Littérature russe





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LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE


— LITTÉRATURE RUSSE —

Alexandre Pouchkine

(Пушкин Александр Сергеевич)

1799 — 1837

BORIS GODOUNOFF

(Борис Годунов)


1831

Traduction d’Ivan Tourgueniev et Louis Viardot, Poëmes dramatiques d’Alexandre Pouchkine, Paris, Hachette, 1862.
NOTE HISTORIQUE SUR BORIS GODOUNOFF.
Ivan IV, surnommé le Terrible, mort en 1584, laissa deux fils, Féodor et Dmitri. Celui-ci était fils de sa sixième femme, Marie Nagoï, car, malgré les prescriptions de l’Église grecque qui ne permet que trois mariages successifs, Ivan le Terrible eut autant de femmes qu’Henri VIII d’Angleterre.

Presque en naissant, Dmitri fut relégué avec sa mère à Ouglitch, ville du gouvernement d’Iéroslav.

Sous le nom de Féodor, prince dévot, ascétique, dont la vie se passait au pied des autels, régna son beau-frère Boris Godounoff, qui déjà, sous Ivan le Terrible, était parvenu à la plus grande faveur. Il avait fait partie de la Douma, ou conseil privé, avec quelques boyards du plus haut rang, bien qu’il fût d’assez basse extraction et d’origine tatare. Mais, disent les chroniqueurs de cette époque, il était très-grand de taille, très-beau de figure, majestueux et éloquent.

Vers la fin du règne de Féodor, Dmitri fut trouvé, un matin, percé d’un coup de couteau à la gorge, dans la cour de sa maison d’Ouglitch. Les habitants de cette ville, excités par les frères de la tzarine Marie, accusèrent de ce meurtre le fils de la nourrice du jeune tzarévitch, et celui qui était chargé de surveiller la famille Nagoï, un certain Bitiagofski. Une émeute éclata, où périrent treize personnes.

Le tzar Féodor chargea Boris Godounoff de faire une enquête sur la mort de son jeune frère ; celui-ci en remit le soin au prince Basile Chouïski, le même qui plus tard renversa le premier faux Démétrius (Dmitri), devint tzar, et, après un règne malheureux de quelques années, fut livré par les Moscovites révoltés aux Polonais, qui le tinrent en prison jusqu’à sa mort.

La voix du peuple accusait Boris Godounoff de ce crime auquel il avait intérêt, car Féodor était sans enfants, et, comme allié à la famille des tzars, comme exerçant tout pouvoir sous le nom officieux de régent, Boris devait prétendre à lui succéder.

L’enquête faite par Chouïski constata que le tzarévitch Dmitri, sujet à des accès d’épilepsie, s’était en tombant percé la gorge d’un couteau qu’il tenait à la main. Elle eut pour résultat de faire déclarer l’innocence de ceux qui avaient péri dans l’émeute, puis de faire condamner à l’exil en Sibérie une quantité d’habitants d’Ouglitch, et jusqu’à la cloche qui avait sonné le tocsin, cloche qui ne fut restituée à cette ville que sous le règne de l’empereur Nicolas. Cependant le célèbre historien Karamsine adopta l’opinion populaire, et accusa formellement Boris du meurtre de Dmitri. C’est sur cette donnée que Pouchkine a établi son drame historique, dédié à la mémoire de Karamsine.

BORIS GODOUNOFF.

(En vers.)

L’ancien palais du Kremlin à Moscou.

1598, 20 février.

Les Princes CHOUÏSKI Et VOROTINSKI.

VOROTINSKI.

Nous sommes chargés, toi et moi, de veiller à la garde de la ville. Mais il me semble que bientôt nous n’aurons plus personne à surveiller. Moscou est vide. Tout le peuple est allé au monastère à la suite du patriarche. Qu’en penses-tu ? Comment finira tout ce tumulte ?
CHOUÏSKI.

Comment cela finira ? Il n’est pas difficile de le prévoir. Le peuple hurlera et pleurera encore un peu ; et Boris fera encore un peu de façons, comme un ivrogne devant un verre de vin ; puis il nous fera la haute faveur de consentir humblement à prendre la couronne ; puis il nous gouvernera comme il l’a fait jusqu’à présent.
VOROTINSKI.

