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Walter Scott

Rob-Roy



BeQ



Walter Scott

Rob-Roy

roman

Traduction d’Auguste Defauconpret

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 320 : version 1.01

Du même auteur, à la Bibliothèque :

La fiancée de Lammermoor

Ivanhoé

Le Nain noir

Contes et ballades ; mélanges poétiques

Rob-Roy

Édition de référence :

Paris : Laffont, collection Bouquins, 1981.

Les notes sont tirées de l’édition Furne,

Paris, 1830.

Avertissement de la première édition


Quand l’éditeur des volumes suivants publia, il y a deux années environ, l’ouvrage intitulé l’Antiquaire, il annonça que c’était la dernière fois qu’il adressait au public des productions de ce genre. Il pourrait se prévaloir de l’excuse que tout auteur anonyme n’est qu’un fantôme, comme le fameux Junius ; et qu’ainsi, quoiqu’il soit une apparition plus pacifique et d’un ordre moins élevé, il ne saurait être obligé de répondre à une accusation d’inconséquence. On peut trouver une meilleure apologie en imitant l’aveu du bon Benedict1, qui prétend que, lorsqu’il disait qu’il mourrait célibataire, il ne pensait pas vivre jusqu’au jour où il serait marié. Ce qu’il y aurait de mieux, ce serait si, comme il est arrivé à quelques-uns de mes illustres contemporains, le mérite du livre pouvait absoudre l’auteur de la violation de sa promesse ; sans oser l’espérer, il est seulement nécessaire de dire que ma résolution, comme celle de Benedict, a succombé à une tentation, ou du moins à un stratagème.

Voici à peu près six mois que l’auteur reçut, par l’intermédiaire de ses honorables libraires-éditeurs, un manuscrit contenant l’esquisse de cette nouvelle histoire, avec la permission, ou plutôt la prière, en termes flatteurs, de la rendre propre à être publiée. Les corrections et les changements qu’on le laissait libre de faire ont été si nombreux qu’outre la suppression de certains noms et d’événements trop près de la réalité, l’ouvrage peut bien être regardé comme entièrement recomposé. Plusieurs anachronismes se seront glissés probablement dans le cours de ces changements, et les épigraphes des chapitres ont été choisies sans aucun égard à la date supposée des événements. L’éditeur s’en rend donc responsable. D’autres erreurs appartenaient aux matériaux originaux, mais elles sont de peu d’importance. Si l’on voulait exiger une exactitude minutieuse, on pourrait objecter que le pont sur le Forth, ou plutôt sur l’Avondhu (rivière noire), près du hameau d’Aberfoïl, n’existait pas il y a trente ans. Ce n’est pas toutefois à l’éditeur d’être le premier à dénoncer ces fautes ; il est bien aise de remercier ici publiquement le correspondant anonyme et inconnu auquel le lecteur devra la majeure partie de l’amusement que pourront lui procurer les pages suivantes.

1er décembre 1817.

Introduction


[...] Aucune introduction ne peut être mieux appropriée à ce roman que quelques détails sur le personnage singulier dont le nom lui sert de titre et qui, à travers la bonne et la mauvaise renommée, a conservé une importance remarquable dans les souvenirs populaires. Cette importance ne peut être attribuée à la distinction de sa naissance qui, bien que celle d’un gentilhomme, n’avait aucune illustration et lui donnait peu de droits à commander dans son clan ; non plus que, malgré une vie agitée et remplie d’événements, ses hauts faits n’égalent ceux des autres pillards ou bandits qui ont acquis moins de renommée. Sa gloire vint en grande partie de ce qu’il habitait sur les limites des Hautes-Terres et qu’il joua au commencement du dix-huitième siècle les mêmes tours que ceux qu’on attribue généralement à Robin-Hood dans le Moyen Âge et cela à quarante milles de Glascow, grande ville de commerce et siège d’une savante université. Un homme qui réunissait les vertus sauvages, la politique la plus subtile et la licence sans bornes d’un Indien d’Amérique vivait en Écosse dans le siècle auguste de la reine Anne et de George Ier. Il est probable qu’Addison ou Pope n’auraient pas été peu étonnés s’ils eussent appris qu’il existait, dans la même île qu’ils habitaient, un personnage de la profession de Rob-Roy. C’est ce contraste frappant de la civilisation d’un côté des montagnes et des entreprises aventureuses et contraires aux lois qui étaient accomplies par un homme vivant du côté opposé de cette ligne imaginaire qui créa l’intérêt attaché à son nom ; et même encore aujourd’hui : « Près et loin, à travers les vallons et les montagnes sont des êtres qui en attestent la vérité et s’animent comme le feu qu’on remue au seul nom de Rob-Roy. » (Wordsworth.) Rob-Roy possédait plusieurs avantages pour soutenir avec succès le rôle qu’il voulait jouer. Le plus grand était son intimité avec le clan Mac-Gregor dont il descendait : clan si fameux par ses infortunes et par l’indomptable énergie avec laquelle il se maintint uni en corps, malgré les lois qui poursuivaient avec la plus sévère rigueur ce nom proscrit. L’histoire de ce clan était celle de plusieurs autres dans les Hautes-Terres qui furent écrasés par des voisins plus puissants et forcés pour leur propre sûreté de renoncer à leur nom de famille et de prendre celui de leur vainqueur. Ce qu’il y a de plus particulier dans celle des Mac-Gregors, c’est leur obstination à conserver leur existence séparée et leur union comme clan, dans les circonstances les plus difficiles. [...]

