Résumé Chapitre I gabriel est, à la gare d’Austerlitz, offusqué de la puanteur de ses voisins tandis qu’ils se plaignent du parfum qu’il porte, d’où une possible altercation qu’empêche toutefois son «gabarit»





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titreRésumé Chapitre I gabriel est, à la gare d’Austerlitz, offusqué de la puanteur de ses voisins tandis qu’ils se plaignent du parfum qu’il porte, d’où une possible altercation qu’empêche toutefois son «gabarit»
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date de publication11.05.2017
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fleurs bleues», comme le lui reproche Zazie (page 172) ; aussi, séduite d’abord par Gabriel, tombe-t-elle ensuite amoureuse de Trouscaillon qu’elle trouve «beau garçon» (page 144), reste-t-elle «en extase» devant lui, même si sa «passion naissante n’avait pas encore entièrement obnubilé le cartésianisme natif» (page 153). On la voit cependant manifester sa violence et perdre toute correction de la langue quand sa colère s’exerce contre le gérant de la brasserie : «Tordez-y donc les parties viriles, ça lui apprendra à vivre.» (page 177). Méprisante, elle déclare encore : «Tous les gens sont des cons.» et échange alors des coups avec Gridoux. À la fin, elle est tuée d’une rafale de mitraillette par les hommes que commande Trouscaillon devenu un terrible Aroun Arachide qui se contente d’enjamber son cadavre (page 247). C’est alors que la petite énigme de son nom (elle avait dit s’appeler «Mouaque. Comme tout le monde.» [page 142]), se résout car, mourante, elle déclare : «C'est bête [...] Moi qu'avais des rentes.» (page 246) ; en disant : «Moi que…», elle révèle que, comme tout le monde, elle n'est intéressée que par elle ; à moins que Queneau ait pu aussi se souvenir du compositeur qui disait s’appeler «Érik Satie comme tout le monde».
Pédro-surplus, alias Trouscaillon, alias l’inspecteur Bertin Poirée, alias Aroun Arachide est un inquiétant homme à métamorphoses. Il apparaît d’abord à Zazie comme un «satyre» (page 58) «affublé de grosses bacchantes noires, d’un melon, d’un pébroque et de larges tatanes» ; elle le prend pour «un acteur en vadrouille, un de l’ancien temps». (page 59). Puis il est longtemps désigné comme étant «le type». Mais il se présente comme «un pauvre marchand forain» «connu sous le nom de Pédro-surplus» (page 79). Il a pourtant une étrange bonne connaissance du fonctionnement de la justice, déclarant : «C’est pas légal un enfant qui dépose contre ses parents.» (page 68), qualifiant Gabriel d’«hormosessuel» (page 86), l’accusant de vivre «de la prostitution des petites filles», de «prossénitisme, entôlage, hormosessualité, éonisme» et ajoutant : «tout ça va bien chercher dans les dix ans de travaux forcés» (page 89). Celui qui n’est toujours que «le type» déclare à Gridoux : «J’ai ramené la petite à ses parents, mais moi je me suis perdu.», précise même : «C'est moi, moi, que j'ai perdu.» (page 107) et prétend ne savoir ni son nom, ni son âge, ni son métier (pages 108-109). Il réapparaît quand les cris de la «veuve» font venir un «flicard» que Zazie est sûre d’«avoir vu quelque part», qui dit s’appeler Trouscaillon (page 139), qui «imitait le flic qui griffonne des trucs sur un vieil écorné carnet» (page 149) ; elle pense que «c’était pas un satyre qui se donnait l’apparence d’un faux flic, mais un vrai flic qui se donnait l’apparence d’un faux satyre qui se donne l’apparence d’un vrai flic.» (pages 77-78). D’ailleurs, il a du mal, dans l’important flot de la circulation dû à la grève du métro, à arrêter une automobile (pages 144-145) ; de plus, il doit se retirer quand Gabriel sort son «carré de soie» «imprégné de Barbouze» (page 157) ; enfin, il a peur de la violence et, quand la veuve Mouaque réclame le cruel châtiment du gérant de la brasserie, il «verdit» et préfère s’esquiver (page 177). Dans sa ridicule tentative de séduction de Marceline sous le nom, cette fois, d’inspecteur Bertin Poirée (pages 207-210), il est sûr de son charme et justifie sa brutalité (son ordre soudain : «Dévêtez-vous»), du fait qu’il est «un impatient» (page 209). Avec autorité, le «flicmane» interpelle un individu, mais se livre vite à une plainte sur son sort (pages 216-222). Enfin, en Aroun Arachide, il se prétend «prince de ce monde et de plusieurs territoires connexes» et ajoute : «il me plaît de parcourir mon domaine sous des aspects variés en prenant les apparences de l’incertitude et de I'erreur qui, d'ailleurs, me sont propres.» (page 247). Il est, comme l’a indiqué Raymond Queneau dans l’interview qu’il a accordée à Marguerite Duras, un «personnage essentiel du livre».
Marceline, véritable créature de rêve, nous est présentée longtemps comme une femme apparemment très belle, «bien roulée» (page 189), élégante, aux gestes et aux paroles doux, le mot «doucement» venant d’ailleurs sans cesse la qualifier par une répétition littérale et intentionnelle (elle a peut-être pour référent la Marceline de ‘’L’immoraliste’’ de Gide, femme douce et délicate) ; toujours apaisante, elle est «la gentillesse même» (page 37). Zazie déclarant vouloir devenir institutrice, elle approuve son projet parce que, dit-elle : «Y a la retraite.» ; mais le narrateur commente : «Elle ajouta ça automatiquement parce qu'elle connaissait bien la langue française.» (page 29). Cette petite-bourgeoise un peu naïve mais très attachante est une ménagère gardée jalousement chez elle par Gabriel, laissée dans l’ombre. Mais le narrateur nous dit aussi : «Elle mentait doucement» (page 84), et ce personnage se révèle doté d’un sang-froid remarquable lors de l’intrusion du faux inspecteur et de sa tentative de séduction, puis dans son évasion hardie, avec une «valoche», par l’extérieur de la maison, le long du mur (page 215). Enfin, le personnage réapparaît mystérieusement en «lampadophore» (page 249) pour une intervention décisive et surtout pour une libération puisqu’elle reprend sa vraie identité : Marcel. Ne peut-on imaginer que la comédie jouée avec Gabriel est désormais terminée?
Gabriel est un personnage très énigmatique.

Ce colosse de trente-deux ans, qualifié encore d’«armoire à glace», de «malabar», pourrait, dès l’altercation à la gare d’Austerlitz, écraser «le p’tit type» qui lui a reproché de puer ; il montre sa force quand, en colère, il «donne un coup de poing sur la table qui se fend à l’endroit habituel» (page 35) ; il expulse violemment Trouscaillon qui pose des questions de plus en plus insidieuses (il le «saisit par le col de son veston, le tire sur le palier et le projette vers les régions inférieures» [page 90]) ; plus loin, il réagit fortement contre celui en lequel Gridoux a reconnu «le satyre» qui «coursait» Zazie : «d’une main», il «saisit Trouscaillon par le revers de sa vareuse et le porta sous la lueur d’un réverbère» (page 227) ; enfin, dans la bataille homérique qu’avec ses amis il livre contre les «troupeaux de loufiats» (pages 239-241), «tel le coléoptère attaqué par une colonne myrmidonne, tel le bœuf assailli par un banc hirudinaire, [il] se secouait, s’ébrouait, s’ébattait, projetant dans des directions variées des projectiles humains qui s’en allaient briser tables et chaises ou rouler entre les pieds des clients.» (page 240).

Le reste du temps, il s'enveloppe d'une indolence de bon géant. À la gare d’Austerlitz, il «soupira. Encore faire appel à la violence. […] Il allait tout de même laisser une chance au moucheron.» (page 10) ; ailleurs, il manifete un souci de «compréhension humaine» (page 225), affirme : «Faut avoir pitié des malheureux» (page 235), conseille : «Envenimez pas la situation» (page 237), montre qu’il a des principes, qu’il est poli et courtois.

