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IX


Quelques semaines plus tard, Jacques quittait Poitiers. Il avait demandé à un ami, en garnison à Alger, de permuter avec lui ; le jeune homme auquel il s’adressa, regrettant son éloignement, accepta avec joie sa proposition. Les démarches nécessaires pour obtenir ce changement furent promptement faites, et, durant les derniers jours passés à Poitiers, le lieutenant évita, sous prétexte d’occupations, de venir le soir chez Mme Martelac.

La chambre occupée par lui chez Nicolas allait donc se trouver de nouveau vacante. Bien que ses relations avec son propriétaire eussent été peu fréquentes, son départ fut un vrai chagrin pour Sarah ; la petite fille se sentait moins isolée en l’entendant aller et venir.

Le prisonnier concentre toutes ses pensées sur le peu de vie qui s’agite autour de lui. Le pas de la sentinelle, dont la surveillance le sépare de la liberté, lui est une distraction ; le mouvement de l’insecte qui suspend sa toile aux barreaux de fer de sa fenêtre, moins que cela, la tige grêle d’une giroflée se faisant place à travers les fentes de la pierre, tout attache son âme et intéresse son esprit. Pour la petite-fille du vieux marchand, le magasin sombre et froid, dans lequel les grands meubles obstruaient le passage de la lumière, ressemblait à une prison. L’air y était lourd et rarement renouvelé ; le silence y régnait habituellement, rompu parfois, subitement, par les craquements produits dans le bois de quelque armoire plus neuve que les autres ; chacune des fenêtres se trouvait partagée et protégée en même temps par une barre de fer garnie de piquants, comme pour garder les habitants contre les tentations du dehors.

Tandis que l’ordonnance de Jacques faisait descendre les malles du jeune homme et veillait aux apprêts du départ, Sarah, ayant, avec un coin de son mouchoir légèrement mouillé, nettoyé un petit espace de la vitre, encrassée depuis longtemps, regardait s’opérer ce déménagement qui lui serrait le cœur. Désormais, elle retombait avec son grand-père dans la solitude, et cette pensée lui était pénible, sans qu’elle sût bien définir son impression.

Quand, la dernière caisse étant disparue, la porte se referma, la petite fille se retourna vers Nicolas, assis dans le magasin et explorant attentivement un tas de vêtements jetés à terre devant lui. Il sondait avec soin chaque poche, chaque doublure, comme s’il eût craint qu’une fortune fût cachée dans leurs profondeurs. Dieu sait si le vice ou la misère, auxquels avaient appartenu ces vêtements, y avaient jamais rien déposé de semblable !

Sarah vint s’asseoir près de lui et le regarda faire cette opération.

Ayant trouvé quelques menus objets qui lui parurent valoir la peine d’être gardés, il chercha autour de lui un meuble où il pût les serrer, et, tout étant rempli, il prit une malle placée sous une table et allait les y déposer quand Sarah s’écria, en se penchant vers la malle ouverte et en saisissant une petite peinture sans cadre, qui s’y trouvait :

– Qu’est-ce que cela, grand-père ?

Le vieillard prit le portrait, et, ses regards étant tombés sur ce visage, auquel un peintre habile avait su donner une apparence de vie, il tressaillit et le rejeta de côté sans répondre. Mais, cette peinture ayant intéressé l’enfant, elle insista :

– Dites-moi de qui est ce portrait ?

– Que t’importe ?

Le ton de Nicolas était dur et irrité.

– J’ai tant envie de le savoir !

– Tu es bien curieuse !

– Je vous en prie, grand-père, dites-le-moi ?

– Le sais-je ? Il y a comme cela tant d’autres peintures dans le magasin !

Sarah eut une sorte d’intuition qu’il ne disait pas la vérité en prétendant ignorer ce qu’elle désirait savoir. Elle reprit :

– Vous paraissez le connaître, et, si c’était un portrait à vendre, vous le mettriez en évidence. On vous l’achèterait. Cela me semble aussi joli que ceux que vous vendez tous les jours bien chers. Pourquoi n’en tirez-vous pas de l’argent ?

Elle connaissait bien son aïeul, et le seul fait de garder inutilement cette peinture, sans chercher à s’en défaire avantageusement, lui faisait soupçonner quelque mystère.

Son insinuation parut frapper le vieillard, cette idée de gain le faisant réfléchir. Il prit le portrait et le regarda avec hésitation ; mais il le laissa retomber en disant :

– C’est un misérable !

– Comment se nomme-t-il ?

– Tu ne le sauras jamais, j’espère ! Notre malheur a été de l’avoir connu.

