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VIII


Le docteur Martelac est retourné à Paris et n’a pas pu le quitter depuis trois mois, car une violente épidémie y sévit et Robert n’est pas homme à déserter son poste à l’heure du danger. Jacques a peu à peu pris l’habitude de venir passer la soirée avec la mère de son ami. Celle-ci lui témoigne une véritable affection par suite de sa liaison avec son fils et à cause aussi des qualités naturelles du jeune homme, qualités qu’elle a été à même d’apprécier depuis son arrivée à Poitiers.

Le lieutenant rencontre souvent Anne Duplay chez Mme Martelac, et peut-être le prétexte de venir distraire la vieille dame ne suffirait-il pas absolument sans cela à expliquer l’assiduité de ses visites.

Les deux jeunes gens, sans s’en rendre compte, s’habituent à se voir, mais il n’entre pas dans leur pensée que ces réunions journalières eussent pu inquiéter Robert s’il les eût connues. Leurs relations sont d’ailleurs peu sympathiques en apparence, et s’il s’opère un changement sous ce rapport, il est si lent qu’il demeure presque invisible aux yeux des indifférents.

L’été est venu. Ils passent maintenant leurs soirées dans le jardin rempli d’arbres et ressemblant à un immense bouquet de verdure. Les clématites, les jasmins et les chèvrefeuilles font disparaître les murs sous leur feuillage, d’où s’échappent mille parfums, et ce petit enclos garde une fraîcheur délicieuse à respirer après les journées brûlantes. Ce n’est pas qu’il ait rien emprunté aux modes d’aujourd’hui ; mais avec son apparence de forêt vierge en miniature et son air un peu abandonné, il offre, au centre de la ville et dans ce quartier populeux, quelque chose du charme de la campagne. L’allée principale s’allonge toute droite entre deux bordures de lavande dont les fleurs violettes dégagent une suave odeur ; à son extrémité, un talus, couvert de verdure et garni de bancs, s’élève contre le mur et permet de dominer la rue.

Anne vient d’arriver ; elle a dit bonjour à sa tante, occupée dans la maison par quelque soin de ménage, et est venue l’attendre sur ce talus où déjà se trouve le jeune lieutenant. Celui-ci s’est levé pour lui céder la place, et elle regarde dans la rue, où les marchands se reposent et respirent l’air du soir en causant sur le seuil des magasins.

– Il fait à peine frais en ce moment, dit-elle en tournant la tête vers Jacques, placé plus bas qu’elle, sur la pente du talus, où il s’appuie contre un arbre.

– Le pauvre Robert, enfermé dans Paris, doit beaucoup souffrir de cette chaleur.

Depuis quelque temps, Jacques redouble de zèle pour rappeler son ami au souvenir de la jeune fille. On dirait qu’il se raidit contre un danger imminent et se rattache en désespéré à la pensée du docteur. Tout l’y ramène, surtout lorsqu’il se trouve avec Anne.

Celle-ci lève légèrement les épaules.

– Sans doute ! murmure-t-elle avec indifférence.

Ils demeurent un instant silencieux. Madame Martelac agit sans cérémonie avec l’un comme avec l’autre, et obligée de combiner avec Catherine certains arrangements de maison, elle ne se presse pas de venir les retrouver.

La nuit tombe, enveloppant de ses ombres mystérieuses les allées au-dessus desquelles les arbres se rejoignent et laisse seulement les dernières clartés du jour se jouer sur les cimes des quatre vieux ifs taillés en pointe depuis un temps immémorial. On entend dans l’air les cris aigus des martinets se poursuivant en cercle autour des toits et le bourdonnement lointain des bruits de la ville. Tout auprès des deux jeunes gens, un grillon blotti dans l’herbe envoie vers eux sa chanson monotone, et le ciel, embrasé pendant tout le jour, atténue son éclat et se revêt d’azur, pâli vers le couchant par l’adieu du soleil, disparu derrière des nuages d’or.