Le sept ou clan de Mac-Gregor prétend descendre de Gregor ou Gregorius, troisième fils, dit-on, d’Alpine, roi des Écossais, qui régnait vers l’an 787. Son origine patronymique est donc Mac-Alpine et on l’appelle communément le clan d’Alpine, nom que conservera une des tribus ou sous-divisions. C’est un des plus anciens des Hautes-Terres et nul doute qu’il ne soit d’origine celtique et qu’il n’eut à une époque des possessions très étendues dans le Perthshire et l’Argyleshire, auxquelles il continuait imprudemment à prétendre par le coir a glaive c’est-à-dire par le droit de l’épée. Vint un temps où les comtes d’Argyle et de Breadalbane essayèrent de faire comprendre les terres occupées par les Mac-Gregors dans ces chartes qu’ils obtenaient si facilement de la couronne, se constituant ainsi un droit légal, sans beaucoup d’égards pour la justice. Saisissant toutes les occasions d’empiéter sur les propriétés de leurs voisins moins civilisés, ils étendirent peu à peu leurs propres domaines sous le prétexte de concessions royales. Sir Duncan Campbell de Lochow, connu dans les Hautes-Terres sous le nom de Donacha-Dhu nan Churraichd, c’est-à-dire Duncan le Noir au Capuchon, parce qu’il avait la manie de porter une coiffure de ce genre eut, dit-on, de grands succès dans ces actes de spoliation sur le clan des Mac-Gregors.

Chassé injustement de ses possessions, le clan dévoué se défendit courageusement et souvent obtint quelques avantages dont il usa avec une grande cruauté. Cette conduite, quoique naturelle si l’on songe au pays et à l’époque, fut présentée avec art dans la capitale comme provenant d’une férocité indomptable à laquelle il n’y avait d’autre remède qu’une destruction totale.

Un acte du Conseil privé, à Stirling le 22 septembre 1563 sous le règne de la reine Marie, permet aux seigneurs les plus puissants et aux chefs des clans de poursuivre le clan Gregor avec le feu et l’épée : un acte semblable, en 1563, non seulement donne les mêmes pouvoirs à sir John Campbell de Glenorchy descendant de Duncan au Capuchon, mais défend aux sujets de la couronne de recevoir ou d’assister quelque individu que ce soit du clan Gregor, ou de lui procurer, sous n’importe quel prétexte, des habits ou de la nourriture.

