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III

DE TAMATAVE À TANANARIVE


On m’avait donné toute sorte d’excellents conseils, de ceux que, pour une raison ou pour une autre, on est presque toujours dans l’impossibilité de suivre. On m’avait recommandé notamment de ne pas risquer l’ascension de Tamatave à Tananarive tant que durerait la saison des pluies, c’est-à-dire entre le 15 novembre et le 31 mars.

« L’humidité, m’avait-on dit, est le plus sûr agent de la fièvre, et le plus pernicieux, et c’est surtout à Madagascar que « les cataractes du ciel », chères aux poètes du cycle impérial, ne sont pas une vaine métaphore. Gardez-vous, comme de la peste, de l’humidité. »

On m’avait dit, d’autre part :

« Ne vous attardez pas à Tamatave. Tamatave est un bijou de petite ville où l’Européen, après une traversée de trois semaines, trouve je ne sais quel charme reposant. Mais ce charme est un peu comme celui du mancenillier, à l’ombre traîtresse duquel le voyageur goûte un sommeil voluptueux qui, rappelez-vous l’Africaine, est infailliblement le dernier. Il y règne couramment une chaleur de quarante degrés à l’ombre, et cette chaleur, combinée avec les miasmes paludéens, est le plus sûr agent de la fièvre, et le plus pernicieux. Brûlez Tamatave. »

On m’avait dit, enfin :

« Ne forcez pas les étapes. La tradition veut que le trajet de Tamatave à Tananarive s’accomplisse en sept jours et sept nuits. Mais cela ne s’obtient qu’au prix de fatigues sans nom, auxquelles vingt-cinq jours de mer sont une préparation plutôt hostile. Or, la fatigue est le plus sûr agent de la fièvre, et le plus pernicieux. Évitez la fatigue. »

J’étais, comme on voit, bien loti, et à peu près aussi perplexe, en débarquant, que dut être Hercule à l’intersection des deux chemins offerts à son choix. La saison humide battait encore son plein quand je foulai, le 5 mars, les sables mouvants de Tamatave ; et aussi les quarante degrés et les miasmes promis. Opterais-je pour le soleil ou pour la pluie qu’on m’avait dénoncés, l’un et l’autre, comme les plus sûrs agents de la fièvre, et les plus pernicieux ? Cette opinion eût fait hésiter de plus braves. Mais, mon objectif étant Tananarive, je n’eus pas l’ombre d’une hésitation. Quant à la fatigue, je n’y pensais même pas, tant la mer a pour moi de vertus réparatrices.

Aussi, sans m’oublier dans les délices de la Capoue malgache, je fis diligence pour recruter une petite équipe de bourjanes, et, après une fervente prière à saint Barnabé pour qu’il m’épargnât, dans la mesure du possible, les horreurs de la pluie, je m’engageai sur « la route funeste. »

Ces notes rapides ne prétendent pas à la précision du Joanne ou du Bædecker ; mais, dans l’intérêt de nos compatriotes que le goût des affaires ou la soif de voir du pays amènerait à Madagascar, quelques indications précautionnelles s’imposent.

On s’imagine communément que tout est dit et qu’on n’a plus qu’à resserrer les cordons de sa bourse lorsque, après avoir franchi deux mille cinq cents lieues de mer, on touche enfin la terre ferme d’un pied triomphant. Les deux cent quatre-vingts kilomètres qui séparent la côte de la capitale n’entraînent plus, semble-t-il, qu’une dépense médiocre. Ce serait s’exposer à de cruels mécomptes que d’établir son budget de voyage d’après ce fallacieux calcul. Comptons bien : huit porteurs de filanzane, se relayant, par quatre, de minute en minute, cela fait déjà, à 40 francs l’un, prix du jour, 320 francs ; huit porteurs de paquets, au même taux, 320 francs ; un commandeur, 40 francs ; le prix du véhicule, qui reste à votre charge, 25 francs ; plus, 150 francs pour l’achat des conserves, vins, eaux minérales, pour le manioc quotidien des bourjanes, la location des cases et les frais de route imprévus, soit, en tout, 855 francs, c’est-à-dire à peu près ce que coûte le paquebot de Marseille à Tamatave. Et notez que je table sur un voyageur léger de bagages, comme je l’étais, un voyageur à la Bias. Quant à celui qui traînerait après soi ses dieux lares et les meubles à la garde desquels ces icônes sont préposés, le devis ci-dessus comporterait de formidables rallonges. Donc, avant toute autre question, celle qu’il vous faudra résoudre, et dans le sens le plus large, le plus fastueux, ô vous qui rêvez de la « Ville aux mille villages », c’est la question d’argent.

