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XVIII


Cette situation, dont nous n’étions plus les maîtres, se terminerait-elle par un dénouement heureux ?... Qui aurait eu cet espoir ?... Et, comment ne pas désespérer, à se dire que Myra était à jamais peut-être rayée du monde visible ?... Aussi, à cet immense bonheur de l’avoir retrouvée, se mêlait cette immense douleur qu’elle ne fût pas rendue à nos regards dans toute sa grâce et toute sa beauté !

On imagine ce qu’allait être dans ces conditions l’existence de la famille Roderich !

Et tout d’abord, dans ce salon, au milieu de nous, Myra jeta un cri désespéré... Elle venait de chercher à se voir, et ne s’était pas vue... Elle se précipita vers la glace de la cheminée, elle n’aperçut pas son image... et lorsqu’elle passa devant la lampe posée sur la console, elle ne vit pas son ombre se projeter derrière elle !...

Il avait fallu tout lui dire, et alors nous entendîmes les sanglots qui s’échappaient de sa poitrine, tandis que Marc, agenouillé près du fauteuil où elle venait de s’asseoir, essayait de calmer sa douleur. Il l’aimait visible, il l’aimerait invisible. Cette scène nous déchirait le cœur.

Le docteur voulut alors que Myra montât dans la chambre de sa mère. Mieux valait que Mme Roderich la sût près d’elle, l’entendît lui parler...

Quelques jours s’écoulèrent ! Eh bien, Myra s’était résignée. Grâce à sa force d’âme, il sembla que l’existence normale eût repris son cours dans l’hôtel. Myra nous prévenait de sa présence en parlant à l’un, à l’autre, nous questionnant. Je l’entends encore disant :

« Mes amis, je suis là... Avez-vous besoin de quelque chose ? Je vais vous l’apporter !... Mon cher Henry, que cherchez-vous ?... Ce livre que vous avez posé sur la table, le voici !... Votre journal ? il est tombé près de vous !... Mon père... c’est l’heure où d’habitude je vous embrasse !... Et toi, mon frère, pourquoi me regardes-tu avec des yeux si tristes ?... Je t’assure que je suis toute souriante !... Pourquoi te faire de la peine !... Et vous... vous, mon cher Marc, voici mes deux mains... prenez-les... Voulez-vous venir au jardin ?... Nous ferons un tour ensemble... Donnez-moi votre bras, Henry, et nous causerons de mille et mille choses ! »

L’adorable et bonne créature n’avait pas voulu qu’il fût apporté aucun changement à la vie de famille. Marc et elle passaient de longues heures ensemble. Myra ne cessait de lui faire entendre d’encourageantes paroles, tandis qu’il lui tenait la main... Elle essayait de le consoler, affirmant qu’elle avait confiance dans l’avenir, que cette invisibilité cesserait un jour... Et cet espoir, l’avait-elle réellement ?

Une exception, cependant, une seule fut faite, c’est que Myra ne venait plus prendre place à table au milieu de nous, comprenant combien sa présence dans ces conditions eût été pénible. Mais le repas achevé, elle redescendait au salon, on l’entendait ouvrir et refermer la porte, disant :

« Me voilà, mes amis, je suis là ! »

Et elle ne nous quittait plus qu’à l’heure de remonter dans sa chambre, après nous avoir donné le bonsoir.

Je n’ai pas besoin de le dire, si la disparition de Myra Roderich avait produit tant d’effet dans la ville, sa réapparition, – n’est-ce pas le mot dont je dois me servir ! – en produisit un plus grand encore ! De toutes parts arrivèrent des témoignages de la plus vive sympathie, et les visites affluèrent à l’hôtel. Du reste, Myra avait renoncé à toute promenade à pied dans les rues de Ragz. Elle ne sortait qu’en voiture, accompagnée de son père et de sa mère, de Marc et du capitaine Haralan, et parfois elle put entendre d’affectueuses paroles qui lui allaient au cœur. Mais elle préférait s’asseoir dans le jardin, au milieu de tous ceux qu’elle aimait, et auxquels, moralement du moins, elle était rendue tout entière !

