Mémoires en dix minutes





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Chapitre IV


Le voisinage. – Confiance de ma mère dans les annonces. – La théière détonante. – Chaussures... perfectionnées ! – La salade de coucous. – Le foin à la russe. – L’oiseau-lapin. – « C’est le diable ! » – Leufroy et Madeleine. – Le compliment rustique. – Le confesseur de ma mère. – Les papillons apprivoisés. – Le chat tyran. – Un pouce d’assassin.

Le voisinage de ma mère était devenu restreint après avoir été très nombreux. Elle voyait beaucoup entre autres mon oncle le duc de la Force, sa fille, la marquise de la Grange, femme des plus spirituelles et son mari, savant distingué, numismate émérite et généalogiste remarquable.

Un des côtés charmants de ma bonne mère était sa candeur et sa foi robuste dans la quatrième page des journaux. Elle croyait à toutes les inventions qui y étaient signalées et essayait force machines... admirables, force chaussures... perfectionnées, force outils... merveilleux, lesquels n’avaient que l’inconvénient de ne pouvoir être utilisés. Je me souviens d’un certain appareil à thé qui rappelait vaguement le canon du Palais-Royal, lorsque se terminait le transvasement de l’eau d’un siphon dans le siphon-théière.

À la fin du déjeuner, après vingt minutes d’attente, nous oubliions cet insupportable engin... et tout à coup nous bondissions sur nos chaises... Boum ! le thé était fait.

L’enthousiasme de notre chère maman, lorsqu’elle inaugurait une de ces machines redoutées, était charmant à voir. Il était si plein de confiance ! de joie anticipée !... Mais peu à peu son regard triomphant devenait inquiet, puis mécontent ; son sourire s’effaçait par degrés... sa physionomie radieuse s’assombrissait et se montrait soucieuse... enfin, n’y tenant plus, elle s’exclamait :

« C’est une tromperie atroce ! nous disait-elle alors avec feu. Emportez cette horreur, ajoutait-elle en s’adressant au valet de chambre qui riait sous cape, tandis que nous nous tordions ; et qu’elle ne reparaisse plus. »

Un jour d’automne, à la campagne (nous étions seules), elle arriva triomphante à la salle à manger ; elle me montra complaisamment des bottines-caoutchoucs, incomparables pour préserver de l’humidité. Pendant le déjeuner, sa joie disparut par degrés. Les brodequins changeaient ses pieds en glaçons tant et si bien que, les sentant gelés, elle imagina, pour les réchauffer, de les tenir sur une bouche de calorifère.

Au bout de quelques minutes, son front s’éclaircit.

« À la bonne heure ! dit-elle. J’avais besoin de cela. À présent, allons nous promener... eh bien ! eh bien !

– Qu’y a-t-il, chère maman ? demandai-je, prête à la suivre et m’étonnant de son immobilité après ce qu’elle venait de dire.

– Il y a, répliqua-t-elle d’un air consterné, que mes maudits souliers sont collés à la bouche de chaleur... Impossible de les en arracher ! Cours vite m’en chercher d’autres. »

Je m’élançai, en riant de cette situation bizarre. Inutile d’ajouter que les bottines furent mises de côté.

Un printemps, étant arrivées de fort bonne heure à la campagne maman et moi, nous ne trouvâmes pas encore de salades dans le jardin. Cela nous contraria beaucoup, car nous l’aimions fort. Ma mère était pensive en parcourant avec moi les allées du parc, lorsqu’elle poussa tout à coup une exclamation.

« Olga, nous aurons de la salade ce soir, s’écria-t-elle.

– Comment cela, chère maman ? dis-je toute surprise, en regardant machinalement dans la pelouse les herbes naissantes que m’indiquait son doigt.

– Ces coucous, reprit-elle...

– Eh bien ?

– Cela doit être excellent !

– Vous croyez, chère maman ? demandai-je d’un ton incrédule.

– Il n’en coûte rien d’essayer. Rapportons-en. »

La cueillette fut vite terminée. Ma mère les fit assaisonner avec soin, puis, pleines d’espérance et fort intriguées, nous nous servîmes tour à tour... et nous nous regardâmes ensuite piteusement après avoir essayé en vain d’avaler ces fleurs rebelles à toute mastication...

