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VII


Dans la soirée, le docteur accomplit sa promesse et se présenta chez Nicolas, afin de donner une consultation à Sarah. Jacques l’accompagna jusqu’au seuil du magasin et le quitta en disant :

– Je te laisse te débattre avec le vieil avare. Surtout tâche qu’il soigne un peu mieux ma pauvre petite rose. Elle est si pâle et si menue que je me demande de quoi il la nourrit. Si elle pouvait, comme les fleurs de nos jardins, se contenter de la rosée du ciel, il serait dans la joie de son âme, cet affreux bonhomme ! Que lui donne-t-il à manger, je me le demande ?

– Oh ! sûrement peu de chose. Encore doit-il regretter ce peu qu’il lui donne, et j’ai peur de ne rien obtenir sous ce rapport. L’avarice racornit les cœurs et les endurcit de façon à ce que les arguments les plus indiscutables ne puissent y pénétrer. Enfin, je ferai de mon mieux.

Les deux jeunes gens se séparèrent, et Robert entra chez le marchand.

– Avant tout, combien faites-vous payer vos visites ? demanda celui-ci aussitôt qu’il eut passé le seuil de la porte.

Nicolas se tenait à l’entrée, comme pour empêcher le docteur d’avancer, au cas où les honoraires lui eussent paru trop exorbitants.

– Ce sera cinq francs.

Le vieillard ouvrit les yeux autant qu’il pouvait le faire, et leva les mains avec une exclamation de terreur :

– Cinq francs ! Dieu puissant ! Me prenez-vous pour un Rotschild ?

– Je demanderais sûrement beaucoup plus si j’avais l’honneur de soigner ces riches personnages, dit le docteur, amusé de l’effroi peint sur les traits de son interlocuteur.

– À la bonne heure ! Ceux-là, oui, vous pourriez les faire payer cher. Mais moi ! moi ! Un pauvre homme ! disait l’avare en gémissant. Vous vous moquez !

Le jeune homme regarda autour de lui.

– Si j’en juge par ce que je vois ici, je ne saurais me décider à vous plaindre et à vous regarder comme un pauvre homme ! En vérité, votre magasin est fort bien monté !

– Ah ! monsieur ! monsieur, il ne faut pas vous fier aux apparences, je suis obligé d’avoir beaucoup de marchandises afin d’en vendre un peu. Les clients sont si difficiles, ils exigent tant de choix ! Mas c’est lourd pour moi, allez ! Car je suis pauvre, je vous assure, répondit Nicolas d’un ton lamentable. Cinq francs !

Il remit sur sa tête, d’un air désespéré, le vieux bonnet d’étoffe jadis noire qu’il avait ôté pour saluer le docteur.

– Cinq francs ! répétait-il avec des larmes dans la voix.

– Où est la malade ? demanda Robert, sans paraître tenir compte des lamentations de l’avare.

Comme il passait devant Nicolas, paraissant disposé à aller lui-même à la recherche de Sarah, le vieillard l’arrêta de nouveau.

– Attendez, dit-il ; ne pourriez-vous baisser votre prix ? Ce n’est qu’une enfant, vous savez ?

– Mais, cher monsieur, dit le docteur, voyant le débat menacer de se prolonger indéfiniment, croyez-vous qu’il en soit de mes soins comme des billets de chemins de fer ou des entrées dans les ménageries, moins chers pour les enfants que pour les grandes personnes ?

– Ce n’est pas votre dernier mot ?

– Si, et dépêchons-nous. On m’attend chez un de mes amis et j’ai à peine le temps de voir votre petite-fille.

Nicolas parut se résigner douloureusement à son sort en voyant l’impossibilité de faire changer le docteur. Précédant celui-ci, il le conduisit à la chambre de Sarah, humble réduit éclairé par une étroite fenêtre donnant sur la rue. Cette petite pièce avait sans doute été une cellule, la seule qu’on eût laissée intacte. Les cloisons qui séparaient, comme les alvéoles d’une ruche, tout un côté de la maison, avaient été enlevées par Nicolas, afin de faire place à ses marchandises.