Mais un mois s’est passé depuis qu’enfermé avec sa sœur dans le monastère, il semble avoir renoncé à toute chose terrestre. Ni le patriarche, ni les boyards de la Douma1, n’ont pu jusqu’à présent le fléchir. Il n’entend ni les supplications et les larmes de toute cette ville de Moscou, ni même la voix du Grand Concile2. C’est en vain qu’on a supplié sa sœur de lui donner la bénédiction du règne ; la triste tzarine, devenue nonne, est inflexible comme lui-même. Il semble que Boris lui a soufflé son esprit. Que dirais-tu si, en effet, le régent avait assez des soucis de la royauté, et ne voulait plus d’un trône affaibli ?
CHOUÏSKI.

Je dirais alors que ce serait bien en vain qu’aurait coulé le sang du jeune tzarévitch ; je dirais qu’en ce cas Dmitri pouvait vivre.
VOROTINSKI.

Crime affreux ! Serait-ce Boris vraiment qui aurait mis à mort le tzarévitch ?
CHOUÏSKI.

Eh, qui donc ? Qui a suborné Tcheptsougoff ? Qui a envoyé, avec Katchaloff, les deux Bitiagofski ? C’est moi qui fus chargé de faire l’enquête à Ouglitch, sur les lieux mêmes ; j’ai trouvé toutes fraîches les traces du crime. Toute la ville en avait été témoin. Les dispositions des habitants furent unanimes : et, à mon retour, j’aurais pu, par une seule parole, confondre le scélérat qui cachait sa main.
VOROTINSKI.

Pourquoi ne l’as-tu pas écrasé ?
CHOUÏSKI.

J’avoue qu’il m’a troublé alors par son calme, par son assurance effrontée à laquelle je ne m’attendais pas. Il me regardait droit aux yeux, comme un homme innocent ; il m’interrogeait, il entrait dans des détails, et je répétais devant lui la fable qu’il m’avait soufflée lui-même.
VOROTINSKI.

C’est mal à toi, prince.
CHOUÏSKI.

Que devais-je faire ? Déclarer la vérité au tzar Féodor ? Mais il voyait tout par les yeux de Godounoff, entendait tout par les oreilles de Godounoff. Je l’aurais persuadé, que Boris l’eût dissuadé sur-le-champ. Et puis, l’on m’aurait envoyé en exil ; et, à l’heure favorable, on m’aurait étranglé sans bruit dans un muet cachot, comme on a fait à mon oncle. Sans me vanter, aucun supplice ne saurait me faire peur. Je ne suis pas lâche ; mais je ne suis pas bête non plus, et n’ai pas envie de fourrer ma tête dans le lacet pour rien de rien.
VOROTINSKI.

Ce crime est affreux. Écoute : c’est assurément le remords qui le trouble ; il n’ose franchir le sang de l’enfant innocent pour poser le pied sur le trône.
CHOUÏSKI.

Il le franchira. Boris n’est pas si timide. Alors quel honneur pour nous, pour toute la Russie ! Un esclave d’hier, un Tatar, le gendre de Maluta3, le gendre d’un bourreau, et lui-même bourreau dans l’âme, s’emparera de la couronne et du collier de Monomaque4.
VOROTINSKI.

C’est vrai ; il n’est pas de grande famille. Nous sommes de plus haute lignée que lui.
CHOUÏSKI.

Je le crois bien.
VOROTINSKI.

Chouïski, Vorotinski, voilà de vrais princes de naissance.
CHOUÏSKI.

Oui, et du sang de Rurik5.
VOROTINSKI.

Écoute, prince : à bien considérer les choses, nous avons le droit de succéder à Féodor.
CHOUÏSKI.

Plus que Godounoff.
VOROTINSKI.

Tu en conviens ?
CHOUÏSKI.

Eh bien, si Boris continue à faire le difficile, essayons d’agir sur le peuple. Il a bien assez de vrais princes, de ses princes à lui. Que parmi eux il choisisse un tzar.
VOROTINSKI.

Nous sommes nombreux, nous, les descendants des Varègues ; mais il nous est difficile de lutter contre Godounoff. Le peuple n’a plus l’habitude de voir en nous les descendants de ses anciens maîtres. Il y a longtemps que nous sommes entrés dans la domesticité des tzars. Et lui, il a su se soumettre le peuple par la crainte, par l’amour, par la gloire.
CHOUÏSKI.

