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II


Nicolas Larousse, dont avait parlé Mme Martelac, habitait une grande maison située au bas d’une de ces rues populeuses qui descendent jusqu’aux boulevards. Changeant de nom deux ou trois fois sur son parcours, cette rue conserve à peu près partout son même aspect et des troupes d’enfants sales et déguenillés l’encombrent pendant la belle saison, à l’heure où l’école les rend à leurs familles. Si je ne craignais d’accuser à tort l’édilité poitevine, je soupçonnerais cette rue de n’être guère nettoyée que grâce à sa pente rapide, lorsqu’une averse orageuse vient la changer en torrent. Alors, l’eau emporte les débris de toute sorte dont la jonchent sans scrupule les ménagères peu soigneuses qui l’habitent.

La rue habitée par Nicolas conserve plusieurs monuments anciens et historiques, et à l’endroit où elle quitte le nom de Saint-Michel pour prendre celui de Saint-Étienne, on montrait encore au commencement de notre siècle une pierre sur laquelle Jeanne d’Arc, logée à l’hôtel de la Rose, mit le pied pour monter à cheval lorsqu’elle quitta Poitiers, où elle avait été amenée, en 1428, afin d’y être interrogée par les docteurs de la faculté.

À ce moment, la cité poitevine était une ville importante, où était le parlement, où siégeait le conseil et où se trouvaient les membres de l’Université de Paris demeurée fidèles à l’héritier de Charles VI. Ce jeune prince, doutant de la mission de Jeanne d’Arc, lui fit subir à Poitiers une épreuve solennelle. Elle fut interrogée par les docteurs les plus autorisés de l’Église et de l’État. À la suite de cet interrogatoire, qui dura trois semaines et auquel elle répondit de façon à ce que ces doctes personnages fussent grandement ébahis, dit la chronique, par la sagesse de ses paroles, ils conclurent en sa faveur. Ces juges intègres reconnurent n’avoir trouvé en elle, après une sérieuse enquête, que « bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse ». Tout ce qui rappelle le souvenir de notre grande héroïne doit être pieusement conservé ; aussi cette pierre rendue précieuse par la tradition est aujourd’hui déposée à l’hôtel de ville.

La demeure de Nicolas se trouvait à l’angle de la rue, sur le boulevard ; elle était formée d’un grand bâtiment en ruines et conservant l’apparence recueillie et calme d’un couvent, car il avait autrefois fait partie d’un vaste monastère qui étendait ses dépendances jusqu’au bord du Clain. Les habitants de la rue se hasardaient rarement de ce côté dès que la nuit arrivait, et vous n’eussiez pas trouvé dans cette population besogneuse une femme ou un enfant pour faire une commission chez Nicolas, lorsque sa maison n’était plus éclairée que par sa petite lampe de cuivre. On disait qu’il y revenait et peut-être le vieillard entretenait-il ce bruit afin d’éloigner les curieux.

Il vivait seul avec sa petite-fille, une enfant de dix ans, chétive et pâle, qu’on s’étonnait de voir grandir, si lentement que ce fût, au milieu de la vie triste et sans air qu’il lui faisait. Sarah sortait rarement ; elle ne jouait jamais avec les autres enfants de la rue. Un jour, peu de temps après son arrivée à Poitiers, elle avait voulu se mêler à un groupe d’entre eux ; une fillette à laquelle elle tendait la main pour prendre part à une ronde s’était retirée avec un geste d’effroi à cette parole de son frère :

– Laisse-la, c’est la petite-fille du juif !

Ces mots firent le vide autour d’elle ; tous s’éloignèrent en la regardant avec une curiosité maligne.

Depuis, Sarah n’essaya jamais d’adresser la parole à aucun d’eux ; elle mit une sorte de fierté inconsciente à ne pas solliciter ce qu’on lui refusait. Pourquoi la repoussait-on ? Elle l’ignorait. Juive ? Elle ne l’était pas, elle savait à peine ce que signifiait ce mot.