En avant, les bourjanes !

Dieu me garde d’entreprendre le topo de ce rude pèlerinage et de me faire la prolixe Schéhérazade de ces sept nuits plutôt… lancinantes succédant à sept jours plutôt… accidentés. Dix chapitres n’y suffiraient pas. Ce que je voudrais, c’est reproduire, telles que je les ai ressenties, les impressions, d’une infinie diversité, qui font de cette route tour à tour âpre comme les gorges de Calabre, mélancolique comme un désert de la Beauce, riante comme un pâturage de Normandie, où saillissent des montagnes étagées comme les Puys d’Auvergne, où roulent des fleuves larges comme le Rhin, où miroitent des lagunes poétiques et farouches comme le lac des Quatre-Cantons, où verdoient des forêts pleines du mystère et de la majesté druidiques, – qui font, dis-je, de cette route le plus mobile et le plus merveilleux des kaléidoscopes.

Plaines, fleuves, montagnes, lagunes et forêts, toutes les formes que revêt la grande Nature pour nous charmer ou nous émouvoir, pour nous éblouir les yeux ou nous reposer l’âme, se succèdent, avec des alternances d’un pittoresque inattendu, le long de cette voie unique, à la fois Calvaire et Paradou. Ces plaines qui, de landes stériles, se transforment tout à coup en adorables parcs anglais, j’en respire encore le pénétrant parfum de serre surchauffée ou les sauvages senteurs de brousse. Ces fleuves, je les ai remontés ou descendus pendant des heures, tandis que, couché dans la svelte pirogue, mes bourjanes, métamorphosés en rameurs, me berçaient de leurs étranges cantilènes, longues comme le Petit Navire, impressionnantes comme, la nuit, au fond des bois, les vagues sonneries des cors. Ces montagnes, je les ai gravies en des courses folles, parfois les pieds en haut et la tête en bas, parfois dans une attitude effroyablement verticale, parmi les allées de bambous qui se courbent en arcs de triomphe et les massifs d’arbres-du-voyageur, qui, touffus sur les pentes, ressemblent à des trophées d’éventails, et, isolés sur les cimes, à des ostensoirs gigantesques. Ces lagunes, bordées de filaos monstres évoquant les vaporeuses frondaisons des paysages de Corot, j’y ai glissé mollement, avec des ressouvenirs de Lamartine sertissant pour Elvire un collier de quatrains immortels. Ces forêts, en Parisien un peu las de mouvement et de tumulte, j’en ai goûté voluptueusement la paix éternelle et le silence obstiné, que troublent seuls les ululements des babakotos en rut et quelques bruits d’ailes éveillés par le passage de la trombe humaine… Et, en ces sept jours de joie, pas une goutte d’eau… pas une défaillance du baromètre !… Et cela se passait du 8 au 15 mars, en pleine saison des pluies ! Ô ironie des choses !

