La Bibliothèque électronique du Québec





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XXIII


La santé de M. de la Croix-Morgan déclinait rapidement. Un instant, la joie qu’il avait éprouvée lui avait rendu une apparence de forces ; mais la réaction s’était promptement faite, et Sarah, elle-même, malgré sa jeunesse et les moments d’espoir qu’elle devait à son âge, conservait peu d’illusions.

On avait transporté le malade dans un petit appartement loué par Robert, et Mme Martelac et Sarah entouraient de leurs soins affectueux les dernières semaines de son existence. Robert passait là toutes ses heures de liberté, épuisant les ressources de sa science afin de prolonger cette vie si durement éprouvée et dont le déclin venait d’être consolé par la présence et la tendresse de la jeune fille. Celle-ci, heureuse d’accomplir un devoir qu’elle n’ose plus espérer de remplir longtemps encore, comble son père d’attentions filiales et le distrait parfois par cette gaieté inhérente à la jeunesse et dont elle ne saurait se défaire entièrement, même aux jours les plus douloureux.

Le visage de Sarah n’a pas une beauté parfaitement régulière, mais il possède au suprême degré ce qu’on est convenu d’appeler : « le charme », ce je ne sais quoi d’attractif qui brille dans le regard et répand son expression sur l’ensemble des traits.

Agenouillée devant la cheminée dans laquelle il y a un peu de feu, bien qu’il fasse déjà presque chaud et que la fenêtre soit entrouverte, nous la trouvons occupée à surveiller une cafetière contenant la tisane ordonnée pour son père. Son visage, penché vers la flamme qui s’échappe du menu bois allumé pour cette préparation, en reçoit un reflet rose, et ses cheveux châtains, un peu crêpelés, forment une ombre fine et douce sur son cou.

Mme Martelac, assise près de la fenêtre, tricote activement, et, de temps en temps, lève les yeux pour regarder Sarah aller et venir à travers la chambre ou pour examiner la figure fatiguée du malade. Sans doute, cet examen ne lui apprend rien de bon, car la vieille dame arrête en ce moment sur sa fille d’adoption un regard dans lequel se lit une affectueuse pitié. Le docteur cause avec M. de la Croix-Morgan. Celui-ci se lève encore chaque jour pour s’installer dans son fauteuil, mais le soleil, en l’éclairant, permet d’apprécier les ravages faits dans toute sa personne par la maladie.

L’aspect des deux hommes diffère essentiellement. Robert est fort, brun ; sa physionomie calme et ferme semble refléter la force de son âme, qui n’a jamais dévié un seul instant de la ligne droite. Sa personne énergique ne connaît d’autre fatigue que la saine fatigue du travail. Alain est grand, mince, blond ; sa taille, aujourd’hui courbée par la maladie, a dû être élégante. Dans ses traits revêtus de ce je ne sais quoi d’un peu efféminé qu’on nomme « la distinction » et qui semble être le plus habituellement le résultat du raffinement des races, une certaine faiblesse se combine visiblement avec la fougue d’un caractère qui a subi longtemps le joug des passions. Leur empreinte, mêlée d’une amère révolte contre la fatalité qui a humilié une âme fière, reste marquée sur ce front blanc, rayé prématurément par des rides, dans ces yeux bleus dont le regard hésitant semble raconter la lutte sous laquelle il a dû se courber pendant tant d’années et dans ces lèvres fines, légèrement agitées à la moindre émotion.

Il y a peu de différence d’âge entre ces deux hommes ; mais le docteur, dans toute la force d’une jeunesse qui touche à son déclin, semble à peine parvenir à la maturité de la vie, tandis que son malade, usé par ses folies et par le malheur dont elles ont été suivies, se trouve épuisé et sans ressort contre le mal auquel il succombe.

Tout à coup, Mme Martelac, après avoir regardé dans la rue, tourne la tête vers l’appartement.

– Sarah, venez donc voir Mlle Nissel, elle passe de l’autre côté de la rue.

Sarah se relève vivement et vient vers la fenêtre en disant :

– Oh ! je suis curieuse de la voir.

Elle se penche au-dessus de la rue et ses regards suivent avec une expression singulière une grande jeune fille blonde, dont le profil se reflète dans les devantures des magasins le long desquels elle passe avec toute l’élégante vivacité d’une démarche essentiellement parisienne. Elle est suivie à une petite distance par une femme de chambre, et Sarah ne la quitte des yeux qu’au moment où, tournant l’angle de la rue, elle disparaît.