La pauvre innocente portait au cou une médaille d’or sur laquelle était inscrit son nom : Sarah Alain, et la date de son baptême. Comment ce bijou avait-il échappé à la rapace convoitise de son grand-père ? Lorsqu’il s’était trouvé l’unique protecteur de l’enfant, il avait, il est vrai, essayé de s’emparer de cette médaille ; mais Sarah s’était révoltée, et cédant à ses pleurs, il s’était contenté de prendre, pour la vendre, la chaîne à laquelle elle était suspendue. Un matin, en s’éveillant, la petite fille l’avait trouvée remplacée par une ganse, ce dont elle avait été étonnée. La présence de la médaille l’avait pourtant consolée de cette disparition, et depuis, Nicolas avait oublié le fragile souvenir qu’elle gardait comme un talisman. La petite-fille de M. Larousse avait donc été baptisée aussi bien que lui-même, quoique en réalité le vieil avare se souciât assez peu de savoir à quelle religion il appartenait. Lorsqu’ils étaient venus, lui et Sarah, âgée de six ans, s’installer dans le quartier qu’ils habitaient, ne le voyant jamais mettre les pieds à l’église et lui reconnaissant les instincts rapaces propres à la race maudite, les voisins l’avaient surnommé "le juif". Il n’avait jamais rien essayé pour empêcher ce titre de lui demeurer.

Sarah formait toute sa famille ; du moins, personne ne lui connaissait aucun autre parent et personne n’en avait jamais vu aucun autre passer le seuil de sa porte. Il n’était point du pays. Quand il s’était décidé à se fixer à Poitiers, ce n’avait été qu’après différents changements de résidence. Les gens qu’il aurait pu intéresser à un titre quelconque devaient avoir perdu sa trace, grâce à cette vie errante ; mais le vieux marchand ne semblait pas souffrir le moins du monde de son isolement, et bien que l’enfant eût seule droit à son affection, il n’en était pas plus tendre à son égard, l’unique attachement dont il parût capable étant sa passion de l’or. Il était riche, mais il vivait en pauvre afin de pouvoir lésiner à son aise sous le couvert de son apparente pauvreté, et il exploita le plus tôt possible la précoce intelligence de sa petite-fille. L’activité enfantine de celle-ci lui épargna de bonne heure les gages d’une femme de service.

Nicolas était marchand d’antiquités et Sarah était chargée de mettre de l’ordre dans le magasin, formé par le rez-de-chaussée entier de cette grand maison. Il y avait là cinq pièces d’inégales grandeurs, reliées entre elles par des couloirs étroits et noirs. À l’extrémité de l’un d’eux se trouvaient des marches usées et suintant l’humidité, sur lesquelles le pied glissait au premier abord. Elles conduisaient à une sorte de petit parloir que Nicolas avait consacré à son usage particulier.

Sarah n’y entrait jamais ; sa vie se passait dans le magasin et, grâce à l’encombrement de celui-ci, elle avait su s’y faire de petites retraites inaccessibles où elle se glissait à travers mille détours pour se livrer en liberté à ses distractions solitaires. Son grand-père ne jugeant pas nécessaire de lui accorder des moments de récréation, elle se dérobait ainsi à sa surveillance. Ce n’était souvent qu’après des appels réitérés qu’il voyait apparaître au-dessus d’une table ou entre deux armoires la figure ébouriffée de sa petite-fille, se levant enfin du coin où elle était blottie, son chat entre les bras, le caressant et le berçant par quelque chant étrange et sans suite, composé de bribes recueillies par elle dans les chants de la rue.

M. Larousse avait installé dans un coin, derrière des meubles massifs, les quelques ustensiles absolument indispensables au ménage. C’était là le domaine réel de l’enfant, tout ce qui représentait pour elle le foyer domestique. Elle y avait pour unique ressource la société du chat, dont elle s’était fait un ami. Nicolas, bien qu’il regrettât la maigre nourriture que cet animal parvenait à soustraire à son avare surveillance, tolérait pourtant sa présence, dans le but d’effrayer les régiments de souris qui dansaient même en plein jour leurs rondes audacieuses au milieu du magasin.

Les salles et les couloirs étaient remplis de meubles précieux mêlés à d’infimes débris ramassés on ne sait où. Bahuts sculptés avec art, tentures à peine flétries, vestiges d’une élégance ruineuse qui avait abouti à une saisie judiciaire, armures, bijoux anciens, tout cela se trouvait, étonné sans doute d’un tel rapprochement, au milieu de meubles modernes et des plus sordides défroques.

