre variait suivant l'importance du poste, en districts, enfin, confiés à des officiers subalternes.

« Elles furent, rapporte Sseu-ma Ts'ien, entremêlées aux possessions des seigneurs et rapprochées d'elles comme le sont entre elles les dents d'un chien. Ainsi les Han accaparèrent les points stratégiques et les lieux p1.049 avantageux. Ils fortifièrent la situation de la souche et de la tige et affaiblirent celle des rameaux et des feuilles. Le noble et le vil furent bien distingués ; ainsi toutes choses furent-elles à leur place.

Enfin des enquêteurs impériaux, simples fonctionnaires révocables au gré du souverain, ne cessaient de parcourir le pays, espionnant un peu tout le monde, fonctionnaires, seigneurs et simples particuliers, pour le compte de l'empereur, dont l'autorité parvenait ainsi à se faire sentir en tous les points de l'empire.

Ce fut la fin de la féodalité. Ce fut aussi celle de l'aristocratie. Certes les titres de noblesse ne sont pas supprimés, mais la façon dont ils seront désormais attribués, l'incapacité qui frappera ceux qui en seront revêtus, leur non-transmission, d'une façon générale, par hérédité, en feront des hochets réservés aux membres de la famille impériale ou attribués en récompense à ceux qui se seront distingués par leurs mérites ; hochets tout honorifiques dont certains empereurs, et Wou tout le premier dès 123 avant Jésus-Christ, battront monnaie lorsque le Trésor sera vide. Aussi bien, ceux qui en sont désormais revêtus n'exercent plus de fonction, et leur influence est nulle. Nous ne les verrons plus intervenir dans l'histoire.

La Chine a, dès cette époque, acquis la forme de gouvernement qu'elle conservera jusqu'à nos jours avec des modifications de noms plutôt que de fait, qui n'atteindront en rien au fond même de la constitution. Les commanderies deviendront des préfectures, et les sous-commanderies des sous-préfectures. Leur nombre variera, et l'appellation officielle des fonctionnaires qui les administrent. En fait, ce sera toujours l'organisation instaurée par les Ts'in et définitivement établie par les Han. Bien plus, on est porté à dire qu'à proprement parler les uns ni les autres n'ont rien changé aux institutions du pays. La Chine, si elle cesse d'être une fédération de féodalités, reste une fédération de circonscriptions administratives dont les chefs, au lieu d'être des souverains héréditaires, p1.050 ne sont plus que des fonctionnaires nommés ou révoqués par l'empereur, mais qui en fait n'en demeurent pas moins indépendants sous le contrôle très lointain du pouvoir central. L'empire du Milieu est dès lors une fédération démocratique sous un empereur autocrate.

Encore faut-il s'entendre sur ce point. Pour autocrate que soit l'empereur, son autorité est loin d'être absolue ; et les pouvoirs que lui reconnaît la tradition souveraine en Chine ne lui permettent en aucune manière la mainmise centralisatrice sur les organes administratifs et sociaux de l'empire que détenaient en France un Louis XIV ou un Napoléon Ier. Il contrôle et surveille, plus qu'il n'ordonne ni ne dirige. C'est pour son peuple un père plus qu'un chef, en vertu de cet axiome transmis des anciens par Confucius 1, que c'est sur l'observation des devoirs imposés par la piété filiale, que repose tout l'édifice du gouvernement.

Et puisque le nom du Sage des sages intervient ici pour la première fois, il convient, avant d'aller plus loin, de parler de celui qui a donné la formule à la civilisation chinoise, lui a imposé la forte empreinte de son génie et en a fait ce qu'elle est aujourd'hui avec sa force et ses faiblesses.

