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VI


En sortant de chez Nicolas, Jacques s’était donc aussitôt rendu chez Robert, arrivé dans la nuit pour passer deux ou trois jours avec sa mère. Celle-ci, connaissant la vive sympathie qui unissait son fils et le jeune officier, et ravivait leur amitié de collège, avait fait prévenir le lieutenant, ajoutant qu’on l’attendait à déjeuner chez elle.

L’heure du repas n’étant pas encore arrivée, Jacques entra directement dans la chambre du docteur et lui serra la main avec affection. Peu de jours auparavant, Robert avait fait une opération chirurgicale dont les journaux avaient parlé avec éloge, et son ami le félicita.

– Ainsi, te voilà célèbre ? lui dit-il.

– Pas encore, mais sur le chemin de la fortune, du moins, répondit Robert en riant. Les demandes pleuvent chez moi, et je n’y puis suffire. On croirait à une réclame de ma part ; tous les journaux ont parlé de moi, tous les malades veulent m’avoir pour les opérer.

– Bah ! Tu es illustre, mon cher, ou en train de le devenir. On t’élèvera une statue et je souscrirai généreusement, je t’en réponds !

– Ce ne serait pas un honneur bien particulier par le temps qui court !

– C’est vrai ! On en couvre la France. Nos descendants ne pourront nous reprocher de n’avoir su rendre hommage au mérite ! Il n’y a si petite renommée qui ne soit nantie de sa statue ! Au moins, tu la mériteras, toi, beaucoup mieux que nombre de ces honnêtes célébrités qu’on nous a fait admirer en marbre ou en bronze. J’apprécie dans mon ami d’enfance non seulement la science de l’habile praticien, mais surtout le noble caractère. Voyons, regarde-moi bien en face.

– Pourquoi ?

– Eh ! parbleu ! pour que je puisse voir le visage d’un homme supérieur. On n’a pas tous les jours l’occasion de satisfaire une pareille curiosité !

Robert secoua la tête en souriant. Il appuya ses deux mains sur les épaules de son ami, et plongeant son regard d’aigle dans les yeux de Jacques, il garda un instant de silence.

– Tu es un caractère antique ! reprit le jeune officier sans détourner la tête.

– Pourquoi cela ?

– N’as-tu pas sevré ta jeunesse de tous les plaisirs et ne dois-tu pas à un travail acharné la position exceptionnelle que tu as conquise à ton âge ?

– Si j’ai, comme tu le dis, vécu en dehors de tous les plaisirs malsains, il y avait, tu le sais, un nom qui me gardait un souvenir qui hantait mes jours et mes nuits de travail, planant sur eux pour les dérober à la tentation du mal.

– Ta cousine Anne ?

Robert inclina la tête et ajouta gravement en laissant retomber ses deux mains :

– D’ailleurs, la vie ne nous est pas donnée pour la jeter à tous les vents du ciel et le vrai bonheur ici-bas, c’est de s’y sentir utile.

– Si nous avions dans notre génération beaucoup d’hommes comme toi, nous serions plus forts.

– Allons donc ! mon ami, ton rôle n’est pas moins beau que le mien et je ne sais pourquoi tu exaltes ainsi mon orgueil par ton enthousiaste affection. Le soldat tombant ignoré sur un champ de bataille n’a-t-il pas autant mérité de son pays que le savant, dont le succès peut, au moins, venir payer le dévouement à l’humanité ?

– C’est si naturel d’aimer son pays ! répondit le jeune officier.

– Oui, et pourtant, combien de gens chez nous sont au nombre de ces amis maladroits qui nuisent à ceux qu’ils aiment ! Tiens, reprit Robert, en montrant un journal qu’il venait de parcourir, nos pires ennemis ne pourraient dire de nous plus de mal que n’en dit cette feuille française.