Surtout, le colosse se montre plein de délicatesse, étonne par de multiples traits qui n’ont rien de viril. Sensible aux odeurs qui émanent de ses voisins gare d’Austerlitz comme en haut de la tour Eiffel (page 112), il porte et répand autour de lui un parfum agressif (pages 10, 94, 113, 135, 136, 157, 230, 231), qui embaume le bistro «d’ambre lunaire et de musc argenté» (page 94), embaume encore en haut de la tour Eiffel (page 113), embaume «toute la rue» (page 135). Il «se fait les mains» (page 32). Il s’épile le menton et des «cuisses naturellement assez poilues» (page 156), se déclarant dégoûté par «les citrons empoilés», les têtes chevelues, des gens qui l’entourent au pied de la tour Eiffel (page 120). Il ne boit que de la grenadine. Il s’exprime «languissamment» (page 132). Il s’évanouit quand, à ‘’La Cave’’, il est de nouveau, sans l’avoir vu alors qu’il parle de lui, en présence de Trouscaillon qu’il a pourtant auparavant expulsé violemment (page 93).

Il se montre capricieux, manipulateur. Véritable comédien, il déploie une certaine exubérance, de brèves fulgurations lyriques, «prend un air majestueux trouvé sans peine dans son répertoire» (page 18) a, quand il est accusé de prostituer sa nièce, «un geste de théâtrale protestation, mais se ratatine aussitôt.» (page 81). Devant un public enthousiaste, il improvise des monologues aux accents baroques sur la vanité de l'existence (pages 119-120), sur la nécessité de la supporter alors qu’elle est si fragille (pages 155, 156), sur la « fusion de l’existence et du presque pourquoi» (page 197) ; il médite sur les clochards, se prenant «à envier […] le sort de ces déshérités, déshérités peut-être mais libérés du poids des servitudes sociales et des conventions mondaines.» (page 216).

Révélant qu’il a fait de «l’art chorégraphique» son gagne-pain (page 201), il se considère comme un artiste, et le déclare à Gridoux (page 55), à Trouscaillon (page 82), à Zazie. Comme celle-ci remarque qu’il sait «parler les langues forestières», il prétend d’abord : «Je ne l’ai pas fait esprès» (page 122) puis, quand de nouveau elle s’étonne qu’il ait pu parler «l’étranger» aux «voyageurs» (page 164), il y voit un «coup de génie» comme en ont «les artisses» (page 164), alors que c’est son travail au cabaret qui lui a permis d’acquérir cette habileté, travail qui fait de lui le principal représentant de la théâtralité qui est généralisée chez tous les personnages.

Ce travail est d’abord caché au lecteur, puis révélé subrepticement peu à peu. On apprend qu’il ramène du foie gras du «cabaret» (page 27) et qu’il «bosse de nuit» (page 28), ce qui permet alors à Zazie de penser qu’il est «gardien de nuit» (page 38). Il ne la détrompe pas, mais part à son travail en oubliant son «rouge à lèvres» (page 39).

Cependant, la nature de ce travail est bien connue de son entourage, en particulier de Gridoux, qui d’ailleurs lui «egzagère [s]on infériorité de complexe» (page 55), lui demande : «Dans quoi est-ce que vous vous mettez pour qu’on vous admire?» (page 55) alors qu’il le sait très bien, et qu’il le révèle : «Gabriel danse dans une boîte de pédales déguisé en Sévillane» (page 105), ajoutant qu’«il danse aussi’La Mort du cygne’’ comme à l’Opéra» (page 106). C’est confirmé par Fédor Balanovitch, qui le connaît, l’appelle «Gabriella», fait allusion à sa danse de «‘’La Mort du cygne’’ en tutu» (page 124).
Ainsi, Gabriel pouvait-il pratiquer ce métier particulier tout en étant un bon mari, son attachement à sa compagne, Marceline, dont il sollicite toujours l’avis, ne manquant cependant pas d’inquiéter (il affirme «d’un air féroce» : «Marceline, elle sort jamais sans moi.» [page 31] ; il déclare à Trouscaillon qu’elle est «ménagère» «avec férocité» [page 89]), si ne lui était pas échu une nièce pour laquelle il accepte de bon cœur, car il est animé par le sens de la famille («Ma nièce, c’est ma nièce.» [page 119]), d’exercer une insolite parentalité déléguée, d’assumer ce rôle d’ange gardien qu’indique son nom qui est celui de l'archange Gabriel (il est d’ailleurs devenu «archiguide» [page 127]). Il est d’abord bienveillant devant cette représentante de «la nouvelle génération» (page 21), affirme, après avoir cédé à un caprice de Zazie qui voulait à toute force un «cacocalo» : «Les enfants, suffit de les comprendre.» (page 23 ; ce qui n'est pas une idée en rapport avec la situation qu'il énonce, mais un lieu commun qui l’empêche de penser la réalité des choses), prend à témoin Marceline : «Tu vois comment ça raisonne déjà bien une mouflette de cet âge? On se demande pourquoi c’est la peine de les envoyer à l’école.» (page 28), se fait encore plus admiratif : «Elle est quand même fortiche la jeunesse d’aujourd’hui.» (page 29). En dépit de l’insolence qu’il constate chez elle, il veut toujours voir en elle «un petit ange» (page 32). Mais sa fugue le décourage, cette «danseuse de charme» dans un cabaret de travestis prononçant même alors ce poncif borné d’un moralisme tout à fait conventionnel : «La rue c’est l’école du vice, tout le monde sait ça.» (page 51). Rappelé au «devoir» par Turandot (page 52), il prononce ce «mot historique» : «Je m’en vais faire mon devoir, mais son regard se voile de la mélancolie propre aux individus que guette un grand destin.» [page 54]). Mais, très vite, il renonce et rentre «chez lui se recoucher» (page 56). Plus loin, il se rebiffe vraiment : «Elle me prend pour un idiot.» Il essaie encore de se faire une raison : «C’est les gosses d’aujourd’hui.» (page 81) mais doit avouer : «C’est terrible, vous savez les gosses.» (page 88). Zazie devient pour lui «un cauchemar» (page 120). Il «se jette» sur elle (page 126) parce qu’elle refuse de monter dans l’autocar, envisage de «la jeter dans la Seine». Cependant, il ne veut pas passer pour «un bourreau d’enfant» (page 131). Mais c’est lui qui subit les sévices que lui inflige «la mouflette» : le «coup de pied sur la cheville» (page 132), les pinçons (pages 128, 129, 130, 131, 133, au point que, lorsqu’«elle fit semblant de vouloir le pincer, le tonton bondit avant même d’être touché.» [page 134]), même s’il «aurait pu lui foutre une tarte qui lui aurait fait sauter deux ou trois dents, à la mouflette» (page 131). «C’est vraiment charmant les gosses, murmura distraitement Gabriel en assumant son martyre.» (page 136). Il reste qu’il continue à refuser tout empiètement sur son autorité parentale, déclarant à Mme Mouaque, qui morigène Zazie (pages 132-133) : «Moi j’ai mes idées sur l’éducation.» («la compréhension» [page 133]) et à Trouscaillon : «Je vous prie de me laisser élever cette môme comme je l’entends. C’est moi qui en ai la responsabilitas.» (page 174).
Cependant, Zazie vient le torturer avec ses lancinantes questions sur son homosexualité qui lui ont été inspirées par ce Pédro-surplus qu’elle a rencontré, qu’elle a amenée chez lui : «Zazie se demanda si ce ne serait pas une astuce savoureuse de confronter le tonton avec un flic» (page 78). Or celui-ci lui fait avouer qu’il est «danseuse de charme» (page 83), le traite de «pédale» (page 84). Gabriel s’en défend : il s’habille en femme pour faire rire, et il est marié (page 84). L’autre insiste et lui trouve «des façons d’hormosessuel» (page 86). Intriguée par ce mot, Zazie, qui savait seulement : «Il paraît qu’avec lui, j’ai rien à craindre.» (page 74), demande : «Qu’est-ce c’est un hormosessuel?» (page 87), l’interroge au sujet de son «hormosessualité» (page 113), se demande si l’«hormosessualité» tient au fait «qu’il se mette du parfum» (page 114), le menace de dire aux «voyageurs» qu’il est un «hormosessuel» (page 129), veut apprendre de lui s’il «est hormosessuel ou pas» (pages 132, 134), ce à quoi la veuve Mouaque répond : «Y a pas de doute» et précise à Gabriel : «Vous en êtes une.» (page 134).