Voilà pour le paysage, et voilà pour les jours dont il fut l’enchantement. Raconterai-je les nuits angoissées, me répandrai-je en lamentations sur ces corps à corps épiques, et toujours inégaux, avec des myriades d’ennemis invisibles, taquins, discourtois, ignorants des plus vulgaires notions de l’hospitalité, et que les donneurs de conseils ont oubliés, bien à tort, dans leur nomenclature des « plus sûrs agents de la fièvre, et des plus pernicieux ? » À quoi bon une tache noire dans ce radieux tableau, une ombre sur cette lumière ? Pourquoi gâter par de fâcheuses réminiscences la vivante poésie du souvenir ? Mieux vaut, comme conclusion, détacher une feuille de mon carnet de route :

« Réveil à l’aurore. Je me sens devenir vertueux. Siroté le café réglementaire, en face d’un de ces levers de soleil comme on n’en voit que sous les tropiques. Même note pour les couchers. En route. Pas un nuage là-haut. Du bleu, du bleu, du bleu ! On ne trouverait pas dans tout le ciel de quoi faire un mouchoir gris. À Mahela, offert le manioc aux bourjanes. À Bédard, offert à moi-même un déjeuner sardanapalesque : sardines, œufs frais, entrecôte, foie gras, salade de pommes de terre, brie en conserve, bananes et mangues, café, cognac, cigare exquis. Courte sieste pour faciliter la digestion. Deux heures. À moi mon filanzane ! Ah ! le coquin de soleil qui vous pique droit sur la nuque comme un fil à plomb ! Et toujours pas le moindre grain en perspective. C’est la saison des pluies ! Ramassé pelle à la descente d’un ravin à pic opérée au pas de course. Bourjanes très joyeux. Moi pas. Arrivée à Béfourne vers sept heures. Commandeur fait évacuer la case du chef du village, qui s’exécute galamment et émigre, avec tout son fourbi, chez le voisin. Dîner frugal. Entré seul dans mon lit, m’y trouve légion. Me lève à l’aube. Trouve au seuil de la case mon hôte, la main tendue. J’y dépose cinquante centimes. Il me baise les pieds, et me remercie pour cinquante francs. Café. Départ. »

Et ce fut ainsi sept jours durant, avec la même uniformité de programme et la même variété d’impressions pittoresques.

D’eau, toujours point. Pas même la menace d’une petite ondée rafraîchissante. C’est la saison des pluies !

L’après-midi du septième jour, on atteint le village d’Alarobbia. On est en vue de la capitale – 18 kilomètres environ – mais à peu près comme Moïse en vue du Paradis terrestre : on la voit, on n’y touche point. Rien ne serait facile comme de franchir avant la nuit la faible distance qui nous en sépare. Les bourjanes, n’ayant fourni qu’un demi-effort, sont en excellente forme, en pleine fièvre d’entraînement. Ils doivent avoir, semble-t-il, la même hâte que moi d’arriver au port, la même soif de repos, le même besoin de détente. Plus encore peut-être, car, eux, ce qui les attend là-bas, c’est, avec les habitudes familières, les intimes effusions et les chaudes caresses du foyer ; tandis que moi, c’est l’Inconnu, l’X mystérieux, avec ses inconscientes appréhensions et ses instinctives angoisses. Il leur suffirait d’un coup de collier suprême pour rejeter ce harnais de servitude sous lequel, depuis tant de jours, ploient leurs reins et s’essoufflent leurs poumons. Et ce coup de collier, ils le refusent. En dépit de mes protestations, de mes réserves à l’endroit du pourboire, on fait halte au village d’Alarobbia.

Cette halte, si cruelle au voyageur que tourmente la nostalgie du sommier élastique et qu’affole la perspective d’une nuit de plus dans le pourchas des parasites énervants et l’horreur des promiscuités malsaines, cette halte est de tradition. Or, la tradition, chez les Malgaches, est, comme la routine chez nous, irréductible. Il y a, dans ces êtres primitifs, un fond d’ingénu cabotinage, avec un goût inné de la mise en scène, une tendance instinctive à l’effet théâtral. Leur ambition, après plusieurs semaines d’exil, ne se borne pas à réintégrer Tananarive, furtivement, comme des mercenaires retour de la corvée ; ce qu’il leur faut, c’est y « faire une entrée », une entrée à sensation, à tintamarre, en plein soleil, dans l’émerveillement des foules accourues, battant des mains sur leur passage. Aussi, ni pour argent ni pour or, n’aurais-je obtenu qu’ils m’y introduisissent nuitamment, comme font des contrebandiers d’une marchandise prohibée. Et, résigné, renonçant à vaincre ce parti pris de vanité enfantine, je m’armai de mon mieux pour le suprême combat nocturne.