Anne, tournée vers Jacques, fixe de ses beaux yeux au regard clair les ombres feuillues du jardin ; ses traits s’estompent sous la brume descendant rapidement et le lieutenant ne peut s’empêcher de remarquer qu’en adoucissant sa fière beauté, ce demi-jour la rend plus séduisante. Faisant effort pour rompre ce dangereux silence, il reprend :

– C’est le plus noble cœur que je connaisse !

– Qui ? demande Anne.

– Robert. Je pensais à lui.

La jeune fille eut un mouvement d’impatience.

– Vous l’aimez beaucoup ?

– Oui. Et vous aussi, vous l’aimez ?

– Oh ! moi, cela dépend des jours ! dit-elle en secouant la tête.

– Il vous aime tant ?

– Oui, je crois, répondit-elle nonchalamment.

– C’est pour vous qu’il tient à la fortune.

– Il le sait. Je ne pourrais m’en passer.

– Et pourtant, je doute qu’il y arrive. De si tôt, du moins ! L’amour du gain est antipathique à sa nature.

– Alors !

– Alors, quoi ? dit Jacques.

– Eh bien ! dans ce cas, prononce Anne lentement, j’en épouserai un autre.

Jacques tressaille. Il ne distingue presque plus le visage de la jeune fille, mais le son de sa voix le glace. Cette voix a quelque chose de métallique en harmonie avec les sentiments qu’elle exprime.

– Vous ne l’aimez pas ?

Un instant, il est sur le point d’ajouter :

– Vous êtes indigne de lui !

Mais il se retient et Anne répond froidement :

– Pas comme vous le comprenez, non. Oh ! je ne suis pas romanesque, moi !

Non certes, elle ne l’est pas. Cette enfant de vingt ans le crie bien haut, elle calcule ! Son cœur n’existe pas. Ne l’ayant jamais senti battre, elle le nie, et dans son erreur orgueilleuse, elle se donne tout entière à l’or et à la vanité. Est-elle franche en parlant ainsi ? Aveuglée sur ce qui se passe au fond de son âme, ne force-t-elle point elle-même le côté mauvais de sa nature ? Peut-être. Tant de femmes valent mieux que leurs paroles ! Et s’il était possible parfois d’ouvrir leur âme et de les forcer à y regarder, ne comprendraient-elles pas qu’elles se font un stupide plaisir d’étouffer leurs aspirations élevées pour complaire au monde et s’abaisser à son niveau ?

– Je ne puis me passer de fortune, bien que je doive en avoir peu moi-même, reprend la jeune fille. Mon père ne m’a jamais rien refusé et je n’entends pas me marier pour être en proie à ces affreux tiraillements d’argent que je vois dans certains ménages. Je serais malheureuse si je ne me sentais entourée du confortable le plus élégant, et si Robert ne m’apporte pas la fortune, je ne puis songer à lui faire subir le contrecoup de mon malheur.

– Il méritait un amour plus désintéressé.

– Je n’en disconviens pas.

– C’est un homme remarquable.

– Trop peut-être ! dit Anne en tournant un instant la tête du côté de la rue.

Mais ce mouvement, s’il est destiné à cacher sa pensée, est inutile ; le crépuscule ne permet pas de lire sur ses traits l’explication de cette parole.

– Il arrivera un jour à cette position exceptionnelle que vous désirez, reprend Jacques.

– Quand ?

– Il est déjà sur le chemin de la célébrité.

– On le dit. Mais il faut attendre que cette célébrité entraîne la fortune et je ne veux pas attendre.

– Je le plains, murmure le lieutenant.

– De s’être attaché à moi ?

– Oui.

Cette dure franchise échappe à son indignation contre la jeune fille qui fait si bon marché du bonheur d’un homme comme son ami.

– Tant d’autres femmes seraient fières de son amour !

– Ma tante ne vient pas nous rejoindre, rentrons-nous ? demande Anne en se levant sans répondre au reproche contenu dans les paroles du jeune officier.

