Mémoires en dix minutes





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Ma chère maman

Souvenirs intimes et familiers

par sa fille Olga

Vicomtesse de Simard de Pitray

BeQ

Édition de référence :

Grand Album Comtesse de Ségur, collection Grandes Oeuvres, Éditions Hachette, Paris, 1983.

Numérisation :

Yves Le Bail

Évreux, Normandie, France.

Chapitre I


Enfance de ma mère. – La polyglotte de quatre ans. – Un talent musical à sept ans. – Éducation Spartiate. – Les cures mystérieuses. – Une apparition. – Les souris victimes. – Jeunesse de ma mère. – Le quartier d’orange glacée. – Arrivée en France. – Les glaces. – Un pari de mon grand-père Rostoptchine. – Comment ont été écrits les Mémoires en dix minutes. – Les singes du Jardin des Plantes.

Je n’ai pas la prétention de faire ici la biographie non plus que la généalogie de ma bonne mère. Sophie, comtesse Rostoptchine1, devenue plus tard comtesse de Ségur, est trop connue par ses ouvrages et par le livre charmant de mon frère Gaston : Ma mère, pour que je répète ce que l’on connaît déjà. Née et élevée en Russie avec un luxe tout royal, elle habitait tantôt à Moscou le magnifique hôtel qui fut incendié avec Moscou puis reconstruit après le départ de Napoléon, tantôt la superbe terre de Woronowo dont j’ai parlé dans Mon bon Gaston. Son éducation fut à la fois très sévère et très soignée. À quatre ans la petite Sophie parlait correctement le russe, le français, l’anglais et l’italien, grâce à des gouvernantes appartenant à chacune de ces nationalités. À sept ans elle jouait du piano avec une telle facilité qu’elle savait par cœur la belle et difficile sonate de Steibelt : L’Orage. Malheureusement pour les amateurs de musique, la comtesse Rostoptchine, ayant entendu l’enfant dire que le piano l’ennuyait, la laissa libre d’abandonner une étude qu’elle trouvait frivole, et lorsque ma mère reprit son piano, ce fut beaucoup trop tard pour rattraper le temps perdu. Elle le regretta quand elle eut l’âge de le comprendre, car elle aimait extrêmement la musique... mais l’enfant insouciante ne songea alors qu’à se réjouir lorsque ses menottes purent être libérées des exercices qu’elle redoutait. Vivant dans un château princier, ayant tout un monde de serviteurs aux ordres de leurs seigneurs, ma grand-mère éleva néanmoins en spartiates ses trois filles : Nathalie (qui devint plus tard Mme Naritchkine), Sophie (ma mère) et Lise, cette merveille de beauté et de bonté. Elles se servaient elles-mêmes ; chacune d’elles, quoiqu’entourée de femmes de service, s’habillait, se coiffait, faisait son lit, son appartement et taillait ses robes. Ma mère était fort bonne couturière et faisait même ses corsets. Élevée en Lacédémonienne, elle avait une couchette tellement dure et étroite que la plupart du temps elle se réveillait par terre ; elle garda toute sa vie l’habitude de dormir sur la dure et l’on pourra voir, dans une de ses lettres à moi adressées, une recommandation à cet égard. À son arrivée en France, elle faisait son lit en ôtant matelas et paillasse ; les planches lui semblaient préférables pour dormir. Elle était aussi spartiate pour se couvrir que pour se reposer. Dans les grands froids, elle ajoutait à son unique couverture un journal déplié qui lui donnait, disait-elle, un notable surcroît de chaleur.

Woronowo était charmant en été, mais pendant les froids il devenait effrayant, les loups venant hurler jusque sous les fenêtres du château. Cette terre était l’objet des prédilections du comte Rostoptchine, qui s’y occupait beaucoup de culture. Il faisait venir à grands frais de l’étranger des animaux reproducteurs de races perfectionnées. Le shah de Perse tint à honneur de lui envoyer, après l’incendie de Moscou, huit chevaux de toute beauté qui donnèrent à son haras une race admirable. Il y avait là un vieil écuyer qui guérissait les animaux malades par quelques paroles mystérieuses, murmurées à l’oreille. Au moment où il allait mourir, il confia son secret à la belle-sœur de ma mère, la comtesse Eudoxie, en lui recommandant de ne dire à personne les mots proférés pour ces guérisons bizarres et instantanées. Quoique riant de cette recette, ma tante l’employa avec succès pendant quelques années, mais ayant un jour cité, dans une causerie, cette phrase cabalistique, elle perdit tout son pouvoir et l’on dut, à partir de ce moment, recourir aux moyens ordinaires pour soigner les chevaux dans leurs maladies.

