Littérature québécoise





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Pierre Saurel

Bain de sang




BeQ

Pierre Saurel

Le Manchot # 8

Bain de sang

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 405 : version 1.0

Bain de sang
Édition de référence :

Éditions Québec-Amérique, 1981.

Collection Le Manchot

gracieuseté de Jean Layette

http://www.editions-police-journal.besaba.com/

http://lemanchot.editions-police-journal.besaba.com/

I



Crise cardiaque


Le policier de service reprit le récepteur de son appareil téléphonique.

– Nous avons bien un policier du nom de Jean-Guy Léveillé, dit-il, mais il n’est pas sergent-détective. Il n’est en service que depuis huit mois.

À l’autre bout du fil, la voix semblait nerveuse.

– Celui que je cherche est sergent-détective. Il y a trois ans, il était attaché à l’escouade des vols à main armée. C’est un homme qui peut dépasser la cinquantaine.

– Attendez une seconde, madame.

Le policier se leva, ouvrit le tiroir d’un classeur et se mit à fouiller parmi les dossiers.

– Légaré... Lemieux... Léveillé.

Il sortit une chemise de carton bleu.

– C’est bien ça.

Il retourna à son bureau et reprit la conversation.

– Madame, j’ai trouvé. Le sergent-détective Léveillé a pris sa retraite il y a un an, treize mois pour être plus précis ; après vingt-cinq ans de service.

– Vous devez avoir son adresse ? Il faut absolument que je le rejoigne. C’est excessivement important.

– J’ai bien une adresse et un numéro de téléphone, mais j’ignore si c’est encore bon. Il peut être déménagé.

– Ça n’a pas d’importance. Donnez-moi ce numéro, je vais essayer de le rejoindre là.

*

Et, quelques instants plus tard, c’est chez les Léveillé, qui habitaient un joli bungalow sur la rue de Galais, à Laval, que le téléphone sonna.

– Allô ? fit une voix de femme.

– Je suis bien chez monsieur Léveillé qui était sergent-détective dans la police de Montréal ?

– Oui, madame.

– Est-ce que je pourrais lui parler ?

– Je regrette, il n’est pas ici actuellement. Vous pouvez le rappeler vers six heures. Si vous me laissez votre numéro de téléphone, je lui ferai le message et...

Mais l’autre l’interrompit.

– C’est... comment dirais-je, très confidentiel. Est-ce qu’il y a un endroit où je pourrais le rejoindre immédiatement ?

– Mon mari travaille...

– On m’a dit qu’il était à sa retraite.

– Oui, mais il travaille souvent pour l’agence de détectives privés « Le Manchot ». Il est peut-être au bureau présentement.

Et madame Léveillé donna le numéro de téléphone.

– Puis-je savoir qui l’appelle ?

Mais, déjà, l’autre avait raccroché.

« Qui ça peut-il être, se demanda la jeune Béatrice Léveillé. Peut-être une de ses anciennes connaissances. » Mais, elle eut un léger haussement d’épaules et esquissa un sourire. Elle n’allait pas être jalouse d’une inconnue, d’autant plus qu’elle vivait le parfait amour avec son mari.

Jean-Guy Léveillé avait vingt-deux ans lorsqu’il avait été admis dans les cadres de la police de Montréal. Petit à petit, il avait gravi les échelons. Attaché à plusieurs escouades différentes au cours de ses premières années de service, il avait terminé sa carrière dans l’escouade des vols à main armée. Policier d’expérience, il avait accompli de l’excellente besogne dans cette escouade, au cours de ses cinq dernières années.

Marié à vingt-trois ans, Léveillé avait eu deux enfants, un garçon, une fille. Malheureusement, au bout de seize ans. son épouse décédait à la suite d’une longue maladie. Ce ne fut que quatre ans plus tard qu’il rencontra Béatrice. Même si le couple avait quinze ans de différence, ce fut le grand amour. Au tout début, la fille de Léveillé accepta mal qu’une femme remplace sa mère – surtout qu’elle n’était guère plus vieille qu’elle.

Mais Béatrice sut se faire aimer de tout le monde. Les deux enfants de Léveillé se marièrent et le couple se retrouva seul. Léveillé venait tout juste d’avoir quarante-sept ans lorsqu’on l’obligea à prendre sa retraite.