L’ont-elles froissée ? On ne peut rien lire sur son visage et elle ne juge pas à propos de le laisser paraître. Au fond, peut-être reconnaît-elle la justesse des remarques de Jacques et se sent-elle indigne de son cousin.

– Si vous voulez, répond le lieutenant. La lune se lève et vous ne devez guère aimer les rêveries protégées par cet astre ! ajouta-t-il d’un ton un peu ironique.

– Non, je suis positive.

Elle descend le talus gazonné et reprend le chemin de la maison pour aller retrouver sa tante. Il la suit à quelques pas, considérant sa silhouette gracieuse avec une expression dans laquelle perce un peu de rancune.

Pourtant, lorsque, rentré dans sa chambre chez Nicolas, Jacques songe à cette conversation, il sent l’indulgence succéder dans son esprit à l’indignation éprouvée au premier abord. Après tout, Robert, cet homme grave, bon certainement, mais un peu austère, a-t-il raison de vouloir unir à sa vie cette compagne élégante, toute pétrie extérieurement de grâce et de légèreté féminine ? Qui sait si les rêves luxueux d’Anne eussent tenu devant un amour moins élevé et moins fort que celui de son cousin ?

Il s’endort dans ces pensées et la radieuse image de mademoiselle Duplay passe dans ses rêves, non pas revêtue de cet orgueilleux égoïsme qu’elle ne songe même pas à cacher, mais à travers la lumière adoucie dont s’entoure à nos yeux l’idole de notre cœur. Hélas ! cette indulgence tient à une cause que le pauvre garçon cherche à se cacher à lui-même.

Insensiblement, Anne change vis-à-vis de lui, il le voit, il le sent ; lui-même perd une à une ses idées premières sur la jeune fille. Il trouve des excuses à ses défauts et s’explique comme Robert et plus que lui peut-être que cette femme si belle désire un cadre magnifique à sa beauté. Lorsque le soir, à son entrée chez Mme Martelac, il ne voit pas se lever vers lui les yeux bleus de Mlle Duplay, lorsque la vieille dame est seule, le front courbé sur son ouvrage ou sur un livre, le jeune officier éprouve une déception contre laquelle il réagit de son mieux en redoublant de gaieté. Mais il sent bien vite l’ennui le gagner, abrège la soirée et rentre chez Nicolas ou erre dans les rues comme une âme en peine.

Anne semble elle-même éprouver ces singuliers symptômes. En s’adressant à lui, sa voix prend des inflexions dont s’étonne le jeune homme ; elle paraît éprouver parfois un besoin de soumission, elle, si indépendante et si entière vis-à-vis de tout autre !

Lentement, à coups imperceptibles, elle se glisse dans les pensées de Jacques. Le poison s’infiltre sans que le lieutenant en ait conscience ; Robert est parti depuis quelques mois à peine et ses pressentiments sont réalisés. Toutefois, ce qui eût été évident à ses yeux si ses occupations ne l’eussent retenu si longtemps à Paris, est encore ignoré de son ami lui-même. Une circonstance bien minime en apparence va faire tomber le voile placé sur ses yeux.

Un soir, il s’était comme de coutume rendu chez Mme Martelac. La pluie tombant depuis plusieurs heures avait empêché la vieille dame de rester dans le jardin ; un instant, Jacques et elle causèrent sur le seuil de la maison, regardant la verdure courbée sous les rafales du vent et les fleurs chargées d’eau se jetant follement les unes sur les autres dans les deux massifs cultivés avec soin par la mère de Robert. Le petit jardin, un peu desséché par la chaleur de l’été, semblait renaître sous cette averse, et il s’échappait de la terre longtemps privée d’eau une fraîcheur qui présageait un renouveau dans sa végétation et faisait sourire sa propriétaire. Celle-ci se décida enfin à rentrer, et, voulant travailler, elle fit allumer une lampe, bien qu’au dehors il fît encore presque jour.