Mon grand-père faisait venir de fort loin des gens spéciaux afin d’installer des machines perfectionnées à Woronowo. L’un d’eux fut le héros d’une aventure trop extraordinaire pour ne pas la raconter ici. Je tiens ce récit de ma mère qui, toute jeune fille alors, avait interrogé l’enfant dont il va être question tout à l’heure et qui en a reçu des réponses nettes et fermes. L’aventure avait fait grand bruit dans le château, l’Anglais qui en était le héros ne s’étant pas gêné pour se plaindre tout haut de ce qu’il regardait comme un tour méchant qui lui était joué. Ce mécanicien, arrivé avec sa famille (laquelle se composait de sa femme, d’un petit garçon et d’une petite fille), avait été installé dans un pavillon qu’il habitait avec les siens. Les braves gens ne parlaient qu’anglais et dans le château mon grand-père, ma grand-mère, leurs trois fillettes et une vieille gouvernante savaient seuls cette langue.

Peu de temps après leur arrivée à Woronowo, la jeune femme tomba malade et mourut. L’Anglais, fort affligé de cette perte, fit coucher alors son petit garçon près de lui. Dans la pièce qui précédait sa chambre dormait sur un banc le petit garçon russe, désigné pour servir la famille étrangère.

Un matin, le veuf arriva chez le comte Rostoptchine ; il était très ému, très animé. À peine entré, il se plaignit avec véhémence d’avoir été la nuit précédente victime d’un procédé indigne et il raconta ce qui suit à mon grand-père profondément étonné.

Couché depuis peu à côté de son fils endormi, l’Anglais songeait tristement à sa femme lorsque tout à coup la porte s’ouvrit et il vit entrer celle qu’il pleurait ! Elle alla droit à son enfant et le toucha ; le garçonnet ouvrit les yeux et s’écria :

« Ah ! maman...

– Mon enfant, dit tendrement l’apparition, ton père t’aime moins que ta sœur. Si tu restes ici-bas, tu souffriras ! veux-tu venir avec moi ?

– Oui, répondit-il sans hésiter, je veux bien.

– Prépare-toi donc à me rejoindre, reprit l’ombre. Je te prendrai bientôt... »

Et elle disparut.

L’Anglais, d’abord pétrifié, regarda son fils en se demandant s’il n’était pas le jouet d’un rêve fantastique... Celui-ci avait les yeux grands ouverts.

« Tu ne dors pas ? demanda le père en se penchant vers lui.

– Non, papa.

– Que t’arrive-t-il ?

– J’ai vu maman !

– Que t’a-t-elle dit ?

– Que vous m’aimiez moins que ma sœur et que je souffrirais si je restais ici-bas ; elle m’a demandé si je n’aimerais pas mieux aller avec elle. J’ai dit que oui, et elle m’emmènera bientôt. »

L’Anglais, n’en croyant pas ses oreilles, pensa qu’une personne mal intentionnée avait voulu évidemment lui jouer un tour en venant ainsi, après avoir pris une apparence qui offrait la ressemblance parfaite de la morte. Convaincu de cette idée, il sauta à bas de son lit et courut à la porte ; elle était fermée. Il l’ouvrit à la hâte et se trouva dans l’antichambre qui seule donnait accès chez lui. Le petit russe dormait sur son banc à poings fermés. L’Anglais regarda la porte d’entrée. Les verrous en étaient toujours fermés et la serrure l’était également. Il interpella le jeune paysan, mais celui-ci, à peine réveillé et ne comprenant pas l’anglais, ne put rien expliquer et retomba endormi sur sa couche rustique...

... Et le mécanicien était accouru dès qu’il avait fait jour chez le comte Rostoptchine, lui raconter cette mystérieuse apparition, toujours persuadé qu’un tour détestable et méchant pouvait seul expliquer ce qui venait de lui arriver.