Tour à tour préfet de district, grand ingénieur, grand justicier, conseiller du prince de Lou, puis tombé en disgrâce, allant errer de longues années loin du pays natal pour y revenir couler la fin de sa vie dans le calme d'une retraite tout entière appliquée à l'étude et à la méditation, il mourut à peu près à l'époque où naissait Socrate. C'est avant tout un compilateur, nous dirions aujourd'hui un auteur de manuels. Estimant en effet que les rites et la musique — en Chine ils sont inséparables — dégénéraient, que les odes et les annales étaient oubliées, il chercha à les faire revivre. Il remonta aux origines des rites, fit un recueil chronologique des annales, choisit p1.051 parmi les anciennes odes trois cents des plus belles auxquelles il adapta les mélodies convenables, mit en somme, pour ses élèves, la littérature de l'époque en résumés faciles à apprendre et à retenir. Aussi bien quand, Che Houang-ti mort, les lettrés voulurent réunir les enseignements du passé, perdus avec les livres détruits, il n'y eut guère que ces manuels, dont des vieillards conservaient la mémoire, qu'ils purent reconstituer à peu près. Recueillis à nouveau de ceux qui les avaient appris par cœur dans leur jeunesse, ils représentèrent en somme tout ce qui restait de la lumière classique. Et la gloire de Confucius s'en accrut. Il est aujourd'hui, de ce fait, d'abord et avant tout, celui qui a rassemblé les traditions du passé, donné ou présenté sous la forme actuelle les rites légués par les ancêtres et les principes directeurs de la mentalité chinoise. Il est la voix du passé, et, comme tel, dans un pays tout entier tourné vers les traditions, il jouit de tout le prestige qu'elles confèrent à celui qui a su les enregistrer pour la postérité. Il est, tout en même temps, le maître, l'autorité en matière de morale, puisque c'est lui qui nous a légué la sagesse des ancêtres, qui est souveraine.

Cette tradition et cette morale, il n'est pas sans les avoir, en les recueillant, fortement façonnées à son génie ; et comme il est devenu, en ces matières, le maître de toutes les générations, c'est son génie qui a imprégné la mentalité chinoise et lui a imprimé le caractère si particulier qu'elle présente aujourd'hui.

Confucius est avant tout un moraliste, très positiviste et sans la moindre tendance métaphysique. N'a-t-il pas dit :

« Du moment où nous ignorons tout de la vie, que pouvons-nous connaître de la mort.

Et ne nourrit-il pas

« à l'égard de la divinité la même indifférence dédaigneuse que le Bouddha enseigne à ses disciples ? Pour lui, le bonheur ne s'attire, ni le malheur ne s'évite par la prière des lèvres.

« Ma vie est ma prière, répétait-il. Vivez bien et ne demandez rien. Bien vivre est la p1.052 prière du sage. Celui qui vit bien n'a lieu de craindre ni le ciel, ni les hommes, ni sa propre conscience. Le bonheur ou le malheur suivent les bonnes ou les mauvaises actions.

Admirateur passionné des anciens, il a définitivement tourné l'esprit du peuple chinois vers le passé. Il lui a fait définitivement admettre que ce passé contient tout l'enseignement du présent, doit seul régler le présent, et que rien n'est bien dans le présent qui s'éloigne des traditions de ce passé.

Ignorance ou indifférence des questions métaphysiques, respect absolu du passé, morale toute réaliste, telles sont les caractéristiques de l'esprit chinois que Confucius résume en sa personne et en son enseignement. Aussi bien est-il devenu l'archétype sur lequel les gens de sa race, et particulièrement les lettrés qui se réclament de lui, guident leurs actes et conforment leurs pensées depuis des siècles. Et, tout naturellement, il est passé lentement à l'état d'esprit transcendant, puis de quasi-divinité, dont les autels sont l'objet d'un culte toujours plus respecté.

« Car, disent ses disciples, le ciel l'a fait naître pour être le maître de la morale, des principes et des pratiques de tous les âges.

En disant que tout l'édifice du gouvernement repose sur l'observation des devoirs imposés par la piété filiale, Confucius montrait assez qu'à ses yeux la famille, avec les droits et devoirs réciproques du père, qui en est le chef, et de ceux qui la constituent, épouse et enfants, est la base même de l'organisation politique et sociale de la Chine.

« Le gouvernement politique de la Chine », écrit dès 1736 le père J. B. du Halde dans sa Description de l'empire de la Chine 1, « roule tout entier sur les devoirs des pères à l'égard de leurs enfants et des enfants envers leurs pères. L'empereur est appelé le père de p1.053 tout l'empire, le vice-roi est le père de la province qui lui est soumise, et le mandarin est de même le père de la ville qu'il gouverne.