Sarah, les yeux grands ouverts, était étendue sur son étroite couchette sans rideaux, et avait amoncelé, en guise de couvertures, toutes les vieilles nippes dont, grâce à la générosité de son grand-père, elle pouvait disposer. Deux taches rouges, mises en ce moment sur ses joues par la fièvre, faisaient ressortir davantage le velours brillant de ses larges prunelles. En entendant la porte s’ouvrir, elle releva d’un geste rapide les mèches de cheveux qui couvraient son front moite, et ses regards s’adoucirent quand elle reconnut Robert. Habituée aux duretés de tous, la petite fille gardait le souvenir des rares paroles dans lesquelles elle avait cru sentir la compassion et elle se rappelait que la première fois qu’elle l’avait vu, le docteur lui avait parlé avec bonté.

– Ah ! c’est vous, monsieur ? murmura-t-elle.

– Oui, je viens pour vous guérir. Vous m’obériez, n’est-ce pas ?

– Oui, répondit-elle avec soumission.

– Elle ne veut même pas prendre de la tisane, grogna Nicolas.

Sarah jeta un regard inquiet sur le docteur.

– Elle est mauvaise, dit-elle à voix basse.

– Elle en prendra désormais, dit doucement Robert.

– Vous ne la connaissez pas, elle est si entêtée ! reprit le marchand.

Des larmes parurent dans les yeux de l’enfant.

– Mais non, s’empressa de répondre le jeune Martelac, elle ne sera plus entêtée, je vous le promets. Vous sucrerez bien les tisanes que vous lui donnerez, ajouta-t-il en s’adressant à Nicolas, se doutant qu’une pareille recommandation était nécessaire.

La petite fille vit la grimace faite par son grand-père à ce dernier mot, mais elle n’osa expliquer que sa répugnance pour la tisane venait justement de ce qu’elle n’était pas sucrée.

La visite fut courte. Il suffit de peu d’instants à Robert pour constater que l’état maladif de Sarah était dû au régime parcimonieux du vieux marchand. Ce dernier écouta en gémissant la recommandation de donner à l’enfant une nourriture fortifiante (cela était, affirma-t-il, au-dessus de ses moyens !). Quand aux remèdes inscrits sur l’ordonnance, il frémit en les lisant et murmura avec humeur :

– M’est avis que ces drogues-là lui abîmeront l’estomac et mettront ma bourse à sec !

– L’enfant a une vie sédentaire et paraît étiolée, dit Robert.

– Étiolée ! étiolée ! grommela Nicolas. Qu’entendez-vous par là ?

– Elle n’a pas assez de mouvement et d’air.

– Va-t-il pas falloir lui acheter un château et un parc pour fournir le grand air à cette demoiselle ? demanda l’avare en jetant un mauvais regard vers Sarah.

– Ce serait certainement beaucoup mieux, répondit le docteur en souriant, et le séjour de la campagne lui donnerait bien vite des forces.

Le marchand leva les épaules.

– Mais on a l’air à meilleur marché, Dieu merci ! reprit Robert. La Providence le dispense largement autour de nous. Il suffit d’aller le chercher ailleurs que dans cette petite chambre ou dans votre magasin, où il est obstrué par l’entassement de vos richesses.

Le jeune homme semblait prendre plaisir à taquiner la monomanie qu’avait Nicolas de se faire passer pour pauvre.

– Mes richesses ! reprit le vieil entêté en levant les yeux au plafond comme pour protester contre un pareil mot.

– Enfin, elle a besoin de stimulants. Du reste, soyez tranquille. Vous êtes un homme économe, je le sais, et j’ai eu égard à votre désir en prescrivant des remèdes peu coûteux. Mais il faudra absolument les employer si vous voulez la fortifier.

– On verra ! repartit le vieillard soucieux.

Son ton ne faisait rien augurer de bon quant aux soins dont il comptait entourer Sarah. Il consentit seulement à promettre d’aller chercher une dose de quinine nécessaire pour le moment et remit à plus tard les autres remèdes. Il espérait bien qu’une fois la petite fille debout, il serait dispensé de faire un plus forte dépense. Tous les discours de Robert pour lui montrer l’utilité de soins persistants ne purent rien obtenir, parce qu’ils se traduisaient à ses yeux par l’obligation de débourser un peu de monnaie.