On ne l’a pas oublié, après la mort de Wilhelm Storitz, le gouverneur de Ragz avait fait entreprendre des recherches en vue de retrouver Hermann. C’était alors dans le but de découvrir la retraite de Myra, puisqu’on supposait, avec raison, qu’elle devait être gardée par le serviteur de Wilhelm Storitz.

Or, ces recherches allaient continuer, car tout donnait à penser qu’Hermann devait être le confident de son maître, qu’il possédait en partie ses secrets, et on ne doutait pas qu’il ne fût capable de rendre à Myra sa visibilité perdue.

En effet, Wilhelm Storitz avait, assurément, la faculté de se rendre, à son gré, invisible ou visible, et ce qu’il pouvait, Hermann devait le pouvoir. Une fois découvert, on saurait lui arracher son secret, soit par promesses de le lui payer chèrement, soit par menaces de le rendre responsable du crime de son maître, car n’était-ce pas un crime des plus odieux ?

On fit donc toute diligence à ce sujet. Au surplus, l’affaire avait eu un énorme retentissement. Les journaux en avaient donné les détails, et ne cessaient de tenir au courant le public du monde entier. On se passionnait pour Myra Roderich ! On discutait la découverte du chimiste allemand ; ses terribles conséquences au point de vue de la sécurité sociale, l’intérêt qu’il y avait à ce que ce secret ne fût pas divulgué par le seul homme qui, probablement, en connaissait la formule.

Je dis probablement, car, si d’autres que lui l’eussent possédée, ils n’auraient pas résisté à l’appât des primes qui étaient offertes, non seulement par la famille Roderich, mais aussi par les polices de l’Ancien et du Nouveau Monde.

Or, aucune révélation ne se produisit, et on en conclut que le serviteur de Wilhelm Storitz devait seul être détenteur de son secret.

D’autre part, les enquêtes faites à Spremberg ne donnèrent aucun résultat. Les autorités avaient cependant prêté leur concours, et on sait que la police prussienne est une des premières de l’Europe. Il fut impossible de découvrir en quel endroit s’était réfugié Hermann, ni à Spremberg ni ailleurs.

Hélas ! on eut bientôt la certitude que ces recherches ne pouvaient aboutir.

Il avait été décidé par la municipalité de Ragz, et dans le but d’éteindre jusqu’au souvenir de cette malheureuse affaire, que les ruines de la maison du boulevard Téléki disparaîtraient. On enlèverait les décombres, on abattrait les derniers pans de murs, et de cette demeure, isolée sur cette contre-allée du boulevard, il ne resterait plus vestige.

Or, dans la matinée du 2 juin, lorsque les ouvriers se rendirent à la maison Storitz pour procéder au déblaiement, ils trouvèrent un corps étendu au fond du jardin. C’était celui d’Hermann, qui fut immédiatement reconnu. Si le vieux serviteur était venu là, invisible, la mort, comme à son maître, lui avait rendu la visibilité. On put constater, d’ailleurs, qu’il avait succombé à une rupture du cœur.

Ainsi le dernier espoir venait de s’évanouir, et le secret de Wilhelm Storitz avait disparu avec lui.

En effet, dans les papiers déposés à la Maison de Ville, après un minutieux examen, on ne trouva que de vagues formules, des notations à la fois physiques et chimiques, où l’on crut reconnaître la double intervention des rayons Rœntgen et de l’électricité. Mais impossible d’en rien déduire relativement à la reconstitution de cette substance qui permettait de se rendre instantanément visible ou invisible !...

Et maintenant, la malheureuse Myra ne reparaîtrait-elle donc à nos yeux qu’à l’heure où la vie l’aurait abandonnée, et lorsqu’elle serait étendue sur son lit de mort ?...

On était au 5 juin. Dans la matinée, mon frère vint me trouver. Il me parut relativement plus calme, et il me dit :

« Mon cher Henry, voici la résolution que j’ai prise et dont j’ai voulu te faire part d’abord. Je pense que tu l’approuveras, et aussi qu’elle sera approuvée de tous. »

Je l’avouerai, pourquoi ne pas l’avouer, je pressentais où Marc voulait en venir.