– C’est indigne ! s’écria Jacques avec chaleur. Le journaliste qui se permet ainsi d’abaisser son pays dans les articles lus par les étrangers et commentés avec joie par eux mériterait d’être sévèrement châtié. La France est coupable, je le veux bien, mais c’est un beau et noble pays. Dieu ne l’abandonnera pas et il se relèvera un jour.

Le docteur sourit de l’ardeur juvénile de son ami.

– Tu as raison ; on pourrait lui dire la vérité sans l’abaisser ainsi. Je suis, comme toi, écœuré de ces articles sortis de plumes soi-disant patriotes, et qui ne savent pas respecter la patrie en lui laissant la foi en elle-même, la meilleure force que nous puissions avoir après la foi en Dieu. Enfin, tu n’es pas de ceux-là, mon ami, et il reste en France une multitude de cœurs comme le tien, croyant au relèvement du pays et prêts à tout pour y concourir, fût-ce à donner leur vie pour lui.

– Cela ne demande aucun effort de notre part, à nous. Mais cette science qui soulage tes semblables t’a coûté et te coûte encore un pénible travail. Nous autres, nous allons à la mort soutenus par un élan généreux ; à toi, il faut un courage de tous les instants et un oubli constant de toi-même. Je suis une de ces milliers d’unités dont est formée l’armée française, où le courage et l’amour du pays sont de tradition. Toi, tu es une exception parmi tes collègues, et, lorsque tes cheveux auront blanchi, tu seras une des premières autorités dans le monde médical. Cette perspective me rendrait fou d’orgueil ! Et pourtant, tu restes froid dans le succès. Cela prouve, ajouta le jeune homme en riant, que je fais partie du vulgaire, susceptible de subir les impressions de la vanité ; toi, mon ami, tu es doué de façon à les dominer.

– Ah çà ! es-tu venu me voir aujourd’hui dans l’unique but de me faire des compliments ? demanda Robert d’un ton moitié fâché moitié souriant. Assieds-toi en attendant le déjeuner, et causons puisque j’ai ici le temps de causer et ne serai dérangé par aucun malade.

– Hélas ! il me faut t’enlever cette illusion, répondit Jacques en acceptant un siège. J’ai pris sur moi de promettre une visite de toi aujourd’hui même.

– Une visite ! À qui ?

Le jeune officier expliqua comment il l’avait proposé pour la petite fille de son propriétaire. Il ne lui fut pas difficile d’intéresser le docteur à la pauvre enfant et d’obtenir ce qu’il demandait.

– J’irai dans la journée, dit Robert.

– Ne te laisse pas attendrir par les lamentations de Nicolas, au moins, recommanda Jacques. Il est d’une avarice phénoménale ! Sa réputation à ce sujet n’est pas surfaite. De plus, il est riche, et, s’il n’est pas juif, ce dont je me suis assuré, il est digne de l’être et entasse des trésors. Demande-lui des honoraires.

– Il refusera peut-être de me laisser voir Sarah s’il entrevoit la nécessité de débourser quelque chose à la fin de ma consultation.

– Je l’ai prévenu, et il est résigné à payer une somme modeste.

– Alors, sois tranquille ; je demanderai un prix raisonnable, afin de ne pas effaroucher son avarice.

– Oh ! cette avarice jettera toujours les hauts cris, il faut s’y attendre. Rien ne peut donner une idée de l’amour du bonhomme pour son argent ; il s’y cramponne et pleurerait la perte d’un sou ! Pauvre petite Rose de Bengale ! ajouta Jacques pensivement.

Il avait pris l’habitude, en parlant de Sarah, de l’appeler ainsi.

– Elle semble dépaysée chez Nicolas, reprit-il.

– Tu t’intéresses à elle ?

– Elle me fait pitié. Son grand-père lui fournit à peine le strict nécessaire et l’habille de misérables vêtements.

– Et quelle éducation reçoit-elle ?

– Aucune. Elle ignore les premiers éléments de toute science humaine et ne connaît ni Dieu ni ses semblables.