Enfin, il tira de sa poche une bourse crasseuse, l’ouvrit lentement, caressa deux ou trois fois la pièce de cinq francs qu’il en sortit, comme si ses doigts crochus eussent répugné à s’en séparer, hésita, et, finalement, la tendit à Robert avec un vague espoir de la lui voir refuser.

Mais cette espérance ayant été déçue et le jeune docteur ayant accepté la pièce, non sans sourire à la vue du combat auquel il assistait, l’avare eut une subite inspiration. Il arrêta Robert au moment où celui-ci allait sortir, et, déboutonnant rapidement son vêtement, il lui dit, en s’approchant de lui :

– À mon tour, maintenant, vous allez m’ausculter.

Le médecin le regarda, ébahi :

– Êtes-vous malade ?

– Je ne sais pas. Mais j’en veux avoir pour mon argent, et puisque vous demandez une telle somme, il faut au moins que vous me soigniez aussi.

Pour le coup, Robert ne put s’empêcher de rire.

– Vous vous portez comme un pont neuf ! ainsi qu’on dit vulgairement, s’écria-t-il. Je n’ai nul besoin de vous ausculter pour le voir. Quelle verte vieillesse vous avez !

Il considérait d’un air amusé ce rapace vieillard vigoureusement charpenté, et dont les privations imposées par son avarice n’avaient pu entamer la robuste constitution.

– Quelle vie dans le regard ! Vous êtes taillé pour aller jusqu’à cent ans !

– C’est égal ! J’en veux pour mon argent, reprit l’entêté bonhomme. Il ne sera pas dit que j’aurai donné cinq francs pour une enfant de dix ans. Je ne veux pas avoir à me reprocher une pareille sottise ! ajouta-t-il avec un air aussi contrit que s’il se fût agi d’une faute sérieuse. Cinq francs ! répétait-il d’un ton de profond regret.

Ses yeux clignotants, à demi clos par ses épaisses paupières plissées, laissaient échapper leur petite flamme intermittente dans laquelle se reflétait la vile convoitise de l’avare, et il passait sa main ridée sur son menton sans barbe, avec un certain contentement de l’idée qui lui était venue.

Après s’être vu contraint de se séparer de son argent, Nicolas semblait maintenant exercer une sorte de vengeance envers le docteur ; sa figure d’oiseau de proie affamé exprimait la ténacité de son idée. On eût dit qu’il faisait amende honorable à son avarice pour la prodigalité à laquelle il s’était laissé aller en consentant à la visite de Robert. Son vêtement ouvert, il tendait sa poitrine velue au docteur. Celui-ci, pour le contenter, consentit à y appliquer son oreille et prit plaisir à lui ordonner des médicaments chers et inoffensifs qu’il savait bien que Nicolas ne ferait jamais la folie d’acheter.

Quand Jacques revint le lendemain matin demander des nouvelles de Sarah :

– Eh bien ! dit l’avare triomphant, j’ai eu mes consultations pour deux francs cinquante centimes chacune.

– Comment cela ? demanda le lieutenant, ne comprenant pas.

– C’est bien simple. J’ai consulté, moi aussi.

– Vous êtes donc malade ?

– Non, je me porte bien, Dieu merci, et j’ai gardé l’ordonnance du docteur pour une autre fois. Elle me servira et m’épargnera une visite de médecin.

– Peut-être les remèdes ne seront-ils pas alors ceux qu’il vous faudra, dit le jeune homme en riant.

– Bah ! ce griffonnage vaut de l’argent, je ne le perdrai pas. Vous comprenez que cinq francs, c’était vraiment trop cher pour la petite. M. Martelac n’a pas voulu en démordre ; alors, je l’ai obligé à m’ausculter aussi, afin de ne pas perdre tant d’argent. C’est pourtant une grosse somme dépensée ! soupira-t-il.
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