Mais, même s’il laisse échapper qu’il a «eu souvent à repousser les assauts» de satyres (page 130), il refuse d’admettre qu’il est homosexuel : «Je te jure que non.» (page 158). Et c’est curieusement pour lui prouver qu'en réalité il ne l’est pas, même si, sous le nom de Gabriella, il est danseuse dans un cabaret de travestis, le «Mont-de-piété» (page 159), «la plus célèbre de toutes les boîtes de tantes de la capitale» (page 198), apparemment pour se délivrer de ce soupçon, qu’il lance une invitation à y assister au spectacle qu’il y donne, à ses amis et aux «voyageurs», leur offrant un aperçu de son talent : «Se levant d’un bond avec une souplesse aussi singulIère qu’inattendue, le colosse fit quelques entrechats en agitant ses mains derrière ses omoplates pour simuler le vol du papillon.» (page 203). Mais il a le trac au moment de s’exécuter (page 203) et on ne verra jamais son numéro.

En fait, c’est surtout Zazie qu’il invite, lui annonçant qu’ainsi elle aura, le soir même, une réponse à sa question : «Es-tu un hormosessuel ou pas?» (page 158). Cependant, il a échoué et doit encore se défendre : «Pourquoi que tu persistes à me qualifier d’hormosessuel? demanda Gabriel avec calme. Maintenant que tu m’as vu au Mont-de-piété, tu dois être fixée.» (page 243).

Il demeure donc dans cette mauvaise foi que fait cependant éclater Marceline, sa prétendue femme, en reprenant sa véritable identité, en redevenant Marcel, un homme.
Cette mauvaise foi de Gabriel est partagée par les autres personnages qui jouent des rôles plus ou moins stéréotypés, sont les acteurs d'un théâtre emphatique et creux, touchant et dérisoire, des pantins cocasses et vains qui viennent faire trois petits tours avant de s'en aller en fumée, font de leur vie un tissu, sinon de mensonges, du moins d'emprunts à I'universelle comédie humaine. Ainsi tendent-ils à n'être plus que des perroquets représentés d’ailleurs par le perroquet Laverdure, dont la rengaine : «Tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire» dit leur vérité sur le mode même de répétition mécanique, dénonce le psittacisme de la plupart des personnages. Ils se mentent à eux-mêmes sur ce qu'il sont vraiment et s’opposent donc à celle qui se caractériserait par son authenticité :
Zazie
Elle appartient à un type de personnage que Queneau affectionna. Ici et là dans son œuvre, il avait déjà campé quelques très jeunes filles à peine pubères, âgées précisément de quatorze ans (ce qui précède d’un an l’âge de la nubilité légale), qui montrent une féminité naissante en ayant conscience de leur pouvoir, qui sont à la fois candides et averties, entreprenantes, pleines de désirs et décidées à les satisfaire, actives, batailleuses quand il le faut, tandis que les hommes sont détachés, dépassionnés, philosophes : Fabienne dans ‘’Les derniers jours’’, qui est «mignonne, bien délurée et drôle comme tout», Annette dans ‘’Un rude hiver’’, Pierrette dans ‘’Loin de Rueil’’ et Sally Mara, tant dans son ‘’Journal intime’’ que dans le roman et les «foutaises» qu’elle écrit. Mais ce type s’accomplit pleinement dans Zazie qui, image non conventionnelle de l’enfance, lui donne un relief incomparable.
Son nom pourrait avoir été inspiré à Raymond Queneau par Zizi Jeanmaire, pour laquelle il écrivit en 1950 les chansons du ballet ‘’La croqueuse de diamants’’. Mais il a révélé à Margueriite Duras (‘’Uneuravek’’, entretien publié dans ‘’L’express’’ du 22 janvier 1959) qu’il dérivait de celui des «zazous», jeunes gens qui étaient très à la mode à la fin de l’Occupation et dans l’immédiat après-guerre, bien que ce ne soit pas du tout le cas de son héroïne. Pour Jean Cau et Simone de Beauvoir, il aurait donné à Zazie la façon de s’exprimer de sa femme, Janine.
Zazie a entre dix et treize ans. Mais, comme elle l’indique, elle est déjà «formée» (page 117), a ses règles. On peut penser qu’elle fut une petite fille naïve et curieuse de la vie, montrant une spontanéité qui étonne et amuse, un esprit vif (elle est «une qui était rien moins que sourde» [page 166]), particulièrement délurée, pétulante, audacieuse, turbulente, ayant de la gueule, un verbe franc et direct.

Mais n’est-elle pas devenue polissonne, insolente, impertinente, indiscrète, tyrannique, n’a-t-elle pas acquis la verdeur d’un langage très familier et même vulgaire, ordurier et provocant, illustré, parmi d’autres retentissantes exclamations, par le vigoureux, péremptoire et vibrant «mon cul !» dont elle conclut ses réponses boudeuses, avec lequel elle manifeste son opposition et son mépris, l’accompagnant du geste adéquat (pages 15, 18, 25, 87, 132, 133, 137, 148, 168), à la suite du drame familial par lequel elle est passée, drame qui aurait été causé par l’alcoolisme (page 69) et les «papouilles zozées» de son père qui auraient conduit au rocambolesque et sanguinolent assassinat de celui-ci par sa mère, au procès, aux autres abus sexuels de l’amant, expérience terrible et essentielle qui l’aurait prématurément mûrie mais dont elle est fière?

Cependant, il faut se demander si cette enfant très provocatrice n’a pas inventé toute cette histoire? N’est-elle pas mythomane et menteuse? Était-elle déjà perverse ou a-t-elle été ainsi pervertie, elle qui, élevée («drôlement mal élevée», pense Charles [page 27]) par une mère monoparentale, aurait, bien que vivant dans une province reculée, à une époque où la télévision n’était pas encore répandue, acquis grâce à «l’Argus de la Presse» (page 69), publication qui répertorie les coupures de presse concernant tel événement ou telle personne, comme par le «‘’Sanctimontronais du dimanche’’» (page 117), un langage (le mot «immonde», l’expression «être la proie de») et des connaissances qui détonent avec son âge et son milieu? Ce serait ainsi qu’elle aurait appris, au sujet du marché aux puces, ce lieu commun qui veut qu’«on trouve des ranbrans pour pas cher, ensuite on les revend à un Amerlo et on n’a pas perdu sa journée» (page 60) ; qu’elle serait au courant de particularités de la vie parisienne, comme les caves de Saint-Germain-des-Prés (page 20 et, page 37, «c’est dans les journaux») : qu’elle pourrait avoir acquis sa psychologie de pacotille : le meurtre de son père par sa mère avait «de quoi [lui] donner des complexes» (page 72), alors que, semble-t-il, elle n’en a aucun (!) ; qu’elle serait renseignée sur les découvertes que font les chauffeurs de taxi parisiens «sous tous les aspects et dans tous les genres de la sessualité» (page 117) ; qu’elle pourrait dire de Fédor Balanovitch : «il est fortiche le Slave» (page 164) ; qu’«elle sait qu’elle est bien à Paris, que Paris est un grand village et que tout Paris ne ressemble pas à cette rue.» (pages 43).

Elle y vient pourtant pour la première fois. Mais la capitale en elle-même ne l'intéresse pas : elle souhaite se procurer des «bloudjinnzes», des «blue jeans» («devant un achalandage de surplus», «aboujpludutou», elle «tremble de désir et d’anxiété» [page 62]) et, surtout, prendre le métro ; or il est fermé pour cause de grève, ce qu’elle considère comme une offense personnelle.

Car elle est surtout orgueilleuse. Elle a «l’air de quelqu’un qui ne veut pas se laisser épater» (page 60), et, comme elle dispose d’un fort «esprit critique» (page 42), elle ne l’est pas facilement, l’étant cependant lorsque Trouscaillon a apparemment arrêté une voiture, concédant alors : «Il va m’épater» (147) ; reconnaissant aussi l’efficacité de sa déclaration au Sanctimontronais : «C’est qu’il cause pas mal quand il veut, remarqua Zazie impartialement à propos du discours du flicmane» (page 151) ; exprimant surtout son admiration devant l’exploit épique de Gabriel : «T’étais bath, tu sais […] Des hormosessuels comme toi, doit pas y en avoir des bottes.» (page 243).

