De l’Académie Française et de celle des Inscriptions et Belles Lettres





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HISTOIRE DE FRANÇOIS Ier - ROI de FRANCE

Par Gabriel-Henri GAILLARD

De l’Académie Française et de celle des Inscriptions et Belles Lettres

Edition J.J. BLAISE - PARIS -1819 (tome premier)

INTRODUCTION A L’HISTOIRE DU REGNE DE FRANÇOIS IER

CHAPITRE PREMIER

page 25 :

FRANÇOlS, comte d'Angoulême, naquit loin du trône où il devait monter un jour. Charles VIII occupait alors ce trône ; il avait un fils qui en écartait encore la branche d'Orléans, dont la branche d'Angoulême n'était que cadette…/

p 34-35 :

L'éducation de François fut aussi confiée par Louis XlI à un sage, c'était Artus de Gouffier-Boisy, gentilhomme qui osait être éclairé dans un siècle où la noblesse mettait encore l'ignorance au nombre des titres dont elle était jalouse. Cet excellent instituteur trouva dans son élève un tempérament plein de feu, capable de toutes les vertus et de toutes les passions. Il fallait diriger ce feu utile et dangereux, tantôt l'animer, tantôt l'amortir; c'est, dit-on, ce que Boisy voulut signifier par la devise qu'il fit prendre à François; c'était une salamandre dans le feu, avec ces mots assez

peu intelligibles : Nutrisco et extinguo…./

P 67-68 :

Tous les coeurs se tournèrent bientôt vers ce jeune roi en qui tout annonçait un héros. Il fut sacré à Reims le 25 janvier 1515, par l'archevêque Robert de Lenoncourt. Jamais roi ne monta sur le trône avec des applaudissements si universels, et ne fit naître de si flatteuses espérances. On aimait en lui le gendre et l'ami de Louis XII ; on l'aimait pour lui-même indépendamment de ces titres ; on s'attendait à voir revivre les vertus de son prédécesseur, embellies d'un éclat qui avait manqué au règne heureux de Louis XII. Tout promettait cet éclat si désiré, qui fait la gloire des nations, et qu'on prend souvent pour le bonheur.

François avait fait ses preuves ; on l’avait vu aimable dans la paix, ardent et habile à la guerre ; orner la cour, servir l'État, repousser l'ennemi. La noblesse, qui ne respirait que la guerre, attendait tout de cet amour pour la gloire dont elle le voyait enflammé ; les femmes comptaient sur sa jeunesse et sur sa sensibilité, les courtisans sur cette libéralité magnifique qui ne savait rien refuser ; le peuple était enchanté de sa franchise, de son affabilité ; il ne démentit dans la suite aucun de ces présages: l'amour de la gloire éclata le premier, et bientôt on vit éclore des projets dignes de son courage…/

P 148-150 :

Les guerres d'Italie sous Charles VIII et sous Louis XII avaient formé d'excellents capitaines, tels que les Châtillons, les d'Ars, les La Tremoilles, les Chabannes, les Bayards, les d'Imbercourts, les Galiots, les Trivulces, etc., sous lesquels se formaient plusieurs jeunes capitaines pleins d'ardeur et de courage, tels que Lautrec et ses deux frères (Lescun et l'Esparre, de la maison de Foix, cousins de Gaston), Bonnivet, frère du gouverneur du roi, Montmorency, Brion, Teligny, les Crequi, les Guise, les du Bellay, les La Marck, etc., tous vrais chevaliers, passionnés pour le roi, pour l'État, pour la guerre, pour la gloire. Ils étaient en général peu jaloux de commander, peu exercés à obéir, tous très ardents à combattre ; la plupart bornaient leur ambition à être capitaines, ou même lieutenants des compagnies, de gendarmerie.