– Il a pourtant une jolie figure, dit Sarah timidement, n’osant contredire ouvertement son grand-père et baissant les yeux vers la peinture, qui, du fond de la malle ouverte, la regardait en souriant.

Nicolas leva les épaules.

– Sottises ! Rien n’est menteur comme ces visages de grands seigneurs !

– C’est donc un grand seigneur ?

À vrai dire, Sarah ne se rendait pas un compte exact de ce que signifiait cette expression. Ne causant guère avec personne, si ce n’est parfois avec son grand-père, la pauvre enfant ignorait la signification d’un grand nombre de mots. Le vieux marchand la regarda avec des yeux dans lesquels brillait une haineuse colère.

– Oui, oui, grand seigneur ! Il s’en vantait et regrettait son mariage. Mais aujourd’hui, il est bien au-dessous de ceux qu’il méprisait alors.

– Où est-il ?

– Assez ! interrompit brusquement Nicolas, mettant fin à cet interrogatoire. Cet homme n’a jamais existé pour toi. Ne t’en occupe plus. J’ai déjà trop complaisamment répondu à tes questions. Va veiller à ton dîner.

Sarah n’osa répliquer ; le ton et le regard de son grand-père l’effrayaient. Elle se dirigea vers le réchaud sur lequel chauffait la maigre pitance qui devait composer leur repas et l’examina soigneusement, comme s’il se fût agi d’un mets délicat confié à son talent culinaire.

À cet instant, Jacques entra, venant faire ses adieux au propriétaire de la maison.

– Où est Sarah ? demanda-t-il, voulant revoir l’enfant avant son départ.

– Elle veille au dîner, répondit Nicolas.

– Elle est bien jeune pour pareille besogne !

– Ah ! dame ! mon cher monsieur, les pauvres gens sont obligés d’employer leurs enfants de bonne heure.

Jacques pensa aux piles d’or dont leur avait parlé la petite-fille de l’avare.

– Elle semble si délicate !

– Délicate ! Elle ! Mais non ; je vous assure. Depuis que votre ami le docteur Martelac m’a ruiné en remèdes et en visites pour elle, elle se porte très bien.

– En remèdes et en visites ! reprit Jacques d’un ton moqueur. Il ne lui a jamais fait qu’une visite, et encore, pour la modique somme de cinq francs, vous avez su lui extorquer une consultation pour vous ! Quant aux remèdes, ils sont, je le parie, encore chez le pharmacien !

Le bonhomme sourit d’un air malin.

– Une personne riche comme vous ! reprit Jacques.

– Puisqu’elle se porte bien sans cela, c’était inutile d’aller manger de l’argent si difficile à gagner !

– Ah ! vous ne le dépensez pas inutilement, j’en réponds !

– C’est une qualité, une grande qualité ! reprit Nicolas avec aplomb.

– Hum ! Enfin, je n’entreprendrai pas votre conversion sous ce rapport, vous êtes trop endurci. Mais je voudrais au moins obtenir quelque chose pour Sarah. Si vous vouliez, elle pourrait mener une vie gaie, heureuse, comme il convient à une enfant. Ma pauvre petite Rose de Bengale !

– Pourquoi l’appelez-vous ainsi ?

– Parce qu’elle a dans toute sa personne quelque chose de gracieux, de distingué, une délicatesse de teint, de manières et d’extérieur qui la fait paraître dépaysée dans le milieu où elle est. Ne le trouvez-vous pas ? Cela m’a frappé dès mon arrivée ici et je lui ai donné ce surnom.

Nicolas leva les épaules en grommelant :

– Quelles absurdités ! Sarah est ma petite-fille et ne déroge point en faisant le ménage, ajouta-t-il d’un air mécontent.

– Que faisait son père ?

– Son père était un pauvre homme sans le sou.

Cette phrase fut prononcée avec une expression de profond mépris, tel que pouvait l’éprouver, à l’égard d’une personne en de pareilles conditions, un avare comme le marchand d’antiquités.

– Ma fille l’a épousé dans un jour de folie, et cela n’a pas duré longtemps, du reste. Elle a vite compris quelle sottise elle avait faite.

Au moment où le vieillard disait ces mots, Jacques, levant les yeux, vit la figure ébouriffée de Sarah paraître entre un bahut antique et le haut dossier d’un siège moyen âge, ressemblant à un trône avec son écusson sculpté et ses bras formés de deux lévriers couchés. Les yeux profonds de la petite fille se fixaient pensivement sur son grand-père, et les boucles de ses cheveux accentuaient leur expression par l’ombre qu’elles jetaient sur le haut de son visage penché en avant. Elle avait entendu causer dans le magasin et avait quitté le réduit où elle préparait le dîner, afin de voir qui était là.