Mon grand-père le calma avec sa bonté ordinaire et lui fit observer que ni ma grand-mère ni ses filles n’étaient capables d’une chose aussi indigne, pas plus que la vieille institutrice. Or ces dames seules et mon grand-père savaient l’anglais. Les autres personnes de la maison n’en connaissaient pas le premier mot. De plus, l’enfant comme le père avaient reconnu la défunte et la porte d’entrée avait été fermée comme à l’ordinaire par l’Anglais qui en avait ôté la clef avant de se mettre au lit...

Tout se réunissait donc pour garder à cette apparition une étrangeté absolue. Le petit garçon la raconta à tous comme à son père et ajouta qu’il voulait aller rejoindre sa mère qui l’attendait.

... Peu de jours après, il tomba malade et mourut très promptement.

Je relate le fait purement et simplement sans essayer de rien expliquer. Je répète que je tiens ce récit de ma mère, qui m’en a parlé à plusieurs reprises, sans jamais me cacher que, suivant son opinion, cette apparition n’était pas naturelle.

Un détail bizarre de l’incendie de Moscou. Lorsqu’on revint pour relever les grandes ruines du château de Woronowo, on s’aperçut que toutes les souris étaient devenues blanches. Je livre ce fait curieux à la science, sans me permettre là-dessus aucune réflexion.

Lorsque ma mère fut en âge d’aller dans le monde avec sa sœur aînée Nathalie, elle en éprouva plus d’ennui que de joie. Son extrême timidité changeait pour elle les réunions en autant de supplices, et cette timidité la gênait d’autant plus qu’elle se traduisait par des rougeurs intenses, colorant non seulement son visage, mais encore ses épaules et même ses bras. Comme pour accentuer son ennui, elle fut alors l’objet d’une mésaventure dont elle ne se rappelait jamais sans consternation.

Ma mère aimait fort les sucreries, les quartiers d’oranges glacées entre autres ; elle avait donc pris un soir avec plaisir un de ces bonbons et venait de le mettre dans sa bouche lorsque les préludes d’une valse se firent entendre. Un danseur élégant s’approcha de ma mère.

« Comtesse, voulez-vous me faire l’honneur de m’accorder cette valse ? » demanda-t-il respectueusement.

La jeune fille voulut répondre... Impossible ! Elle sentit avec terreur le sucre se coller à ses dents et lui interdire toute parole... D’ardentes rougeurs révélèrent sa détresse.

« Hon... on !... » murmura-t-elle, désespérée de son mutisme forcé et de son extrême embarras.

Le jeune homme, étonné, la regarda.

Efforts nouveaux de la pauvre gourmande pour parler. Redoublement de détresse et de malaise.

« Hon... on !... » gémit-elle en tournant à la betterave.

Le valseur la contemplait avec des yeux arrondis par la stupéfaction.

« Elle est folle ! » se dit-il.

Et renonçant à obtenir une réponse intelligible, il s’éloigna, la laissant se débattre avec son quartier d’orange, plus tenace que jamais...

Ma pauvre mère garda un tel souvenir de cet épisode désagréable que plus jamais elle ne consentit à prendre une friandise qui lui avait joué un tour aussi odieux.

Ces réunions étaient cependant fort agréables. Simples et sans façon, elles avaient un cachet tout patriarcal. La jeunesse sautillait dans un salon spécial, tandis que les parents, installés dans des pièces adjacentes, causaient ou jouaient suivant leur bon plaisir.

À côté des jeunes comtesses Rostoptchine, se trouvait sans cesse une parente à elles, cousine éloignée, mais portant le même nom. Sa pauvreté l’avait fait recueillir par ma grand-mère. Mlle Nathalie Rostoptchine (morte religieuse plusieurs années avant ma mère) avait été d’une beauté remarquable, mais la petite vérole l’avait complètement défigurée et cela n’avait pas contribué à rendre son caractère agréable. C’est elle qui a été « portraicturée » par mon frère dans l’album qui contient la célèbre « dame de pique » avec son hideux roquet. Venue en France avec ses cousines, elle y resta comme ma mère.