Le corps de la gendarmerie ou cavalerie française n'était composé que de noblesse ;

si quelquefois on y admettait des gens nés dans le tiers-état, c'était-il condition de n'exercer que la profession des armes, qui alors les anoblissait. Cette troupe avait longtemps passé pour invincible ; elle chargeait avec une impétuosité si brusque, qu'elle ébranlait et entamait d'abord les bataillons les plus fermes…./

C'était dans ce corps de gendarmerie que consistaient les principales forces militaires de la France ; elle avait, comme on l'a dit, peu d'infanterie nationale, et cette infanterie, enrôlée pour une seule campagne, composée de laboureurs et· d'artisans, impatients de retourner à leur charrue ou à leurs métiers, n'avait ni valeur ni discipline, ne savait ni n'aimait cet art de la guerre, auquel on n'avait jamais le temps de la former. Cette disette de bonne infanterie nationale avait engagé Louis XI, Charles VIII et Louis XII, à se servir d'infanterie suisse ; mais depuis la rupture de Louis XIl avec les Suisses, on avait eu recours aux Lansquenets et aux Grisons. Il eût mieux valu sans doute s'attacher à discipliner l'infanterie française, en la retenant sous le drapeau en tout temps, et en l'exerçant aux évolutions militaires.

Tel était l'état où François l, à son avènement, trouva l'Europe et la France.

(Fin de l’introduction)

____________________________________

PREMIERE PARTIE - HISTOIRE CIVILE, POLITIQUE ET MILITAIRE

LIVRE PREMIER - CHAPITRE PREMIER

… Campagne de 1515. Bataille de Marignan
P169-208

Comme il allait sortir du royaume, et se livrer à tous les hasards d'une guerre lointaine, il se débarrassa des soins de la royauté, et donna la régence à sa mère.

Il avait partagé son armée en trois corps. Le connétable eut le commandement de l'avant-garde, il prétendait que c'était un droit de sa charge ; le roi se réserva le corps de bataille, et donna le commandement de l'arrière-garde au duc d'Alençon. Il attendit à Lyon que l’avant-garde se fut ouvert une route à travers les Alpes. On n'en connaissait que deux du côté du Dauphiné. L'une vers le nord par le Mont-Cenis, l'autre vers le midi par le Mont-Genèvre.
Toutes deux aboutissaient au pas de Suze, où les Suisses s’étaient postés ; ainsi ils occupaient tous les passages ; l'impatience française eût bien voulu les emporter de force, mais l'infanterie entière eût péri dans ces défilés étroits et tortueux, sans pouvoir se développer, ni être secondée par la cavalerie.
On fit embarquer une partie des troupes sous la conduite d'Aimar de Prie, grand-maître des arbalétriers de France, avec ordre de descendre à Gênes, et de pénétrer autant qu'elles pourraient dans le Milanais au delà du Pô. On espérait que la crainte d'être attaqués à la fois par-devant et par-derrière, et la nécessité de défendre le Milanais, engageraient les Suisses à décamper de Suze, et qu'alors le reste de l'armée française passerait sans obstacle. Mais ce parti était encore plein d'inconvénients. On avait à craindre les dangers de la navigation, l'inconstance et la perfidie des Génois à peine encore déclarés. En supposant même que ce détachement put s'introduire dans le Milanais, était-il bien sûr qu'il y fît des progrès capables d'arracher les Suisses du poste de Suze?
L'embarras était toujours extrême, et le malheur de n'avoir pu prévenir les Suisses paraissait irréparable.

La fortune offrit un moyen imprévu de le réparer. Un paysan piémontais, dont la reconnaissance des Français aurait dû conserver le nom, errait depuis soixante ans dans les détours des Alpes ; la chasse, dont il faisait son unique métier, l'avait mis en commerce avec les vivandiers français, qu'il fournissait de gibier ; il apprit par eux l'embarras de l'armée, et conçut l'espérance de faire fortune. Il alla trouver le comte de Morette, son seigneur, qui, moyennant l'alliance du duc de Savoie avec la France, servait alors dans l'armée française ; il lui indiqua une route inconnue, par laquelle on pouvait tromper la vigilance des Suisses.
Le comte de Morette commença par mépriser l'avis, le paysan insista, et l'obligea d'y faire plus d'attention; ils visitèrent ensemble cette route ; le comte de Morette y trouva mille difficultés, dont aucune cependant ne lui parut insurmontable ; il en leva le plan, il le porta au duc de Savoie, qui envoya le comte de Morette et le paysan à Lyon, où était le roi.
On examine ce plan, on souhaite qu'il soit exact, on n'ose le croire. On charge Lautrec et Navarre, Ie plus entreprenant des officiers de l'armée, l'autre le plus sage el le plus expérimenté, de visiter de nouveau ces périlleux détours avec les maréchaux de Trivulce et de La Palice, le comte de Morette et le paysan. Le second rapport confirma le premier.