La famille chinoise n'est pas seulement un groupe de personnes d'un même sang unies par des intérêts communs, c'est plus encore une unité sociale dont les membres n'acquièrent d'existence propre qu'au jour où ils la quittent. C'est à la famille et non à l'individu qu'est octroyée la terre ; c'est la famille qui doit la dîme et la corvée ; et la collectivité qu'elle constitue est si vivante qu'au début de l'histoire elle est solidairement responsable du crime de chacun de ses membres et punie avec lui.

Le père en est le chef tout-puissant, et ses droits de juridiction se sont étendus, si officiellement ils ne le sont plus, jusqu'à la peine capitale. Lui seul dispose du sol attribué à la famille ou possédé par elle ; lui seul la répartit entre ses enfants, à son plaisir et sans appel ; lui seul choisit à son fils la bru de son gré et à sa fille le gendre qui lui plaît. Il est maître chez lui, maître unique et tout-puissant ; et s'il peut disposer comme il veut de chacun de ses enfants, nul d'entre eux n'oserait s'immiscer dans son administration ni en blâmer les dispositions. Un magistrat ne saurait admettre une plainte déposée contre lui par l'un d'entre eux, et moins encore l'examiner. Mais, par contre, lui seul compte à l'égard du chef de la communauté dont il relève. C'est lui qui en est responsable devant les autorités et devant la justice ; lui qui doit y assurer l'observation des rites et des règlements ; lui enfin qui a charge de payer la dîme, fournir la corvée et les prestations militaires et, d'une façon générale, assurer l'exécution de toutes les prestations et le versement de tous les impôts dûs à la province ou à l'empire. Lui seul compte, en un mot, au regard de l'empereur et de représentants, non en tant qu'individu, mais en tant que chef de famille, car socialement la famille seule compte, l'individu n'existe pas.

Elle est aussi l'unité religieuse. Chacune même, à p1.054 proprement parler, constitue un monde religieux, une religion : la religion des ancêtres dont elle descend. Chacune est une église où est exclusivement célébré le culte de ses ancêtres. La famille, en effet, ne se limite pas aux vivants qui la constituent ; elle n'est que l'aboutissant des ancêtres qui l'ont créée et perpétuée. Et ces ancêtres continuent à vivre par elle, par le sacrifice qu'accomplit, au nom de la communauté, le chef de la famille sur l'autel installé en place d'honneur dans la maison. Éteinte la famille, péri l'autel, ils ne sont plus que de pauvres esprits errants, pitoyables et redoutables tout à la fois. Le premier devoir de la famille est donc de se perpétuer pour assurer aux ancêtres et à soi-même la paix dans l'au-delà ; et il faut qu'elle se perpétue par les mâles, seuls habiles à effectuer le sacrifice sur l'autel familial. D'où le mariage précoce, afin d'être assuré d'obtenir cet héritier mâle ; d'où la polygamie pour prévenir une union stérile. D'où l'adoption qui donne au chef de famille l'héritier qu'il n'a pu procréer. Ce culte est strictement familial ; n'y assistent que les membres de la famille. Mariées, les filles n'y participent plus ; devenues membres de la famille de leur mari, c'est le culte de leur nouvelle famille qui devient dorénavant le leur.

Ces ancêtres, aussi bien, veillent sur la famille en attirant sur elle les bienfaits du Ciel. C'est à leur tribunal que le chef de la famille s'accuse et s'amende des malheurs qui la frappent. C'est à eux qu'il apporte le fruit des honneurs qu'il reçoit pour sa vertu ou ses hauts faits. Bien plus, ils peuvent être anoblis, comme s'ils vivaient, pour les actes d'un de leurs descendants. Constituant la chaîne ininterrompue qui relie le présent au passé, ils font partie de la famille au même titre que les vivants et sont appelés, comme tels, à participer directement à ses joies et à ses peines.

Ainsi la famille chinoise est une communauté anonyme de personnes issues d'un même sang qui constitue non seulement une unité sociale, mais encore une unité p1.055 religieuse, dont le chef seul a des devoirs définis à l'égard de l'empereur et de ses représentants. Lui seul est apte à les remplir ; les autres membres en sont incapables ; et ils ne sauraient y prétendre sans manquer grandement aux rites. Leurs devoirs à eux, c'est au chef de famille qu'ils ont à les rendre.