« Mon ami, répondis-je, parle en pleine confiance !... Je sais que tu n’auras écouté que la voix de la raison...

– De la raison et de l’amour, Henry ! Myra est ma femme devant la loi... Il ne manque à notre mariage que la consécration religieuse, et cette consécration, je veux la demander... et je veux l’obtenir... »

J’attirai mon frère dans mes bras, et lui dis :

« Je le comprends, Marc, et je ne vois pas ce qui pourrait faire obstacle à ton mariage...

– Un obstacle n’aurait pu venir que de Myra, répondit Marc, et Myra est prête à s’agenouiller près de moi devant l’autel ! Si le prêtre ne la voit pas, il l’entendra, du moins, déclarer qu’elle me prend pour époux comme je la prends pour femme !... Je ne pense pas que l’autorité ecclésiastique puisse faire quelque difficulté, et d’ailleurs, dussè-je aller...

– Non, mon cher Marc, non, et je me charge de toutes les démarches... »

Ce fut d’abord au curé de la cathédrale que je m’adressai, à l’archiprêtre qui avait officié à cette messe de mariage interrompue par une profanation sans exemple. Le vénérable vieillard me répondit que le cas avait été préalablement examiné, que l’archevêque primat de Ragz avait donné une solution favorable, après l’avoir soumis en cour de Rome. Il n’était pas douteux que la fiancée fût vivante, et, dès lors, apte à recevoir le sacrement du mariage.

Bref, la date de la cérémonie fut fixée au 12 juin.

La veille, Myra me dit comme elle me l’avait dit une fois déjà :

« C’est pour demain, mon frère !... N’oubliez pas !... »

C’est à la cathédrale de Saint-Michel, maintenant réconciliée suivant les règles liturgiques, que le mariage serait célébré dans les mêmes conditions, mêmes témoins, mêmes amis et invités de la famille Roderich, même affluence de la population.

Qu’il s’y mêlât une dose de curiosité plus grande, je l’accorde, et cette curiosité, on la comprendra, on l’excusera ! Sans doute, il restait encore dans cette assistance certaines appréhensions dont le temps seul triompherait ! Oui ! Wilhelm Storitz était mort, oui ! son serviteur Hermann avait été retrouvé mort dans le jardin de la maison maudite... Et pourtant, plus d’un se demandait si cette seconde messe de mariage n’allait pas être interrompue comme la première... si de nouveaux phénomènes ne troubleraient pas la cérémonie nuptiale...

Voici les deux époux dans le chœur de la cathédrale. Le fauteuil de Myra paraît inoccupé. Et elle est là dans sa toilette de mariée toute blanche, invisible comme elle...

Marc est debout, tourné vers elle. Il ne peut la voir, mais il la sait près de lui, il la tient par la main, pour attester sa présence devant l’autel.

Derrière sont placés les témoins, le juge Neuman, le capitaine Haralan, le lieutenant Armgard, et moi, – puis M. et Mme Roderich, la pauvre mère, agenouillée, implorant du Tout-Puissant un miracle pour sa fille !... espérant peut-être qu’il allait se faire dans le sanctuaire de Dieu. Autour se pressent les amis, les notabilités de la ville, jusque dans la grande nef, et les bas-côtés fourmillent de monde.

Les cloches sonnent à toute volée, les orgues résonnent à pleins jeux.

L’archiprêtre et ses assistants sont arrivés. La messe commence, ses cérémonies se déroulent au chant de la maîtrise, et, à l’offrande, on voit Marc, qui conduit Myra, se diriger vers la première marche de l’autel... Puis il la ramène, après que son aumône est tombée dans l’aumônière du diacre.

Enfin, à l’élévation, après les trois tintements de la sonnette, l’hostie est levée vers le ciel, et, cette fois, la consécration s’achève au milieu du profond silence des fidèles !...