La nouvelle route offrait des abymes profonds, mais on pouvait les combler ou les éviter ; des rochers épais, mais on pouvait les percer ; des montagnes escarpées, mais on pouvait les aplanir.

C'était la première marche d'Annibal à travers les Alpes, avec tous ses travaux et tous ses périls, qu'il s'agissait de renouveler. On part, un détachement reste, et se fait voir sur le Mont-Cenis et sur le Mont-Genèvre, pour inquiéter les Suisses et leur faire craindre une attaque ; le reste de l'armée passe à gué la Durance, et s'engage dans les montagnes du côté de Guillestre ; trois mille pionniers la précèdent ; le fer et le feu lui ouvrent une route difficile et périlleuse à travers des rochers ; on remplit des vides immenses avec des fascines et de gros arbres ; on bâtit des ponts de communication, on traine à force d'épaules et de bras l'artillerie dans quelques endroits inaccessibles aux bêtes de somme ; les soldats aident les pionniers, les officiers aident les soldats ; tous indistinctement manient la pioche et la cognée, poussent aux roues, tirent les cordages ; on gravit sur les montagnes, on fait des efforts plus qu'humains, on brave la mort qui semble ouvrir mille tombeaux dans ces vallées profondes que l'Argentière arrose, et où des torrents de glaces et de neiges, fondues par le soleil, se précipitent avec un fracas épouvantable.
On ose à peine les regarder de la cime des rochers sur lesquels on marche en tremblant dans des sentiers étroits, glissants et raboteux, où chaque faux pas entraîne une chute, et d'où l'on voit souvent rouler au fond des abymes et les hommes et les bêtes avec toute leur charge. Le bruit des torrents, les cris des mourants, les hennissements des chevaux fatigués et effrayés, étaient horriblement répétés par tous les échos des bois et des montagnes, et venaient redoubler la terreur et le tumulte. On arrive enfin à une dernière montagne où l'on vit avec douleur tant de travaux et tant d'efforts prêts à échouer.

La sape et la mine avaient renversé tous les rochers qu'on avait pu aborder et entamer ; mais que pouvaient-elles contre une seule roche vive, escarpée de tous côtés, impénétrable au fer, presque inaccessible aux hommes? Navarre, qui l'avait plusieurs fois sondée, commençait à désespérer du succès, lorsque des recherches plus heureuses lui découvrirent une veine assez tendre qu'il suivit avec la dernière précision ; le rocher fut entamé par le milieu ; et l'armée, introduite au bout de huit jours dans le marquisat de Saluces, admira ce que peuvent l'industrie, l'audace et la persévérance. C'était pour elle un spectacle bien consolant de voir, après tant d'inquiétudes et de travaux, les différents corps pénétrer dans la plaine, les uns par le pas de la Dragonnière, les autres par les hauteurs de Roque-Sparvière et de Coni. Le maréchal de La Palice s'était frayé une route particulière ; il avait conduit une colonne par Briançon et Sestrières ; il marchait entre les Suisses et l'artillerie, pour couvrir celle-ci, en cas que les Suisses, avertis de la marche des Français, fussent venus pour l'enlever.
Les Suisses ne s'aperçurent de rien, les Piémontais gardèrent religieusement le secret. Cependant Prosper Colonne, un des guerriers les plus expérimentés de l'Italie, conduisait avec confiance la cavalerie du pape à une expédition dont le succès lui paraissait infaillible.
Pour mériter le comté de Carmagnole il allait joindre les bataillons des Suisses, et accabler avec eux les Français enfermés dans les Alpes ; il allait, disait· il, les tenir come gli pipioni nella gabhia (comme oiseaux en cage.- Brantôme) ; mais les Piémontais, qui avaient si bien caché la marche des Français, révèlent encore à ceux-ci celle de Prosper, et son arrivée à Villefranche, petite ville du Piémont, située sur le Pô, à quelques lieues de sa source. Aussitôt les maréchaux de Chabannes et d'Aubigny, Bayard, d'Imbercourt, Montmorency, etc., tous les capitaines les plus propres à donner un coup de main, font monter à cheval leurs hommes d'armes, et marchent à leur tête.

