Vingt mille lieues sous les mers’’





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L'embranchement des zoophytes offrait de très curieux spécimens de ses deux groupes des polypes et des échinodermes. Dans le premier groupe, des tubipores, des gorgones disposées en éventail, des éponges douces de Syrie, des isis des Moluques, des pennatules, une virgulaire admirable des mers de Norvège, des ombellulaires variées, des alcyonnaires, toute une série de ces madrépores que mon maître Milne-Edwards a si sagacement classés en sections, et parmi lesquels je remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'île Bourbon, le “char de Neptune” des Antilles, de superbes variétés de coraux, enfin toutes les espèces de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme des îles entières qui deviendront un jour des continents.» (I, 11).

- «Pendant deux heures, toute une armée aquatique fit escorte au ‘’Nautilus’’. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils rivalisaient de beauté, d'éclat et de vitesse, je distinguai le labre vert, le mulle barberin, marqué d’une double raie noire, le gobie éléotre, à caudale arrondie, blanc de couleur et tacheté de violet sur le dos, le scombre japonais, adrnirable maquereau de ces mers, au corps bleu et à la tête argentée, de brillants azurors dont le nom seul emporte toute description, des spares fascés, relevés d’une bande noire sur leur caudale, des spares zonéphores éIégamment corsetés dans leurs six ceintures, des aulostones, véritables bouches en flûte ou bécasses de mer, dont quelques échantillons atteignaient une longueur de un mètre, des salamandres du Japon, des murènes échidnées, longs serpents de six pieds, aux yeux vifs et, petits, et à la bouche hérissée de dents, etc.»

- «C'étaient, entre autres zoophytes, des galères connues sous le nom de physalies spélagiques, sortes de grosses vessies oblongues, à reflets nacrés, tendant leur membrane au vent et laissant flotter leurs tentacules bleus comme des fils de soie ; charmantes méduses à l'oeil, véritables orties au toucher qui distillent un liquide corrosif. C'étaient, parmi les articulés, des annélides longs d'un mètre et demi, armés d'une trompe rose et pourvus de dix-sept cents organes locomoteurs, qui serpentaient sous les eaux et jetaient en passant toutes les lueurs du spectre solaire. C'étaient, dans l'embranchement des poissons, des raies-molubars, énormes cartilagineux longs de dix pieds et pesant six cents livres, la nageoire pectorale triangulaire, le milieu du dos un peu bombé, les yeux fixés aux extrémités de la face antérieure de la tête, et qui, flottant comme une épave de navire, s'appliquaient parfois comme un opaque volet sur notre vitre. C'étaient des balistes américains pour lesquels la nature n'a broyé que du blanc et du noir, des bobies plumiers, allongés et charnus, aux nageoires jaunes, à la mâchoire proéminente, des scombres de seize décimètres, à dents courtes et aiguës, couverts de petites écailles, appartenant à l'espèce des albicores. Puis, par nuées, apparaissent des surmulets, corsetés de raies d'or de la tête à la queue, agitant leurs resplendissantes nageoires ; véritables chefs-d'œuvre de bijouterie consacrés autrefois à Diane, particulièrement recherchés des riches Romains, et dont le proverbe disait : " Ne les mange pas qui les prend ! "Enfin, des pomacanthes-dorés, ornés de bandelettes émeraude, habillés de velours et de soie, passaient devant nos yeux comme des seigneurs de Véronèse ; des spares éperonnés se dérobaient sous leur rapide nageoire thoracine ; des clupanodons de quinze pouces s'enveloppaient de leurs lueurs phosphorescentes ; des muges battaient la mer de leur grosse queue charnue ; des corégones rouges semblaient faucher les flots avec leur pectorale tranchante, et des sélènes argentées, dignes de leur nom, se levaient sur l'horizon des eaux comme autant de lunes aux reflets blanchâtres.» (II, 18).
La géographie
Si Jules Verne indiqua avec précision l’itinéraire suivi par le ‘’Nautilus’’ dans sa circumnavigation de vingt mille lieues, soit quatre-vingt mille kilomètres, deux fois la circonférence de la Terre, nomma différentes étapes (Japon, îles Vanikoro, détroit de Torres, Papouasie, Ceylan [appelé plutôt aujourd’hui Sri-Lanka], mer Rouge, isthme de Suez, archipel grec, Sicile, baie de Vigo, «mer de Sargasses» [on dit plutôt aujourd’hui mer des Sargasses ; elle ne recèle pas dans ses profondeurs tous les trésors que Jules Verne fait découvrir à Nemo], pôle Sud, cap Horn, mer des Antilles, eaux de Terre-Neuve, côte norvégienne), désigna même des latitudes et des longitudes, Nemo déterminant régulièrement sa position en faisant le point à l’aide d’un ou plusieurs de ses instruments ; il se permit aussi quelques fantaisies.
Est assez effarante la conception qu’il se fit du pôle Sud. On ignorait alors qu'il se trouve au sein d'un continent et non d’un océan glacé comme le pôle Nord, et que ses températures sont très froides. Aussi fit-il naviguer le ‘’Nautilus’’ quelques jours sous la banquise, pour, curieusement, lui permettre d’émerger dans une mer libre, où «c'était comme un printemps relatif», où se trouve très opportunément un îlot, évidemment «d’origine volcanique» (c’était un des dadas de Jules Verne !), désigné plus loin comme «continent antarctique», refuge de nombreux «mammifères marins», des phoques et des morses, où Nemo put sauter «légèrement sur le sable […] gravir un roc qui terminait en surplomb un petit promontoire», déterminer à midi juste, le 21 mars 1868, veille de la longue nuit polaire, que c’était bien le pôle Sud, où personne ne s’était encore hasardé, et planter son drapeau pour marquer sa prise de possession directe d’un monde nouveau ! (II, 14).
Encore plus sensationnelle est l’invention de l’«Arabian-Tunnel» qui permet au ‘’Nautilus’’, qui ne peut emprunter le canal de Suez alors en cours de construction (il allait être ouvert le 17 novembre 1869), de passer de la mer Rouge à la Méditerranée car «depuis longtemps la nature a fait sous cette langue de terre ce que les hommes font aujourd'hui à sa surface […] un passage souterrain que j'ai nommé Arabian-Tunnel. Il prend au-dessous de Suez et aboutit au golfe de Péluse», passage que Nemo a découvert par «hasard et raisonnement […] C'est un simple raisonnement de naturaliste qui m'a conduit a découvrir ce passage que je suis seul à connaître. J'avais remarqué que, dans la mer Rouge et dans la Méditerranée, il existait un certain nombre de poissons d'espèces absolument identiques, des ophidies, des fiatoles, des girelles, des persègues, des joels, des exocets. Certain de ce fait je me demandai s'il n'existait pas de communication entre les deux mers. Si elle existait, le courant souterrain devait forcément aller de la mer Rouge à la Méditerranée par le seul effet de la différence des niveaux. Je pêchai donc un grand nombre de poissons aux environs de Suez. Je leur passai à la queue un anneau de cuivre, et je les rejetai à la mer. Quelques mois plus tard, sur les côtes de Syrie, je reprenais quelques échantillons de mes poissons ornés de leur anneau indicateur. La communication entre les deux m'était donc démontrée. Je la cherchai avec mon ‘’Nautilus’’, je la découvris, je m'y aventurai, et avant peu, monsieur le professeur, vous aussi vous aurez franchi mon tunnel arabique !» (II, 4).
Avec l’imagination de l’Atlantide, Jules Verne reprit le très ancien mythe d’un monde englouti, «l'ancienne Méropide de Théopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent nié par Origène, Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa disparition au compte des récits légendaires, admis par Possidonius, Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon, d'Avezac […] cette région engloutie qui existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-delà des colonnes d'Hercule, où vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre lequel se firent les premières guerres de l'ancienne Grèce ! L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps héroïques, c'est Platon lui-même. Son dialogue de Timée et de Critias a été, pour ainsi dire, tracé sous l'inspiration de Solon, poète et législateur. Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Saïs, ville déjà vieille de huit cents ans, ainsi que le témoignaient ses annales gravées sur le mur sacré de ses temples. L'un de ces vieillards raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans. Cette première cité athénienne, âgée de neuf cents siècles, avait été envahie et en partie détruite par les Atlantes. Ces Atlantes, disait-il, occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et l'Asie réunies, qui couvrait une surface comprise du douzième degré de latitude au quarantième degré nord. Leur domination s'étendait même à l'Égypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grèce, mais ils durent se retirer devant l'indomptable résistance des Hellènes. Des siècles s'écoulèrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements de terre. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement de cette Atlantide dont les plus hauts sommets, Madère, les Açores, les Canaries, les îles du cap Vert, émergent encore».