Jacques lui fit signe d’approcher et lui remit un paquet de bonbons dont il s’était muni à son intention.

– Ah ! monsieur Hilleret, quelle perte est pour moi votre départ ! disait Nicolas. Quand louerai-je votre chambre ? Le loyer, si modique qu’il fût, nous aidait à vivre, Sarah et moi ; il nous fera défaut maintenant.

Le jeune homme parut prendre peu d’intérêt à ces doléances. Il se contenta de dire quelques paroles amicales à l’enfant, dont le visage attristé exprimait son chagrin de ce départ, et, avant de s’éloigner, il serra avec un sentiment de répulsion la main du vieil avare. L’avarice est, d’ordinaire, le sentiment le plus antipathique à la jeunesse, et Jacques n’avait pu pardonner à Nicolas cet amour passionné de l’or, métal dont, à son âge et surtout avec sa profession, on se montre peu ambitieux. Puis, seul et soucieux, il remonta cette longue rue, ayant préféré se rendre à pied à la gare.

La veille, il avait fait ses adieux à Mme Martelac et avait entrevu Anne un instant. Tout en marchant, il secouait parfois subitement la tête pour chasser un souvenir importun. C’était le visage de Mlle Duplay qui hantait son imagination ; il revoyait malgré lui ces traits brillants de jeunesse dans lesquels il avait cru un soir lire un commencement d’amour. Le sacrifice lui pesait ; pourtant, il l’accomplissait généreusement, et quand, la tête penchée à la portière du wagon emporté par la vapeur, il vit disparaître peu à peu la vieille ville dont les clochers se perdirent à l’horizon, il poussa un soupir de soulagement et se rejeta dans un coin en murmurant :

– Allons, je dois oublier ! Elle sera la femme du docteur Martelac, mon meilleur ami.

Un sourire triste, mais courageux, passa sur sa physionomie, et, sans se laisser aller davantage à ses regrets, il prit un journal et tâcha de s’absorber dans la lecture des nouvelles du jour.

Dans la soirée de ce même jour, Sarah, épiant le moment où son grand-père était sorti, ouvrit la malle et y prit la peinture qu’il y avait rejetée ; elle l’emporta dans sa chambre et se mit à l’examiner avec un véritable intérêt, n’ayant pas osé le faire devant Nicolas. Ce portrait, dont le cadre, ayant une certaine valeur, avait été vendu par le marchand, représentait un homme jeune, blond, aux traits délicats. Le regard semblait s’arrêter avec complaisance sur Sarah et suivre tous ses mouvements avec une persistance qui la tenait sous le charme. Elle éprouvait tout à la fois un vague désir de se soustraire à ce regard et un attrait irrésistible vers lui.

– Pourquoi me regarde-t-il ainsi ? se dit-elle à demi-voix, je voudrais le savoir.

Elle plaça la peinture sur la cheminée, s’éloigna, se rapprocha, alla d’un bout à l’autre de la chambre, et partout le regard en la suivant semblait la magnétiser. Enfin, elle revint en face de lui, et s’écria en joignant les mains :

– Grand-père dit que ce visage est menteur. C’est impossible. Il semble si bon !

Puis, plus bas, elle ajouta :

– Oh ! que je voudrais le connaître !

Un instant elle demeura immobile, ses yeux attachés sur ceux du portrait qui semblaient s’animer sous son regard. Tout à coup, elle éprouva une étrange sensation ; il lui sembla avoir, à travers cette toile insensible, évoqué une âme, et, baissant la tête, elle rougit, comme si celui auquel appartenait cette âme avait entendu son exclamation enfantine.

Craignant que son grand-père ne lui enlevât la peinture à laquelle l’attachait cet attrait inexplicable, elle la déroba à ses regards en la cachant sous ses vêtements, dans le coffre profond, unique mobilier de sa chambre. Lorsque Sarah allait se coucher, Nicolas ne lui permettait jamais d’emporter la lampe dont elle se servait au magasin ; elle montait dans les ténèbres l’escalier vermoulu et procédait à sa toilette à l’aide d’un réverbère, justement placé devant sa fenêtre, comme pour venir en aide à l’avarice du vieux marchand. Souvent, le soir, la petite fille sortait la peinture de sa cachette, et, se hissant sur la pointe des pieds pour s’approcher de la lumière de la rue, elle contemplait ce visage inconnu qui remuait si profondément son cœur innocent.
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