Le comte de Morette et le même paysan les guident à travers le mont de l'Epervier, qui n'avait jamais vu de cavalerie traverser ses âpres sinuosités. Il fallait passer le Pô.

Les guides indiquèrent un gué peu connu, et d'Imbercourt, qui conduisait l'avant-garde de ce détachement, arrive à midi à la vue de Villefranche. La sécurité y avait produit la négligence, les postes étaient abandonnés, les soldats dispersés, les portes ouvertes. Cependant l'ennemi est sous les murs ; on le voit, on l'entend, on ne peut le croire, et on ne peut en douter ; on court en tumulte aux portes, on s'empresse pour les fermer, on est prévenu par l'impétuosité des Français ; deux gendarmes de la compagnie de d’lmbercourt, Hallencourt, gentilhomme picard, et Beauvais, gentilhomme normand, poussent leurs chevaux contre une des portes avec tant de violence, que du choc Hallencourt est précipité dans le fossé ; mais l'intrépide Beauvais passe sa lance à travers la porte, l'y soutient avec vigueur, donne le temps à d'Imbercourt et à sa troupe de l'appuyer ; la porte est enfoncée ; d’lmbercourt, quoique blessé au visage, combat toujours, le maréchal de Chabannes arrive, les Français entrent tous ensemble dans la ville ; les Italiens consternés n'opposent aucune résistance ; la maison de Prosper Colonne est environnée ; on trouve ce général à table, ne soupçonnant rien de ce qui se passait ; d'Aubigny le fait prisonnier…./
Ils [les Français] avaient eu d'un autre côté des succès moins éclatants, mais non moins considérables. Les troupes embarquées sous la conduite d'Aimar de Prie étaient descendues à Gênes, avaient trouvé les Génois fidèles à leurs nouveaux engagements, avaient été recueillies dans leurs ports, et accrues de leurs soldats. Quatre mille Génois s'étaient joints à elles ; les villes d'Alexandrie et de Tortone avaient été surprises, presque toute la partie du Milanais, située au-delà du Pô, était conquise.
Les confédérés abattus commençaient à se diviser, ils s'observaient avec une défiance mutuelle, chacun contribuait le moins et le plus tard qu'il pouvait à la défense commune ; le roi d'Espagne avait envoyé de l'argent pour payer les Suisses IL différa le paiement dans la crainte de payer seul et dans l'espérance de ne point payer du tout, si l'on donnait bataille, et que les Suisses fussent défaits ; ]le pape, dont la prise de Colonne avait confondu la prudence, ménageait secrètement sa réconciliation avec le roi, par l'entremise du duc de Savoie. Le roi, bien instruit de la terreur que ses armes inspiraient à Léon X, voulut en profiter, non pour lui, mais pour ses alliés. Le pape ne prit d'autre parti que celui d'attendre les événements, et de traiter toujours avec les Français, afin que leurs succès, s'ils continuaient d'en avoir, le trouvassent en négociation ouverte. Le cardinal de Sion et les Suisses, frémissant de rage de voir les Français échappés à leurs coups, rentrèrent précipitamment dans le Milanais pour en défendre les restes ; …../
Le chevalier Bayard, qui observait et inquiétait les Suisses, fut instruit de leurs divisions ; il en avertit le connétable de Bourbon, qui écrivit au roi pour lui demander la permission d'en profiter, et pour l’assurer que les Suisses seraient infailliblement défaits, si on les attaquait dans ces moments de trouble. Le roi était encore à Lyon avec le corps d'armée ; il jugea qu'il serait plus prudent d'attendre la réunion de l'armée entière ; il voulait d'ailleurs avoir part à la gloire ; il aurait été fâché que sans lui les Suisses eussent été battus et le Milanais conquis ; il hâta sa marche malgré les remontrances du roi d'Angleterre, qui, jaloux de ses premiers succès, renvoya prier de ne point troubler la paix de la chrétienté ; il passa les Alpes sans obstacle ; il traversa rapidement le Piémont, où le duc de Savoie, son oncle, lui rendit tous les honneurs qu'un petit souverain doit à un grand roi ; il continua sa marche, et prit plusieurs places sans s'arrêter. Novare lui présenta ses clefs ; ce fut là que le duc de Gueldre le joignit avec ses bandes noires ; enfin il vint avec ses forces réunies camper à Marignan.
Il restait une jonction importante à faire, et une jonction importante à empêcher ; il fallait que l'Alviane avec l'armée vénitienne joignît les Français ; il fallait que Laurent de Médicis avec les troupes de l'Église, et Raimond de Cardonne avec les troupes espagnoles, ne joignissent point les Suisses. ……/
Cependant le roi traitait avec les Suisses et tout paraissait se disposer à un accommodement. Les Suisses demandaient pour eux une somme d'argent, à la vérité exorbitante, et pour Maximilien Sforce une pension de soixante mille ducats ; à ce prix le duché de Milan devait être remis entre les mains du roi. C'était encore le duc de Savoie qui ménageait ce traité à Galéra. Quelque onéreux qu'il fût, le roi voulut bien y souscrire. Un roi, écrivait-il à Lautrec, ne doit « point hasarder le sang de ses sujets ni verser le sang de ses ennemis, lorsqu'il peut racheter l'un et l'autre avec de l'argent. » Paroles admirables dans un jeune roi passionné pour la gloire.