Tout un tableau de l’Atlantide est dressé : «Là se dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main de l'homme, et non plus celle du Créateur. C'étaient de vastes amoncellements de pierres où l'on distinguait de vagues formes de châteaux, de temples […] des dolmens des temps anté-historiques […] Sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait une ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs disloqués, ses colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les solides proportions d'une sorte d'architecture toscane ; plus loin, quelques restes d'un gigantesque aqueduc ; ici l'exhaussement empâté d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthénon ; là, des vestiges de quai, comme si quelque antique port eût abrité jadis sur les bords d'un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de guerre ; plus loin encore, de longues lignes de murailles écroulées, de larges rues désertes, toute une Pompéi enfouie sous les eaux.» Observant toujours ces vestiges, Aronnax s’extasie : «Ainsi donc, conduit par la plus étrange destinée, je foulais du pied l’une des montagnes de ce continent ! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et contemporaines des époques géologiques ! Je marchais là même où avaient marché les contemporains du premier homme ! J’écrasais sous mes lourdes semelles ces squelettes d’animaux des temps fabuleux, que ces arbres, maintenant minéralisés, couvraient autrefois de leur ombre ! – Ah ! pourquoi le temps me manquait-il ! J’aurais voulu descendre les pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent immense qui sans doute reliait l’Afrique à l’Amérique, et visiter ces grandes cités antédiluviennes.»

Mais Jules Verne rendit l’Atlantide encore plus fantastique en la concevant dominée par un volcan, qui se trouve en éruption, cette astuce géologico-littéraire permettant d’ailleurs que le spectacle soit aussi facilement visible : «À cinquante pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de scories, un large cratère vomissait des torrents de lave, qui se dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi posé, ce volcan, comme un immense flambeau, éclairait la plaine inférieure jusqu'aux dernières limites de l'horizon. J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves, mais non des flammes. Il faut aux flammes l'oxygène de l'air, et elles ne sauraient se développer sous les eaux ; mais des coulées de lave, qui ont en elles le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge blanc, lutter victorieusement contre l'élément liquide et se vaporiser à son contact. De rapides courants entraînaient tous ces gaz en diffusion, et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la montagne, comme les déjections du Vésuve sur un autre Torre del Greco.» Le professeur Aronnax se plaît alors à rêver aux continents perdus et cités englouties qui, selon les légendes, attendent peut-être d'être découvertes au fond des océans : «Un jour peut-être, quelque phénomène éruptif les ramènera à la surface des flots, ces ruines englouties ! On a signalé de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de I'océan, et bien des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces fonds tourmentés. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonçaient la lutte profonde des éléments ; les autres ont recueilli des cendres volcaniques projetées hors de la mer. Tout ce sol jusqu'à l'équateur est encore travaillé par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans une époque éloignée, accrus par les déjections volcaniques et par les couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique !» (II, 9).