Sûre d'elle (à Charles qui lui dit : «Tu as de drôles d’idées, tu sais, pour ton âge.», elle rétorque : «Ça c’est vrai, je me demande même où je vais les chercher.» [page 116]), très déterminée, obstinée (en particulier dans sa volonté de prendre le métro tandis que Mme Mouaque constate : «Elle a de la suite dans les idées» et que Gabriel confirme : «Une vraie petite mule.» [page 137]), elle est indépendante («Je préfère être seule» [page 168]) et insoumise (quand Gabriel et ses admirateurs s’ébranlent vers la Sainte-Chapelle, elle «se refusait à suivre le mouvement» [page 126]). En conflit permanent, elle ne se fait «conciliante» que lorsqu’elle concède : «Je ferai juste les cent pas devant la brasserie» (page 162). Vite «indignée» (page 22), elle est assez constamment mal embouchée, agressive à l’égard de presque tout un chacun.

Dans une inversion constante et parodique des rapports enfants-adultes, elle déclare à Charles et Gabriel : «Vous êtes tous les deux des petits marants» (page 18) - «Les petits farceurs de votre âge, ils me font de la peine» (page 112). Elle rabroue la veuve Mouaque parce qu’elle se complaît dans les «fleurs bleues» (page 172). Sur les adultes, elle porte un regard d'ingénue et de candide, s’adresse à eux avec irrespect, arrogance et pugnacité, leur pose nombre de franches questions qui les déstabilisent, et reste toujours insatisfaite de leurs réponses ; elle les démasque, prend plaisir à les mettre dans des situations embarrassantes par goût des expériences, leur tend des pièges. Sa parole sans détour dévoile les discours biaisés, perturbe les attitudes codées, qu'elles soient plaintives, sentimentales ou autoritaires. Elle se meut avec aisance dans les conflits que les adultes ne parviennent pas à élucider franchement. Abrasive, décapante et retorse, elle est très intéressée par la logique de leur langage dont elle dénonce ce qu’il a de dérisoire et de sentencieux, fait preuve de talents de dialecticienne sentencieuse : invitée à aller se coucher, c’est avec habileté qu’elle regimbe : «On va se coucher» - Qui ça ‘’on’’? demanda-t-elle.» (page 28). Surtout, avec une duplicité achevée, elle joue le rôle de la petite fille agressée par un vilain monsieur, fait passer Turandot pour un satyre (pages 43-46), puis, parce qu'elle sait pouvoir compter sur un public friand de ce genre de scène et ravi d'y jouer sa partie, elle est de nouveau prête à «pousser son cri de guerre : au satyre !» (page 75) contreTrouscaillon, qu’elle vilipende, le menaçant avec une verve cruelle d’un châtiment infligé par la société et dont elle connaît bien les modalités : «C’est hun dégueulasse qui m’a fait des propositions sales, alors on ira devant les juges tout flic qu’il est, et les juges, je les connais moi, ils aiment les petites filles, alors le flic dégueulasse, il sera condamné à mort et guillotiné et moi j’irai chercher sa tête dans le panier de son et je lui cracherai sur sa sale gueule, na.» (page 88). Elle conseille à Gabriel puis à Marceline de ne répondre aux questions de Trouscaillon que «devant un avocat» (page 89). Elle pousse Charles dans ses derniers retranchements : «Vous savez jamais trop ce que vous pensez. Ça doit être épuisant. C'est pour ça que vous prenez si souvent l'air sérieux?» (page 115) ; elle lui a dit «des trucs qu’il comprenait pas. Des trucs pas de son âge.» qu’elle est prête à dire à Gabriel aussi (page 122). Avec rudesse, elle rabroue la veuve Mouaque qui se plaint de sa solitude, lui reproche de se complaire dans les «fleurs bleues» (page 172), la traite ailleurs de «vieille taupe» (page 235) comme Trouscaillon de «minable» (page 69). Elle voit des «cons» partout : les «hanvélos» (page 230), l’avocat parisien (page 68), Napoléon qui est «cet enflé, avec son chapeau à la con» (page 18), Queneau ayant d’ailleurs confié que c’était le personnage historique qu’il méprisait le plus. Ne déclare-t-elle pas désirer, pour satisfaire ses pulsions agressives en toute impunité, devenir institutrice pour «faire chier les mômes. Ceux qu’auront mon âge dans dix ans, dans vingt ans, dans cinquante ans, dans cent ans, dans mille ans, toujours des gosses à emmerder. […] Je serai vache comme tout avec elles. Je leur ferai lécher le parquet. Je leur ferai manger l’éponge du tableau noir. Je leur enfoncerai des compas dans le derrière. Je leur botterai les fesses. Car je porterai des bottes. En hiver. Hautes comme ça (geste). Avec des grands éperons pour leur larder la chair du derche.» (pages 29-30) ou bien encore astronaute pour «faire chier les Martiens» (page 30). Ce qu’elle préfère au cinéma, c’est «quand ils crèvent tous.» (page 225). Colérique, «gonflant ses mots de férocité» (page 19), elle est souvent «folle de rage» (l'épithète est récurrente : pages 16, 66, 70, 126, 147 [à cette occasion, parce qu’on la traite comme une chose]), se dit «écoeurée» par les «déconnances» du Sanctimontronais (page 153), etc.. Il reste qu’elle est la seule à oser déclarer que la détestable choucroute de la brasserie, «c’est de la merde», «c’(geste) est dégueulasse» (page 174), une «saloperie» (page 175).

S’en prend-elle ainsi à tous les adultes? Non, pas à Fédor Balanovitch par lequel elle est «impressionnée», dont elle admire le jeu de mots (page 160) comme le stratagème financier qu’il manigance avec Gabriel (page 161), auquel elle fait même «du charme» (page 162). N’est-ce pas parce que cet «homme qui connaît la vie» (page 162) «ne porte aucune attention aux propos de la mouflette» (page 160), se montre ferme avec elle, étant ainsi le seul homme qui agisse en homme avec elle qui n’a pas eu un père digne de ce nom et est élevée par sa mère?

Elle déploie longtemps une énergie impressionnante, du moins par ses propos, ses propos seulement car à elle aussi le perroquet Laverdure pourrait dire : «Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire». Mais, à la fin, «dépassée par les événements, accablée par la somnolence, elle essayait de se trouver une attitude à la fois adéquate à la situation et à la dignité de sa personne, mais n’y parvenait point.» (page 227). Et, lorsque se prépare l’attaque des «veilleurs de nuit» et des «spahis jurassiens», aussitôt après s’être montrée excitée par la perspective d’une action dramatique («C’est rien chouette»), elle s’évanouit (page 246), ce qui fait que c’est dans cet état, portée par Gabriel, qu’elle descend enfin dans le métro !
Bref, cet enfant terrible, cette petite peste, cette sorte de Gavroche féminin ignorant la politesse, les règles du savoir-vivre, semblant incapable de discerner les valeurs du bien et du mal, semblant incarner la liberté jubilatoire d’un être inconscient des interdits, étant comme l’instinct en action, est insupportable, même si elle survient dans la petite société déjà passablement non conformiste (ou plutôt peu convenable aux yeux de la bonne société) mais très organisée que forment son oncle Gabriel, sa douce Marceline et leurs amis, petite société qu’elle bouscule.

