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IX


La direction prise par M. Stepark le ramenait vers le nord de la ville, tandis que ses agents, deux à deux, traversaient les quartiers du centre. Le capitaine Haralan et moi, après avoir atteint l’extrémité de la rue Étienne II, nous suivîmes le quai le long du Danube.

Il faisait un temps couvert. Les nuages grisâtres et boursouflés chassaient rapidement de l’est à travers la vallée du fleuve. Sous la fraîche brise, les embarcations donnaient une forte bande, en sillonnant les eaux jaunâtres. Des couples de cigognes et de grues, faisant tête au vent, jetaient des cris aigus. Il ne pleuvait pas, mais les hautes vapeurs menaçaient de se résoudre en averses torrentielles.

Excepté dans le quartier commerçant, rempli à cette heure de la foule des citadins et des paysans, les passants étaient rares. Cependant, si le chef de police et ses agents nous eussent accompagnés, cela aurait pu attirer l’attention, et mieux valait s’être séparés en quittant la Maison de Ville.

Le capitaine Haralan continuait à garder le silence. Je craignais toujours qu’il ne fût pas maître de lui, et se livrât à quelque acte de violence, s’il rencontrait Wilhelm Storitz. Aussi regrettais-je presque que M. Stepark nous eût permis de l’accompagner.

Un quart d’heure après, nous étions au bout du quai Bathiany, à l’angle occupé par l’hôtel Roderich.

Aucune des fenêtres du rez-de-chaussée n’était encore ouverte ni celles des chambres de Mme Roderich et de sa fille. Quel contraste avec l’animation de la veille !

Le capitaine Haralan s’arrêta, et ses regards s’attachèrent un instant à ces persiennes closes.

Un soupir s’échappa de sa poitrine, un geste menaçant lui succéda, mais il ne prononça pas une parole.

Le coin tourné, nous remontâmes le boulevard Téléki par le trottoir de droite, et nous fîmes halte à cent pas de la maison Storitz.

Un homme se promenait en face, les mains dans les poches, en indifférent.

C’était le chef de police. Le capitaine Haralan et moi, nous le rejoignîmes, comme il était convenu.

À quelques instants de là, apparurent six agents en bourgeois, qui, sur un signe de M. Stepark, vinrent se ranger le long de la grille.

Avec eux se trouvait un serrurier, réquisitionné pour le cas où la porte ne s’ouvrirait pas, soit par refus, soit par absence du maître ou de son serviteur.

Les fenêtres étaient fermées comme à l’habitude. Les rideaux du belvédère, tirés intérieurement, masquaient les vitres.

« Il n’y a personne, sans doute, dis-je à M. Stepark.

– Nous allons le savoir, me répondit-il. Mais je serais étonné que la maison fût vide... Voyez cette fumée qui s’échappe de la cheminée, à gauche !... »

En effet, une petite vapeur fuligineuse s’échevelait à la pointe de cette cheminée.

« Si le maître n’y est pas, ajouta M. Stepark, il est probable que le domestique s’y trouve, et, pour nous ouvrir, peu importe que ce soit l’un ou l’autre. »

À part moi, étant donné la présence du capitaine Haralan, j’eusse préféré que le maître n’y fût pas et même qu’il eût quitté Ragz.

Le chef de police tira le fil de la sonnette, accrochée au montant de la grille.

Nous attendions que quelqu’un parût, ou que le tirage s’effectuât de l’intérieur.

Une minute s’écoula. Personne. Second coup de sonnette... Personne.

« On a l’oreille dure dans cette maison ! » dit M. Stepark. Puis, se retournant vers le serrurier :

« Faites », dit-il.

Cet homme choisit dans son trousseau un passe-partout, et, le pêne étant seulement engagé dans la gâche, la porte céda sans difficulté.

Le chef de police, le capitaine Haralan, moi, puis quatre des agents, les deux autres restant à l’extérieur, nous entrâmes dans la cour.

Au fond, un perron de trois marches montait à la porte d’entrée de l’habitation, fermée comme celle de la grille.

M. Stepark frappa de deux coups de sa canne.

Il ne fut pas répondu. Aucun bruit ne se faisait entendre à l’intérieur de la maison.