Il est hardi, tandis que nous.... c’est assez. (Regardant par la fenêtre.) Mais le peuple revient en foule et en désordre. Allons voir ce qui est décidé. (Ils sortent.)
(En vers.)

La place Rouge, devant le palais.

FOULE DE PEUPLE.

UN HOMME.

Il est inflexible. Il a chassé de sa présence les boyards, les évêques, le patriarche ; c’est en vain qu’ils ont tous frappé la terre du front devant ses genoux. Le trône lui fait peur.
UN AUTRE HOMME.

Ô grand Dieu, qui nous gouvernera ? Malheur à nous ! Nous ne serons plus gouvernés.
UN AUTRE.

Tiens ! voici que le Diâk en chef6 sort pour nous annoncer la décision de la Douma.
VOIX DANS LE PEUPLE.

Silence ! silence ! Le diâk de la Douma va parler. Silence, écoutez !

(Le diâk paraît sur le perron rouge. )
LE DIÂK.

Peuple ! le conseil a décidé d’essayer pour la dernière fois la force des supplications sur l’âme affligée du régent. Dès demain, le très-saint patriarche, après avoir solennellement célébré la messe au Kremlin, précédé des saintes bannières, des images de la Vierge de Wladimir et de la Vierge du Don, se lèvera ; et avec lui se lèveront tous les boyards, le corps des nobles et les élus du peuple de l’orthodoxe Moscou. Ils iront supplier de nouveau la tzarine pour qu’elle prenne en pitié la patrie orpheline, et qu’elle donne à son frère Boris la bénédiction du règne. Séparez-vous, allez avec Dieu chacun dans son logis, et priez pour que les ferventes supplications des orthodoxes montent jusqu’au ciel.

(La foule se disperse en faisant des signes de croix.)
(En vers.)

Le Champ-aux-Vierges devant le monastère des Vierges.

FOULE DE PEUPLE.

UN HOMME.

Ils sont entrés maintenant dans la cellule de la tzarine. Boris et le patriarche y sont entrés aussi avec une cohue de boyards.
UN AUTRE.

Que dit-on ?
UN AUTRE.

Il s’obstine toujours. Pourtant il y a de l’espoir.
UNE FEMME AVEC UN ENFANT.

Là, là, ne pleure point ; le Bouka7 te viendra prendre.
UN HOMME.

Ne pourrait-on pas se glisser par l’enceinte du monastère ?
UN AUTRE.

Impossible. On est à l’étroit même ici, dans le champ. Pense donc, tout Moscou s’est entassé ici. Regarde : l’enceinte, les toits, tous les étages du clocher, les dômes de l’église et jusqu’aux croix sont couverts de monde.
LE PREMIER.

Oh ! que c’est amusant !
L’AUTRE.

Quel est ce bruit ?
LE PREMIER.

Écoute, écoute ; le peuple s’est mis à hurler. Là-bas, ils tombent rang par rang, comme des vagues. Encore, encore ; ça vient jusqu’à nous. Vite, à genoux, frères. (Tout le peuple est à genoux. Gémissements et larmes.)
LE PEUPLE.

Ah ! prends pitié de nous, notre père. Règne sur nous. Sois notre père, notre tzar.
UN HOMME, à voix basse.

Pourquoi pleure-t-on ?
UN AUTRE.

Comment veux-tu le savoir ? Les boyards le savent, eux. C’est bien autre chose que nous.
LA FEMME, à son enfant.

Eh bien, quand il faut pleurer, tu te tais maintenant. Attends un peu, le Bouka va venir. Pleure donc. (L’enfant sanglote.) À la bonne heure !
UN HOMME.

Ils pleurent tous. Mettons-nous aussi à pleurer, frères.
L’AUTRE.

Je n’ai pas de larmes. Mais qu’est-ce qu’on crie encore ?
LE PREMIER.

Comment le deviner ?
TOUT LE PEUPLE.

La couronne est à lui. Il consent. Boris est notre tzar. Vive Boris !
(En vers.)

Le palais du Kremlin.

BORIS, LE PATRIARCHE, LES BOYARDS.