– C’est ridicule, lui dit sa femme. Tu as de l’expérience, tu es encore capable de travailler.

– Ce sont les règlements. Après vingt-cinq ans de service, un policier est obligé de prendre sa retraite. Oh ! mais ne crains rien, je suis beaucoup trop en forme pour demeurer inactif. Je me trouverai du travail, mais pas avant plusieurs mois.

– Pourquoi ?

Léveillé esquissa un large sourire.

– Toute ma vie, ma fille, j’ai payé de l’assurance-chômage mais n’en ai jamais retiré. J’ai droit à ces prestations. Donc, pendant un an, j’aurai ma pension et mon assurance-chômage. Nous allons nous la couler douce. Tu adores les voyages et moi aussi. Nous allons en profiter.

Le couple alla passer deux mois dans le Sud ; puis, au printemps, ils voyagèrent en France, en Angleterre, en Italie et en Espagne. Enfin, à l’automne, ce fut un voyage en Extrême-Orient. C’est au cours de l’hiver que la jolie Béatrice se rendit compte que son mari se transformait, et pas toujours comme elle l’aurait voulu.

Il passait de longues heures dans son sous-sol, à bricoler, à chercher à se désennuyer. Il avait perdu le goût de sortir et lorsque Béatrice lui proposait : « On devrait aller danser, ce soir, nous restons toujours ici », la réponse était toujours la même : « Je suis fatigué. Je préfère regarder la télévision. »

Béatrice n’osait pas encore le dire, mais elle commençait à s’ennuyer et surtout, elle se rendait compte que son mari n’était pas heureux. Avec elle, il se montrait moins empressé, beaucoup plus distant. Elle décida enfin de mettre cartes sur table.

– Jean-Guy, qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ? Es-tu malade ?

– Malade, malade, répondit-il nerveusement. Je ne suis pas malade. Je trouve ça platte à mort. Les voyages, c’est bien beau, mais on s’en fatigue. Sortir, aller danser, c’est rendu que ça m’écœure ; et puis, parle-moi plus de la télévision. Des vieux films, des reprises, même le hockey est devenu ennuyant. J’ai essayé de devenir bricoleur, mais c’est pas de ma faute, j’ai les mains pleines de pouces.

Béatrice se leva et s’approcha de son mari. Elle glissa ses deux bras autour de son cou.

– T’es pas heureux avec moi ?

– J’ai rien à te reprocher. Tu es une bonne épouse, fidèle, jeune, jolie... Peut-être que je commence à être trop vieux pour toi.

Elle l’embrassa avec passion.

– Ne dis pas ça, je ne te changerais pas pour tous les hommes du monde.

Et soudain, elle demanda :

– Pourquoi que tu ne te cherches pas un emploi ?

Léveillé parut fort surpris.

– Travailler ? Mais t’es malade ! Pourquoi ? Pour tout donner au maudit impôt. Ça serait ridicule. Et puis, j’ai perdu le goût du travail.

– Allons donc, va faire croire ça à d’autres. Mercredi dernier, tu es allé au poste. Tu as rencontré d’anciens camarades, tu as passé une partie de la journée avec eux et quand tu es revenu, tu étais de bonne humeur. C’était la première fois depuis des semaines que je te voyais aussi en forme.

Il ne répondit pas. Béatrice se dégagea et changea soudain de tactique.

– Et pour moi, tu crois que c’est une vie ? Tu le dis, je suis plus jeune que toi, et qu’est-ce que je fais ? Je passe ma vie dans ma cuisine, dans mon salon, à m’ennuyer, je ne sors jamais. Pourquoi ? Parce que je ne veux pas te laisser seul. Moi aussi, je suis tannée. Si tu travaillais, de temps à autre, ça me permettrait de sortir, d’aller dans les magasins, de me changer les idées. Si ça continue, dans un an, on sera comme un vieux couple à la veille de fêter ses noces d’or. Un couple qui s’aime mais qui mène une vie d’ermite.

Trois jours plus tard, Léveillé rencontrait, au hasard d’une sortie, Louis Beaulieu, un policier qui avait pris sa retraite trois ans plus tôt. Les deux hommes causèrent de choses et d’autres, puis Beaulieu lui avoua :

– Moi, je me compte chanceux. J’étais en train de mourir d’ennui, quand Dumont a ouvert son bureau.