Le serrurier gravit les degrés du perron, et introduisit une de ses clefs dans la serrure. Il était possible que celle-ci fût fermée à plusieurs tours, et même que les verrous eussent été poussés en dedans si Wilhelm Storitz, ayant aperçu les agents, voulait les empêcher d’entrer.

Il n’en fut rien, la serrure joua, et la porte s’ouvrit.

Du reste, cette descente de police n’avait point attiré l’attention. À peine si deux ou trois passants s’arrêtèrent. On se promenait peu par ce matin embrumé sur le boulevard Téléki.

« Entrons ! », dit M. Stepark.

Le corridor était éclairé à la fois par l’imposte grillagé qui s’évidait au-dessus de la porte, et, au fond, par le vitrage d’une seconde porte donnant accès dans le petit jardin, en arrière.

Le chef de police fit quelques pas dans ce corridor, et cria d’une voix forte :

« Eh !... quelqu’un ! »

Pas de réponse, même quand ces mots eurent été jetés une seconde fois. Aucun bruit à l’intérieur de cette maison, – si ce n’est peut-être celui qu’eût produit une sorte de glissement dans une des chambres latérales.

M. Stepark s’avança jusqu’au fond du corridor. Je marchais derrière lui, et le capitaine Haralan me suivait.

Un des agents était resté de garde sur le perron de la cour.

La porte ouverte, on put d’un coup d’œil parcourir tout le jardin. Il était enclos de murs sur une superficie d’environ deux cents mètres. Une pelouse qui n’avait pas été fauchée depuis longtemps, et dont les longues herbes traînaient, à demi flétries, en occupait le centre. Le long des murs très élevés, montaient cinq ou six arbres, dont les têtes devaient dominer l’épaulement des anciennes fortifications.

Tout dénotait l’incurie ou l’abandon.

Le jardin fut visité, et les agents n’y découvrirent personne, bien que les allées fussent encore marquées de pas récents.

Les fenêtres, de ce côté, étaient closes de contrevents, sauf la dernière du premier étage, par laquelle s’éclairait l’escalier.

« Ces gens-là ne devaient pas tarder à rentrer, fit observer le chef de police, puisque la porte n’était fermée que par un simple tour de clef... à moins qu’ils n’aient eu l’éveil...

– Vous pensez qu’ils ont pu savoir ?... répondis-je. Non, je m’attends plutôt à ce qu’ils reviennent d’un instant à l’autre ! »

Mais, M. Stepark secouait la tête d’un air de doute.

« D’ailleurs, ajoutai-je, cette fumée qui s’échappait de l’une des cheminées prouve...

– Prouve qu’il y a du feu quelque part... Cherchons le feu », répondit le chef de police.

Après avoir constaté que le jardin comme la cour étaient déserts, et qu’il n’eût pas été possible de s’y cacher, M. Stepark nous pria de rentrer dans la maison, et la porte du corridor fut refermée derrière nous.

Ce corridor desservait quatre chambres. Du côté du jardin, l’une de ces chambres servait de cuisine, l’autre n’était à vrai dire que la cage de l’escalier qui montait au premier étage, puis au grenier.

Ce fut par la cuisine que la perquisition débuta. Un des agents alla ouvrir la fenêtre et en repoussa les contrevents, percés d’une étroite ouverture en losange, qui ne laissait pas pénétrer assez de jour.

Rien de plus simple, de plus rudimentaire que le mobilier de cette cuisine, – un fourneau de fonte, dont le tuyau se perdait sous l’auvent d’une vaste cheminée, de chaque côté une armoire, au milieu une table recouverte d’une toile cirée, deux chaises paillées et deux escabeaux de bois, divers ustensiles accrochés aux murs, dans un angle une horloge, au tic-tac régulier, et dont les poids indiquaient qu’elle avait été remontée de la veille.

Sur le fourneau brûlaient encore quelques morceaux de houille, qui produisaient la fumée vue du dehors.

« Voici la cuisine, dis-je, mais le cuisinier ?...

– Et son maître, ajouta le capitaine Haralan.

– Continuons nos recherches », répondit M. Stepark.

Les deux autres chambres du rez-de-chaussée, éclairées sur la cour, furent visitées successivement. L’une, le salon, était garnie de meubles d’un travail ancien, en vieilles tapisseries d’origine allemande, très usées par places. Sur la tablette de la cheminée, à gros chenets de fer, reposait une pendule rocaille, d’assez mauvais goût, ses aiguilles arrêtées, et la poussière étalée sur le cadran indiquait une grande négligence. À l’un des panneaux, en face de la fenêtre, était appendu un portrait dans son cadre ovale, avec ce nom sur cartouche en lettres rouges, Otto Storitz.