« Prends garde, tu vas t’étrangler... crache vite ! me dit ma mère en prêchant d’exemple. Ah ! c’est une horrible chose ! » ajouta-t-elle tandis que nous reprenions haleine, les yeux pleins de larmes de cette demi-strangulation et les joues encore rouges d’émotion terrifiée.

Il y eut un jour cependant où elle fut bien convaincue qu’elle allait introduire en France une amélioration notable dans l’agriculture. C’était au sujet du foin à conserver. Les regains sont très difficiles à faire en Normandie, vu l’humidité précoce qui y règne en automne. Maman nous le faisait remarquer lorsque soudain elle s’arrêta, frappée d’une idée lumineuse.

« Eh mais ! s’écria-t-elle, comment n’ai-je pas pensé jusqu’ici à employer la méthode russe... voyons donc que je tâche de m’en souvenir. C’est très ingénieux... on fait une grande meule en posant ça et là de longues traverses de bois que l’on retire lorsque la meule est achevée. Cela donne une ventilation qui empêche le foin de s’échauffer et l’on garde indéfiniment cette réserve, en prenant simplement au fur et à mesure la nourriture quotidienne des animaux. Je vais faire arranger mon regain de cette façon ; cela épargne le bottelage et la main-d’œuvre pour le rentrer dans les greniers. »

Ainsi dit, ainsi fait. Ma mère présida elle-même à la confection de la grosse meule, accompagnée par nous que gagnait sa confiance profonde dans le succès, et le regain fut déposé dans une prairie écartée, à côté du jardin et des communs.

Ceci terminé, nous attendîmes le résultat. Le garde secouait la tête en regardant la meule, à la grande indignation de ma mère qui le traitait de routinier. Cela alla bien pendant quinze jours. Au bout de ce temps, nous sentîmes, en nous promenant de ce côté-là, des émanations désagréables mais vagues, puis de plus en plus accentuées et fétides...

« C’est ennuyeux ! dit alors ma mère, je suis sûre que quelqu’un a dû jeter une charogne dans le bois derrière le jardin. Il faut que j’avertisse Bouland (c’était le nom du garde) de chercher dans ce taillis.

– C’est bien nécessaire », répondîmes-nous, persuadés comme elle de la présence d’un cadavre de bête quelconque, jeté là par négligence.

Le garde arriva. Lorsque ma mère lui eut dit d’aller examiner le taillis et la raison de cette recherche, il secoua encore la tête, mais cette fois il avait un air embarrassé et narquois.

– Madame, hasarda-t-il, c’est pas du bois que vient l’odeur.

– Et d’où donc, Bouland ?

– Sauf respect, ça vient...

– Eh bien, parlez !

– Ça vient du foin.

– Comment, du foin ! répéta ma mère en le regardant, mais c’est impossible. Il est arrangé à la russe.

– Dame ! Madame la Comtesse, ça ne l’empêche tout de même pas d’sentir fièrement mauvais.

– Vous croyez, Bouland ? demanda avec inquiétude ma pauvre maman dont la confiance en son procédé commençait à trébucher.

– Que madame vienne voir ça elle-même.

Maman ne se le fit pas dire deux fois. Nous nous élançâmes à sa suite, riant un peu, mais cependant très ennuyés, car cela vexait visiblement notre bonne mère et c’était d’ailleurs une perte réelle.

Arrivés à la meule nous la flairâmes en silence, puis nous nous regardâmes tristement. L’odeur en était franchement nauséabonde... Hélas ! ce n’était rien à côté de la surprise affreuse que nous réservait l’impitoyable Bouland. Il plongea son bras dans le regain et ce qu’il en retira nous fit sauver tous en criant, suffoqués que nous étions par cet épouvantable charnier...

« Bouland, croyez-vous que cela fera du bon fumier, au moins ? demanda avec un reste d’espérance notre infortunée maman, tout en nous suivant d’un pas accéléré.

– Ma foi, madame, je n’en réponds pas ! répondit le garde, cruel jusqu’au bout. C’te pourriture-là, m’est avis qu’al n’peut servir à rien. »

Ainsi se termina la tentative de foin à la russe.