Elle ne manque pas d’agacer Gabriel, car elle lui fait concurrence : ils sont tous deux capricieux, manipulateurs, comédiens, ont la même personnalité histrionique ; avec son franc-parler, elle lui vole la vedette (quand, à sa descente de la tour Eiffel, elle le découvre paradant au milieu des «voyageurs» admiratifs, elle «ricane» : «Alors, tonton? on fait recette?» [page 121], ce qui est répété plus loin : «Mais, dis-moi, tonton, tu fais de plus en plus recette.» [page 156]).
Or, alors qu’elle est déjà obnubilée par la sexualité, qu’elle est dotée à cet égard d’une précocité perverse (pas aussi prononcée toutefois que celle que lui prête Turandot : «En deux trois jours, elle aura eu le temps de mettre la main dans la braguette de tous les vieux gâteux qui m’honorent de leur clientèle.» [page 26]), qu’elle se console de son immaturité sexuelle en ne parlant que de ça, qu’elle est consciente du pouvoir que sa féminité lui donne sur les hommes, de la séduction qu’elle aurait exercée sur son père puis sur Georges (rôle d’aguicheuse dont elle est fière), qu’elle pourrait encore exercer (provocante, elle parade devant Trouscaillon en portant les «bloudjinnzes» [page 87] qui pourraient lui permettre de «faire le tapin» sur «le Sébasto» [page 162]), elle est excitée par le risque d’être «seule en proie à tous les satyres» (pages 73-74), par le chantage qu’elle peut exercer (avec une redoutable fourberie, méchamment menteuse, elle n'hésite pas à faire de faux témoignages, ou à menacer lâchement d'appeler les flics), étant très alertée par les avances sexuelles qu’on pourrait lui faire (le «sergent de ville» disant : «Quand on l’est vraiment, innocent, on a besoin de personne», elle commente : «Le salaud, je le vois venir avec ses gros yéyés. I sont tous pareils.» [page 141] et Fédor Balanovitch pense qu’«elle doit avoir de la défense» [page 162]), jouant les saintes nitouches auprès des messieurs en qui elle ne voit que des satyres, voilà qu’elle, dont on pourrait croire qu’elle sait tout des choses de la vie, découvre un aspect dont on peut s’étonner que le ‘’Sanctimontronais du dimanche’’ n’y ait pas consacré d’articles : l’homosexualité dont Trouscaillon accuse Gabriel.

Ayant entendu le mot «hormosessuel» qu’il applique à son oncle (page 86), elle est intriguée, adopte d’ailleurs la déformation du mot qui a été faite : «Qu’est-ce que c’est un hormosessuel?» (page 87) ; et elle ne va cesser de l’interroger à ce sujet, voulant savoir s’il «est hormosessuel ou pas» (page 122), si ça tient au fait qu’il «se mette du parfum» et constatant : «Y a pas de quoi aller en prison.» (page 114). Elle est donc ignorante en cette matière, ce qui amène à se demander comment elle peut connaître l’autre sens du mot «tante» et faire avec lui une plaisanterie (pages 137-138, 139)? D’ailleurs, elle avoue plus tard ne pas savoir ce que c’est : «Qu’est-ce que c’est au juste qu’une tante? […] Une pédale? une lope? un pédé? un hormosessuel? Y a des nuances?» (page 171). Mais, lui «foutant un bon coup de pied sur la cheville» (page 132), lui infligeant de douloureux pincements (pages 128 et suivantes), elle continue à le harceler avec sa question : «Es-tu un hormosessuel ou pas?» (page 158). Elle en soupçonne aussi Fédor Balanovitch d’«en être» (page 162). Jusqu’à la fin elle s’interroge, sans qu’aucun adulte, comme juste pour la contrarier, daigne répondre à la seule question qui la préoccupe vraiment. Puis, ayant admis la situation, elle tourne encore le fer dans la plaie en appréciant l’exploit épique du colosse : «Des hormosessuels comme toi, doit pas y en avoir des bottes.» (page 243), ce qui désespère Gabriel : «Pourquoi que tu persistes à me qualifier d’hormosessuel? […] Maintenant que tu m’as vu au Mont-de-piété, tu dois être fixée.» (page 243).
Le mystère de l’homosexualité lui reste fermé, comme lui reste fermé le métro, cet envers souterrain des choses dans lequel on peut voir une métaphore du monde des adultes fermé à l'enfant qu’elle est encore et où elle tente de pénétrer.
Quand, après quarante-huit heures de fièvre, sa mère lui demande sur le quai de la gare : «Alors, qu’est-ce que t’as fait?», elle se contente de lui répondre : «J’ai vieilli». On peut y voir un simple refus d’explication opposé à cette autre adulte ou la nette indication de l’acquisition d’une sagesse qui est une acceptation de la vie. Cela ferait qu’on est en présence d’un cocasse roman d’apprentissage, d’une burlesque histoire d’initiation (mais à quoi?). Cependant, si certains veulent voir en Zazie, qu’on a rapprochée de l’Alice de Lewis Carroll et de la Lolita de Nabokov (apparue la même année), un personnage de contes philosophiques (à la façon de l’Ingénu de Voltaire) qui, entrant dans un monde inconnu, porte un regard neuf et interrogateur sur une société où il sème le doute et le trouble, à la différence des héros de romans initiatiques conventionnels, elle ne s’étonne de rien, son esprit critique lui permettant de voir que «Tout ça, c'est du cinéma.» (page 169), et semble ne rien apprendre au cours de son expérience parisienne, se retrouvant sur le quai de la gare d’où elle était partie sans que rien n’ait changé, même si ses aventures parisiennes sont des épreuves qu’elle aurait surmontées avec brio, bien que cette expérience soit bien faible par rapport à celle qu’elle aurait vécue à Saint-Montron.

C’est le doute sur ces événements qui entache l’image qu’elle donne d’une authenticité qui s’oppose à la mauvaise foi des autres. Mais elle fait partie de ces personnages devenus si vivants dans la fiction qu’ils en sortent et deviennent une référence dans le monde réel. L’irrespect, l’insolence, la révolte de l’adolescence contre les adultes sont des sentiments que trop d’êtres humains ont éprouvés pour qu’un romancier n’ait pas fini par les incarner un jour dans un personnage.
Intérêt philosophique
‘’Zazie dans le métro’’, derrière ses aspects ludiques, sa gaieté d’ailleurs désabusée, a aussi un aspect provocateur, un contenu subversif.

L'épigraphe, qui est une citation d'Aristote, en lettres grecques, semble bien une incitation à chercher d'autres significations que la simple «rigolade», pousse à se demander quelle fut l'intention de Raymond Queneau. On lit «Ho plasas êphanisen», mais la phrase originale est «Ho dé plasas pirêtès êphanisen», ce qui signifie : «Ce poète qui l’avait construite la détruisit». Ce qui est construit puis détruit, c’est le roman, le romancier annonçant d’une façon énigmatique : «Le roman que vous vous apprêtez à lire n'a aucune réalité tangible ; c'est une pure création que j’ai tirée du néant du papier blanc, et le dernier feuillet l'y replongera.» Il annulait ainsi à l’avance une histoire à laquelle il allait d’abord faire en sorte que le lecteur croie. Le constat récurrent du perroquet Laverdure : «Tu causes, tu causes c'est tout ce que tu sais faire», pourrait s’adresser au romancier, exprimer la contestation du roman faite par l’auteur lui-même, Queneau s’étant d’ailleurs toujours plu à decevoir l'attente par le lecteur d'une littérature respectueuse de ses outils, s’est toujours joué du confort littéraire.

Cependant, le verbe «aphanizo» qui signifie «supprimer» signifie aussi «dissimuler». Ainsi, l’auteur, qui s’est bien gardé de traduire la citation, a pu annoncer de cette façon une œuvre cryptée, donner le ton, indiquer que tout est dit, mais que rien n'est révélé, que c’est au lecteur d'avoir recours à ses connaissances autant qu'à son imagination.
Les intentions de Queneau auraient d’abord été esthétiques.

Gabriel prévient : «Y a pas que la rigolade, y a aussi l'art» (page 224). Et, si Queneau lance une critique des artistes : «Une fois qu’ils ont trouvé un truc, ils l’esploitent à fond. Faut reconnaître qu’on est tous un peu comme ça, chacun dans son genre.» (pages 221-222), en fait, il s’y est lui-même refusé.