– Pauvre enfant !

– Ce vilain vieillard ne sacrifierait pas un centime pour elle. Cependant, elle est intelligente ; on n’a pas ces regards-là quand on ne l’est pas. Ses yeux brillent parfois comme des étoiles et expriment une profonde reconnaissance quand on lui témoigne un peu de bonté. L’autre jour, en allant payer mon terme à Nicolas, j’avais joint à l’argent un jouet pour Sarah ; c’est sans doute le seul qu’elle ait reçu dans toute sa petite vie. Si tu savais avec quelle joie elle l’a accueilli ! Mais elle n’en a pas joui longtemps ; son vieux monstre de grand-père l’a vendu le lendemain à une personne venue chez lui pour acheter des meubles. J’étais outré quand la petite m’a raconté cela, et j’en ai fait le reproche à Nicolas. Crois-tu qu’il en ait rougi ? Pas le moins du monde ! Il m’a répondu avec cynisme que les jouets étaient faits pour les enfants riches, et que sa petite-fille n’avait pas le temps de jouer. Vois-tu cela ? À dix ans ! Il vendrait sa propre chair s’il espérait en tirer un peu de monnaie !

– Eh bien ! je te promets de soigner de mon mieux ta petite protégée, dit le docteur, et de tâcher d’arracher à son grand-père un peu de bien-être pour elle.

– Cela, tu ne saurais y parvenir, répondit Jacques avec conviction.

– Et maintenant, causons, reprit Robert, prenant une chaise en face de son ami.

– Mais il me semble que c’est ce que nous faisons depuis mon arrivée chez toi. De quoi ou de qui plutôt désires-tu causer ? D’Anne, sans doute ?

Le docteur rougit.

– Que faut-il en dire ? demanda le jeune officier en souriant, C’est à toi de parler sur un pareil sujet. Tu en as le cœur plein, n’est-ce pas ?

– Et toi ? reprit Robert en regardant son ami.

– Moi ? dit celui-ci avec étonnement. Que veux-tu dire ?

– Tu la vois souvent chez ma mère ?

– Souvent, oui.

– Anne est élevée un peu à l’américaine, jouissant d’une liberté d’allures qu’on refuse d’ordinaire aux jeunes filles françaises.

– C’est vrai ; mais quel inconvénient y vois-tu ? Elle n’en abuse certainement pas et n’a guère occasion de flirter, comme disent les Anglais.

Les yeux du docteur demeuraient fixés sur son ami avec une persistance qui étonnait Jacques, dont le regard ouvert et souriant restait calme ; rien en lui ne trahissait qu’il eût saisi le motif de la préoccupation de Robert.

– En es-tu sûr ?

– Sûr !... Pourquoi me fais-tu une pareille question ? Ta cousine est très jolie, c’est vrai ; mais...

Un changement soudain s’était fait sur les traits du jeune Martelac, et son visage exprimait une si réelle souffrance que Jacques s’arrêta subitement.

– Qu’as-tu donc ?

Robert se leva d’un brusque mouvement. Il n’était pas dans sa nature de louvoyer longtemps, et, la droiture de son âme triomphant de l’humiliation qu’il éprouvait, il dit en tendant la main au lieutenant :

– Pardonne-moi, mon ami. Ta statue a des pieds d’argile, et la supériorité que tu prétends me reconnaître me laisse les faiblesses humaines. Je suis jaloux !

– Jaloux ! Toi ! Et de qui, mon Dieu ?

– Ne te fâche pas ; ne t’étonne pas. C’est une folie, je le sais, et je cherche à la combattre. Tiens, le rouge me monte au front en avouant cette misère, qui me torture parfois et crie soudain à travers les aridités absorbantes de mes études : je suis loin, et tu vois Anne si souvent !

– Anne est ta cousine, l’amie de ta jeunesse, puisque tu ne te rappelles pas un jour où tu ne l’aies aimée ; plus que cela, elle est à peu près ta fiancée, si j’ai bien compris. Je ne vois rien autre chose en elle.