Dans II, 10, c’est au centre d’un autre volcan, éteint celui-ci, que le lac de cratère permet au ‘’Nautilus’’ de faire surface au cœur de l’îlot où Nemo s'est aménagé une inexpugnable retraite, et exploite la houille dont il a besoin.
Dans l’épisode final du Maelstrom, Jules Verne évoqua le puissant tourbillon que le courant de marée forme entre deux des îles Lofoten en Norvège : «On sait qu'au moment du flux, les eaux resserrées entre les îles Feroë et Loffoden [ce qui est tout à fait fantaisiste puisque les deux archipels sont éloignés de plus de cinq cents kilomètres !] sont précipitées avec une irrésistible violence. Elles forment un tourbillon dont aucun navire n'a jamais pu sortir. De tous les points de l'horizon accourent des lames monstrueuses. Elles forment ce gouffre justement appelé le "Nombril de l'Océan", dont la puissance d'attraction s'étend jusqu'à une distance de quinze kilomètres. Là sont aspirés non seulement les navires, mais les baleines, mais aussi les ours blancs des régions boréales.[autre fantaisie puisqu’on ne trouve d’ours blancs qu’à mille kilomètres plus au nord !]» Mais le fait que «le Nautilus - involontairement ou volontairement peut-être - avait été engagé par son capitaine» dans le gouffre, «décrivant une spirale dont le rayon diminuait de plus en plus» tandis que s’en détache le canot où se trouvent Aronnax, Conseil et Ned Land, fut inspiré au romancier par la nouvelle d’Edgar Allan Poe, ‘’Une descente dans le Maelstrom’’ (1841) où, à proximité du terrible tourbillon qui se produit à intervalles réguliers en un point de la côte de Norvège, engloutissant et détruisant tout ce qui passe à sa portée, un marin, prématurément vieilli par l'aventure qui lui est arrivée, raconte à un étranger comment, emporté avec son bateau, il eut l'idée de s'attacher à une barrique (ayant remarqué que la forme cylindrique, plus que toute autre forme géométrique, résiste davantage à l'aspiration du vide) et put ainsi éviter d'être entraîné au fond, comme le sont des navires entiers.
L’Histoire
Le roman est parsemé de références aux grands voyageurs des siècles précédents qui découvrirent de nouveaux mondes, à des tragédies qu’ils connurent.
Ainsi, pour l’archipel Viti, on apprend que «ce fut Tasman qui découvrit ce groupe en 1643, l'année même où Toricelli inventait le baromètre, et où Louis XIV montait sur le trône. Je laisse à penser lequel de ces faits fut le plus utile à l'humanité. Vinrent ensuite Cook en 1714, d'Entrecasteaux en 1793, et enfin Dumont-d'Urville, en 1827, débrouilla tout le chaos géographique de cet archipel.» Puis «le ‘’Nautilus’’ naviguait au milieu de l'archipel des Nouvelles-Hébrides, que Quiros découvrit en 1606, que Bougainville explora en 1768, et auquel Cook donna son nom actuel en 1773.» (I, 19).

Sur les expéditions qui furent lancées à la recherche de l’explorateur La Pérouse qui, en 1788, vit ses frégates sombrer aux îles Vanikoro, le professeur Aronnax fait un long développement, mais Jules Verne fit révéler la vérité par Nemo : «Le commandant La Pérouse partit le 7 décembre 1785 avec ses navires ‘’la Boussole’’ et ‘’l'Astrolabe’’. Il mouilla d'abord à Botany-Bay, visita l'archipel des Amis, la Nouvelle-Calédonie, se dirigea vers Santa-Cruz et relâcha à Namouka, l'une des îles du groupe Hapaï. Puis, ses navires arrivèrent sur les récifs inconnus de Vanikoro. ‘’La Boussole’’, qui marchait en avant, s'engagea sur la côte méridionale. ‘’L'Astrolabe’’ vint à son secours et s'échoua de même. Le premier navire se détruisit presque immédiatement. Le second, engravé sous le vent, résista quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux naufragés. Ceux-ci s'installèrent dans l'île, et construisirent un bâtiment plus petit avec les débris des deux grands. Quelques matelots restèrent volontairement à Vanikoro. Les autres, affaiblis, malades, partirent avec La Pérouse. Ils se dirigèrent vers les îles Salomon, et ils périrent, corps et biens, sur la côte occidentale de l'île principale du groupe, entre les caps Déception et Satisfaction !» C’est qu’il aurait trouvé «sur le lieu même de ce dernier naufrage», «une boîte de fer blanc, estampillée aux armes de France, et toute corrodée par les eaux salines» qui contenait «une liasse de papiers jaunis, mais encore lisibles. C'étaient les instructions même du ministre de la Marine au commandant La Pérouse, annotées en marge de la main de Louis XVI !» (I, 19).

Jules Verne voulut encore que nous sachions que la Papouasie, ou Nouvelle-Guinée, fut «découverte en 1511 par le Portugais Francisco Serrano, fut visitée successivement par don José de Menesès en 1526, par Grijalva en 1527, par le général espagnol Alvar de Saavedra en 1528, par Juigo Ortez en 1545, par le Hollandais Shouten en 1616, par Nicolas Sruick en 1753, par Tasman, Dampier, Fumel, Carteret, Edwards, Bougainville, Cook, Forrest, Mac Cluer, par d'Entrecasteaux en 1792, par Duperrey en 1823, et par Dumont d'Urville en 1827.» (I, 20).

Il est plus intéressant de savoir qu’en 1702, dans la baie de Vigo, se déroula un terrible combat où des galions espagnols chargés d’or et d’argent furent sabordés pour éviter qu’ils tombent aux mains des Anglais. Nemo et ses hommes descendent en scaphandres autonomes recueillir ces richesses qui avaient été arrachées «aux Incas et aux vaincus de Fernand Cortez». Jules Verne s’inspirait de l’annonce faite, en 1868, par Hippolyte Magen, d’une expédition vers ces trésors, qui sont demeurés introuvables et le sont encore.

Près de Terre-Neuve, le capitaine Nemo parle avec émotion d’un navire dont la conduite face à l’ennemi a été héroïque, mais en maintenant un certain mystère : «Autrefois ce navire se nommait ‘’le Marseillais’’. Il portait soixante-quatorze canons et fut lancé en 1762. En 1778, le 13 août, commandé par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre ‘’le Preston’’. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de l'amiral d'Estaing à la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre, il prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la Chesapeak. En 1794, la république française lui changeait son nom. Le 16 avril de la même année, il rejoignait à Brest l'escadre de Villaret-Joyeuse, chargé d'escorter un convoi de blé qui venait d'Amérique sous le commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le 12 prairial, an II, cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux anglais. Monsieur, c'est aujourd'hui le 13 prairial, le 1er juin 1868. Il y a soixante-quatorze ans, jour pour jour, à cette place même, par 47°24' de latitude et 17°28' de longitude, ce navire, après un combat héroïque, démâté de ses trois mâts, l'eau dans ses soutes, le tiers de son équipage hors de combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon à sa poupe, il disparut sous les flots au cri de : Vive la République !» Aronnax comprend alors qu’il s’agit du ‘’Vengeur’’, ce qui fait dire à Nemo : «Oui ! monsieur. Le Vengeur ! Un beau nom !» (II, 20), cette indication, en fin de chapitre, éclairant quelque peu le mobile du capitaine.