Le sens caché du roman peut être perçu au moment où Zazie aperçoit «une oeuvre de ferronnerie baroque plantée sur le trottoir [qui] se complétait de l'inscription MÉTRO.» On peut en effet penser qu’ainsi est mis en abyme le roman même dont le titre indiquerait donc que le métro désiré mais hors d'atteinte est définitivement remplacé par sa transposition dans le langage ; que le roman doit se lire aussi comme une moqueuse traversée du langage. En effet, par la contestation du langage qui se perturbe lui-même, par le psittacisme des dialogues, par le recours constant à des formules toutes faites, à des stéréotypes passe-partout qui tiennent lieu le plus souvent de pensée, par l’usage des intertextes, Queneau voulut montrer que les êtres humains tournent en rond dans le langage, s'étourdissent de phrases pour se masquer leur néant et leur inéluctable fin. Car ce qu'à première vue on pourrait prendre pour de la verve correspond sans doute davantage à une forme de subversion sournoise, à une dérision de l'esprit de sérieux, à une entreprise de dérèglement systématique des formes éculées du réalisme, sinon du discours.
Mais il reste que les situations et les conduites des personnages proposent des thèmes de réflexion et donnent même une leçon de morale.
- L’éducation :

À la «veuve» qui prône une éducation sévère, Gabriel oppose «la compréhension» (page 133). Mais on a vu qu’à l’égard de Zazie, il est passé de la bienveillance admirative devant cette représentante de «la nouvelle génération» (page 21), au point de contester l’utilité de l’école, à laquelle pourtant l’enfant tient, car elle veut y exercer plus tard une autorité despotique. Même en butte à son insolence, il s’entête à voir en elle «un petit ange» (page 32), avant, du fait de sa fugue et des avanies qu’elle lui fait subir, de devoir avouer : «C’est terrible, vous savez les gosses.» (page 88). Il reste qu’en dépit de son échec il continue à refuser tout empiètement sur son autorité parentale. Il a aussi évoqué «l’éducation moderne», où «on va vers la douceur, la compréhension, la gentillesse», prévoyant même que, «dans vingt ans, y aura plus d’institutrices : elles seront remplacées par le cinéma, la tévé, l’électronique, des trucs comme ça.» (page 30).

Si cette prédiction ne s’est pas réalisée, Zazie annonçait bien les enfants-roi de notre époque, d’autant plus qu’elle est élevée par une mère monoparentale et que, confiée à Gabriel, elle ne trouve pas en lui une présence vraiment masculine (on peut d’ailleurs voir en lui, qui a voulu faire son devoir de parent, un partisan de ce qu’on appelle aujourd’hui l’homoparentalité). On a remarqué que, si elle le malmène comme elle malmène Charles et la «veuve», elle se conduit tout à fait différemment avec Fédor Balanovitch parce qu’il est ferme avec elle.

Sur l’éducation, le roman a déployé toute une série de ces idées reçues dont Queneau entendait se moquer.
- Les idées reçues :

Queneau visa la même cible que son maître, Flaubert. Mais, alors qu’en 1850, les idées reçues étaient secrétées par la bourgeoisie pour protéger ses intérêts de classe, en 1959, elles avaient descendu l’échelle sociale et étaient devenues populaires à tous les sens du terme. Et, si Flaubert exécra les bourgeois, Queneau conserva de la sympathie pour ses personnages, pantins de la nouvelle comédie humaine.

Ayant créé son perroquet en pensant à celui d’’’Un cœur simple’’ de Flaubert, en lui faisant ressasser son «Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire», il signalait la tare majeure dont, selon lui, souffrait la société nouvelle du fait de sa culture de masse : les individus tendent à n’être plus que des disques «formatés» pour répercuter indéfiniment lieux communs et idées reçues qui dissuadent de penser et de vivre son désir.
- La contestation des valeurs traditionnelles :

C’est sur le mode burlesque que sont malmenées les valeurs morales, familiales, héroïques, nationales. Mais c’est le thème de l’homosexualité qui est poursuivi avec le plus de constance parce qu’il permet le mieux une remise en question de la normalité. Le retournement est le plus nettement marqué par le calembour de Fédor Balanovitch qui, à Zazie qui lui demande : «C’est un hormo?», rectifie : «Tu veux dire un normal.» (page 162). Mais on peut remarquer que les hétérosexuels sont caricaturés, la violence se déchaînant dans leurs couples, entre Julie et ses deux hommes comme entre la veuve Mouaque et Trouscaillon, tandis que le couple, apparemment hétérosexuel lui aussi mais en fait homosexuel de Gabriel et de Marceline, est paisible et harmonieux.
- L’incertitude généralisée :

La déconvenue de Zazie, qui prévoyait de prendre le métro et le trouve fermé, caractérise l’incertitude de la vie : il y a grève et arrive alors tout ce qu'on n'avait pas prévu. Elle évolue dans une vérité très relative où il semble que rien ne soit certain, le récit jouant continuellement sur la confusion des lieux, la confusion des rôles des personnages, l’ambiguïté sexuelle, l’incertitude sur la vérité («La vérité ! s’écrie Gabriel (geste), comme si tu savais céxé. Comme si quelqu’un au monde savait céxé. Tout ça (geste), tout ça c’est du bidon : le Panthéon, les Invalides, la caserne de Reuilly, le tabac du coin, tout. Oui, du bidon.» [page 20]), la contingence de l’existence des êtres humains, insaisissable à cause du jeu des apparences et de la fuite du temps.

«Toute cette histoire» étant «le songe d'un songe, le rêve d'un rêve, à peine plus qu'un délire tapé à la machine par un romancier idiot» (page 120), le moncle n'est plus qu'un théâtre où se joue une pièce plus ou moins absurde, la vie paraît avoir perdu sa consistance, les gens ont le sentiment de s'agiter sans but ni raison, telles des marionnettes, tout paraît se réduire à des apparences ambiguës et décevantes. D’où le motif de I'inanité et de la fragilité des choses humaines développé par Gabriel dans ses deux rnonologues : la vie? «un rien l’'amène, un rien I'anime, un rien la mine, un rien l'emmène.» (page 155). Mais l'humour tempère le désespoir.
Destinée de l’oeuvre
Malgré les quatorze romans et les quatre recueils poétiques qu'il avait déjà écrits, malgré sa participation à de nombreux jurys, Raymond Queneau était encore peu connu du grand public lorsque parut ‘’Zazie dans le métro’’. Or cette oeuvre iconoclaste, dérangeante pour les uns comme pour les autres, qui témoignait d'une grande fraîcheur et d’une liberté de ton inconnue dans les années cinquante, où tout était suggéré, évoqué et non montré, ce roman dont il n’existait rien de vraiment analogue dans la littérature française, connut un succès considérable, cinquante mille exemplaires étant vendus en un mois (on estime qu’en 2000 en avait été vendu approximativement un million d’exemplaires).

Ce fut un succès vraiment populaire, le refrain du perroquet, «Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire», étant d’ailleurs longtemps resté une scie à la mode pour fustiger l’universel bla-bla-bla. Cette reconnaissance du public surprit Queneau le premier : «Le succès de Zazie a été un choc qu’il m’a été difficile de supporter. Je disais en ne disant pas, seulement pour les happy few je disais, et voilà que la foule s’écrie j’ai compris, même si c’est faux c’est impressionnant» (‘’Journal’’). Il se disait «prisonnier du cocasse».

Ce fut, en partie, un succès de scandale du fait de la verdeur du langage des personnages. Les articles de presse, généralement (mais pas toujours) favorables, s’attachèrent d’abord à la langue et à la «rigolade», virent en Zazie une enfant de I'humour. En attestent les titres donnés aux articles :

- celui de Marguerite Duras, le 12 janvier 1959, dans ‘’L’express’’ : ‘’Uneuravek Queneau’’ ;

- celui de Claude Roy, le 28 janvier 1959, dans ‘’Libération’’ : ‘’Zazie dans le métro ou keskididon Remonkeno’’ ;

- celui de Pierre Descargues, le 1er février 1959, dans ‘’La tribune de Lausanne’’ : ‘’Cékéboché Keno Célambigu’’ ;

- celui de Pierre Daix, dans ‘’Les lettres françaises’’ du 1er février 1959 : ‘’D'un comique nommé Queneau’’ ;

- celui de René Lefèvre, le 18 février 1959, dans ‘’Le canard enchaîné’’ : ‘’Zazie dans le métro ou mon c... sur I'incommode’’ ;

- celui d’André Berry, le 12 mars 1959, dans ‘’Combat’’ : ‘’De M. Queneau à Msieukeno’’.