– Mais elle ? Oh ! ce n’est pas de toi dont j’ai peur ! Tu es trop généreux pour m’enlever l’affection...

Le docteur s’interrompit un instant, comme si ce mot exprimait mal sa pensée. Il reprit avec un sourire amer :

– L’affection ! Cela méritait-il un pareil nom ? C’était une sorte d’habitude de me considérer comme son futur mari, et, en attendant, comme son esclave. Elle le sait bien. N’a-t-elle pas fait de moi tout ce qu’elle voulait depuis sa plus petite enfance ? Depuis le jour où, pour cueillir une fleur qu’elle désirait et ne plus voir ses yeux remplis de larmes désespérées de son caprice, je me jetai à l’eau, où je faillis mourir, emporté par un courant furieux, jusqu’à celui où, devenue femme, elle jura de n’épouser qu’un homme riche et fit naître en moi une soif de richesse, pourtant incompatible avec ma nature, et que je suis honteux de constater !

Jacques fit un mouvement d’incrédulité.

– Toi, dit-il, tu auras beau faire ; tu ne parviendras pas à te rendre ambitieux sous ce rapport. Ton âme est grande, et tout l’amour de ton cœur ne saurait la rabaisser jusqu’au désir du gain.

– Qui sait ? dit tristement le jeune docteur. Tu parlais tout à l’heure de mon dévouement à l’humanité et de ma passion pour la science ; ces sentiments-là, certes, ils existent en moi ; ils m’élèvent, je le sens ; mais il en est un autre bien différent. Celui-ci s’est attaché à mon cœur et l’humilie jusqu’à la recherche de l’or, et c’est mon amour pour Anne ! Elle veut être riche ; elle est si belle ! Peut-on lui reprocher de désirer un entourage élégant et digne de sa beauté ?

Un sourire d’indulgente tendresse souligna ces dernières paroles.

– Pourquoi doutes-tu de l’amour de ta cousine ?

– Pourquoi ! reprit le docteur, dont le visage avait repris son expression grave. Parce que je lui fais peur ; parce qu’elle me trouve sévère ; parce que je ne puis m’empêcher d’essayer de ramener à la raison cette jeune âme pétrie de vanité et de coquetterie ; parce que, parfois enfin, je la juge froide et incapable d’aimer.

– Comment peux-tu, la jugeant ainsi, lui rester attaché ?

– Je ne sais. Le jugement est juste pourtant, je le crains. Je la connais depuis son enfance, où elle possédait déjà cette fatale beauté qui m’ensorcelle. Je me suis habitué à obéir à un signe de ses grands yeux, et cependant jamais une étincelle de tendresse ne brille à travers leurs éclairs. D’autres peuvent être, comme moi, victimes de ce don qu’elle a reçu du ciel.

– D’autres ? Moi, tu veux dire ?

Le docteur inclina la tête en rougissant. Il éprouvait une profonde humiliation à mettre ainsi à nu la faiblesse de son cœur.

Jacques plaça la main sur le bras de son ami.

– Je le jure devant Dieu ! Seul, il nous entend en ce moment. Je briserais mon cœur en mille éclats plutôt que de le laisser aller à cette lâcheté !

Et, comme Robert demeurait les yeux baissés sans répondre :

– Me crois-tu ? dit-il.

Le jeune Martelac saisit dans ses deux mains la main appuyée sur son bras.

– Oui, je te crois. Pardonne-moi d’avoir eu cette pensée. Si tu savais combien il est dur d’être attaché à un cœur qui nous échappe sans cesse sous l’empire de l’égoïsme ou de la vanité !

– Pauvre ami, dit Jacques avec compassion.

Il n’ajouta rien. Le mal de Robert lui semblait incurable, puisqu’il lui permettait, à travers son amour pour Anne, de se rendre si bien compte des défauts de la jeune fille.
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