L’assassinat commis en 1589 sur la personne de John Drummond de Drummond-Ernoch, garde de la forêt royale de Glenartney, est raconté ailleurs dans tous ses horribles détails. Le clan Mac-Gregor jura sur la tête sanglante et détachée du tronc qu’il ferait cause commune en avouant ce nouvel acte de cruauté. Il s’ensuivit un arrêté du Conseil privé qui dirigea une nouvelle croisade contre le « méchant clan Gregor qui continue de répandre le sang, de se livrer au massacre, au pillage et au vol ». Dans ce document, des lettres de feu et d’épée (letters of fire and sword) sont prononcées contre eux pendant l’espace de deux années. Le lecteur trouvera les détails de ce fait dans l’Introduction de la Légende de Montrose de cette nouvelle édition. D’autres faits, et ils sont nombreux, prouvèrent le mépris des Mac-Gregors pour des lois dont ils avaient souvent ressenti la sévérité sans jamais en éprouver la protection. Quoiqu’ils fussent peu à peu privés de leurs possessions et de tous moyens ordinaires de se procurer des aliments, on ne pouvait supposer qu’ils se laissassent mourir de faim tant qu’il leur resterait les moyens de prendre à des étrangers ce qu’ils regardaient comme leur propre bien. Dès lors ils s’abandonnèrent au pillage et s’accoutumèrent à répandre le sang. Leurs passions étaient impétueuses, et avec un peu de ménagement de la part de leurs voisins les plus puissants, on aurait pu facilement les empêcher de commettre aucune des violences dont leurs rusés ennemis prirent avantage pour attirer sur ces hommes ignorants le blâme et le châtiment. [...]

Malgré ces actes de rigueur, exécutés avec la même énergie qu’ils étaient donnés, quelques individus de ce clan conservèrent encore des propriétés, et le chef du nom, en 1592, est désigné comme Allaster Mac-Gregor de Glenstrae. C’était, dit-on, un homme brave et actif mais on apprend, par sa confession à l’heure de sa mort, qu’il fut engagé dans bien des querelles sanglantes dont une enfin devint fatale à lui et à une partie de sa suite : ce fut le célèbre combat de Glenfruin, près de l’extrémité sud-ouest du loch Lomond, dans les environs duquel les Mac-Gregors continuaient d’exercer beaucoup d’autorité par le coir a glaive, ou le droit du plus fort, dont nous avons déjà parlé.

Il y eut aussi de longues contestations entre les Mac-Gregors et le laird de Luss, chef de la famille de Colquhoun, puissante maison de la partie basse du loch Lomond. Les traditions des Mac-Gregors affirment que cette querelle s’éleva pour un sujet bien léger. Deux Mac-Gregors, étant surpris par la nuit, demandèrent asile dans une maison à un serviteur des Colquhouns ; on leur refusa l’hospitalité et ils se réfugièrent dans un des bâtiments extérieurs, prirent un mouton de la bergerie, le tuèrent, en firent leur souper, puis offrirent, dit-on, d’indemniser le propriétaire. Le laird de Luss fit saisir les coupables et en vertu de cette justice sommaire dont les barons féodaux abusaient si aisément, ils furent condamnés et exécutés. Les Mac-Gregors citent à l’appui de ces détails un proverbe commun dans leur clan et qui maudissait l’heure où « le mouton noir à la queue blanche devint un agneau » (Mult dhu an carbail ghil). Pour venger cette insulte, le laird de Mac-Gregor rassembla trois ou quatre cents hommes et marcha vers Luss, des rives de Loch-Long, par un sentier appelé Raid na Gael, ou le Sentier du Montagnard.

Sir Humphrey Colquhoun reçut promptement avis de cette incursion et réunit des forces deux fois plus nombreuses que celles de ses adversaires ; entre autres des gentilshommes du nom de Buchanan, des Grahames et autres nobles du Lennox, avec une troupe de citoyens de Dumbarton, sous le commandement de Tobias Smollet, magistrat ou bailli de cette ville et l’ancêtre de l’auteur célèbre du même nom.