Sa conduite ne les démentait point ; il accorda aux Suisses tout ce qu'ils voulurent ; il fut attentif jusqu'au scrupule à leur ôter tout prétexte de rupture…/
Enfin le 8 septembre, on était convenu de tout ; la somme demandée était prête, grâce au zèle héroïque des principaux officiers qui vendirent leur vaisselle, et donnèrent tout leur argent. Le bâtard de Savoie et le maréchal de Lautrec furent chargés de mener ce convoi à Bufalora, où les Suisses devaient se trouver pour le recevoir. Mais la haine du cardinal de Sion ne s'endormait point ; cet implacable ennemi des Français et de la paix, courait dans tout le camp, y répandait ses fureurs, animait les officiers suisses à la guerre, avec cette éloquence impétueuse que la passion inspire, et qui inspire la passion…/
Ses violentes harangues réveillaient dans tous les cœurs l'amour de la guerre et l'avidité du butin ; les Suisses se déterminèrent à suivre le plan d'infidélité que le cardinal leur traçait : étrange pouvoir d'un seul homme sur la multitude! Cette nation distinguée dans l'Europe par sa probité, par son humanité, croyait s'illustrer en égorgeant de sang-froid des hommes qui lui portaient le prix de la paix, et qui dormaient sur la foi des traités…./
Le duc de Savoie, désespéré de l'infidélité des Suisses avait essayé vainement de renouer la négociation …/
Les conjonctures n'étaient plus si favorables aux Suisses ; on avait prévenu leur projet ; l'argent n'avait point été porté à Bufalora, ils ne s'en étaient point emparés ; le roi veillait sur son camp ; l'armée vénitienne allait s'approcher ; mais les Suisses étaient trop avancés pour reculer, ils se déterminèrent au combat, et marchèrent vers Marignan.
Le roi s'entretenait avec l'Alviane, qui était venu de Lodi pour prendre des arrangements avec lui, lorsque le connétable de Bourbon lui fit dire qu'on voyait les Suisses s'avancer en ordre de bataille. A cette nouvelle l'Alviane remonte à cheval, et court à toute bride vers son camp de Lodi, pour hâter la marche de l'armée vénitienne.