Le 4 février 1959, Jean d’Ormesson confia dans ‘’Arts’’ : «Après la lecture de ‘’Zazie dans le métro’’ j’éprouve pour Raie mon Queue n’haut la plus vive estime». Le 12 février 1959, dans ‘’L'express’’, Madeleine Chapsal statua : c'est «un chef-d'oeuvre d'humour ltttéraire». Dans ‘’Carrefour, Pascal Pia salua son collègue dans le corps des satrapes du Collège de pataphysique en titrant ‘’Grands travaux de pataphysique’’, assurant que «depuis son premier livre, M. Queneau n’a jamais cessé de pratiquer la pataphysique, s’affermissant d’âge en âge dans cette discipline qui surmonte toutes les autres.» Le 23 février 1959, le ‘’Dossier no 6’’ du Collège de pataphysique plaça ‘’Zazie dans le métro’’ dans la ligne de l’’’Odyssée’’, de l’’’Histoire véridique’’ de Lucien, de ‘l’’Énéide’’, de ‘’Pantagruel’’, des ‘’États et empire du Soleil’’ de Cyrano de Bergerac, de ‘’Gulliver’’, des ‘’Aventures d’Arthur Gordon Pym’’, d’’Ulysse’’ et de la navigation du Docteur Faustroll, «le rôle clausulaire de Bosse-de-nage (lequel rythmait le récit de Jarry de son «ha ha») trouvant son symétrique dans le «Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire» du perroquet Laverdure». Le 11 avril 1959, Pierre-Olivier Walzer écrivit dans ‘’Le journal de Genève’’ : «Meussieu Remonkeno de la Kademie Gonkour». Les 19-20 septembre 1959, dans ‘’Le figaro’’, Jean Fayard déclara : «Gézétéchézazi». En octobre 1959, dans ‘’Arts’’, Mathieu Galey écrivit : «Queneau et Zazie sont allés renifler les katchevo et les DS». En décembre 1960, Armand Salacrou conclut ainsi sa présentation de Raymond Queneau : «Puis enfin voici le coup de tonnerre de Zazie. Je laisse aux techniciens, aux sociologues, aux enquêteurs et aux cartomanciennes le soin de nous expliquer pourquoi le public de Zazie n’avait pas lu et n’a pas encore lu les précédents romans de Queneau qui sont aussi parfaitement réussis.»

Le 31 octobre 1959, Raymond Queneau obtint le Prix de l’humour noir pour ce roman.
Parmi les opposants, le plus illustre fut François Mauriac qui, dans son ‘’Bloc-note’’ de ‘’L’express’’, le 5 mars 1959, affirma ne voir dans le roman qu'une «histoire idiote» faisant montre d’«un cynisme morne et rabâcheur». Le même jour, une lectrice de ‘’France observateur’’ reprocha au journal d'avoir présenté les «bonnes feuilles» d'un «pornographe jamais drôle». Dans ‘’Aux écoutes du monde’’, du 17 avril 1959, un Criticus réprouvait les «galipettes d'un clown qui méprise son public autant que la langue, la grammaire et toute littérature». Dans ‘’Rivarol’’ du 12 mars 1959, Robert Poulet jugeait que «dans son ensemble, I'ouvrage est raté. Le 20 mai, dans ‘’Carrefour’’, et sous le titre ‘’Faux snobs de l’ordurier’’, il récidivait en dénonçant «le triomphe des gros mots [et] I'engouement de pseudo-intellectuels de corps de garde». Et il tranchait : «Tout le monde ne peut pas s'appeler Louis-Ferdinand Céline.» Le 18 novembre, toujours dans ‘’Carrefour’’, Robert Poulet titrait encore : ‘’Qu’on laisse les petites filles tranquilles’’, annonçant qu'il se sentait «au bord de toutes les abominations et de toutes les folies», et qu'il songeait «aux conséquences atroces que pourrait produire une telle propension en réduisant le respect quasi naturel qui protège I'enfance.»
Le succès du plus burlesque de ses romans entretint le malentendu, confirma la légende de «Queneau le rigolo», sa réputation d’amuseur. Cependant, d’autres critiques dépassèrent «la rigolade» pour s’élever à «l’art», s’efforcèrent de discerner la philosophie sous la verdeur, le squelette de la structure sous la vêture langagière. Dès le 22 janvier 1959, ‘’France observateur’’, en publiant les «bonnes feuilles» de ‘’Zazie dans le métro’’, avertit : «On rit à chaque page comme on rit à un film de Charlot. Mais, derrière la cocasserie, il y a toute une conception de la vie. Chez Queneau, les voyous sont aussi philosophes» (allusion à l’article de Queneau de 1951 : ‘’Philosophes et voyous’’). Le 12 février 1959, Dionys Mascolo écrivit dans ‘’France observateur’’ que Zazie c’était «la philosophie dans le métro», l’aboutisement des recherches de Queneau qui rendait à «l’activité littéraire son bonheur dans une souveraine domination de tous les matériaux et de tous les moyens mis en œuvre», une «épopée comique en prose» à la Fielding, voyant dans «la Visitation» de Mado Ptits-pieds à Marceline une peinture siennoise, «l’extase» du livre, décelant dans tout le roman un art de l’écriture totale («poésie, roman et philosophie confondus») et un acte de résistance à la toute récente Ve République du général de Gaulle. Le 21 février 1959, Jean Blanzat compara l’oncle Gabriel à Léopold Bloom, invoqua le chapitre XV d’’’Ulysse’’, «ce livre clef qui est à la source de Zazie à la fois pour l’esprit et pour les procédés», leur trouva de nettes affinités entre leurs thèmes (une quête, une ville mythique, l’échec), leurs langages également éclectiques, leur goût de la parodie. Le 22 février 1959, Pierre David, dans ‘’Le progrès de Lyon’’, vit dans le roman «l’intrusion des ‘’Pieds-Nickelés dans l’étude des mœurs» (or Queneau avait écrit en 1937 : «Tout dut commencer avec des journaux comme ‘’L’épatant’’ et leurs Pieds-Nickelés») et discerna aussi l’«ombre immense» de Fantômas dans la scène finale de l’escamotage. Roland Barthes (‘’Zazie et la littérature’’, dans ‘’Critique’’, août-septembre 1959) caractérisa ainsi l’entreprise littéraire de Raymond Queneau : «Il assume le masque littéraire, mais en même temps il le montre du doigt. [...] Pour Queneau, le procès du langage est toujours ambigu, jamais clos, et [...] lui-même n’y est pas juge mais partie : il n’y a pas une bonne conscience de Queneau : il ne s’agit pas de faire la leçon à la littérature, mais de vivre avec elle en état d’insécurité.» ; il vit dans la clausule «mon cul !» une façon de «dégonfler» le langage ; il affirma : «Zazie n'est en rien une petite fille.» - «Zazie circule dans le roman à la façon d'un génie ménager, sa fonction est hygiénique, contre-mythique, elle rappelle à l’ordre» ; cependant, plus habitué à jouer avec les idées et les théories qu’à se laisser aller à un plaisir romanesque de premier degré, il parla de «l’abstraction» du personnage de Zazie. Du fait du «Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire» de Laverdure et de quelques remarques concernant la vérité et l’apparence, d’autres critiques ont cru pouvoir réduire le roman que Queneau avait finalement écrit et publié à une lutte contre la littérature, faisant bon marché du personnage de Zazie. Dans ‘’Raymond Queneau et le roman’’, article paru dans ‘’Livres de France’’ en décembre 1960, dans la même livraison que les «fragments d'une première version de ‘’Zazie dans le métro’’’’, Georges-Emmanuel Clancier jugeait que «Zazie [...] nous enseigne la sagesse et le bonheur, ceux de l'intransigeance et de la pureté.»

Au moment où le Nouveau Roman commençait à s'imposer, Queneau fit figure de cavallier seul, quoique sa dénonciation des prétentions du langage le rangeait au côté d’Ionesco.

En 1972, dans ‘’Gulliver’’, Jean-Paul Sartre déclara que «Queneau écrivain n’a eu un grand public que par malentendu, [que] ‘’Zazie dans le métro’’, que tout le monde a pris pour un canular en réalité était également une étude très approfondie d’un récit, de ce qu’on peut faire dans le cadre d’un récit.»

Le livre, ayant donné naissance à une kyrielle de mémoires universitaires, suscita bien d’autres interprétations, parfois pesantes ou délirantes. Ainsi, Jacques Roubaud vit dans le roman «une allégorie de l'Occupation, de l'enfermement dans les camps et d'espoir en la Libération» ; il estima que Queneau s'en est inspiré selon «une stratégie qu'on peut qualifier de pré-oulipienne [...], la stratégie antonymique : un petit garçon errant dans le métro dont il ne peut sortir devient une petite fille errant dans Paris sans pouvoir entrer dans le métro» ; il n’est plus question d'utopie dans le roman : «Le monde enchanté imaginé par les résistants est devenu le monde réel, où nous sommes.»