La messe terminée, le vieux prêtre s’est retourné vers l’assistance. Marc et Myra se rapprochent, et il dit :

« Vous êtes là, Myra Roderich ?...

– Je suis là », répond Myra.

Et s’adressant à Marc :

« Marc Vidal, voulez-vous prendre Myra Roderich ici présente pour épouse suivant les rites de notre Sainte Église ?

– Je le veux, répond Marc.

– Myra Roderich, voulez-vous prendre Marc Vidal ici présent pour époux suivant les rites de notre Sainte Église ?

– Je le veux, répond Myra d’une voix qui fut entendue de tous.

– Marc Vidal, continua l’archiprêtre, promettez-vous de garder la fidélité en toutes choses comme un fidèle époux le doit à son épouse selon le commandement de Dieu ?

– Oui... je le promets.

– Myra Roderich, promettez-vous la fidélité en toutes choses comme une fidèle épouse le doit à son époux suivant le commandement de Dieu ?

– Oui... Je le promets. »

Et Marc et Myra sont unis par le sacrement du mariage.

La cérémonie achevée, les époux, leurs témoins, leurs amis, se rendent à la sacristie, au milieu de la foule qu’ils peuvent à peine traverser.

Là, sur les registres de la fabrique1, au nom de Marc Vidal vient se joindre un autre nom tracé par une main qu’on ne peut voir... le nom de Myra Roderich !

XIX


Tel est le dénouement de cette histoire, en attendant qu’un autre plus heureux lui soit peut-être donné ?

Il va sans dire que les nouveaux époux avaient abandonné leurs projets d’autrefois. Il ne pouvait plus être question d’un voyage en France. Je prévoyais même que mon frère ne ferait plus à Paris que de rares apparitions, et qu’il se fixerait définitivement à Ragz. Gros chagrin pour moi, auquel je devrais me résigner.

Le mieux, en effet, était de vivre, sa femme et lui, dans le vieil hôtel, près de M. et Mme Roderich. D’ailleurs, on s’accoutumerait à cette existence, et Myra, je le répète, il semblait qu’on la vît gracieuse et souriante... Elle révélait sa présence par ses paroles, par la pression de sa main ! On savait toujours où elle était et ce qu’elle faisait. Elle était l’âme de la maison, – invisible comme une âme !

Et puis il y avait cet admirable portrait d’elle fait par Marc. Myra aimait à s’asseoir près de cette toile, et, de sa voix réconfortante, elle disait :

« Vous le voyez bien... C’est moi... je suis là... je suis redevenue visible... et vous me voyez comme je me vois ! »

Ayant obtenu une prolongation de congé, je restai encore quelques semaines à Ragz, vivant à l’hôtel Roderich dans la plus complète intimité de cette si éprouvée famille, et je ne voyais pas s’approcher sans regret le jour où il faudrait partir !...

Et je me demandais, parfois, s’il fallait désespérer de jamais revoir la jeune femme dans sa forme matérielle, si quelque phénomène physiologique ne se produirait pas, ou si même le temps n’agirait pas, qui ramèneraient la visibilité perdue, si un jour, enfin, Myra ne reparaîtrait pas à nos yeux, rayonnante de jeunesse, de grâce et de beauté ?...

L’avenir le fera peut-être, mais fasse aussi le Ciel que le secret de l’invisibilité ne se retrouve plus, et qu’il soit à jamais enseveli dans la tombe d’Otto et de Wilhelm Storitz !

Cet ouvrage est le 1343e publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

1 Liste inachevée.

1 Ancien nom des Ukrainiens.

1 L’auteur avait prévu ici une imitation de cette signature.

1 Ce nom est laissé en blanc dans le manuscrit.

1 « Immutables » : qui ne peuvent changer ; mot rare déjà employé par Jules Verne dans Autour de la lune et Le Pays des fourrures.

1 Gygès, favori et successeur du roi Candaule, aurait – selon la légende – possédé un anneau le rendant invisible.

1 Fabrique : charge de l’administration d’une église, selon le Robert. Jules Verne l’emploie dans le sens de « paroisse ».

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