Pendant un des automnes où nous restions seules à la campagne, nous sortîmes un matin après déjeuner pour faire notre promenade habituelle. Tout à coup, ma mère s’arrête et entre vivement dans l’herbe mouillée.

« Viens donc voir cela, me dit-elle. Quelle est cette affreuse bête ?

– Ah ! l’horreur ! » m’écriai-je en apercevant l’animal qui gisait immobile sur le gazon.

Toujours résolue, ma mère le poussa du bout de son ombrelle, mais il ne bougeait pas et nous vîmes qu’il était mort. Nous l’examinâmes alors avec une surprise de plus en plus profonde.

C’était une bête d’environ quarante centimètres de longueur dont la tête eût été semblable à celle d’un lapin, n’eussent été les oreilles, droites et pointues comme celles d’un roquet. La gueule entrouverte laissait voir de longues dents blanches. Le corps de cet être étrange était semblable à celui d’un pingouin et couvert de plumes grises ; le ventre avait des plumes blanches. Les pattes étaient celles d’un canard.

« Quelle drôle de bête ! murmurait maman.

– Quel monstre ! ajoutai-je, en m’en éloignant avec dégoût.

– Il faut demander à Bouland s’il en a vu de semblable », reprit-elle en continuant son examen.

Je courus chercher le garde.

« Bouland, regardez donc cet animal, lui dit ma mère. En aviez-vous déjà vu de cette espèce dans le pays ? »

Le pauvre homme fit un cri en apercevant ce que nous lui désignions.

« Ah ! madame ! c’est le diable ! balbutia-t-il, en reculant plein d’épouvanté.

– Allons donc ! reprit maman. C’est une bête et elle est morte. »

Ces mots rassurèrent un peu notre vaillant garde.

« Madame croit ? demanda-t-il, se rapprochant avec méfiance.

– J’en suis sûre ; voyez. »

Et ma mère poussa du pied le lapin-oiseau qui gisait sur l’herbe.

« Alors, faut vite l’enterrer, reprit Bouland. C’est d’la poison, madame peut m’en croire. »

Et il courut chercher une bêche.

La figure du garde était à peindre lorsqu’il procéda à cette tâche. Les yeux fixes et arrondis par l’effroi, une grimace de dégoût sur le visage, il souleva « la poison » avec des précautions inimaginables et l’enfouit à une profondeur énorme tandis que nous nous éloignions en riant, amusées de voir cette physionomie, aussi expressive qu’effarée.

Nous regrettâmes ensuite de n’avoir pas expédié à un savant cette bête singulière, car l’on nous dit que c’eût été une véritable curiosité pour la science, de lui signaler notre trouvaille.

Ma mère avait pour jardinier un brave et excellent homme, vrai serviteur des temps anciens, orné de toutes les vertus. Leufroy était marié et sa femme était, chose rare, son pendant comme honnêteté, activité, zèle et dévouement. C’était un type charmant que Madeleine. Dévote à l’excès, elle bénissait tout ce qui lui tombait sous la main et rendait la vie dure à son chat, en le faisant jeûner comme elle les jours de pénitence réglementaire, prescrits par l’Église.

Elle mettait un soin minutieux à faire son ouvrage et aimait à se rendre compte de tout, au point de connaître la quantité de fraises et le nombre de groseilles composant un plat. Madeleine se plaisait à nous inonder de pots de fleurs. Moi, j’en étais enchantée, malgré l’ennui de déménager chaque soir sur le palier trente et quelques plantes pour les emménager le lendemain matin, mais ma mère, qui était fort indifférente à cet égard, en était ennuyée au-delà de toute expression, sans jamais oser le dire, car elle eût navré Madeleine !

Certains jours où le temps menaçait d’un orage, nous le savions par la brave femme qui « bégonnait » [Bégayait (locution normande)] soudain, à son grand désespoir. Nous faisions des efforts surhumains pour garder notre sérieux en observant Madeleine qui, venue pour faire une petite causette, restait bouche béante, en proférant des sons inarticulés ou des syllabes n’aboutissant jamais à rien.