Auparavant, l’impénitent érudit avait indiqué, assez inutilement, que, dans ces eaux dangereuses, «depuis quelques années seulement que de victimes fournies à ces funèbres annales par les lignes du Royal-Mail, d'Inmann, de Montréal, le Solway, I'Isis, le Paramatta, I'Hungarian, le Canadian, l'Anglo-Saxon, le Humboldt, l'United-States, tous échoués, l'Artic, le Lyonnais, coulés par abordage, le Président, le Pacific, le City-of-Glasgow, disparus pour des causes ignorées, sombres débris au milieu desquels naviguait le ‘’Nautilus’’, comme s'il eût passé une revue des morts !» (II, 20).

Mais Jules Verne célèbre particulièrement la gloire d’un explorateur français de son siècle : Jules Dumont d’Urville pour, en 1840, son passage par le dangereux détroit de Torres et son exploration du pôle Sud en 1840 avec ses deux bateaux, ‘’L’astrolabe’’ et ‘’La zélée’’, les premiers pas du capitaine Nemo au pôle Sud (II, 5) évoquant inévitablement cette aventure.
Conception du sous-marin, connaissances océanographiques, géographiques ou historiques, l’intérêt documentaire est bien l’aspect primordial de ‘’Vingt mille lieues dans les mers’’.
Intérêt psychologique
Si Jules Verne ne fit généralement de ses personnages que des êtres unidimensionnels, tout d'une pièce, totalement bons ou totalement méchants, et qui se meuvent en vertu des ressorts les plus conventionnels pour faire progresser l’action et faire voir les extraordinaires réalités décrites, dans ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’, la figure de Nemo fut dotée d’une remarquable profondeur, Aronnax, le narrateur, étant son interlocuteur privilégié.

Toutefois, Nemo étant très secret, il fallait à ce prisonnier d’autres interlocuteurs, d’autres prisonniers, d’où ces personnages guère destinés aussi qu’à produire des effets comiques, Conseil et Ned Land.

À Conseil, le domestique du professeur Aronnax, Jules Verne donna le nom de l'ingénieur Jacques-François Conseil, inventeur d'un bateau semi-submersible, dont il avait fait la connaissance dans les années soixante. Mais, jouant sur son nom, il en fit, selon Aronnax, «un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait bien, un être phlegmatique par nature, régulier par principe, zélé par habitude, s'étonnant peu des surprises de la vie, très adroit de ses mains, apte à tout service, et, en dépit de son nom, ne donnant jamais de conseils même quand on ne lui en demandait pas.» (I, 3). Il prouve son dévouement en se jetant dans la mer pour porter secours à son maître. Mais il a surtout un rôle comique car si, à force de côtoyer les savants du Muséum d’Histoire naturelle, il est devenu «un spécialiste, très ferré sur la classification en histoire naturelle», «le digne garçon, classificateur enragé, n’était point un naturaliste, et je ne sais pas s’il aurait distingué un thon d’une bonite, un cachalot d’une baleine !» Ainsi prit-il le câble télégraphique transcontinental «pour un gigantesque serpent de mer et s'apprêtait à le classer suivant sa méthode ordinaire.» (II, 20). Le personnage, qui n’a aucune pratique,  permet donc une critique des méfaits de la théorie qui se passe de l’expérience. Est comique aussi sa constante opposition à Ned Land, «car ils connaissaient les poissons, mais chacun d’une façon très différente
Ned Land se trouve sur l’’’Abraham-Lincoln’’ parce qu’il est le «roi des harponneurs» ; il est «d'une habileté de main peu commune, et qui ne connaissait pas d'égal dans son périlleux métier. Adresse et sang-froid, audace et ruse, il possédait ces qualités à un degré supérieur, et il fallait être une baleine bien maligne, ou un cachalot singulièrement astucieux pour échapper à son coup de harpon» ; il a déjà embroché deux baleines en quelques minutes. Il «nommait tous ces poissons sans hésiter», ses compétences pratiques complétant donc les connaissances théoriques du professeur Arronax, mais s’opposant comiquement à celles de Conseil, une discussion houleuse s’étant élevée entre eux quand il est question des krakens (II, 18).

Il «avait environ quarante ans. C’était un homme de grande taille - plus de six pieds anglais - vigoureusement bâti, l’air grave, peu communicatif, violent parfois [un chapitre est intitulé ‘’Les colères de Ned Land’’], et très rageur quand on le contrariait. Sa personne provoquait l’attention, et surtout la puissance de son regard qui accentuait singulièrement sa physionomie

Jules Verne, aussi hasardé ici que dans son roman consacré à la rébellion de 1867 au Bas-Canada, ‘’Famille Sans-Nom’’, en a fait un Canadien français, précisant : «Qui dit Canadien, dit Français», ajoutant «un Canadien est à demi français», prétendant, en dépit de son nom anglais, d’ailleurs tout à fait improbable, que «la famille du harponneur était originaire de Québec, et formait déjà une tribu de hardis pêcheurs à l’époque où cette ville appartenait à la France.» Or n’est guère plausible cette présence de harponneurs de baleines à Québec, qui se trouve bien loin des zones qu’elles fréquentent. Francophone, il devrait être catholique, mais l’auteur lui fait «regretter vivement la célébration du "Christmas", la véritable fête de la famille, dont les protestants sont fanatiques.» (I, 19).

D’autre part, il lui attribue bien «cette vieille langue de Rabelais qui est encore en usage dans quelques provinces canadiennes», mais ne la fait pas apparaître dans les propos de ce grand conteur dans lequel il voit un «Homère canadien, chantant l’Iliade des régions hyperboréennes», ne lui prêtant que le juron «Mille diables» qui n’a rien de québécois, lui faisant siffler «entre les dents [où pourrait-il le faire ailleurs?] son Yankee doodle» (II, 12) car, pour compléter cette caricature du bûcheron canadien, il en fit, comme il se doit traditionnellement, un joyeux drille au franc-parler.