– Dumont ?

– Robert, le Manchot. Une agence de détectives privés, ça demande toujours plusieurs enquêteurs. Remarque, au début, Bob n’avait besoin de personne. Une secrétaire, un assistant : et pour ça, il a un jeune du nom de Beaulac. C’était suffisant. Mais je savais que tôt ou tard, il lui faudrait de l’aide. J’ai appelé le Manchot, je lui ai dit que j’étais libre, que je pourrais travailler de temps à autre...

– Et il t’a engagé ?

– Pas régulièrement. J’approche de la soixantaine. De plus, je souffre de diabète ; donc je suis pas toujours en pleine forme. Mais j’ai du travail pour deux ou trois jours par semaine. En plus, ça paie bien. $10.00 de l’heure, $50.00 par jour minimum et toutes les dépenses sont payées. Quand tu mènes une enquête, il arrive que je fasse des dix ou douze heures dans la même journée. Alors, Bob paie le temps supplémentaire. Je me fais souvent des journées de soixante-quinze piastres, et tout payé, les repas, les drinks. Y est pas regardant.

Léveillé avait paru très intéressé.

– Es-tu le seul à travailler pour lui ?

– Non, je sais pas si tu as connu Landry ? Lui aussi, il vient de temps à autre. Et puis, il y en a d’autres que j’ai pas eu l’occasion de rencontrer.

L’ex-sergent-détective se confia alors à son ami.

– Je pense que tu as mis la main sur le bobo. Je m’ennuie à ne rien faire. Penses-tu que Dumont pourrait employer un gars comme moi ? Je ne le connais pas beaucoup, on n’a pas travaillé dans la même escouade.

Beaulieu s’était écrié :

– Pour sûr que Robert t’engagerait. Un spécialiste comme toi, c’est pas de la p’tite bière, on crache pas dessus. Une agence de détectives privés, ça s’occupe pas rien que de causes de meurtres. Ça vivrait maigre en cibole. Oh ! je sais que les journaux parlent des détectives privés quand ils ont résolu un mystère, quand ils ont fait arrêter un assassin. Mais la plupart des enquêtes dans les agences, et celle du Manchot fait pas exception, ce sont des vols, ou encore des filatures. Aujourd’hui, mon vieux, avec les impôts, les gouvernements qui enquêtent sur tout, les gens ont la chienne. Ils ont peur de se faire pogner parce qu’ils ont caché un peu d’argent. Même que cet argent-là, gagné « on the side », on le place pas. On achète des bijoux, des choses comme ça, ou bien on le cache puis, quand on se fait voler, on veut pas prévenir la police officielle. Alors, on demande aux détectives privés de faire enquête.

Et en véritable philosophe, Beaulieu expliqua :

– Vois-tu, le monde est pris comme dans une roue qui tourne et qu’on peut pas arrêter. Pour pas payer trop d’impôts, pour sauver un cinquante piastres, tu caches les deux ou trois cents que tu as gagnées. Avec cet argent-là, tu achètes un bijou, supposons, mais tu oses pas l’assurer, toujours par peur de te faire prendre. Tu caches ça dans un coffre, parce que si ta femme porte des bijoux de trop grande valeur, tu crains les questions. Un jour, tu te fais voler. T’es pas assuré. Tu veux retrouver ton bien ; alors, tu engages un détective privé. Si, au début, t’avais payé ton impôt, t’aurais pas tous ces problèmes-là. Mais essaie donc d’expliquer ça au monde, toi. Si Dumont apprend qu’un gars qui a travaillé dans la police, et spécialisé comme toi dans les causes de vol, se cherche du travail, il va t’engager ça prendra pas de temps. Dumont, il niaise pas ; avec lui, faut que ça marche. Veux-tu que je lui parle de toi ?

Et Léveillé avait accepté l’offre de son ami. Trois jours plus tard, il recevait un appel du Manchot et, tel que Beaulieu l’avait prédit, il fut immédiatement engagé. Le travail ne manquait pas. Léveillé pouvait œuvrer presque tous les jours dans un métier qu’il avait toujours aimé.

À la maison, l’atmosphère était complètement transformée. Béatrice avait vu son mari rajeunir du jour au lendemain, il avait repris goût à la vie, il était même redevenu l’amant plein de fougue qu’elle avait connu au début de son mariage.