Les familles se groupent en communautés, bourgs ou villages, qui élisent leurs chefs, leurs notables, agréés par l'administration. Responsables de la communauté qu'ils représentent, comme le père de la famille dont il est le chef, ils répartissent l'impôt et le perçoivent, assurent l'ordre et le respect des lois dans le village, comme le père dans la famille. Et, de même qu'ils ignorent l'individu pour ne connaître que le chef de la famille à laquelle ils appartiennent, de même l'administration, dans la revendication de ses droits, connaîtra les seuls notables de la commune et non les familles qui la constituent. Et ainsi de suite, dans l'échelle administrative. La sous-préfecture, la préfecture, la province sont, au regard de l'empereur, autant de familles autonomes, autant de communautés dont le chef seul est responsable à l'égard du supérieur, mais à qui échoient par contre tous les droits et les devoirs d'un père à l'égard de ses enfants. L'empire même, à l'égard du souverain d'en haut, constitue la plus grande famille, dont l'empereur est responsable devant lui, mais, dont il est, à son tour, le père doué des mêmes droits et des mêmes devoirs. C'est la vérité qu'expriment les Chinois quand ils disent :

« Le père est le ciel (le maître) de la famille ; le gouverneur le ciel de la province ; l'empereur le ciel de l'empire.

Chacune de ces communautés qui constituent la fédération chinoise a, comme la famille, son culte propre, dont le chef de la communauté est le prêtre, l'officiant, le sacrificateur naturel et unique. L'empereur est le pontife du culte dû au Ciel, le seul représentant autorisé de la communauté que constitue l'empire. Lui seul peut offrir le sacrifice au Très-Haut, et le faisant il représente le corps p1.056 entier de la nation ; il lui adresse ses prières au nom et pour les besoins de toute la famille. C'est ce qui a fait dire que les Chinois ne croient pas en un Dieu suprême. Si bien, mais à l'empereur seul de sacrifier devant ses autels. Les gouverneurs de province rendent le culte aux génies de la province, et eux seuls. En 771 avant Jésus-Christ, un ancêtre de Che Houang-ti, le duc Siang, s'était permis de sacrifier au Souverain d'en haut. Les historiens n'ont cessé depuis de qualifier sévèrement cette usurpation sacrilège.

« Les rites disent : le fils du Ciel sacrifie au Ciel et à la terre : les seigneurs sacrifient aux montagnes illustres et aux grands cours d'eau qui sont sur leur territoire respectif.

On voit dès lors se dessiner très nettement le caractère distinctif du monde social chinois, le principe de la vaste fédération qui le constitue : un particularisme très net. Chacun, dans sa sphère, a ses devoirs et ses droits très marqués, qu'il ne saurait éluder ni modifier : le père dans la famille, le notable dans la commune, le sous-préfet, le préfet et le gouverneur dans la sous-préfecture, la préfecture et la province ; l'empereur dans l'empire. Chacun dispose, à l'égard des membres de la communauté dont il est le chef, des droits et devoirs du chef de famille à l'égard des membres de sa famille. Chacun est responsable du bien et du mal qui échoit à la communauté dont il a charge : l'empereur devant le souverain d'en haut ; le gouverneur devant l'empereur ; le préfet devant le gouverneur ; le sous-préfet devant le préfet ; les notables devant ce dernier ; et le chef de famille devant les notables. Par contre, son activité ne s'exerce que dans la sphère de ces droits et de ces devoirs ; le reste ne le concerne point. Et là est le secret de cette indifférence du Chinois aux questions politiques et nationales, de cette absence d'esprit public qui frappe si fortement l'étranger. Gouverner, administrer : c'est affaire à qui en a charge ; s'en mêler sans mandat, c'est manquer gravement aux rites :

« Celui qui n'a pas d'office dans le p1.057 gouvernement, a dit le Sage, n'a point à y voir, ni à juger les plans de ce gouvernement.