Mais il joue un grand rôle dans l’intrigue car, le temps lui semblant long, son désir de liberté étant ardent, il cherche constamment et par tous les moyens à s'évader du ‘’Nautilus’’ : «Pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur ce morceau de tôle !» (II, 12). Il apprécie peu la nourriture aquatique qu'on y sert, est donc prêt, lui «dont les dents semblaient être affûtées comme un tranchant de hache», à descendre en Papouasie : «Je mangerai du tigre, de l'aloyau de tigre, s'il n'y a pas d'autre quadrupède dans cette île.» (I, 20). «Sa taciturnité comme sa fâcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour» (II, 14). Il se montre sceptique à l’égard de l’’’Arabian-Tunnel’’ et refuse de sortir au pôle Sud. C’est son esprit de décision et sa hardiesse qui permettent l’évasion finale des trois prisonniers.
À Pierre Aronnax, Jules Verne, qui se trouvait trop beau, donna à ce quadragénaire comme lui ses propres traits, ce que confirmèrent les gravures illustrant le livre. Et, épris de science et de précision documentaire, il en fit un professeur d’histoire naturelle au Muséum de Paris qui, après avoir pratiqué la médecine, devint un spécialiste de minéralogie, de botanique et de zoologie, auteur à succès «d'un ouvrage in-quarto en deux volumes sur les ‘’Mystères des grands fonds’’ sous-marins». Il est le type même du savant flegmatique, au savoir encyclopédique, qui pose sur les choses un regard à la fois averti et curieux. Étant le narrateur du roman, il peut se lancer dans ces nombreuses digressions scientifiques qui l’encombrent, avoir aussi des discussions qui sont l'occasion de faire étalage de ses connaissances.

Mais c’est aussi un homme d’action qui se consacre sans hésiter à la mission de sauvetage qu’on lui propose : «Trois secondes après avoir lu la lettre de I'honorable secrétaire de la marine, je comprenais enfin que ma véritable vocation, l'unique but de ma vie, était de chasser ce monstre inquiétant et d'en purger I'univers.» Or, plus tard, s’il promet à Ned Land de s’échapper au moment le plus opportun, l’emprisonnement lui est de moins en moins difficile à vivre et il résiste longtemps aux offres d’évasion qu’il lui fait. Il veut poursuivre le voyage, car, animé d’une infinie curiosité pour la vie sous-marine, il est fasciné par le monde que lui fait connaître Nemo : «Fanatique du ‘’Nautilus’’, j’étais incarné dans la peau de son commandant» - «Je n’éprouvais nul désir de quitter le capitaine Nemo». Il fait donc face à ce dilemme : rester dans ce laboratoire flottant, véritable outil de recherche pour le scientifique qu’il est, qui peut expérimenter in situ, grandeur nature, toutes ses théories («Grâce à lui, grâce à son appareil, je complétais chaque jour mes études sous-marines, […] Je ne pouvais donc me faire à cette idée d’abandonner le ‘’Nautilus’’ avant notre cycle d’investigations accompli.») ou accepter de s’échapper, ce qu’il fait finalement avec abnégation.

Il peut être ainsi le narrateur du «voyage extraordinaire», représentant en quelque sorte l’auteur : «Je ne voulais pas ensevelir avec moi mes études si curieuses et si nouvelles. J'avais maintenant le droit d'écrire le vrai livre de la mer, et ce livre, je voulais que, plus tôt que plus tard, il pût voir le jour.» (II, 18).
Les marins du ‘’Nautilus’’ restent dans l'ombre, et on n’en sait même pas le nombre. On apprend seulement qu’ils «appartenaient évidemment à des nations différentes, bien que le type européen fût indiqué chez tous. Je reconnus, à ne pas me tromper, des Irlandais, des Français, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote. Du reste, ces hommes étaient sobres de paroles, et n’employaient entre eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas même soupçonner l’origine.» Aussi la communication est-elle impossible avec eux, ce qui ajoute d'autant plus de mystère à l'énigmatique vaisseau et à son énigmatique capitaine.
Nemo est I'un des personnages de Jules Verne les plus étonnants.

Il en donna une description des plus détaillées. Il est grand, a un grand front, un nez droit, une bouche nettement dessinée, de belles dents, des mains fines qui révèlent un tempérament nerveux. Il a un air noble, est tiré à quatre épingles. Aronnax dit avoir «reconnu sans hésiter ses qualités dominantes - la confiance en lui, car sa tête se dégageait noblement sur l'arc formé par la ligne de ses épaules, et ses yeux noirs regardaient avec une froide assurance : - le calme, car sa peau, pâle plutôt que colorée, annonçait la tranquillité du sang ; - l'énergie, que démontrait la rapide contraction de ses muscles sourciliers ; le courage enfin, car sa vaste respiration dénotait une grande expansion vitale. J'ajouterai que cet homme était fier, que son regard ferme et calme semblait refléter de hautes pensées, et que de tout cet ensemble, de l'homogénéité des expressions dans les gestes du corps et du visage, suivant l'observation des physionomistes, résultait une indiscutable franchise.» (I, 8). Il est entouré d'une aura respectueuse et d’un impénétrable mystère concernant ses origines, ses motivations et son ‘’Nautilus’’, dont le narrateur, au début, se demande : «Où et quand l’eût-il fait construire, et comment aurait-il tenu cette construction secrète?»