Oh ! parfois, la jeune femme s’ennuyait, surtout quand son mari devait travailler le soir, quand il ne savait pas du tout à quelle heure il rentrerait. Mais elle connaissait son homme, elle le savait sérieux, fidèle, et elle ne lui posait jamais de question.

Pourtant, cet appel qu’il venait de recevoir la tracassait légèrement. C’était une voix de femme, une voix qui paraissait jeune... et elle avait refusé de se nommer. « Allons donc, je ne suis pas pour commencer à être jalouse. J’aime trop Jean-Guy pour ça. Je suis certaine que, s’il avait une aventure, ça paraîtrait. C’est le genre d’homme qui ne peut rien garder pour lui. »

*

Rita, la secrétaire de l’agence de détectives privés « Le Manchot », venait, pour la dixième fois peut-être, de répondre à un appel téléphonique.

– Un instant, madame, je vais voir s’il est ici. Je l’ai vu tantôt. Ce ne sera pas long.

Rita appuya sur un bouton, la mettant en communication avec le bureau de son patron, et ce fut Michel Beaulac qui répondit.

– Oui, qu’est-ce que c’est ?

– Monsieur Léveillé est-il avec vous ?

– Non, il est venu me faire son rapport. Y avait rien pour lui, aujourd’hui ; du moins, jusqu’à maintenant. Il m’a dit qu’il s’arrêterait au gymnase.

En effet, le détective Robert Dumont avait fait aménager, à même ses bureaux, un véritable gymnase. Il s’y entraînait tous les jours et désirait que ses employés en fassent autant afin de se conserver en bonne forme physique.

– Candy, fit Rita en raccrochant, iriez-vous voir si monsieur Léveillé n’est pas au gymnase ? Il est demandé au téléphone.

– Hey ! Je suis pas engagée pour faire le commissionnaire, moi, ici, répondit la plantureuse blonde. J’ai du travail.

– Bon, dans ce cas, je vais y aller. Surveillez le téléphone.

Candy fit signe à Rita de rester assise. Depuis que le Manchot avait fait installer de nouvelles lignes téléphoniques, depuis que des ex-policiers s’étaient joints à l’équipe, la sonnerie se faisait entendre régulièrement. « Et s’il y a un travail que je trouve platte, songeait-elle, c’est bien de peser sur les pitons et de toujours dire la même chose : « Agence de détectives privés Le Manchot, un instant, je vous le passe... agence de détectives privés Le Manchot... Oui, si vous voulez bien patienter quelques secondes. » Non merci, pas pour moi, ce genre de travail. »

Candy entra dans le gymnase.

– Hé ! Léveillé, cria-t-elle, vous êtes demandé au téléphone. Une poulette qui veut vous parler. Ça doit être votre femme ; elle doit s’ennuyer. A-t-on idée de se marier avec quelqu’un qui peut vous servir de père. Moi, je la comprends pas. Elle doit trouver le temps long, le jour... Puis surtout la nuit...

Mais Léveillé, familier avec les taquineries de Candy, se contenta de sourire. Vêtu d’un short blanc et d’un T-shirt, il entra dans le grand bureau et prit le récepteur d’un des appareils qui se trouvaient sur une longue table.

– Quelle ligne ?

– La trois ! lui cria Rita.

Au bout de quelques secondes, le détective commença à prendre des notes. Il, paraissait soucieux. Candy, toujours curieuse, était restée debout près de lui et cherchait à deviner ce qui se passait. Enfin, Léveillé raccrocha.

– Vous avez l’air inquiet. C’est grave ?

– Je ne sais pas. Est-ce que le patron doit venir aujourd’hui ?

– Il est pas mal déboussolé depuis une couple de jours. Il a demandé au grand Michel de le remplacer. Un peu de repos fera pas de tort à Robert et un peu de travail, ça va déniaiser le jeune. Mais qu’est-ce qui se passe ?

Léveillé murmura :

– Une crise cardiaque !

Candy pâlit. S’agissait-il du Manchot ? Elle n’eut pas le temps de poser la question à Léveillé. Déjà, ce dernier demandait à Rita si Michel Beaulac était seul et, sans perdre un instant, il entrait dans le bureau du Manchot, occupé par son premier adjoint.

II



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