Les deux partis se rencontrèrent dans la vallée de Glenfruin – la vallée du chagrin – nom qui semblait anticiper sur les événements de la journée, laquelle, fatale aux vaincus, devait l’être également pour les vainqueurs, « l’enfant qui n’était pas né du clan Alpine ayant eu sujet dans la suite de s’en repentir ». Les Mac-Gregors, un peu découragés par l’apparition d’une force si supérieure à la leur, furent conduits à l’attaque par un voyant qui prétendait voir leurs principaux adversaires enveloppés dans leur linceul. Le clan chargea avec furie le front de l’ennemi tandis que John Mac Gregor, suivi d’une troupe nombreuse, faisait sur le flanc une attaque imprévue. Une grande partie de la force des Colquhouns consistait en cavalerie qui ne pouvait agir dans un terrain gras. On dit qu’elle disputa avec bravoure le champ de bataille et fut enfin complètement mise en déroute. Les fugitifs furent massacrés sans pitié, deux ou trois cents de ces malheureux restèrent sur la place. Si les Mac-Gregors ne perdirent, comme on l’assure, que deux hommes, ils avaient peu de motifs de se livrer à une semblable boucherie. On dit que leur fureur s’étendit jusque sur une troupe d’étudiants en théologie qui étaient venus imprudemment pour être témoins de l’action. Le fait paraît douteux parce que l’acte d’accusation contre le chef du clan n’en parle pas, non plus que l’historien Johnston et un professeur Ross qui écrivit une relation de la bataille vingt-neuf ans après qu’elle eût été donnée ; et cependant il est attesté par les traditions du pays et par une pierre restée sur le lieu de combat qui est appelée Leck a Mhinisteir, la Pierre du Clerc ou du Ministre.

Les Mac-Gregors imputent cette cruauté à un seul homme de leur tribu, célèbre par sa force et sa taille, appelé Dugald Ciar-Mohr ou le Grand Homme couleur de Souris. Dugald était le frère de lait de Mac-Gregor et le chef lui avait confié la garde de ces jeunes gens en lui enjoignant de veiller à leur sûreté jusqu’à ce que le combat fût terminé. Soit qu’il craignît qu’ils ne lui échappassent, soit qu’il eût été offensé par quelque sarcasme lancé contre sa tribu, peut-être même simplement excité par la soif du sang, ce barbare, tandis que les siens poursuivaient les fuyards, égorgea ses prisonniers sans défense. Lorsque, à son retour, le chef demanda où étaient les jeunes gens, le Ciar-Mohr (prononcez Kiar) tira son épée sanglante et dit : « Demande à ceci que Dieu ait pitié de mon âme. » Ces derniers mots faisaient allusion à ceux que ses victimes avaient prononcés tandis qu’il les assassinait.

D’après cette version, il semblerait que cette horrible partie de l’histoire des Mac-Gregors est fondée sur un fait mais que le nombre des victimes du Ciar-Mohr a été exagéré dans les récits des Basses-Terres. Le bas peuple assure que leur sang ne put jamais s’effacer de la pierre. Mac-Gregor témoigna la plus grande horreur de cette action et reprocha à son frère de lait une atrocité qui allait inévitablement entraîner la destruction de son clan. Cet homme cruel qui était l’aïeul de Rob-Roy appartenait à la tribu de laquelle ce dernier descendait. Il est enterré dans l’église de Fortingal où l’on montre encore son tombeau couvert d’une large pierre. La force, le courage dont il était doué sont le sujet de plus d’une tradition.

Le frère de Mac-Gregor fut du petit nombre de ceux qui périrent dans l’action. On l’enterra près du champ de bataille et la place est marquée par une pierre grossière appelée la Pierre grise de Mac-Gregor.

Sir Humphrey Colquhoun, étant bien monté, se sauva dans le château de Banochar ou Benechra. Ce ne fut point pour lui une retraite sûre car quelque temps après il fut assassiné dans un des souterrains du château : les annales de la famille disent que ce fut par les Mac-Gregors mais d’autres traditions accusent les Macfarlanes.

La bataille de Glenfruin et la cruauté des vainqueurs dans la poursuite fut rapportée au roi Jacques VI, de la manière la plus défavorable aux Mac-Gregors, à qui leur réputation d’hommes braves mais indisciplinés ne pouvait que nuire dans cette occasion. Jacques put bientôt comprendre l’étendue du massacre ; les veuves de ceux qui avaient perdu la vie, au nombre de deux cent vingt, en grand deuil, montées sur de blancs palefrois et portant chacune au bout d’une lance la chemise ensanglantée de leur mari, parurent à Stirling, en présence de ce monarque avide de semblables scènes, et demandèrent vengeance de la mort de leurs époux contre ceux qui les avaient réduites au désespoir.

