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XVI


Deux années se passèrent ainsi. Sarah grandissait à peine, assez pourtant pour accuser ses quatorze ans. Son visage, aux teintes délicates, était éclairé par ses yeux noirs dans lesquels semblait, malgré la gaieté de son esprit, se refléter le vague souvenir des tristes années passées chez son grand-père. La vie laisse sa marque indélébile sur notre front et l’âme qui a souffert, fût-ce sans avoir conscience de sa souffrance, garde une empreinte mélancolique, surnageant parfois à travers les joies présentes et leur communiquant une puissance plus grande en accentuant par le souvenir leur contraste avec le passé. Un soir, assise devant une table sur laquelle étaient ses livres d’étude, la petite-fille du marchand d’antiquités apprenait ses leçons. Mme Martelac, placée près de la lampe, dont l’abat-jour rejetait la lumière sur ses cheveux blanchis et sur son front calme, travaillait en silence afin de ne pas la troubler.

Le salon avait gardé son apparence austère, la mère de Robert ayant tenu à ce que rien de la fortune de sa pupille ne vînt apporter le luxe dans son intérieur. Elle évaluait ses soins et son affection trop haut pour en retirer un avantage matériel et pensait en être payée par la tendresse de l’enfant et par la joie de la former à une vie utile et sérieuse. Sarah, indifférente à un confortable qu’elle n’avait jamais connu du vivant de son grand-père, acceptait avec reconnaissance la place qu’on lui faisait à ce foyer.

Quand elle sut ses leçons, appuyant le coude sur la table et le menton dans sa main, elle regarda sa compagne en silence. Aucun bruit ne troublait la tranquille soirée des deux femmes ; dans la rue, des chants se faisaient entendre, adoucis par l’éloignement, et le cloches de l’église de Notre-Dame, sonnant le couvre-feu, dominaient les derniers bruits de la journée arrivée à sa fin. Mme Martelac et Sarah ne voyaient personne, elles sortaient rarement, sauf pour la promenade de chaque jour, conseillée par Robert pour la santé de l’enfant. La mère du docteur se donnait entièrement au devoir qu’elle avait accepté et, surveillant l’éducation de la petite fille, elle avait éloigné au moins pour quelques années les relations qui eussent pu la distraire de cette surveillance.

Sarah se trouvait parfaitement heureuse et n’ambitionnait aucune distraction nouvelle. Elle avait voué à sa protectrice une tendresse profonde qui s’était tout naturellement implantée dans son cœur au contact de cette âme élevée et douce.

Mme Martelac, levant les yeux et la voyant immobile, lui dit :

– À quoi pensez-vous, Sarah ?

– Je pense, madame, que le docteur, avec toute l’apparence de la force, vous ressemble par la douceur.

– À quel propos dites-vous cela ?

– Je pensais à lui et je ne puis le faire sans songer à sa bonté à mon égard et à l’égard de tous ceux qui ont besoin de lui.

– Oui, il est bon, c’est vrai, dit Mme Martelac avec conviction.

– Il le prouve en toutes circonstances. Tenez, à son dernier voyage ici, il y a deux mois, je l’ai vu soigner Catherine lorsqu’elle s’est cassé le bras, j’ai été frappée de sa douceur en le soignant.

– Il aime beaucoup notre fidèle domestique.

En disant cela, la mère du docteur s’était remise à son travail.

– N’êtes-vous pas heureuse d’avoir un fils comme celui-ci ? repartit Sarah.

Mme Martelac laissa son ouvrage appuyé sur ses genoux et releva la tête ; un fier sourire éclairait son regard.

– Certainement, c’est un cœur excellent, noble et droit.

– Et un homme remarquable ! reprit l’enfant avec chaleur. On dit qu’il est déjà célèbre.

À ce moment, un coup de sonnette fit tressaillir les deux femmes.

– Qui cela ? s’écria Sarah.

Elle s’était levée brusquement, mais elle retomba sur son siège en voyant la porte s’ouvrir. Celui dont elle venait de parler entrait dans le salon.

– Toi, Robert ! quelle bonne surprise !

Mme Martelac s’était levée et serrait le jeune homme dans ses bras.

La mère et le fils avaient toujours été intimement unis. Le docteur, arrivé à la maturité de l’âge, chérissait et respectait celle qui, demeurée veuve et dans une position précaire, avait su se sacrifier cependant de longues années pour lui fournir les moyens de terminer ses études et de parvenir à la situation qu’il avait conquise. Il avait pour elle des égards attendris et touchants ; la vieille dame se sentait récompensée de son amour par la profonde tendresse de ce fils, l’unique consolation de sa vie triste et isolée. Ses succès, dont le retentissement arrivait jusqu’à elle, lui faisaient éprouver ce légitime orgueil de l’heureuse mère d’un homme esclave du travail et du devoir et dont les hautes facultés sont noblement employées.