Il devait d'abord être un Polonais souhaitant se venger de la Russie. Du fait de la censure d’Hetzel, son identité demeure dans ce roman objet d'énigme ; on apprend seulement qu’il appartient à «une nation maudite», qu’il est un «opprimé» qui combat «l'oppresseur» quand il le rencontre. À la demande encore d’Hetzel, Jules Verne allait donner une suite à ses aventures, dans ‘’L’île mystérieuse’’ (1874), où on découvre qu’il est un prince indien, Dakkar, fils d'un rajah du Bundelkund et petit-neveu du héros historique Tippo Sahib. Il reçut une éducation très poussée en Europe avant de revenir dans son Inde natale, dont il fut le grand espoir car, révolté, il chercha à libérer des esclaves, organisa et finança le soulèvement des Cipayes contre les Anglais en 1857. Au cours de la terrible répression, sa famille fut massacrée, il fut dépossédé de ses biens, sa tête fut mise à prix. Désormais, il poursuivit les Anglais de sa haine. Il s'isola sur une île déserte du Pacifique où, comme il était un ingénieur, un marin et un savant (il contribue pour beaucoup aux exposés scientifiques qui émaillent la narration, proclamant : «La mer est le vaste réservoir de la nature. C'est par la mer que le globe a pour ainsi dire commencé, et qui sait s’il ne finira pas par elle !» [I, 10]), il canalisa sa déception en faisant construire cet engin submersible révolutionnaire qu’est le ‘’Nautilus’’, qui lui permet, étant en rupture de ban, de refuser farouchement tout contact avec la société des humains, de quitter pour toujours le monde terrestre (dans une lettre à Hetzel, Jules Verne avait indiqué : «Il faut que cet inconnu n'ait plus aucun rapport avec I'humanité dont il est séparé.»), en se réfugiant dans la mer où il retrouve la liberté qu’il a perdue : «La mer n’appartient pas aux despotes. À sa surface, ils peuvent encore exercer des droits iniques, s'y battre, s’y dévorer, y transporter toutes les horreurs terrestres. Mais à trente pieds au-dessous de son niveau, leur pouvoir cesse, leur influence s'éteint, leur puissance disparaît ! Ah ! monsieur, vivez, vivez au sein des mers ! Là seulement est l’indépendance ! Là je ne reconnais pas de maîtres ! Là je suis libre !» (I, 10). Ce sous-marin, il en prit le commandement sous le nom de capitaine Nemo, mot qui, en latin, signifie «personne» et reprend donc le nom qu'Ulysse, dans l’’’Odyssée’’ d’Homère, indiqua au cyclope Polyphème pour dissimuler son identité.

Sombre et secret, ce misanthrope, qui préfère les mollusques et les poissons aux êtres humains, qui n’aime que la mer, se complaît à Ia contemplation hautaine et mélancolique d'une humanité dont les représentants ne correspondent guère aux archétypes de sa vision idéale. Il clame : «Je ne suis pas ce que vous appelez un homme civilisé ! J'ai rompu avec la société toute entière pour des raisons que moi seul j'ai le droit d'apprécier. Je n'obéis donc point à ses règles et je vous engage à ne jamais les évoquer devant moi !» (I, 10). Il s’enferme même dans un mutisme qui le rend de plus en plus farouche et solitaire à mesure que le temps passe.

Pourtant, il a une grande bibliothèque où le professeur Aronnax remarque des ouvrages «des maîtres anciens et modernes, c’est-à-dire tout ce que l’humanité a produit de plus beau dans l’histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère jusqu’à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu’à Michelet, depuis Rabelais jusqu’à Mme Sand.» Il jouit d’une collection de tableaux, dont des Véronèse. Et il joue, sur son impressionnant piano-orgue, des oeuvres de Weber, Rossini, Mozart, Beethoven, Haydn, Meyerbeer, Hérold, Wagner, Auber, Gounod. «Ces musiciens, dit-il, ce sont les contemporains d'Orphée, car les différences chronologiques s'effacent dans la mémoire des mort», ajoutant : «et je suis mort, monsieur le Professeur, aussi mort que ceux de vos amis qui reposent à six pieds sous terre ! » (I, 11). Il y passe de longues heures, et Aronnax en est ému : «Quelquefois, j'entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue, dont il jouait avec beaucoup d'expression mais la nuit seulement, au milieu de la plus secrète obscurité, lorsque le ‘’Nautilus’’ s'endormait dans les déserts de I'océan.» L'orgue distille en effet «une harmonie triste sous un chant indéfinissable, véritables plaintes d'une âme qui veut briser ses liens terrestres. J'écoutais par tous mes sens à la fois, respirant à peine, plongé comme le capitaine Nemo dans ces extases musicales qui I'entraînaient hors des limites de ce monde.» Aussi le narrateur s’extasie-t-il : «Le capitaine Nemo grandissait démesurément dans ce milieu étrange. Son type s'accentuait et prenait des proportions surhumaines. Ce n'était plus mon semblable, c'était I'homme des eaux, le génie des mers.»

Lui, qui dit avoir renoncé à la société des êtres humains et coupé tout lien avec la terre, sauve pourtant la vie d’un pêcheur de perles, maintient des liens mystérieux avec des Grecs en lutte contre l'Empire ottoman (lui qui méprise les richesses terrestres les finance avec l'or des galions espagnols de la baie de Vigo), et désire, étant donc quelque peu schizophrène, qu’un jour ou l’autre l’humanité ait connaissance de ses travaux et de ses découvertes, que soit révélée aux générations futures l’existence d’un monde inconnu aux gens vivant sur la terre ferme, que soit transmis son témoignage et son savoir. Ne dit-il pas au professeur Aronnax, lorsqu'il le recueille à son bord : «Vous ne regretterez pas le temps passé à mon bord. Vous allez voyager dans le pays des merveilles. L'étonnement, la stupéfaction seront probablement, l'état habituel de votre esprit. Vous ne vous blaserez pas facilement sur le spectacle incessamment offert à vos yeux. Je vais revoir dans un nouveau tour du monde sous-marin – qui le sait? le dernier peut être – tout ce que j’ai pu étudier au fond de ces mers tant de fois parcourues, et vous serez mon compagnon d’études. À partir de ce jour, vous entrez dans un nouvel élément, vous verrez ce que n’a vu encore aucun homme – car moi et les miens nous ne comptons plus -, et notre planète, grâce à moi, va vous livrer ses derniers secrets

Il montre une inextinguible soif de justice, proclamant : «Je suis le droit, je suis la justice. Je suis l'opprimé, et voilà l'oppresseur ! C'est par lui que tout ce que j'ai aimé, chéri, vénéré, patrie, femme, enfants, mon père, ma mère, j'ai vu tout périr ! Tout ce que je hais est là !» Il affiche d’ailleurs dans sa chambre les portraits de «Kosciusko, le héros tombé au cri de Finis Polonioe, Botzaris, le Léonidas de la Grèce moderne, O'Connell, le défenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union américaine, Manin, le patriote italien, Lincoln, tombé sous la balle d'un esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel que l'a si terriblement dessiné le crayon de Victor Hugo» (II, 8). Aronnax se demande : «Était-il le champion des peuples opprimés, le libérateur des races esclaves? Avait-il figuré dans les dernières commotions politiques ou sociales de ce siècle? Avait-il été l’un des héros de la terrible guerre américaine, guerre lamentable et à jamais glorieuse?» Véritable «archange de la haine», il cultive un ardent désir de vengeance qu’il exerce contre le navire de guerre d’«une nation maudite» (dont l’identité n’est pas indiquée dans ce roman-ci), navire qu'il coule systématiquement, pour, après avoir froidement assisté au naufrage, sangloter devant le portrait d'une jeune femme et de deux enfants.

