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XV


La première impression ne fut pas trompeuse, et Sarah fut promptement habituée chez Mme Martelac. Celle-ci, de son côté, ayant consenti à s’en charger, trouva en elle une compagne intelligente et docile.

Tout était à faire dans l’éducation de l’enfant, Nicolas ayant négligé les plus simples éléments d’instruction qu’il eût pu lui faire donner. Le vieil avare avait pour principe que l’unique science utile en ce bas monde est l’économie.

M. d’Hassonville raconte, dans un de ses ouvrages, qu’un paysan, après lui avoir fait l’éloge de son fils, ajouta avec émotion : « Et puis, monsieur, il est si intéressé ! » L’économie poussée jusque-là était pour lui la première de toutes les vertus. Nicolas Larousse eût, certes, dépassé de beaucoup à l’égard de Sarah l’estime de ce brave paysan pour son fils ; mais la consolation de lui donner un pareil éloge ne lui fut jamais accordée, et sa petite-fille témoigna toujours une profonde insouciance des marchés heureux dont il se vantait parfois devant elle, n’ayant personne autre aux yeux de qui il pût faire valoir son habileté en affaires.

Lui trouvant l’esprit réfractaire quand il cherchait à lui faire suivre ses calculs sordides, il avait abandonné l’espoir de la former à son image et la considérait comme un être mal doué, incapable de s’élever au-dessus des occupations auxquelles elle s’était accoutumée mécaniquement pendant les quelques années de sa vie chez lui.

Nature absolument neuve, mais, contrairement aux méprisantes conjectures de Nicolas, riche de tous les dons de l’intelligence et du cœur, Sarah reçut avec joie et reconnaissance les impressions nouvelles d’une éducation bien différente. Grâce à la fortune entassée sou à sou par l’avare, on put charger d’excellents professeurs de réparer le temps perdu pour son instruction. Mme Martelac se chargea elle-même de l’initier à la science religieuse, dont elle ignorait encore le premier mot, et l’âme de l’enfant s’éleva rapidement sous la pieuse influence de celle qu’elle aima bientôt comme une mère.

La petite-fille du marchand d’antiquités n’avait, au moins, subi aucune mauvaise direction. N’ayant point vécu au contact d’enfants étrangers et n’ayant guère vu de près personne autre que son grand-père, son intelligence était une page blanche encore ou à peu près, puisqu’elle ne contenait que les souvenirs éloignés et presque illisibles de sa première enfance.

Nicolas était mort depuis quelques mois, quand un matin Mme Martelac entra dans la chambre de Sarah, communiquant avec la sienne. La vieille dame tenait une lettre à la main et son visage était fort ému. La petite fille, occupée à un devoir d’écriture, laissa en commencement le mot auquel elle donnait à ce moment-là toute son application et se leva, comprenant qu’il y avait quelque chose de nouveau.

– Sarah, lui dit sa protectrice, connaissiez-vous le frère de votre mère ?

– Je l’ai vu, vous le savez, un instant seulement, la veille de la mort de mon grand-père, comme je vous l’ai raconté, mais j’ignorais qu’il fût mon parent, et c’est seulement après ce triste événement que j’ai su quel était cet homme, duquel j’avais été si effrayée.

– Et votre père, l’avez-vous connu ?

– Non, madame.

– Vous en êtes sûre ? Rappelez bien vos souvenirs.

L’enfant s’arrêta un moment pour faire appel à sa mémoire et répondit avec assurance :

– Je ne l’ai pas connu. J’ai connu ma mère pendant quelques années, mais je ne me souviens pas d’avoir vu près d’elle personne autre que mon grand-père.

– Celui-ci vous a-t-il parlé de votre père ?

– Il ne m’a jamais parlé d’aucun des membres de ma famille.

Ce n’était pas la première fois depuis son séjour chez la mère du docteur qu’on questionnait ainsi l’enfant ; mais elle était toujours obligée de faire les mêmes réponses, car elle ne se rappelait rien de ce qui avait eu lieu avant son arrivée à Poitiers avec son grand-père, et celui-ci n’avait jamais pris la peine de causer de ses parents avec elle.

– Savez-vous où vous êtes née ?

– Non, madame.

La mère du docteur fit un geste découragé.

– N’avez-vous dans l’esprit aucun indice pouvant le faire soupçonner ? Rien ne réveille-t-il vos souvenirs ?

– Pas grand-chose, non. Je crois, pourtant, qu’il faisait très chaud dans l’endroit où nous étions alors ; car, bien que je fusse toute jeune au moment de mon arrivée ici, la différence de température me frappa et j’ai, malgré les années, gardé souvenir de cette impression.

– Vous ne savez rien sur vous-même ? dit Mme Martelac avec compassion. Vous êtes en ce monde comme un pauvre petit être tombé on ne sait d’où et uniquement confié à la Providence.

– Pourquoi me faites-vous encore une fois toutes ces questions ? dit Sarah en regardant la lettre tenue par sa protectrice, se doutant bien qu’il existait un rapport quelconque entre elle et l’interrogatoire qu’elle subissait.