À leur arrivée à Paris, les jeunes filles n’eurent rien de plus pressé que de vouloir goûter les célèbres glaces dont les perfections leur avaient été vantées. Vu la sévérité de ma grand-mère, elles en firent venir en cachette et savouraient ces rafraîchissements lorsque des pas se firent entendre et ma grand-mère parut dans le salon où étaient installées les coupables... Heureusement pour ces dernières, l’extrême myopie de l’arrivante l’empêcha de voir le brouhaha épouvanté qui accueillit son entrée imprévue. Ma mère et ses sœurs avaient pu fourrer leurs glaces sous leurs chaises. Mais Mlle Rostoptchine, qui se trouvait devant son métier à broder (elle était d’une habileté hors ligne pour ce genre de travail), n’avait pu en faire autant. Dans son trouble, elle tint sa soucoupe sous son canevas, piquant son ouvrage d’une seule main et retirant son aiguille pour la replonger à la même place, avec une activité fiévreuse et stérile. Enfin ma grand-mère s’éloigna sans rien découvrir et les pauvres gourmandes, encore tremblantes, purent reprendre et terminer hâtivement leur lunch, un instant menacé.

L’esprit puissant et original du héros de Moscou ne dédaignait pas la plaisanterie. Observateur malin, le général comte Rostoptchine avait vite constaté, à son arrivée en France, le penchant des parisiens à s’émouvoir d’un rien et la crédulité de ces badauds de la rue qui se rassemblent sans savoir pourquoi. Il en parlait gaiement dans une causerie intime et finit par dire que rien n’était plus facile que d’amasser la foule. Son interlocuteur se récria.

« Eh bien, reprit mon grand-père, voulez-vous parier qu’en cinq minutes je ferai grouper plus de cinq cents personnes autour de moi aux Champs-Élysées...

– Allons donc !

– Parfaitement.

– Vous aurez donc en main quelque objet étrange ?

– Je ne tiendrai rien du tout.

– Vous ferez un speech aux passants ?

– Je ne leur parlerai pas.

– Alors, c’est impossible.

– Cela sera, cependant. N’osez-vous parier ?

– Si, parbleu ! je l’ose. Quand accomplirez-vous ce tour de force ?

– Demain, dans l’après-midi.

– C’est convenu. »

À l’heure dite, mon grand-père arrive dans la grande allée des Champs-Élysées. Là, tandis que la foule bourdonnante des promeneurs va et vient autour de lui, son ami le voit s’arrêter soudain, lever les yeux vers le ciel, faire un geste de surprise et quelques exclamations étouffées, comme si quelque chose d’étrange captivait son attention... On l’entend. Un curieux s’arrête, le regarde, regarde le ciel, et cherche à découvrir ce qu’il y a d’extraordinaire ! D’autres l’imitent... Un rassemblement se forme rapidement. Tout le monde, le nez en l’air, les yeux écarquillés, s’efforce de voir ce que semble contempler avec extase l’imperturbable mystificateur ! Le rassemblement se transforme en foule, au grand dépit de la personne qui avait accepté le pari. Les questions s’entrecroisent... On se bouscule... On croit être sur le point d’apercevoir des météores attendus par la science. Le brouhaha devient formidable et le temps fixé pour le pari n’était pas écoulé que plus de cinq cents gobe-mouches réalisaient les espérances de mon grand-père. Celui-ci s’esquiva prestement, laissant les pauvres gens se morfondre bêtement. Il rejoignit son parieur consterné, mais ne pouvant malgré cela s’empêcher de rire en observant cette scène de comédie si finement jouée par l’auteur principal.

Allant un soir dans le monde, le comte Rostoptchine fut interrogé par une dame au sujet de ses mémoires qu’elle croyait avoir été déjà rédigés et qu’elle pensait, avec raison, devoir être fort intéressants.

« Madame, répondit en souriant le héros de Moscou, je n’avais jamais songé jusqu’ici à les écrire ; le désir de vous être agréable m’impose le devoir de le faire.

– Ah ! quelle bonne promesse ! s’écria son admiratrice. Mais ce sera pour vous un bien grand travail et...

– Nullement ! Vous les aurez demain.

– Demain, dites-vous ? répéta la dame stupéfaite, et n’en croyant pas ses oreilles.

– Oui, demain. »

La surprise était générale. On crut à un badinage. C’en était un en effet, mais qui produisit le petit chef-d’œuvre littéraire intitulé Mes mémoires en dix minutes. Je les intercale ici, car ils n’ont été publiés jusqu’ici que dans deux livres dont un inconnu en France.

Mes mémoires


ou
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