« Non ! finissait-elle par gémir en tapant du pied, je... je... je n’peux pas... c’est l’temps... y’aura... d’...l’orage ! »

Et elle sortait d’un air lugubre, image vivante de sa sainte patronne, nous laissant libres de rire, ce dont nous ne nous faisions certes pas faute.

Les jours de naissance et les jours de fête de nos patrons, nous voyions apparaître Madeleine avec un beau bouquet destiné à celui ou à celle de nous qui devait le recevoir. Alors venait un naïf compliment bientôt su également par nous, tant il fut redit de fois. Je regrette de ne plus me le rappeler que d’une manière confuse. Il disait entre autres choses : « Recevez ce bouquet ; il n’est ni beau, ni bien fait... » Là-dessus arrivait cette phrase, délicieuse de candeur : « Il vous ressemble ! » et cela se terminait par : « Monsieur (ou Madame, ou Mademoiselle), excusez ! »

Le jour de la très Sainte-Trinité il lui semblait voir trois soleils, affirmait-elle, ce qui la jetait dans des extases profondes. La simplicité, la ferveur de l’excellente créature méritaient, certes, les faveurs du ciel et peut-être était-ce une vision réelle qui la ravissait ainsi. Dieu ne se plaît-il pas à prodiguer ses dons aux humbles et aux petits ?

« Humble et petit » : ces mots amènent à parler d’un confesseur de ma mère, lequel par sa simplicité modeste et sa naïveté enfantine nous rappelait la phrase charmante d’un grand écrivain : « C’est un enfant dont les cheveux ont blanchi par accident. » L’abbé L., curé d’un village dans nos environs, nous racontait gravement des choses charmantes sur les papillons qu’il admirait fort et qu’il affirmait être faciles à apprivoiser. Il suffisait de leur parler doucement, de leur dire des choses aimables et de les approcher sans hâte, ni sans brusquerie, moyennant quoi ces belles petites créatures de Dieu venaient volontiers sur le doigt, y restaient sans crainte et voltigeaient sur les vêtements et jusque sur la figure qu’ils semblaient caresser.

Nous rîmes d’abord de ces dires, mais quelle ne fut pas notre surprise lorsqu’ayant essayé d’en faire autant, nous réussîmes. J’affirme, pour ma part, avoir gardé près de dix minutes sur ma main un papillon venu sur mon appel et l’avoir vu se poser ensuite sur mon visage. Le brave curé avait recueilli un de ces feux follets des airs, lequel, engourdi par les premiers froids, s’était traîné dans sa bibliothèque. Le vieux prêtre posait près de son protégé tout ce qu’il supposait capable de lui être agréable, voire même un bonbon de chocolat qu’il prit chez nous à cette intention.

Sa bonté pour les animaux était grande et son chat le savait, aussi avait-il érigé en principe la nécessité de dormir sur les pieds de son maître. Le polisson vagabondait le soir sans vouloir rien perdre de ses droits. Il arrivait donc sans vergogne jusqu’à la fenêtre du bon vieillard, et là il frappait le carreau avec sa patte.

Le curé se réveillait en sursaut, s’indignait d’abord de cette audace, puis sa charité prenant le dessus, il s’apitoyait sur le sort de son chat et allait, en grelottant, lui ouvrir.

Le pauvre prêtre, doux et même faible, avait pour servante une vieille virago qui eût tenu tête à toute la gendarmerie du canton. Elle menait la paroisse tambour battant, le curé en tête. Sa qualité de blanchisseuse émérite faisait que le pauvre prêtre tolérait ses criailleries incessantes. Ce qui le désolait particulièrement, c’étaient les incursions de la servante dans sa bibliothèque, où il cachait les plus beaux fruits destinés à être offerts à des amis et à des convives.

Il nous parlait souvent de ses découvertes douloureuses, les poires martelées par une poigne brutale se maculant vite et devant être jetées au lieu d’être offertes. « Elle a un pouce ! disait-il d’un ton lamentable, un vrai pouce d’assassin pour mes pauvres poires ! et encore, c’est qu’elle les retourne pour que je ne m’aperçoive pas qu’elle les a tâtées !... »
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