Ce fut alors, vers le ruisseau prochain, une course folle, dans un tumulte de cris joyeux et de gestes délirants. Où couraient-ils ainsi, mes bourjanes ? Ils couraient vers le lessivage in extremis, et, semblables à des guerriers qui, à la veille du solennel introït dans la cité conquise, fourbissent leurs armures noircies par la mêlée, ils allaient fourbir leurs hardes souillées par la poussière et la boue de la route. En un clin d’œil, la petite troupe fut complètement dévêtue ; et, du haut de la côte où je m’étais assis, je suivais de l’œil ce spectacle singulier : mes porteurs, in naturalibus, accroupis le long de la rive comme des lavandières le long des bateaux-lavoirs, immergeant dans le flot purificateur leurs sarraus de rabane ternie et leurs lambas d’une blancheur problématique, et les tordant, pour les sécher, entre leurs doigts nerveux. Et ces nudités éparses n’avaient rien d’offensant ni de shoking, tant on sentait que, pour ces bipèdes antédiluviens, c’était là la parure naturelle. Ces bronzes vivants, sous leur patine veloutée, avaient la beauté hardie des chefs-d’œuvre de la statuaire qui ornent nos squares et nos jardins. Et, à les voir ainsi, je me remémorais cette fable-express de notre La Fontaine chatnoiresque :

Un nègre, étant prié chez son ambassadeur

Et n’ayant pas d’habit, était fort ennuyé !

Il s’y rendit tout nu, bravant toute pudeur.

Moralité :

Le noir est toujours habillé !

L’usage veut qu’à l’étape finale le vahazah partage entre ses porteurs les reliefs de son viatique. Or, mes cantines avaient été si grassement pourvues au départ de Tamatave que, avec le superflu de ma faim et de ma soif abondamment satisfaites, il y aurait eu de quoi prolonger de plusieurs semaines le siège de Paris. Et, ma modeste part prélevée pour mon dernier menu, je fis à mon équipe l’abandon royal de ces dépouilles opimes. En un tour de main, sous l’œil impartial de Rabé, – tel un chef de bande faisant entre ses hommes le départ du butin – victuailles et liquides émigrèrent de ma case dans la case des bourjanes, aux parois de laquelle les rabanes et les lambas appendus, comme en un séchoir, donnaient des airs de gala. Puis, dans les âtres faits de moellons juxtaposés, les fagots de bois sec s’allumèrent. Et tandis que les uns vaquaient à la cuisson des viandes, au décorticage du riz, dressaient le couvert sur les nappes luisantes arrachées à l’arbre-du-voyageur, d’autres s’en allaient en chasse par les ruelles sombres où tombait la nuit, et s’en revenaient bientôt poussant devant eux des troupeaux de ribaudes réquisitionnées pour le plaisir, Hébés de rencontre promues à l’honneur de verser le nectar dans la coupe de ces Jupiters d’occasion. On aurait pu croire alors, que, parmi le silence et l’ombre épandus sur Alarobbia, tout le bruit et toute la lumière du village endormi s’étaient réfugiés dans cette case en goguette. Par les interstices des bambous flambaient des éclairs rougeâtres, et, à travers les cloisons mal jointes, avec les échos des chansons grasses et des toasts orgiaques, sourdaient des râlements de femelles au déduit et des vociférations de mâles en rut !… Cette nuit-là, je ne dormis guère…

Le lendemain, au petit jour, on se mettait en route, et, vers dix heures du matin, on entrait à Tananarive dans une apothéose de hurrahs poussés par les bourjanes, ravis d’être au terme du voyage et fiers d’exhiber leur vahazah en un appareil triomphal…

Tananarive… 1,400 mètres d’altitude… Deux mois d’arrêt !
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