Nous regardions cette peinture vigoureuse de dessin, rude de couleurs, signée d’un nom inconnu, une véritable œuvre d’art.

Le capitaine Haralan ne pouvait détacher ses yeux de cette toile.

Pour mon compte, la figure d’Otto Storitz me causait une impression profonde. Est-ce la disposition de mon esprit qui m’y poussait ?... Est-ce que je subissais, à mon insu, l’influence du milieu ? Mais ici, dans ce salon abandonné, le savant m’apparaissait comme un être fantastique, un personnage d’Hoffmann, le Daniel1 de La Porte murée, le Denner du Roi Trabacchio, l’homme au sable de Maître Coppelius. Avec cette tête puissante, cette chevelure blanche en broussaille, ce front démesuré, ces yeux d’une ardeur de braise, cette bouche aux lèvres frémissantes, il me semblait que le portrait était vivant, qu’il allait s’élancer hors de son cadre, et s’écrier d’une voix venue de l’autre monde :

« Que faites-vous ici, intrus !... Sortez ! »

La fenêtre du salon, fermée de persiennes, laissait passer le jour. Il n’avait pas été nécessaire de l’ouvrir, et, pour ne pas être en pleine lumière, peut-être ce portrait gagnait-il en étrangeté et nous impressionnait-il davantage ?

Ce dont le chef de police parut plutôt frappé, ce fut la ressemblance qui existait entre Otto et Wilhelm Storitz.

« À la différence d’âge près, me fit-il observer, ce portrait pourrait être aussi bien celui du père que celui du fils, – les mêmes yeux, le même front, la même tête placée sur de larges épaules, et cette physionomie diabolique !... On serait tenté de les exorciser l’un comme l’autre...

– Oui, répliquai-je, cette ressemblance est surprenante !... »

Le capitaine Haralan semblait cloué devant cette toile, comme si l’original eût été devant lui.

« Venez-vous, capitaine ? » lui dis-je.

Il se retourna et nous suivit.

Nous passâmes de ce salon dans la chambre voisine, en traversant le corridor. C’était le cabinet de travail, très en désordre. Des rayons de bois blanc, encombrés de volumes, non reliés pour la plupart, des ouvrages de mathématiques, de chimie et de physique principalement. Dans un coin, plusieurs instruments, des appareils, des machines, des bocaux, un fourneau portatif, une batterie de piles, une bobine Rhumkorf, un de ces foyers électriques d’après le système Moissan qui produit des températures de 4 à 5000 degrés, quelques cornues et alambics, divers échantillons de ces métaux ou métalloïdes qui sont compris sous la dénomination de « terres rares », un petit gazomètre à l’acétylène, pour l’alimentation des lampes accrochées çà et là. Au milieu de la pièce, une table surchargée de papiers, avec ustensiles de bureau, et trois ou quatre volumes des œuvres complètes d’Otto Storitz, ouverts au chapitre des rayons Rœntgen.

La perquisition qui fut faite dans ce cabinet ne donna aucun résultat de nature à nous édifier. Nous allions donc sortir du cabinet, lorsque M. Stepark aperçut sur la cheminée une fiole de forme bizarre, en verre bleuté. Elle portait une étiquette collée sur son flanc, et le bouchon qui la fermait était traversé d’un tube tamponné avec un morceau d’ouate.

Fut-ce pour obéir à un simple sentiment de curiosité, ou à ses instincts de policier, M. Stepark avançait la main pour prendre cette fiole afin de l’examiner de plus près. Mais fit-il un faux mouvement, c’est possible, car la fiole, qui était posée sur le bord de la tablette, tomba au moment où il allait la prendre et se brisa sur le carreau.

Aussitôt coula une liqueur très fluide de couleur jaunâtre. Extrêmement volatile, elle s’évapora en une vapeur d’une odeur singulière que je n’aurais pu comparer à aucune autre, mais faible en somme, car notre odorat n’en fut que peu affecté.

« Ma foi, dit M. Stepark, elle est tombée à propos, cette fiole...