BORIS.

Toi, saint père patriarche, vous tous, boyards, mon âme est à nu devant vous.... Vous avez vu que j’accepte ce grand pouvoir avec crainte et humilité. Combien ma tâche est difficile ! Je succède aux deux puissants Ivan ; je succède à l’Ange-tzar8. Ô juste, ô mon royal père, daigne jeter du ciel un regard sur les larmes de tes fidèles serviteurs, et envoie à celui que tu as tant aimé, que tu as élevé à une si étonnante hauteur, ta sainte bénédiction, pour qu’il gouverne son peuple en gloire, pour qu’il soit juste et miséricordieux comme toi. J’attends votre aide, ô boyards. Servez-moi comme vous l’avez servi, dans le temps où, non encore choisi par la volonté du peuple, je partageais vos travaux.
LES BOYARDS.

Nous ne trahirons pas notre serment.
BORIS.

Allons maintenant nous prosterner devant les tombeaux des maîtres défunts de la Russie ; ensuite que l’on convie tout notre peuple à un festin, depuis les seigneurs jusqu’au dernier mendiant aveugle. À tous, libre entrée ; tous, convives bienvenus.

(Il sort, les boyards le suivent.)
VOROTINSKI, arrêtant Chouïski.

Tu as deviné.
CHOUÏSKI.

Quoi ?
VOROTINSKI.

Ici, tantôt, te le rappelles-tu ?
CHOUÏSKI.

Je ne me rappelle rien.
VOROTINSKI.

Lorsque le peuple s’en allait au Champ-aux-Vierges, tu disais....
CHOUÏSKI.

Ce n’est plus le temps de se souvenir. Je te conseille de savoir oublier à propos. Au reste, je voulais alors t’éprouver par une feinte calomnie, et mieux connaître ta façon de penser. Mais voici que le peuple salue son tzar. On peut remarquer mon absence. Adieu. (Il sort.)
VOROTINSKI.

Rusé courtisan !
La nuit. — Une cellule dans le monastère de Tchoudovo. 1603.

LE PÈRE PIMÈNE, GRÉGOIRE, FRÈRE LAI, endormi.

PIMÈNE écrit, assis devant la lampe des saintes images.

Encore un, encore un dernier récit, et ma chronique est terminée. La tâche est faite, la tâche qu’à moi, pécheur, avait imposée le Tout-Puissant. Ce n’est pas en vain que le Seigneur m’a placé pour témoin de tant d’années, et m’a donné l’intelligence de l’art d’écrire. Quelque jour, un moine laborieux trouvera mon œuvre loyale, mais sans nom. Comme moi il allumera sa lampe, et, secouant du parchemin la poussière du temps, il copiera ces récits véridiques, afin que les neveux des orthodoxes apprennent les destinées de leur terre maternelle ; afin qu’ils mentionnent avec respect leurs grands tzars pour leurs travaux, leur gloire, leurs bienfaits, et, pour leurs fautes, pour leurs sombres actions, qu’ils intercèdent humblement auprès du Sauveur. Je revis dans ma vieillesse ; le passé repasse devant moi. Il y a longtemps que, tout plein d’événements divers, ce passé fluait, s’agitant comme les flots de l’Océan. Maintenant le voilà silencieux et tranquille. Ma mémoire ne m’a conservé que peu de visages ; peu de paroles résonnent encore jusqu’à moi ; et tout le reste a disparu. Mais le jour est proche, ma lampe va s’éteindre. Encore un, encore un dernier récit. (Il se remet à écrire.)
Grégoire, se réveillant.

Toujours le même rêve ! Est-ce possible ? Pour la troisième fois ! Maudit rêve ! Et toujours, devant la lampe, le vieillard est assis, écrivant ; et sans doute, pendant toute la nuit, le sommeil n’a pas fermé sa paupière. Combien j’aime son aspect tranquille, quand, l’âme plongée dans le passé, il reprend et mène sa chronique ! Souvent j’ai désiré deviner ce que sa plume racontait. Était-ce la sombre domination des Tatars ? les cruels supplices ordonnés par Ivan le Terrible ? l’orageux vetché9 de la république de Novgorod ? les gloires de la patrie ? Vainement. Ni sur son front élevé, ni dans ses regards, on ne peut lire ses pensées secrètes. Toujours le même aspect, humble et grand. C’est ainsi qu’un diâk, vieilli dans les tribunaux, regarde avec le même calme les innocents et les coupables, et écoute avec indifférence le bien et le mal, sans connaître la colère ou la pitié.
PIMÈNE.