– Elle est belle femme, n’est-ce pas ? dit Mme Martelac.

– Oui, répond Sarah en rougissant.

Un regard jeté vers une glace placée sur le côté lui a montré sa petite taille, bien que parfaitement proportionnée. Est-ce la comparaison involontaire qu’elle a faite d’elle-même avec la jeune fille de la rue que la petite-fille de Nicolas doit le vif incarnat répandu sur ses joues ?

– Elle ne paraît pas jolie, reprend-elle timidement.

– Non, mais la beauté est peu de chose, répond vivement Mme Martelac, en jetant un regard vers son fils, comme pour s’assurer qu’il n’a pas entendu.

– C’est vrai, dit Sarah.

– Elle est agréable, sinon belle.

– Et peut-être très bonne, cela est le principal.

On voit que Sarah fait un effort pour faire cette remarque, et Robert, qui a levé les yeux, la regarde en souriant.

– De qui parlez-vous ainsi ? demande M. de la Croix-Morgan.

Absorbé par sa conversation avec le docteur, il n’a pas remarqué le petit incident qui vient de se produire et entend seulement les dernières paroles de sa fille.

– D’une charmante personne, très riche et parfaitement bien, dit-on. Robert n’est pas de cet avis.

– Par exemple ! s’écrie le docteur ; avec une indignation dans laquelle on peut deviner une nuance d’ironie.

– Pourtant, tu refuses de faire sa connaissance !

– Ai-je besoin de connaissances de ce genre ? répond le jeune homme en riant. D’ailleurs, comment osez-vous me reprocher d’avoir refusé de la voir ? Hélas ! sa vue m’a coûté assez cher !

– Tu l’as vue ?

– Mais oui, reprend Robert avec un calme superbe, et qui fait ouvrir tout grands les yeux de Mme Martelac.

La bonne dame a repoussé sur son front lisse les lunettes dont elle se servait, et regarde son fils avec étonnement.

– Où l’as-tu vue ?

– À une vente de charité, et j’ai payé d’un billet de cent francs une affreuse petite blague au crochet qu’elle m’a affirmé être sortie de ses blanches mains, et dans laquelle je n’ai même pas la consolation de pouvoir mettre mon tabac, parce qu’il s’est fait un nœud à la cordelière qui la ferme et je ne sais comment faire pour l’ouvrir.

– Tu es généreux !

– C’était à prendre ou à laisser ! Elle m’encourageait de son plus doux sourire à me défaire en sa faveur de mon billet de cent francs, et je voyais les regards envieux d’un essaim de jeunes vendeuses qui nous examinaient et devant lesquelles elle eût été humiliée si j’eusse refusé sa marchandise.

– Tu t’es laissé toucher, c’est de bon augure !

Robert lève les épaules en souriant.

– N’en concluez rien, ma mère, vous auriez tort.

Sarah paraît ne pas faire attention à la conversation ; pourtant, certainement, ses yeux, qui ont repris subitement leur expression mélancolique, ne saisissent plus guère le mouvement de la rue, bien qu’ils semblent le regarder. Son père a jeté un furtif regard de son côté et reprend doucement en s’adressant à Robert :

– Je crois comprendre le motif de votre mère, mon ami. Elle a raison, vous deviez vous marier.

– N’est-ce pas ? dit avec empressement Mme Martelac. Que ne pouvez-vous le convertir à cette idée ?

Le plus cher désir de la mère du docteur est de voir son fils se créer un intérieur et oublier ainsi complètement la déception éprouvée par son amour pour sa cousine Anne.

Le docteur garde le silence et continue à couper lentement les feuillets d’un livre qu’il vient d’apporter à l’intention de Sarah.

– Il ne veut entendre parler d’aucun mariage, reprend Mme Martelac en jetant un regard de maternel reproche du côté de son fils. Pourtant, ajouta-t-elle en baissant la voix, j’avais fait un si bon rêve de bonheur pour lui !

Robert, à ces mots, fait un brusque mouvement, et M. de la Croix-Morgan, qui le regarde, remarque qu’il a pâli subitement.