Dans ces dernières, Nicolas permettait à l’enfant de se choisir des vêtements, et Dieu sait les singulières toilettes résultant de la permission qu’il lui donnait. La petite fille n’avait pas souvenir d’avoir reçu de son grand-père le don d’une robe neuve, et comme elle était, vu son âge, absolument incapable d’ajuster à sa taille les vêtements parmi lesquels elle pouvait choisir, son habillement offrait un mélange de prétention et de misère qui touchait au grotesque. La mode n’avait rien à voir avec elle. En revanche, plus d’une bonne âme eut senti ses yeux se mouiller en voyant la pauvre petite, accroupie devant un tas de hardes plus ou moins défraîchies, essayant elle-même et seule les loques les moins usées, d’ordinaire beaucoup trop grandes et dans lesquelles se perdait sa taille enfantine.

Nous la trouvons un matin occupée avec son grand-père à examiner un paquet de vêtements et à mettre de côté ceux dont l’état de vétusté est tel que Nicolas, n’espérant rien en retirer, les lui abandonne. Assis, un crayon et un portefeuille crasseux entre les mains, le marchand inscrit les différents objets de toilette achetés en bloc et presque pour rien à une vente à laquelle il a assisté la veille. Sarah soulève un à un ces objets et sa convoitise se trouve excitée tout à coup par une robe d’enfant bleue et blanche, à peu près usée, mais conservant encore une certaine apparence d’élégance. Elle la tient presque respectueusement à la main et admire avec complaisance les dentelles fripées dont elle est ornée.

– Voilà un oripeau qui fera sans doute l’affaire d’une des femmes du voisinage, dit Nicolas. Elles ont toutes la passion de parer leur marmaille comme des idoles et celles qui n’ont pas assez d’argent pour acheter du neuf viennent chez moi. J’en tirerai bien quelques sous.

– Oh ! grand-père, donnez-la-moi.

Habituellement, Sarah n’ose guère formuler ses désirs devant ce vieillard dur et sordide, mais celui-ci l’a emporté sur sa timidité native.

– Qu’en ferais-tu ?

Elle allonge la robe le long de sa taille mince et montre qu’elle semble de bonne grandeur pour elle :

– Je la porterais.

– Toi ? Allons donc ! C’est beaucoup trop élégant pour une fille de...

Il s’interrompit.

– Une fille de quoi ? reprend l’enfant.

Le vieillard fait un geste d’impatience.

– Je m’entends, dit-il, et ça suffit.

Et comme elle regarde sans comprendre, ses grands yeux fixés sur lui avec étonnement :

– Vois-tu, petite, il ne faut pas t’imaginer de jouer à la grande dame. Vrai ! Il y a des moments où je ne te reconnais pas pour mon sang ! Tu as des instincts de vanité folle ! Tu voudrais être mise comme une demoiselle !

Le reproche semble dérisoire, adressé à la pauvre enfant. Du moins, si jamais pareille ambition s’est éveillée dans sa tête, sûrement il lui a refusé tout moyen de la réaliser, et cette folle idée, si elle a existé, est destinée comme beaucoup des choses de ce monde à tomber dans le néant sans avoir amené aucun résultat.

Le marchand regarde Sarah avec un air sournois et moqueur ; on dirait qu’à travers cette frêle et misérable créature qu’il accuse de vanité et d’amour du luxe, son regard haineux remonte vers une autre personne qu’elle lui rappelle.

– Cette robe est si belle ! murmure la petite fille, qui n’a pas compris grand-chose à la morale de son grand-père et s’étonne même de le trouver plus loquace qu’à l’ordinaire.

– Eh bien ! si elle est belle, elle se vendra.

Des larmes roulent dans les yeux de l’enfant, mais Nicolas n’a pas pour habitude d’être sensible à si peu de chose. La robe bleue, inscrite sur son calepin, va prendre rang parmi les objets à vendre, et Sarah suit des yeux avec regret les dentelles jaunies qui l’avaient séduite.

Hélas ! que de désirs tout aussi innocents s’évanouissent ainsi sous la main brutale de la vie, plus dure souvent que ne l’était alors celle du vieux marchand.

– Dépêche-toi de faire ton travail et que le déjeuner soit prêt quand je rentrerai, dit-il brusquement.

Ayant fini de compulser les richesses réunies en tas sur le plancher, il les ramasse, les plie, et après les avoir serrées avec soin, il sort du magasin pour aller faire une course lointaine, remise depuis plusieurs jours.
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