– Elle renfermait sans doute quelque composition inventée par Otto Storitz... dis-je.

– Son fils doit en avoir la formule, et il saura bien en refaire ! » répondit M. Stepark.

Puis, se dirigeant vers la porte :

« Au premier étage », dit-il.

Et avant de quitter le rez-de-chaussée, il recommanda à deux de ses agents de rester dans le corridor.

Au fond, de l’autre côté de la cuisine, se trouvait la cage d’un escalier à rampe de bois, dont les marches craquaient sous le pied.

Sur le palier s’ouvraient deux chambres contiguës, dont les portes n’étaient point fermées à clef, et il suffit d’en tourner le bouton de cuivre pour s’y introduire.

La première, au-dessus du salon, devait être la chambre à coucher de Wilhelm Storitz. Elle ne contenait qu’un lit de fer, une table de nuit, une armoire à linge en chêne, une toilette montée sur pieds de cuivre, un canapé, un fauteuil de gros velours d’Utrecht, et deux chaises. Pas de rideaux au lit, pas de rideaux aux fenêtres, – un mobilier, on le voit, réduit au strict nécessaire. Aucun papier, ni sur la cheminée ni sur une petite table ronde placée dans un angle. La couverture était encore défaite à cette heure matinale, mais que le lit eût été occupé pendant la nuit, nous ne pouvions que le supposer.

Toutefois, en s’approchant de la toilette, M. Stepark observa que la cuvette contenait de l’eau avec quelques bulles savonneuses à sa surface.

« À supposer, dit-il, que vingt-quatre heures se fussent écoulées depuis que l’on s’est servi de cette eau, les bulles seraient déjà dissoutes... D’où je conclus que notre homme a fait sa toilette ici même, ce matin, avant de sortir.

– Aussi est-il possible, répétai-je, qu’il rentre... à moins qu’il n’aperçoive vos agents...

– S’il voit mes agents, mes agents le verront, et ils ont ordre de me l’amener. Mais je ne compte guère qu’il se laisse prendre !... »

En ce moment, un certain bruit se fit, comme le craquement d’un parquet mal assujetti sur lequel on marche. Ce bruit semblait venir de la pièce à côté, au-dessus du cabinet de travail.

Il existait une porte de communication entre la chambre à coucher et cette pièce, ce qui évitait de revenir au palier pour passer de l’une à l’autre.

Avant le chef de police, le capitaine Haralan s’élança d’un bond vers cette porte, l’ouvrit brusquement...

Personne, personne !

Il était possible, après tout, que ce bruit fût venu de l’étage supérieur, c’est-à-dire du grenier par lequel on accédait au belvédère.

Cette seconde chambre était encore plus sommairement meublée que la première, – un cadre tendu d’une sangle de forte toile, un matelas très aplati par l’usage, de gros draps rugueux, une couverture de laine, deux chaises dépareillées, un pot à eau et une cuvette de grès sur la cheminée dont l’âtre ne renfermait pas la moindre parcelle de cendres, quelques vêtements d’étoffe épaisse, accrochés aux patères d’un porte-manteau, un bahut, ou plutôt un coffre de chêne qui servait à la fois d’armoire et de commode, et dans lequel M. Stepark trouva du linge en assez grande quantité.

Cette chambre était évidemment celle du vieux serviteur Hermann. Le chef de police savait, d’ailleurs, par les rapports de ses agents, qui si la fenêtre de la première chambre à coucher s’ouvrait quelquefois pour l’aération, celle de cette seconde chambre, donnant aussi sur la cour, demeurait invariablement fermée. Au surplus, cela put être constaté en examinant l’espagnolette d’un jeu très difficile, et les ferrures des persiennes, mangées de rouille.

En tout cas, ladite chambre était vide, et pour peu qu’il en fût ainsi du grenier, du belvédère et de la cave située sous la cuisine, c’est que, décidément, le maître et le serviteur avaient quitté la maison et peut-être avec l’intention de n’y plus rentrer.

« Vous n’admettez pas, demandai-je à M. Stepark, que Wilhelm Storitz ait pu être informé de cette perquisition...

– Non... à moins qu’il n’ait été caché dans mon cabinet, monsieur Vidal, ou dans celui de Son Excellence, lorsque nous causions de cette affaire !

– Quand nous sommes arrivés sur le boulevard Téléki, il est possible qu’ils nous aient aperçus...