– Et pourquoi notre cher docteur repousse-t-il ce rêve ? demande-t-il.

– Il affirme que l’amour maternel seul a pu lui donner naissance.

– L’amour maternel voit clair peut-être ! murmure le malade.

La vieille dame soupire et reprend :

– Il est intraitable, et je n’ose plus en parler. Mais une femme bonne, attentive et affectueuse lui ferait un intérieur agréable, ce qu’il n’a pas lorsqu’il est seul à Paris.

– Vous croyez, ma mère, que je trouverais tout cela dans une de ces charmantes poupées de salon dont on vous parle ? demande Robert.

Le ton avec lequel il pose cette question a quelque chose d’amer qui ne lui est pas habituel et dont M. de la Croix-Morgan est frappé.

– Mlle Nissel est pieuse et sérieuse, assure-t-on.

– On le dit toujours de la jeune fille que l’on veut faire épouser à un homme de ma profession, n’aimant guère le monde et ses frivolités.

– Alors, cherche une autre jeune fille.

Le docteur secoue la tête sans rien répondre, et Sarah s’étant décidée à quitter la fenêtre pour revenir surveiller la tisane, la conversation change. Mais M. de la Croix-Morgan, dont la pâle figure a pris une expression soucieuse, suit longtemps des yeux la personne de sa fille allant et venant dans la chambre. Puis, ses regards se reportent avec hésitation sur le grave visage du docteur ; il semble chercher le mot d’une énigme dont il entrevoit la solution.

Encore quelques semaines, deux ou trois tout au plus, et le dernier jour arriva pour cet homme durement éprouvé. Il s’éteignit doucement, et son lit de mort s’éclaira de clartés pieuses, entouré comme il l’était par Robert et par les deux femmes. Il accepta les consolations de la religion, et le prêtre amené à son chevet entendit tomber de sa bouche repentante le pardon chrétien pour ses bourreaux, pardon auquel devait répondre du haut du ciel celui de Dieu lui-même.

Peu d’heures avant de finir, il pria le docteur de rester seul avec lui.

– Docteur, lui dit-il, le temps s’en va pour moi, vous ne m’en voudrez pas de mes paroles ?

Robert s’était assis près de lui, il répondit doucement :

– Vous pouvez parler, mon ami. Vous savez si ma mère et moi nous vous sommes sincèrement attachés !

– Est-il vrai que vous ayez renoncé pour toujours au mariage ? Dites-moi la vérité.

Et comme le jeune homme avait tressailli à cette question :

– Pardonnez à un mourant, reprit-il. J’avais cru saisir quelque chose,... mais peut-être est-ce un sentiment fugitif qui ne saurait prendre aucune consistance. Sarah...

– Sarah est notre enfant, interrompit le docteur, comme s’il eût craint les paroles qui allaient suivre. Ne vous tourmentez pas à son sujet. Je vous jure de veiller sur elle et de l’aimer toujours avec une tendresse paternelle.

Le mourant leva avec indécision ses regards vers lui.

– J’avais cru que peut-être... Elle est bien jeune, c’est vrai, mais c’est une femme sérieuse ; élevée par votre mère et par vous, elle me semblait digne de devenir votre compagne.

Une violente rougeur monta au visage de Robert.

– Ce serait égoïsme de ma part, dit-il. L’enfant aimera un homme jeune comme elle, et jamais je ne me mettrai entre elle et son bonheur.

– Son bonheur ! murmura M. de la Croix-Morgan. Qui vous dit qu’elle ne le trouverait pas près de vous ?

– Comment pourrai-je le croire ?

La voix de Robert tremblait en posant cette question. Le mourant lui tendit la main.

– Dans un an, demandez-lui ce qu’elle en pense et n’écoutez pas les scrupules délicats qui éloigneraient d’elle et de vous l’avenir préparé par Dieu même. Croyez-moi, un homme qui va mourir est bien clairvoyant quand il lit dans les regards de son enfant !

Le jeune docteur serra la main moite qui se tendait vers lui et dit :

– Je vous promets de faire tout au monde pour donner à Sarah un bonheur en rapport avec ses désirs.

Un dernier rayon de joie passa à travers les voiles dont commençaient à se couvrir les yeux du malade.

– Merci, dit-il d’une voix éteinte.

Puis, avec un effort :

– J’ai foi en vous et je vous la confie !
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