Le moyen auquel on eut recours fut au moins aussi cruel que les atrocités qu’on avait l’intention de punir. Par un acte du Conseil privé, daté du 3 avril 1603, le nom de Mac-Gregor fut aboli et il fut ordonné à ceux qui l’avaient porté jusqu’alors de le changer pour d’autres surnoms, la peine de mort étant prononcée contre les récalcitrants ; sous la même peine, tous ceux qui avaient pris part au combat de Glenfruin ou à quelque autre combat spécifié dans l’acte avaient défense de porter aucune arme, excepté le couteau pointu qui leur servait à prendre leurs repas. Par un acte subséquent, 24 juin 1613, la peine de mort fut aussi prononcée contre les gens de l’ancienne tribu de Mac-Gregor qui se réuniraient au nombre de plus de quatre. Ces arrêtés furent convertis par un acte du Parlement, 1617, chapitre 26, en lois qui frappèrent jusqu’à la génération suivante. On donna pour raison qu’un grand nombre des enfants de ceux contre lesquels les actes du Conseil privé avaient été prononcés approchaient alors de l’âge d’homme, et que leur permettre de reprendre le nom de leurs parents, c’eût été rendre au clan toute sa force première. [...]

Les Mac-Gregors, malgré les lettres de feu et d’épée et les ordres d’exécution militaire si souvent prononcés contre eux par le corps législatif d’Écosse qui perdit dans cette occasion la conscience de sa dignité, pouvant à peine prononcer sans colère le nom du clan proscrit, les Mac-Gregors, disons-nous, ne montrèrent aucune disposition à se séparer. Ils se soumirent aux lois en ce qu’il s’agissait de prendre le nom des familles voisines parmi lesquelles ils vivaient pour devenir, suivant que l’occasion s’en présentait, des Drummonds, des Campbells, des Grahames, des Buchanans, des Stewarts ou autres ; mais dans tous les cas où il s’agissait de se rallier d’intention ou de se donner des preuves d’attachement mutuel, ils restaient le clan Gregor, unis pour le droit ou pour l’injure, et menaçant d’une vengeance générale ceux qui commettraient quelque agression contre un individu de leur clan.

Ils continuèrent d’attaquer et de se défendre avec aussi peu de crainte qu’avant les lois qui ordonnaient leur dispersion, imparfaitement effectuée, comme il le paraît par le préambule du statut de 1633. Le chapitre 30 de ce statut dit que le clan Gregor, supprimé et forcé à la tranquillité par les soins du défunt roi Jacques d’éternelle mémoire, s’est de nouveau montré dans les comtés de Perth, de Stirling, de Clackmannan, de Monteith, de Lennox, d’Angus et de Hearns ; pour laquelle raison il rétablit l’incapacité attachée au clan, et permet de créer une nouvelle commission pour faire exécuter les lois contre cette race rebelle.

Malgré l’extrême sévérité de Jacques Ier et de Charles Ier contre ce malheureux clan que la proscription rendait furieux et qui ensuite était puni pour céder à des passions excitées avec adresse, tous les Mac-Gregors s’attachèrent pendant la guerre civile à la cause de ce dernier monarque. Leurs bardes ont attribué cette conduite à un respect traditionnel pour la couronne d’Écosse, portée jadis par leurs ancêtres et ils en appellent à leurs armoiries qui consistent en un pin en sautoir avec une épée nue dont la pointe soutient une couronne royale. [...]

À une époque plus rapprochée que ces temps mélancoliques (1651), nous voyons le clan Mac-Gregor réclamer les immunités des autres tribus, lorsqu’il est sommé par le Parlement d’Écosse de résister à l’invasion de l’armée républicaine. Le dernier jour de mars de la même année, une supplique au roi et au Parlement, de Callum Mac-Condachie Vich Euen et Euen Mac-Condachie Euen, en leur propre nom et au nom de tous les Mac-Gregors, apprend que, tandis qu’en obéissance aux ordres du parlement qui enjoignaient au clan de se réunir sous ses chieftains pour la défense de la religion, du roi et des royaumes les pétitionnaires avaient rassemblé leurs gens pour garder les sentiers à la tête de la rivière de Forth, ils furent arrêtés dans leur dessein par le comte d’Athole et le laird de Buchanan, lesquels exigeaient le service de plusieurs Mac-Gregors dans leur armée. Cette contestation était probablement due au changement de nom, le comte et le laird prétendant avoir le droit d’enrôler les Mac-Gregors sous leurs bannières comme des Murrays et des Buchanans. Il ne paraît pas que la pétition des Mac-Gregors qui demandaient qu’il leur fût permis de reconstituer leur clan ait reçu une réponse mais à la restauration, le roi Charles, dans le premier parlement écossais de son règne (statut 164, ch. 195), annula les différents actes portés contre ces malheureux, les rétablit dans le droit de porter leur nom de famille et autres privilèges communs à ses sujets, donnant pour raison de cette clémence que tous ceux qui étaient autrefois désignés sous le nom de Mac-Gregor avaient, pendant les derniers troubles, montré tant de loyauté et d’affection pour le roi que leur conduite effaçait leurs fautes passées et le souvenir des châtiments qu’ils avaient encourus. [...]