– Asseyez-vous et je vais vous l’expliquer. Mais nous ne savons pas grand-chose de nouveau, vraiment ! Et ni la justice ni vos amis ne parviendront à voir clair dans votre histoire si Dieu n’y met la main.

La petite fille s’assit en face de Mme Martelac, en tournant vers elle la chaise sur laquelle elle était au moment de son entrée.

– Vous savez, reprit celle-ci, qu’après la mort de votre grand-père on trouva, dans sa caisse vide, un billet, dont alors on vous lut le contenu, espérant pouvoir obtenir de vous quelques renseignements. Ce billet était, il est vrai, signé par M. Larousse, mais il était bien insuffisant pour éclairer les démarches de la justice. C’était une dénonciation contre son propre fils. Il l’accusait de l’avoir, à deux reprises, dépouillé des valeurs qu’il possédait chez lui et avouait l’avoir sauvé une première fois en sacrifiant le mari de sa fille et en le faisant condamner. Ce papier ne contenait ni la date du premier vol, ni, ce qui sans doute eût rendu les recherches plus faciles, l’endroit où il avait eu lieu et où votre père avait subi le jugement. M. Larousse écrivit cela sous l’empire de la colère qui, probablement, détermina la congestion dont il est mort ; l’écriture était tremblée, formée avec peine et à la hâte. Frappé soudainement, il n’eut pas le temps de relire cette déclaration et de la compléter assez pour permettre de réparer le crime dont il s’était rendu coupable en faisant condamner un innocent. Eh bien ! par une inconcevable fatalité, une nouvelle déclaration, celle-là du coupable lui-même, est interrompue aussi par la mort. L’aveu de Marc Larousse ne peut, pas plus que l’écrit de votre grand-père, nous mettre sur la voie pour retrouver, s’il vit encore, et pour réhabiliter votre malheureux père.

– On a retrouvé le frère de ma mère ? s’écria Sarah.

Mme Martelac lui montra la lettre envoyée par le docteur et qu’elle tenait à la main.

– Robert m’écrit ce matin et joint cette lettre à la sienne afin de nous tenir au courant des événements ayant rapport à votre situation. Elle est de M. Hilleret, que vous avez connu pendant son séjour ici ; le plus grand des hasards l’a fait assister aux derniers moments de Marc Larousse. Après avoir volé à son père tout ce qu’il pouvait emporter, le misérable est passé en Algérie, où il s’est mis à faire le commerce avec les Arabes, se hasardant, paraît-il, au milieu de tribus mal soumises, et courant parfois de grands dangers dans lesquels l’appât du gain et son humeur aventureuse le poussaient malgré les avis des colons qu’il connaissait. Il y a quelques jours, on l’a trouvé frappé à mort, après avoir été dépouillé de tout ce qu’il portait avec lui. Le détachement qui l’a rencontré au moment où il allait rendre le dernier soupir était justement commandé par Jacques Hilleret. Celui-ci l’a, dit-il, préparé de son mieux à rendre à Dieu son âme si coupable, et, à défaut du prêtre absent dans cet endroit désert, il a reçu ses dernières confidences et l’aveu de son désir de réparer son crime. Malheureusement, il perdit presque immédiatement la parole, sans avoir pu compléter ses renseignements et les mots prononcés par lui viennent seulement confirmer la déclaration de son père.

– Oh ! madame, quel malheur ! Si mon pauvre père vit, je serais si heureuse de pouvoir le consoler et lui faire oublier l’horrible injustice dont il a été victime !

– Peut-être n’existe-t-il plus, ma pauvre enfant. Votre grand-père ne vous traitait-il pas comme une véritable orpheline ?

– Sans doute et longtemps, ignorant les raisons qu’il avait pour me le faire croire, je me suis aussi regardée comme telle ; mais aujourd’hui, un secret espoir s’est emparé de moi et je m’explique que mon grand-père, dans de telles conditions, ait pu sans aucune certitude me laisser croire à la mort de mon père.

Mme Martelac secoua la tête.

– Confions-nous en Dieu ! Le docteur fera tout au monde pour savoir la vérité à ce sujet. Il s’est déjà livré à bien des recherches dans les différentes parties de la France ; mais nulle part il n’a obtenu un renseignement sur un condamné de votre nom.

La petite fille écoutait ces paroles, les yeux pleins de larmes et les mains croisées.

– Il faut prier, mon enfant ; le ciel nous viendra en aide. S’il a permis que ces deux tentatives de réparation demeurassent inachevées, c’est pour nous éprouver ; mais si votre pauvre père existe encore, il vous donnera, je l’espère, la joie de le revoir.

Sarah écouta ces paroles avec cette confiance particulière à la jeunesse, toujours croyante en l’avenir. Pourtant les mois s’écoulèrent, l’année se passa, une autre lui succéda et Robert n’aboutit à rien, bien qu’il mît tout en œuvre. Sa mère et lui finirent par penser que le père de leur petite protégée était maintenant dans un autre monde où la justice infaillible de Dieu rend à l’innocent et au coupable ce qui leur est dû. Toutefois, ne voulant point affliger Sarah, ils continuaient à l’engager à s’adresser à Dieu pour obtenir la consolation qu’ils étaient impuissants à lui donner, malgré leur active affection.
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