Des critiques, s’intéressant au nom de Jeanne Lalochère, ont pu déterminer qu’il viendrait de «loche» qui est le nom d’un poisson, qu’il signifierait «celle qui produit le poisson», Zazie étant ce poisson puisqu’elle est (toujours par ces critiques) identifiée à Jésus, au Christ dont le grec «ikthus» («poisson») est le symbole ! On a pu voir en ce champion du déguisement qu’est Pédro-surplus, alias Trouscaillon, alias Bertin Poirée, au bout du compte Aroun Arachide, la figure déléguée de l’auteur manipulant ses personnages, tirant les ficelles de ses marionnettes, brassant textes et langages à sa fantaisie pour mieux dire la vérité d'un monde sans orient ni racines, s’amusant à se représenter dans sa propre création sous les traits changeants de ce personnage équivoque, dont il faudrait prendre au sérieux sa déclaration finale : «Prince de ce monde et de plusieurs territoires connexes, il me plaît de parcourir mon domaine sous des aspects variés en prenant les apparences de l’incertitude et de I'erreur qui, d'ailleurs, me sont propres.» «Ce monde», ce serait ‘’Zazie dans le métro’’ ; «les territoires connexes», ce seraient ses autres livres.

Pour sa part, Laurent Fourcaut, dans son étude du roman (dans Folioplus), alla jusqu’à voir dans l’impossibilité de Zazie de descendre dans le métro, qui est le métropolitain, mot se rapporte à la «métropolis», c’est-à-dire à la «ville-mère», l’impossibilté de rejoindre «la Mère primitive, cette entité originelle à laquelle chacun a appartenu et dont il doit se détacher, en une naissance traumatique, pour accéder à l'existence séparée, individuelle. Quelque chose comme la Terre-Mère, figure mythique de toutes les civilisations archaïques. Zazie en a une vague conscience, qui refuse que le métro puisse être «aérien» : «le métro, c'est sous terre, le métro». Zazie, c'est exacternent le voyage impossible au centre de la terre. […] Si, à la fin, Zazie, inconsciente, descend dans le métro avant de remonter à la surface, c'est que, conformément à un scénario initiatique très ancien, elle doit en pénétrant sous terre (simulation d'un retour au ventre maternel) mourir symboliquement (à I'enfance) pour mieux renaître à une condition nouvelle, et désenchantée, celle de l'âge adulte. D'où le mot, parfaitement limpide désormais, qu'elle prononce alors, le dernier du livre, car il en constitue la leçon : «J'ai vieilli.» Par d’autres critiques, le roman fut qualifié de «parodie de la Bible», de «scénario psychanalytique» (Zazie venant, chez tous les personnages, réveiller l’ombre, secouer l’inconscient).
Le roman fut adapté au théâtre et au cinéma :
Dès le 28 novembre 1959, la théâtralité du roman, qui observe la règle des trois unités, la truculence des personnages et les dialogues induisant son adaptation pour la scène, il fut, par Olivier Hussenot, transposé sur celle des ‘’Trois-Baudets’’.

En 1960, le roman fut adapté au cinéma par Louis Malle. Dans une interview donnée au ‘’Monde’’ le 27 octobre 1960, il confia : «Je trouvais que le pari qui consistait à adapter ‘’Zazie dans le métro’’ à l’écran me donnerait l’occasion d’explorer le langage cinématographique. C’était une œuvre brillante, un inventaire de toutes les techniques littéraires, avec aussi, bien sûr, de nombreux pastiches. C’était comme de jouer avec la littérature et je m’étais dit que ce serait intéressant d’essayer d’en faire autant avec le langage cinématographique. […] Une des premières œuvres de Queneau était intitulée ‘’Exercices de style’’… voilà ce que c’était pour moi, un exercice de style pour approfondir ma connaissance de ce mode d’expression.» Il déclara aussi avoir voulu faire «percevoir cette dimension plus profonde de l’œuvre de Queneau que peu de lecteurs ont su percevoir à la sortie du roman», la dimension philosophique : «Zazie, c'est vraiment l'ange qui vient annoncer la destruction de Babylone. J'aimerais que ce film dit comique [...] transmette à l'arrivée cette idée qu'il est difficile d'être un homme dans une ville occidentale en 1960. [...] J'ai voulu montrer une image terrible de la vie dans les villes modernes : peut-être que, voyant le film, les Parisiens, épouvantés, s'enfuiront à la campagne.» Réputé pour ne jamais se répéter d’un film à l’autre, autant sur le plan esthétique que sur le plan thématique, il en fit, avec Jean-Paul Rappeneau, une fiction échevelée, au rythme, endiablé, allant crescendo, une véritable frénésie visuelle, une fantaisie où tous les tours de passe-passe cinématographiques furent employés, les ralentis comme les accélérés, les faux raccords et autres pirouettes, la variation constante des plans de caméra, l’exagération de plusieurs scènes (par exemples, celle où l’encombrement causé par les voitures est tel que tout Paris n'est qu'un seul bouchon, celle du combat épique contre les «troupeaux de loufiats» et de «l’hécatombe», celle de l’assaut qui se prépare place Pigalle), tout cela pour bien rendre les jeux de mots de Queneau et l’impertinence juvénile de Zazie incarnée par Catherine Demongeot, petite fille aux cheveux courts, au sourire malicieux mais édenté, à la jupe courte et aux petites socquettes blanches, tandis que Philippe Noiret était Gabriel, Jacques Dufilho le cordonnier Gridoux et Hubert Deschamps Turandot. Pourtant, à sa sortie, le succès du film n’eut rien de spectaculaire, la critique et le public restant perplexes. Mais ses premiers laudateurs furent Ionesco, Truffaut et Chaplin. Et, au grand soulagement de Louis Malle, Raymond Queneau lui écrivit un petit mot réconfortant : «J’ai été enchanté par votre film, enchanté de reconnaître, enchanté de découvrir. Vous êtes personnel et original et, pourtant, le roman est bien là (j’en viens à craindre que le texte ne gâche l’image... ).» Il affirma encore au sujet de cette adaptation cinématographique de son œuvre : «Le roman et le cinéma, ça fait deux comme chacun sait, et on le sait même si bien que pour beaucoup de représentants de la première activité nommée, le passage de l'un à l'autre est non seulement impossible mais de plus en plus sacrilège. [...] Entre les deux, il est difficile de faire quelque chose de personnel ; c'est pourtant ce que me semble avoir réussi Louis Malle
En 1961, Raymond Queneau imagina une édition illustrée de son roman, voyant Marceline comme «la Joconde», Gabriel comme «le Penseur», Jeanne Lalochère comme «la Vénus de Botticelli», le père de Zazie en «Saturne» de Goya, Zazie comme un Henner et Laverdure comme «une gravure d’un Buffon» ; mais il ne prévit rien pour Trouscaillon..
En 1962, le roman a été adapté au ‘’Rideau’’ de Bruxelles.
En 1965, le roman a été adapté par Évelyne Levasseur pour la compagnie de la Libellule.
En 1972, corrigeant quelques coquilles pour une réimpression, Queneau nota dans son journal : «Comment ai-je pu écrire cela? Je ne me reconnais pas et je me reconnais tout de même
En 2000, à Avignon, le roman a été adapté par Patrice Fay qui a eu l’idée de la présence sur la scène de Queneau, observateur privilégié qui sondait ses personnages, devenait mauvais génie redoutable dans un constant va-et-vient entre les rôles qu'il s'attribuait et celui du montreur qui était là pour tirer les ficelles ; qui, à l'image du narrateur du roman qui semble parfois extérieur au récit mais détenteur d'informations ignorées de ses personnages, paraissait à d'autres moments privé de certitudes, s'interrogeant, incapable d'apporter les réponses à certaines questions, laissant de même les spectateurs dans l'expectative.
Le roman fut traduit en une douzaine de langues européennes (deux fois en anglais) et en japonais.
En 1966, Jacques Carelman a «raconté en images» le roman.
En 1979, le roman a été illustré par Roger Blachon.
En 2008, Clément Oubrerie fit du roman une autre bande dessinée.
En 2009, pour son cinquantenaire, l’œuvre connut une édition (Folio no. 103) dite «augmentée» de deux fragments du premier manuscrit que Queneau avait retranchés. Mais ils étaient déjà dans l'édition des ‘’Oeuvres complètes’’ dans la Pléiade.
André Durand

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