Les regards du docteur rayonnaient d’une joie sincère tandis qu’il tenait dans les siennes les mains de sa mère et lui disait tendrement :

– Je suis si heureux de cette occasion de vous revoir ! J’ai été appelé à quelques lieues d’ici pour soigner un richissime vieillard qui a eu la malencontreuse idée de venir tomber malade à la campagne. À Paris, il est de mes clients et prétend être ici consciencieusement empoisonné par le médecin de son village, bien que le brave homme ait l’intention de le soulager et fasse de son mieux pour y arriver. Mais l’usage de la fortune rend parfois fantasques certains caractères, et mon malade est de ce nombre ; il maltraite son docteur de campagne et me suppose le pouvoir de le rendre immortel. Bref, il m’a fait venir ce matin, espérant que je puisse lui rendre un peu de ce que les années en s’accumulant sur sa tête lui ont enlevé, c’est-à-dire les forces de l’âge mûr. Je me suis échappé de son château, où il m’a accueilli comme le Messie, car ce nabab a une peur horrible d’abandonner les biens de ce monde, et j’ai pu venir passer quelques heures avec vous.

Tandis qu’il parlait, Sarah n’avait pas fait un mouvement. Ses yeux fixés sur lui l’examinaient avec un curiosité admirative à laquelle, absorbé par la joie de revoir sa mère, il ne fit pas attention au premier abord. Quand enfin il se tourna vers elle, elle baissa la tête en rougissant.

– Eh bien ! Sarah, vous ne me dites pas bonjour ? dit-il en lui tendant la main.

Elle y mit la sienne avec un embarras visible. Son visage recevait en plein la lumière de la lampe et Mme Martelac remarqua cet embarras.

– Pourquoi rougissez-vous ainsi, mon enfant ? demanda-t-elle étonnée.

– Redevenez-vous aussi sauvage que le jour où Jacques Hilleret et moi, nous vous avons inopinément surprise dans le magasin de votre grand-père ? dit Robert en plaisantant. Ou m’avez-vous oublié au point de ne plus me reconnaître ?

– Je ne vous ai point oublié ! dit vivement la petite fille ; je parlais de vous au moment où vous êtes arrivé. Mais...

Elle s’arrêta et rougit.

– Mais quoi ? reprit Mme Martelac en insistant et sans comprendre un accès de timidité peu ordinaire chez sa pupille.

La petite-fille de Nicolas avait en effet abandonné depuis longtemps l’attitude craintive qui lui était habituelle pendant sa vie chez le vieil avare. Heureuse et aimée depuis lors, elle avait facilement laissé s’ouvrir son esprit et son cœur ; après avoir été comprimée durant son enfance, sa nature expansive avait maintenant de joyeux élans de confiance qui faisaient le charme de son intimité.

– Allons, qu’avez-vous ? Regardez-moi.

Robert avait pris une chaise basse et s’était assis près de sa mère, en face de Sarah, qu’il examinait en lui parlant ainsi.

– Je n’ose pas, dit-elle, en détournant son regard devant ces yeux interrogateurs.

– Pourquoi ?

Elle garda le silence.

– Ne sommes-nous plus amis ?

Il lui tendait de nouveau la main.

– Oh ! si, dit-elle avec un vague sourire et en baissant la tête.

– Eh bien, alors ?

Il attendait la réponse, elle hésita un instant.

– Voilà ! dit-elle enfin franchement, mais sans oser le regarder en face. Vous êtes, a-t-on dit l’autre jour devant moi, un homme illustre et cette pensée me rend maintenant timide en votre présence.

Une légère rougeur passa sur le visage de Robert. Si grand, si fort qu’il soit, le cœur humain reste sensible à la louange surtout lorsqu’elle sort de lèvres innocentes qu’on ne peut soupçonner de mesquins calculs. Le jeune docteur sourit, et ce sourire illuminant son regard y ajouta une nuance de bonté qui donnait à cet homme austère un attrait irrésistible.

– Illustre ! Attendez mes cheveux blancs, chère enfant, pour croire à un pareil éloge, dit-il. Puis, quand cela serait, deviendrions-nous étrangers ?

Il y avait dans son ton un léger reproche.

– Non, vous avez été trop bons pour moi, répondit Sarah, surmontant enfin le premier mouvement d’embarras. Votre mère et vous, je vous aimerai toujours.

– À la bonne heure ! dit Mme Martelac, je vous retrouve comme à votre ordinaire ; j’étais déroutée par cet accès inusité de timidité. Vous nous aimez, dites-vous, enfant ? Vous avez bien raison, car nous vous le rendons de tout notre cœur.

– Quelle singulière personne vous faites ! reprit Robert en riant. Vous êtes, je crois, seule de votre espèce.

– Ce n’est pas ma faute ! répondit Sarah d’un air attristé.

– Oh ! je n’ai pas l’intention, en faisant cette remarque, de vous adresser un reproche, repartit aussitôt le docteur. Au contraire, je suis heureux de constater en vous ces particularités ; je déteste la banalité, et j’aime bien vous voir ainsi, pourvu que vous gardiez et développiez même, sous l’influence de ma mère, les charmantes qualités de votre esprit et de votre cœur.

– Ces nuances personnelles chez Sarah, et grâce auxquelles elle ne ressemble à aucune autre, tiennent sans doute, dit Mme Martelac, au milieu et à l’isolement à peu près complet où elle a été élevée ; mais nous en ferons, tu verras, une très bonne et très aimable jeune fille.