Tu t’es réveillé, frère ?
GRÉGOIRE.

Bénis-moi, révérend père.
PIMÈNE.

Que Dieu te bénisse, maintenant, toujours et dans l’éternité.
GRÉGOIRE.

Tu as écrit pendant la nuit entière, sans te livrer au sommeil, tandis qu’une imagination diabolique a troublé mon repos, et l’ennemi des hommes n’a cessé de me tourmenter. Il m’a semblé en songe que j’étais monté par un escalier rapide au sommet d’une tour. De cette hauteur, Moscou me paraissait comme une fourmilière. En bas, sur la place, bouillonnait le peuple, et tous, en riant, me montraient au doigt. J’avais honte, j’avais peur, et, tombant en bas la tête la première, je me réveillais en sursaut. Et trois fois le même songe m’est venu. N’est-ce pas étrange ?
PIMÈNE.

C’est le jeune sang qui t’agite. Humilie-toi par le jeûne et la prière, et tes rêves se rempliront d’images sereines. Maintenant encore, si, quand mon front s’appesantit malgré moi, je ne prononce pas une longue prière avant la nuit, mon vieux sommeil n’est ni sans trouble, ni sans péché. Je vois tantôt des festins bruyants, tantôt des camps et des luttes guerrières, enfin les folles distractions de mes jeunes années.
GRÉGOIRE.

Que tu as gaiement passé ta jeunesse ! Tu as combattu sous les tours de Kasan ; tu as repoussé les armées lithuaniennes avec le brave Chouïski ; tu as vu la cour et le faste d’Ivan. Heureux ! Et moi, dès mon adolescence, j’erre, pauvre moine, dans de tristes cellules. Pourquoi, moi aussi, ne pourrais-je m’abandonner à l’enivrement des batailles, m’asseoir à la table des tzars ? J’aurais eu le temps, comme toi, dans ma vieillesse, de quitter le monde et ses vanités, de prononcer des vœux et de m’enfermer dans une tranquille retraite.
PIMÈNE.

N’aie point de regrets, frère, d’avoir quitté de bonne heure le monde pécheur, et de ce que le Très-Haut ne t’ait point envoyé beaucoup de tentations. Crois-moi, c’est de loin seulement que peuvent nous séduire la gloire, le luxe et les ruses de l’amour féminin. J’ai vécu longtemps, et j’ai pratiqué la vie ; mais je n’ai connu le bonheur que depuis que le Seigneur a daigné m’amener dans ce couvent. Pense, mon fils, à nos grands tzars. Qui est au-dessus d’eux ? Dieu seul. Qui prévaut contre eux ? Personne. Et pourtant leur couronne d’or leur devenait souvent lourde, et ils l’échangeaient contre un capuchon de moine. Le terrible tzar lui-même cherchait souvent le repos dans un semblant d’exercices pieux et d’austérité cloîtrée. Son palais, rempli d’orgueilleux favoris, prenait soudain l’apparence d’un monastère. Les sanglants ministres de ses volontés10, se couvrant de haires et de cilices, apparaissaient comme de dociles cénobites, et le terrible tzar comme leur pieux supérieur. J’ai vécu ici, dans cette même cellule (elle était alors habitée par Cyrille, l’homme juste aux longues souffrances11), et dès lors Dieu m’avait fait la grâce de m’éclairer sur le néant des vanités mondaines. J’ai vu ici le tzar, fatigué de ses pensées de colère et de supplices. Tranquille, rêveur, était assis au milieu de nous le Terrible. Nous nous tenions immobiles devant lui, et il causait paisiblement avec nous. Il disait à notre supérieur et à toute la communauté : « Mes pères, le jour désiré viendra ; j’apparaîtrai ici affamé de salut. Toi, Nicodème, toi, Serge, toi, Cyrille, recevez tous le vœu de mon âme. Je viendrai à vous, moi réprouvé chargé de crimes, et je prendrai la robe vénérable en tombant à vos pieds, ô mes saints pères. » Ainsi parlait le puissant monarque, et sa parole coulait comme du miel, et il pleurait. Et nous pleurions aussi, en suppliant le Seigneur d’envoyer la paix et l’amour à son âme orageuse. Et son fils Féodor, sur le trône, ne soupirait-il pas après la vie paisible d’un cénobite ? Il fit de son palais une cellule de prière. Là les pesants soucis du pouvoir ne troublaient pas son âme sainte. Dieu agréa l’humilité du tzar : sous lui, la Russie goûta un bonheur sans nuage, et, à l’heure de sa fin, un miracle inouï s’accomplit : devant sa couche, et visible au tzar seul, apparut un homme tout rayonnant de lumière ; et Féodor se mit à converser avec lui, l’appelant le grand patriarche. Et tous alentour furent saisis de terreur. Ils comprirent qu’il se faisait une apparition céleste, car en ce moment le saint vladika ne se trouvait pas dans la chambre du tzar. Et quand enfin il trépassa, tout le palais se remplit d’un saint parfum, et le visage du mort resplendit comme un soleil. Nous ne verrons plus jamais un pareil tzar. Ô terrible infortune ! Ô malheur inouï ! Nous avons péché, nous avons allumé la colère du Seigneur en nommant pour maître un régicide.
GRÉGOIRE.