Le jeune homme semblait distrait, il écoutait les bruits de la rue ; évidemment, il attendait quelqu’un et son visage exprimait le désappointement en ne voyant rien venir. S’en rendait-il compte ? Peut-être non. Le cœur humain a des détours infinis même dans les plus franches natures.

Un coup de sonnette le fit tressaillir. Un instant après, Anne, superbe dans une toilette claire, entrait dans la petite pièce où se tenaient sa tante et Jacques.

– Oh ! que tu es belle, aujourd’hui ! s’écria Mme Martelac, au moment où la jeune fille s’avançait vers elle pour lui dire bonjour.

– Vous ressemblez à une princesse ! dit Jacques en souriant et en la regardant avec admiration.

– Voyons les détails de cette toilette, reprit madame Martelac en ajustant ses lunettes.

Anne se plaça devant elle et Jacques souleva complaisamment la lampe pour permettre à la vieille dame de satisfaire sa curiosité.

– Ce costume te va à ravir et me semble du meilleur goût, dit la mère de Robert. Jacques a raison, tu jouerais au naturel les rôles de princesses !

La jeune fille relevait fièrement sa belle tête couronnée de cheveux châtains, et une expression de vanité satisfaite parut sur sa physionomie et dans ses yeux bleus et brillants comme des saphirs. Ses lèvres, un peu dédaigneuses, s’épanouirent dans un sourire, et une nuance plus rosée, passant sur ses joues, leur donna un nouvel éclat. Blanche, mince et élancée, elle ressemblait à un grand lys, ou, comme le disaient sa tante et Jacques, à une jeune reine. N’avait-elle point, en effet, reçu en partage la fragile couronne de la beauté ?

Quelques mois plus tôt, le jeune officier eût vu, dans l’étalage de cette beauté, une coquetterie puérile ; mais il était devenu complaisant et se contenta de sourire.

– Je vais passer la soirée chez une de mes amies qui a du monde, dit Anne. Mon père doit m’y rejoindre ; il était retardé par une affaire. Je me suis sauvée, ayant l’intention de m’arrêter en passant pour vous dire bonsoir.

– Assieds-toi un instant, dit sa tante.

– Oh ! cinq minutes seulement. La voiture m’attend à la porte et doit retourner chercher mon père lorsqu’elle m’aura conduite chez mon amie.

Anne était venue chercher une satisfaction de vanité en se montrant ainsi parée ; elle ne pouvait douter d’avoir réussi devant le regard admiratif du lieutenant. Cette rayonnante beauté dans tout son éclat avait soudain illuminé le petit appartement, dans lequel, avant son entrée, on n’entendait que le bruit du vent jetant la pluie contre les vitres et les rares paroles échangées entre la maîtresse de la maison et son visiteur.

Lorsque Anne se leva pour partir, Jacques alla la reconduire jusqu’à la porte de la rue. Au moment de monter dans la voiture, elle se retourna pour lui tendre la main. Il serra cette petite main gantée et leva les yeux vers ce beau visage éclairé par la lampe, qu’il venait de déposer près de lui, sur un meuble. Quelque chose d’attendri, que le jeune officier ne lui connaissait pas, passa dans le regard de la jeune fille. Ce sourire ému répondait-il à l’émotion inconsciente de Jacques ? Il n’eût pu le dire. Mais, fasciné par ces yeux bleus qui le fixaient, il se baissa et posa ardemment ses lèvres sur la main qu’on lui tendait.

Un instant après, la voiture roulait sur le pavé de la rue, et le lieutenant, seul dans le vestibule de la vieille maison, se frappait le front en murmurant :

– Robert !

L’éclair, en entrouvrant le cœur d’Anne et le sien, avait, du même coup, éclairé son âme. Il le savait maintenant. La beauté d’Anne avait jeté ses lacets autour de lui, et un amour, jusque-là inconscient dans sons cœur, avait jailli sous l’étincelle de ces yeux bleus.

Le réveil venait à temps pour rappeler le jeune homme au serment fait à son ami.
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