Il ne paraît pas toutefois qu’après la Révolution les lois contre le clan aient été sévèrement exécutées, et dans la dernière moitié du dix-huitième siècle on les négligea tout à fait : des commissaires aux subsides qui portaient le nom proscrit de Mac-Gregor furent nommés, des décrets de la cour de justice furent prononcés, enfin des actes légaux conclus sous la même appellative. Néanmoins les Mac-Gregors, tant que ces lois n’eurent pas été révoquées, se résignèrent à la privation du nom qui était le leur par droit de naissance et firent même quelques tentatives dans le dessein d’en adopter un autre. Ceux de Mac-Alpine et de Grant furent proposés, mais on ne parvint pas à s’entendre et l’on se soumit au mal comme à une nécessité jusqu’au moment où un acte abolitif de toutes les dispositions pénales sous le poids desquelles l’ancien clan gémissait lui accorda une réhabilitation complète. Ce statut si bien mérité par les services de plus d’un gentilhomme Mac-Gregor, le clan s’en prévalut avec cet enthousiasme des temps passés qui les avait fait souffrir si cruellement d’une punition que la plupart des autres sujets du roi auraient regardée comme peu importante. [...]

Ayant brièvement raconté l’histoire de ce clan qui présente un exemple intéressant du caractère indélébile du système patriarcal, l’auteur doit entrer dans quelques détails sur le personnage qui donne son nom à ce roman.

On a vu plus haut que Rob-Roy descendait de Ciar-Mohr, le Grand Homme couleur de Souris, que la tradition accuse d’avoir assassiné de jeunes étudiants à la bataille de Glenfruin. Sans nous engager, non plus que nos lecteurs, dans le labyrinthe d’une généalogie de montagnards, il suffira de dire qu’après la mort d’Allaster Mac-Gregor de Glenstrae, le clan, découragé par les persécutions continuelles de ses ennemis, n’avait pas osé se placer sous la domination d’un seul chef. Suivant les lieux de leur résidence et de leur descendance immédiate, les différentes familles étaient conduites et dirigées par des chieftains, ce qui, suivant l’acception des montagnes, signifie le premier d’une branche particulière d’une tribu, par opposition à chef, qui commande au clan entier.

La famille et les descendants de Dugald Ciar-Morh vivaient principalement dans les montagnes, entre le loch Lomond et le loch Katrine ; elle y occupait des propriétés assez considérables, soit parce qu’elle y était soufferte, soit par le droit de l’épée, droit qu’il n’était jamais sûr de lui contester, ou par des titres divers qu’il serait inutile de détailler. Le fait est que ces Mac-Gregors vivaient dans ce lieu comme des gens que chacun désirait se concilier ; leur amitié était nécessaire à la paix du voisinage, et leur assistance non moins désirable pendant la guerre.

Rob-Roy Mac-Gregor Campbell (il portait ce dernier nom en conséquence des actes du Parlement qui avaient aboli le sien) était le plus jeune fils de Donald Mac-Gregor de Glengyle ; il avait été lieutenant-colonel (probablement au service de Jacques II), suivant l’assertion de sa femme, fille de Campbell de Glenfalloch. Sa qualification propre était d’Inversnaid mais il paraît qu’il avait quelques droits à la propriété de Craig-Royston, domaine de rochers et de bois situé à l’est du loch Lomond où ce lac magnifique se perd dans les sombres montagnes de Glenfalloch.

L’époque de sa naissance est incertaine mais on assure qu’il joua un rôle actif dans les scènes de guerre et de pillage qui succédèrent à la Révolution : la
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