Il y a longtemps, révérend père, que je veux te questionner sur la mort du tzarévitch Dmitri. En ce temps-là, dit-on, tu étais à Ouglitch.
PIMÈNE.

Hélas ! il ne m’en souvient que trop. Dieu a voulu me faire voir cette action méchante, ce péché sanglant. On m’avait envoyé jusqu’à Ouglitch pour y remplir une fonction monastique. J’y arrivai la nuit. De grand matin, à l’heure de la messe, j’entends tout à coup des cloches. C’était le tocsin qu’on sonnait. Un bruit s’élève, des cris. On court à la maison de la tzarine. J’y cours aussi, et j’y trouve tous les habitants de la ville, je regarde. Le tzarévitch égorgé est étendu par terre. Sa mère évanouie près de lui. Sa nourrice sanglote avec désespoir, tandis que le peuple furieux traîne l’impie traîtresse, sa gouvernante. Tout à coup, dans la foule féroce et pâle de fureur, apparaît le Judas Bitiagofski. « Voici, voici le scélérat ! » fut le cri général. Et, en un instant, il n’était plus. Alors le peuple se mit à poursuivre les trois assassins, qui s’étaient enfuis et cachés. On les saisit, et on les amena devant le cadavre encore chaud du royal enfant. Et, miracle ! le corps se mit à frémir. « Avouez ! » hurla le peuple ; et, pleins de terreur, sous la hache, les scélérats avouèrent, et nommèrent Boris.
GRÉGOIRE.

Quel âge avait le tzarévitch assassiné ?
PIMÈNE.

Près de sept ans. Il aurait aujourd’hui.... Dix ans se sont passés depuis l’événement ; non, douze...... il aurait ton âge. Il régnerait. Mais Dieu en a disposé autrement.

C’est par ce récit plein de larmes que je terminerai ma chronique. Depuis cette époque, j’ai peu cherché à connaître les choses du monde. Frère Grégoire, tu as éclairé ta raison par la science ; c’est à toi que je transmets mon travail. Aux heures libres d’exercices spirituels, décris sans vain orgueil de sage, décris tout ce dont tu seras témoin dans ta vie, la guerre et la paix, le gouvernement des tzars, les saints miracles des hommes qui ont plu à Dieu, les prophéties et les signes célestes. Pour moi, il est temps de me reposer et d’éteindre ma lampe. Mais voici qu’on sonne la messe du matin. Seigneur, bénissez vos serviteurs. — Donne-moi mon bâton, Grégoire. (Il sort.)
GRÉGOIRE seul.

Boris, Boris, tout tremble devant toi. Personne n’ose seulement te rappeler le sort du malheureux enfant que tu as frappé. Et cependant, un reclus, dans une sombre cellule, écrit contre toi une dénonciation foudroyante, et tu n’échapperas point au jugement des hommes, pas plus que tu n’échapperas au jugement de Dieu.
(En prose.)
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