Mais celui qui, au pôle Sud, plante un drapeau noir, celui des anarchistes, toutefois «portant un N d'or écartelé sur son étamine» (II, 15), manifestation quelque peu napoléonienne, n’incarne-t-il pas une volonté de possession («Tantôt je mets mes filets à la traîne, et je les retire, prêts à se rompre. Tantôt je vais chasser au milieu de cet élément qui paraît être inaccessible à l’homme, et je force le gibier qui gîte dans mes forêts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l’Océan. J’ai là une vaste propriété que j’exploite moi-même et qui est toujours ensemencée par la main du Créateur de toutes choses.»), n’impose-t-il pas ses lois en autocrate, en maître d’une microsociété qui semble une caricature de monarchie, ne déploie-t-il pas une volonté de puissance satanique?

Énigmatique, difficile à cerner, Nemo est bien, comme l’avait défini Jules Verne lui-même, un «incompréhensible personnage», à la personnalité contrastée mais attachante. Sa figure de rebelle sensible et exalté est fort voisine de celle du héros romantique. Il a le caractère mythique d’un homme au-dessus des simples mortels, et n'est pas sans rappeler le «surhomme» cher à la littérature de l'époque. Est-il le sosie d’Hetzel ou correspond-il à un Jules Verne passionné, n'aimant que «la liberté, la musique et la mer», ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’ étant sans doute le livre où il mit le plus de lui-même? Et beaucoup de ses idées.
Intérêt philosophique
‘’Vingt mille lieues sous les mers’’ et son extraordinaire ‘’Nautilus’’ permirent d’abord à Jules Verne de poursuivre son éloge de la science, de la technique et ici, spécialement, de l’électricité ; sa croyance en un progrès pouvant résoudre les problèmes matériels, en particulier en ce qui concerne la découverte du monde sous-marin (Aronnax conclut : «C’est la narration fidèle de cette invraisemblable expédition sous un élément inaccessible à l’homme, et dont le progrès rendra les routes libres un jour.») ; son affirmation de la puissance de l’être humain sur la nature.

Pourtant, il exprima aussi des préoccupations qui sont actuellement les nôtres en matière d’environnement et d’écologie. Nemo explique au harponneur : «En détruisant la baleine australe comme la baleine franche, êtres inoffensifs et bons, vos pareils, maître Land, commettent une action blâmable. C'est ainsi qu'ils ont déjà dépeuplé toute la baie de Baffin, et qu'ils anéantiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc tranquilles ces malheureux cétacés. Ils ont bien assez de leurs ennemis naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous en mêliez !» Et le professeur Aronnax d’ajouter : «Le capitaine avait raison. L’acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera disparaître un jour la dernière baleine de l’océan.» (II, 12). Nemo protège son nouveau milieu de tous les abus et dégradations possibles, et, en échange, lui apporte sa protection. Jules Verne, sachant parfaitement que la conquête des océans et notamment des fonds sous-marins allait tôt ou tard animer les êtres humains dans leur volonté de prendre possession de la Terre entière, montre qu’il faut respecter l’environnement, procéder à un usage raisonné des ressources naturelles, ce que nous appelons aujourd’hui le développement durable, afin de transmettre aux générations futures un monde propre et sain. On peut remarquer qu’il prévit des océans vidés de leurs poissons et «encombrés de méduses», prédiction qui est en train de se réaliser car, profitant du réchauffement climatique, de la surpêche et des rejets toxiques, elles proliférent actuellement dans une mer où il y a de moins en moins de poissons.

Quand Jules Verne fait disserter Aronnax sur l’accroissement des barrières de corail qui ont permis la formation des atolls, il indique qu’il a fallu «cent quatre-vingt-douze mille ans, mon brave Conseil, ce qui allonge singulièrement les jours bibliques. D’ailleurs, la formation de la houille, c’est-à-dire la minéralisation des forêts enlisées par les déluges, a exigé un temps beaucoup plus considérable. Mais j’ajouterai que les jours de la Bible ne sont que des époques et non l’intervalle qui s’écoule entre deux levers de soleil, car, d’après la Bible elle-même, le soleil ne date pas du premier jour de la création.» (I, 19). Ainsi, le romancier manifesta son adhésion à la théorie de l’évolution de Darwin, sa contestation de l’explication de l’origine du monde donnée dans la Bible, même s’il ménage à celle-ci quelque crédibilité.
Le roman a aussi une portée sociale : Nemo personnifie dans son anonymat la révolte contre I'oppresseur, la défense des opprimés, la protestation contre la guerre et la bêtise humaine. Jules Verne, qui fut soupçonné de penchants anarchistes, lui prêta cette idéologie ; que son drapeau soit noir n'est, bien sûr, pas un hasard, et la célèbre devise des anarchistes, «Ni Dieu, ni maître», ne surprendrait pas dans sa bouche, même si, comme on l’a vu, cet opprimé manifeste aussi un désir de conquête. Déçu par l’humanité, il prononce cette belle maxime : «Ce ne sont pas de nouveaux continents qu’il faut à la Terre, ce sont de nouveaux hommes.» (I, 19), mais il s’en tient là et ne précise pas, pas plus que Jules Verne, sa conception d’une humanité idéale ou, à tout le moins, améliorée.
Destinée de l’œuvre
Le livre fut d'abord publié en feuilleton dans le ‘’Magasin illustré d'éducation et de récréation’’, du 20 mars 1869 au 20 juin 1870. Puis, sixième titre de la série des ‘’Voyages extraordinaires’’, l’édition, en deux volumes in-8 reliés et illustrés de cent onze dessins de Riou et de Neuville, parut le 16 novembre 1871.