Elle regardait avec une affectueuse indulgence l’enfant, dont la figure souriante gardait encore une teinte rosée, dernier vestige de timidité.

– Je n’en doute pas, répondit le docteur avec conviction, en fixant sur Sarah ce regard grave, qui semblait fouiller aussi profondément le cœur humain que son scalpel l’être physique de ses semblables.

Cette fois, la petite fille ne détourna pas les yeux et soutint l’examen de Robert avec cette confiante franchise de l’âme innocente et n’ayant rien à cacher.

– Comment va Anne ? demanda Mme Martelac à son fils lorsque la conversation eut pris un autre cours.

– Bien, mais son mari est souffrant depuis quelque temps.

– La pauvre enfant ! Sa vie est-elle ce qu’elle la désirait au moins ?

– Non, je crois ; elle est sévère et ne doit guère lui offrir les plaisirs qu’elle enviait. Même avant d’être malade, M. Tissier était d’humeur morose et retenait sa femme dans son intérieur, dont il lui permettait rarement de sortir et jamais sans être accompagnée par lui.

– Cela a dû lui sembler dur ?

– Je le pense ; d’après les idées énoncées par Anne jadis, elle ne devait pas être préparée à une semblable existence et a dû avoir de la peine à se faire à cette vie de recluse.

– Les vois-tu souvent ?

Elle levait la tête vers Robert, afin d’examiner son visage, dont l’expression s’était attristée.

– Très rarement. Mes occupations ne me permettent pas de relations suivies.

– Est-elle toujours la même ?

– Je la crois devenue plus sérieuse. Sans doute, l’atmosphère dans laquelle elle vit forcément influe sur son esprit. Son mari est loin d’être un homme ordinaire, et son contact oblige Anne à oublier un peu les petites vanités que vous lui reprochiez autrefois de tant aimer. Elle voit peu de monde et seulement de vieux savants, amis de M. Tissier.

– Que sont devenus ses rêves d’élégance et d’amusements ? dit Mme Martelac pensivement.

– Ils ont été cruellement déçus, au moins pour les amusements ; car son mari ne lui refuse aucun luxe d’intérieur.

– Et ton ami, M. Hilleret, donne-moi de ses nouvelles ? dit tout à coup la mère du docteur.

– Il vient d’être promu au grade de capitaine et persiste à rester loin de nous.

Puis il ajouta plus bas, et tandis que Sarah se levait pour aller chercher, à l’extrémité du salon, un travail qu’elle voulait continuer :

– J’ai souvent pensé qu’il eût mieux fait de ne pas partir. Peut-être Anne n’eût-elle pas alors consenti à épouser M. Tissier ?

Mme Martelac secoua la tête.

– Peut-être. Il y avait certainement, entre elle et lui, un commencement de sympathie qui eût pu triompher de la vanité de ta cousine. Mais, à ce moment-là, le devoir de M. Hilleret vis-à-vis de toi était de partir. Il savait ta passion pour Anne et ton espoir de l’épouser. S’il eût eu la faiblesse de rester près d’elle, tu n’eusses pu t’empêcher de le blâmer...

– Et de lui garder malgré moi un peu de rancune, hélas ! La nature humaine est bien mesquine, malheureusement !

– Pas toujours, reprit vivement la mère ; et tu aurais su, je n’en doute pas, te montrer généreux comme Jacques lui-même a su le faire ; car il a agi noblement.

– C’est vrai, répondit le jeune docteur, et je l’en estime et l’en aime davantage. Mais, aujourd’hui, je juge différemment la chose, et je comprends qu’il convenait mieux que moi au bonheur d’Anne.

Mme Martelac regardait son fils. Sur son large front, il y avait certainement un peu de mélancolie, mais non plus ce chagrin profond qu’elle y avait vu quelques années auparavant, lorsqu’il avait dû renoncer à épouser sa cousine. Elle avait craint de plus longs regrets et se félicita de le voir en voie de guérison.

– Pourquoi ne te marierais-tu pas à ton tour ? lui dit-elle doucement.

Il tressaillit, comme si une telle pensée lui était douloureuse.

– Ma mère, ne me parlez jamais de cela ! dit-il simplement et avec une expression de prière.

Sarah revenait prendre sa place, munie de son ouvrage ; Mme Martelac baissa la tête sur le sien, ne voulant pas, devant l’enfant, continuer cette conversation.

– La blessure saigne encore, se dit-elle intérieurement. Comme il l’aimait !

Involontairement, elle en voulait à la jeune femme d’avoir méconnu un amour si sûr, et dont tant d’autres se fussent montrées fières ; elle lui en voulait surtout de la souffrance imposée à son fils. Et pourtant, elle le sentait bien, Anne n’était pas la femme qu’il eût fallu à Robert, et non seulement elle lui eût pardonné, mais elle l’eût remerciée de l’avoir repoussé si le docteur s’était heureusement marié. De telles contradictions sont fréquentes dans le cœur des mères ; leur amour exclusif n’admet pas que leurs enfants puissent n’être pas appréciés par tous comme ils le sont par elles-mêmes.
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