On juge également combien sont lâches les liens entre les différentes communautés qui constituent l'empire du Milieu. Elles n'en ont pour ainsi dire point d'autre que ceux que constituent les devoirs communs envers le chef de la plus grande communauté à laquelle elles appartiennent. Devoirs assez limités : redevances en argent ou en nature, prestations militaires, corvées. En dehors de cela, plus rien : la communauté s'administre elle-même ; elle est indépendante. Et on peut avancer dès lors que la constitution politique et sociale de l'empire ne fait qu'aggraver le manque d'unité géographique et historique déjà constatée par ailleurs.

Cette organisation politique et administrative a une grande qualité : la simplicité.

« On ne peut s'empêcher, écrit le père Du Halde, d'être surpris lorsqu'on voit qu'un peuple infini, naturellement inquiet, intéressé jusqu'à l'excès et toujours en mouvement pour s'enrichir, est néanmoins gouverné et retenu dans les règles du devoir par un petit nombre de mandarins qui sont à la tête de chaque province.

Elle a par contre un défaut capital, une tendance fatale à l'anarchie dès que l'autorité manque pour maintenir chacun en l'observation stricte de ses devoirs et de ses droits. Lorsque la puissance impériale décline, lorsque le « fils du Ciel », oubliant ses devoirs, abandonne l'exercice de ses droits à des mains indignes, chacun se trouve naturellement maître absolu dans la communauté dont il est le chef, et, ne sentant plus peser sur lui le contrôle modérateur du souverain, devient un tyran pour qui dépend de lui. Plus de frein à sa cupidité, à ses exactions, à ses cruautés, que la révolte, un jour, de ceux qu'il opprime.

Or, dans la liste des dynasties chinoises, pour quelques règnes longs et glorieux, combien plus nombreux ceux qui se sont succédé, éphémères, dans la faiblesse p1.058 et dans la débauche.

« Les longs règnes, écrit Chavannes, ont cet avantage que, par l'unité de direction qu'ils impriment, ils permettent à toutes les forces latentes d'atteindre leur entier développement. En Chine, en particulier, où le pouvoir est despotique, la mort du souverain est souvent l'occasion d'un bouleversement général ; il suffit d'une régence faible pour que le désordre s'y introduise ; si un empereur se livre à la débauche, le royaume est ébranlé. À défaut des lois constitutionnelles qui assurent au gouvernement une certaine stabilité, il faut que la volonté du maître unique exerce sur les affaires une influence ferme et durable pour qu'on voie se produire cette discipline qui est aussi nécessaire aux nations que la règle morale aux individus.

Rien n'a mieux contribué à nuire à cette discipline, à plonger les souverains dans la débauche où sombre leur pouvoir que la polygamie qui attribue au harem une puissance dont les faibles ne peuvent se libérer. En Chine, le harem a, dès l'origine, eu grande importance. Sous les Tcheou il comprenait, outre l'impératrice, trois femmes du second rang, neuf du troisième, vingt-sept du quatrième, quatre-vingt-une du cinquième. À certaines époques il compta jusqu'à dix mille femmes. Autour d'elles évoluait tout un personnel de servantes, d'eunuques, de pages, de secrétaires, d'artisans de toutes sortes, de pourvoyeurs, de médecins, de magasiniers, de valets de toutes catégories qui faisaient de la ville impériale un monde toujours prêt à toutes les compromissions pour assouvir ses convoitises, ses ambitions, ses haines et ses vengeances.

On imagine aisément les intrigues féroces qui s'y déroulent. La femme admise à y entrer et partager la couche impériale n'a qu'un objet : concevoir un fils de l'empereur et le faire reconnaître comme héritier du trône, pour s'assurer puissance et richesses. En Chine, en effet, l'empire n'était point, à l'origine, héréditaire. Il p1.059 ne le serait devenu, d'après les annales, qu'au début du XXIe siècle avant notre ère. Mais comme en ce pays la tradition ne perd jamais ses droits, l'empereur n'en demeure pas moins libre, en principe, de choisir son successeur non seulement parmi ses enfants, — et, au droit de la loi chinoise, le fils adoptif vaut le fils naturel, — mais en dehors même de la famille impériale. Aussi que de compétitions parmi les femmes de l'empereur ! Régulièrement, l'accès de la couche impériale était réservé aux filles nobles ou de hauts fonctionnaires. En fait, l'empereur y appelle qui lui plaît et, soumis à sa beauté, lui attribue la toute-puissance, le premier rang même, si basse soit son origine.
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