– Soit... mais comment seraient-ils sortis ?...

– En gagnant la campagne... par-derrière...

– Les murs du jardin sont trop élevés et, de l’autre côté, c’est le fossé des fortifications qu’on ne peut franchir... »

L’opinion du chef de police était donc bien que Wilhelm Storitz et Hermann étaient déjà hors de la maison avant notre arrivée.

Nous sortîmes de cette chambre par la porte du palier, et, en une minute, le second étage fut atteint au tournant de la dernière marche.

Cet étage ne comprenait que le grenier qui s’étendait d’un pignon à l’autre, éclairé par d’étroits vasistas ménagés dans la toiture, et d’un coup d’œil on constata que personne ne s’y était réfugié.

Au centre, une échelle assez raide conduisait au belvédère qui dominait les combles, et à l’intérieur duquel on s’introduisait par une trappe qui basculait au moyen d’un contre-poids.

« Cette trappe est ouverte, fis-je observer à M. Stepark, qui avait déjà mis un pied sur l’échelle.

– En effet, monsieur Vidal, et il vient par là un courant d’air... D’où ce bruit que nous avons entendu... La brise est forte aujourd’hui !... La girouette crie à la pointe du toit !...

– Cependant, répondis-je, il semblait que c’était plutôt un craquement de pas...

– Et qui donc aurait marché, puisqu’il n’y a personne...

– À moins que là-haut... monsieur Stepark ?...

– Dans cette niche aérienne ?... non, pas plus que dans le reste de la maison ! »

Le capitaine Haralan écoutait les propos échangés entre le chef de police et moi. Il se contenta de dire en indiquant le belvédère...

« Montons ! »

M. Stepark gravit le premier les échelons, en s’aidant d’une grosse corde qui pendait jusqu’au plancher.

Le capitaine Haralan d’abord, moi ensuite, nous grimpions après lui. Il était probable que trois personnes suffiraient à remplir cet étroit lanterneau.

En effet, ce n’était qu’une sorte de cage carrée de huit pieds sur huit, et haute d’une dizaine.

Il y faisait assez sombre, bien qu’un vitrage fût établi entre ses montants, solidement encastrés dans les poutres du faîtage.

Cette obscurité tenait à ce que d’épais rideaux de laine étaient rabattus, ainsi que nous l’avions remarqué du dehors. Mais, dès qu’ils furent relevés, la lumière pénétra largement à travers le vitrage.

Par les quatre faces du belvédère, le regard pouvait parcourir tout l’horizon de Ragz. Rien ne gênait la vue, plus étendue qu’à la terrasse de l’hôtel Roderich, moins toutefois qu’à la tour de Saint-Michel et au donjon du château.

Je revis de là le Danube à l’extrémité du boulevard, la cité se développant vers le sud, dominé par le beffroi de la Maison de Ville, par la flèche de la cathédrale, par le donjon de la colline de Wolfang, et, autour, les vertes prairies de la Puszta, bordée de ses lointaines montagnes.

J’ai hâte de dire qu’il en fut du belvédère comme du reste de la maison – personne ! Il faudrait bien que M. Stepark en prit son parti ; cette descente de police ne donnerait aucun résultat, et on ne saurait rien encore des mystères de la maison Storitz.

J’avais pensé que ce belvédère servait peut-être à des observations astronomiques, et qu’il renfermait des appareils pour l’étude du ciel. Erreur. Pour tout meuble, une table et un fauteuil en bois.

Sur la table, se trouvaient quelques papiers, et, entre autres, un numéro de ce Wienner Extrablatt, où j’avais lu l’article relatif à l’anniversaire d’Otto Storitz.

Sans doute, c’était ici que le fils venait prendre des heures de repos, au sortir de son cabinet de travail, ou plus exactement de son laboratoire. Dans tous les cas, il y avait lu cet article, qui était marqué, de sa main évidemment, par une croix au crayon rouge.

Soudain une violente exclamation se fit entendre, une exclamation de surprise et de fureur.

Le capitaine Haralan avait aperçu sur une tablette, fixée à l’un des montants, une boîte en carton qu’il venait d’ouvrir... Et qu’avait-il retiré de cette boîte ?...

La couronne nuptiale, enlevée pendant la soirée des fiançailles à l’hôtel Roderich !
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