L'ouvrage n'a cessé, depuis sa publication, d'apparaître comme l'un des grands chefs-d'oeuvre et de Jules Verne et de la littérature d'imagination mytho-scientifique. Le capitaine Nemo et le ‘’Nautilus’’ fascinèrent des millions de lecteurs et en incitèrent certains à explorer les abysses, le merveilleux «monde du silence».

Du vivant de l'auteur, cinquante mille exemplaires in-18 en furent vendus, ce qui le place au troisième rang de ses «best-sellers».

Ce roman est l’un des plus traduits de la littérature française.
Comme à la fin se posait la question : le ‘’Nautilus’’ a-t-il survécu au Maelstrom?, l’éditeur Hetzel, qui n’aimait pas que les lecteurs soient laissés dans l’incertitude, suggéra à Jules Verne d’écrire une suite dans laquelle Nemo viendrait au secours de naufragés chinois, ce qui ajouterait une touche d’exotisme. Mais l’écrivain refusa tout net : «Je vois bien que vous rêvez un bonhomme très différent du mien. C’est très grave et d’autant plus grave que je suis parfaitement incapable de réaliser ce que je ne sens pas !» Il allait pourtant céder à la tentation de faire revenir un Nemo tout à fait secourable dans ‘’L’île mystérieuse’’ (1874) où son identité et son passé furent révélés. Il fut encore évoqué avec nostalgie dans une note du ‘’Sphinx des glaces’’ (1897) où il est rappelé que : «Vingt-huit ans plus tard, ce que M. Jeorling n’avait pu même entrevoir, un autre l’avait vu, un autre avait pris pied sur ce point du globe, le 21 mars 1868. La saison était plus avancée de sept semaines, et l’empreinte de l’hiver austral se gravait déjà sur ces régions désolées que six mois de ténèbres allaient bientôt recouvrir. Mais cela importait peu à l’extraordinaire navigateur dont nous rappelons le souvenir. Avec son merveilleux appareil sous-marin, il pouvait braver le froid et les tempêtes. Après avoir franchi la banquise, passé sous la carapace glacée de l’océan Antarctique, il avait pu s’élever jusqu’au 90e degré. Là, son canot le déposa sur un sol volcanique, jonché de débris de basalte, de scories, de cendres, de laves, de roches noirâtres. À la surface de ce littoral pullulaient les amphibies, les phoques, les morses. Au-dessus volaient des bandes innombrables d’échassiers, les chionis, les alcyons, les pétrels gigantesques, tandis que les pingouins se rangeaient en lignes immobiles. Puis, à travers les éboulis des moraines et des pierres ponces, ce mystérieux personnage gravit les raides talus d’un pic, moitié porphyre, moitié basalte, à la pointe du pôle austral. Et, à l’instant où l’horizon, juste au nord, coupait en deux parties égales le disque solaire, il prenait possession de ce continent en son nom personnel et déployait un pavillon à l’étamine brodée d’un N d’or. Au large flottait un bateau sous-marin qui s’appelait ‘’Nautilus’’ et dont le capitaine s’appelait le capitaine Nemo
Rimbaud s’inspira de ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’ pour écrire ‘’Le bateau ivre’’
Le roman fut souvent adapté au cinéma :

- en 1907, par Georges Méliès, dans ‘’Vingt mille lieues sous les mers’’ ;

- en 1916, par Stuart Paton, dans ‘’Twelve thousands leagues under the sea’’ ;

- en 1954, par Richard Fleischer, pour les studios Disney, dans ‘’Twelve thousands leagues under the sea’’, James Mason incarnant le capitaine Nemo et Paul Lukas, Peter Lorre et Kirk Douglas, ses invités ;

- en 1966, le capitaine Nemo fit son apparition dans le film tchécoslovaque, ‘’Le dirigeable volé’’ ;

- en 1997, par Rod Hardy, dans ‘’Twelve thousands leagues under the sea’’, film américain pour la télévision, avec Michael Caine dans le rôle du capitaine Nemo ;

- en 1997 également, dans ‘’Twelve thousands leagues under the sea’’, adaptation télévisée de Michael Anderson, avec Ben Cross dans le rôle du capitaine Nemo ;

- en 2003, le capitaine Nemo fit aussi son apparition dans ‘’La ligue des gentlemen extraordinaires’’, film dano-américain.
Le roman fut adapté au théâtre :

- en 2009, à Paris, Sydney Bernard imagina qu’en 1869, le gouvernement français organisa une réception officielle pour le retour triomphal du célèbre professeur Aronnax qui conta son incroyable odyssée à bord du ‘’Nautilus’’ ;

- en 2009, à Montréal, Jean-Guy Legault fit assurer par des projections l’aspect visuel ; conçut Nemo comme un être foncièrement méchant, prêt à tout pour protéger son utopie, obsédé par la colonisation de nouveaux territoires, assoiffé de destruction ; accentua évidemment le franc-parler de Ned Land en le faisant s’exprimer avec un fort accent québécois !
Le roman fut aussi adapté en bandes dessinées et dessins animés :

- dans ‘’La ligue des gentlemen extraordinaires’’ d'Alan Moore et Kevin O'Neill.

- dans ‘’Nemo’’, bande dessinée en quatre tomes de Bruno Thielleux, parus entre 2001 et 2004 ;

- dans ‘’Nadia, le secret de l'eau bleue’’, dessin animé japonais qui reprit assez librement les thèmes du roman ;

- dans ‘’Vingt mille lieues dans l'espace’’, série d'animation produite de 1994 à 1995 ;
Le roman fut encore adapté, en 2002, en un jeu vidéo, ‘’Jules Verne - Vingt mille lieues sous les mers : Le secret du Nautilus’’.
Les ingénieurs américains, qui, en 1954, conçurent le sous-marin nucléaire à rayon d’action illimité, exigèrent qu’il porte le nom de ‘’USS Nautilus’’ (SSN-571) ; par une étrange ironie du sort, il fut le premier sous-marin nucléaire du monde à passer sous le pôle Nord !
André Durand

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