Le roi demande ses armes et va se mettre à la tête de ses troupes, charmé de voir la Gloire qui s'offrait d'elle-même à lui, et qui le contraignait de recevoir ses faveurs, dans le temps où il se faisait l'effort d'y renoncer par amour pour son peuple et par respect pour l'humanité. Ses soldats partageaient sa joie ; ils voyaient avec transport arriver le moment de laver l'affront reçu à Novare. Le connétable, si digne de vaincre avec son roi, rangea promptement l'armée en bataille, confia la garde de l'artillerie aux Lansquenets, rivaux redoutables, ennemis mortels des Suisses, et disposa autour des Lansquenets sa cavalerie sur deux ailes.
Les Suisses s'avançaient avec un silence farouche vers l'artillerie ; pour mieux surprendre les Français, ils n'avaient ni trompettes ni tambours ; leur dessein était de s'emparer d'abord de l'artillerie, de l'enclouer ou de la tourner contre les Français.
C'était par cette manœuvre qu'ils avaient gagné la bataille de Novare ; ils négligèrent donc la cavalerie des deux ailes, et chargèrent les Lansquenets avec une vigueur forcenée ; l'affectation apparente de cette démarche alarma les Lansquenets : ils savaient qu'on avait traité de la paix avec les Suisses, ils ne purent croire qu'elle eût été sincèrement rompue ; ils s'imaginèrent qu'ils en étaient le prix, et que les Français étaient convenus de les sacrifier aux Suisses. Frappés de cette idée, ils reculèrent cent pas, gardant leurs rangs, observant amis et ennemis d'un œil plus inquiet qu'effrayé. Le connétable vit ce mouvement et en pénétra la cause ; il lut dans l’âme des Lansquenets le soupçon injurieux dont elle était remplie ; il jugea qu'il fallait, en les désabusant, leur inspirer encore une émulation utile ; il fit avancer les bandes noires, le roi à leur tête, pour la défense de l'artillerie que les ennemis saisissaient déjà ; la gendarmerie soutient les bandes noires, les deux ailes réunies fondent sur les Suisses.

Un dépit magnanime saisit les Lansquenets, ils rougissent de leur erreur et volent pour la réparer ; ils préviennent les bandes noires et reprennent leur premier poste ; les bandes noires de leur côté veulent justifier le choix que le connétable avait fait d'elles pour remplacer les Lansquenets ; une ardeur jalouse réunit d'abord tous les différents corps, et les Suisses sont pressés de toutes parts sans être ébranlés ; ils résistent, ils attaquent avec la même vigueur ; on se mêle, les bataillons se coupent, on combat par pelotons ; ici l'ennemi est défait, là il est vainqueur.

Le connétable, le maréchal de Chabannes, d'Imbercourt, Teligny, Crequy de Pont-d'Ormy, s'acharnaient avec leurs compagnies de gendarmes à entamer un gros bataillon suisse qui repoussait toutes leurs attaques ; ils revinrent plus de vingt fois à la charge, ils épuisèrent toutes les ressources de la valeur, ils furent enfin rejetés sur l'infanterie, et prêts d'être accablés ; le roi, pour les dégager, charge en flanc le bataillon suisse, et avec deux cents hommes d'armes défait près de quatre mille hommes dont ce bataillon était composé ; il les force de jeter leurs piques et de crier France : il vole ensuite à de nouveaux périls.
L'approche de la nuit, jointe à un tourbillon de poussière qui s'élève entre les combattants, empêche de reconnaître si on est entouré d'amis ou d'ennemis ; les Suisses portaient aussi-bien que les Français des écharpes et des croix blanches, et on les distinguait très difficilement, au clair de la lune, à des clefs qu'ils portaient sur l'épaule et sur l'estomac, pour marque de leur dévouement au Saint-Siège ; dans cette confusion les Suisses avaient un avantage considérable: n'ayant guère que de l'infanterie, ils étaient sûrs de ne point perdre leurs coups en donnant principalement sur la cavalerie.
Le roi rencontra un nouveau bataillon d'environ huit mille hommes, il le prit pour la troupe des Lansquenets ; mais à peine eut-on crié France, qu'on se vit assailli d'une multitude de piques ; on répondit par des prodiges de valeur, qui donnèrent le temps au roi de rallier cinq ou six mille Lansquenets, et au connétable de ramener à la charge l'infanterie française et une partie de la gendarmerie ; tandis que le connétable enfonce d'un côté le bataillon suisse, le roi, maître alors de l'artillerie, déjà plusieurs fois prise et reprise, se fait jour d'un autre côté à grands coups de canon, et passe à travers les ennemis qui reculent et perdent beaucoup de terrain. Les Suisses se partagent encore en pelotons, et renouvellent le combat en mille endroits. Le roi retourne à l'artillerie où était toujours le fort de la bataille et le centre du péril : là, le feu, la fumée, la poussière, l'obscurité rendaient le combat aveugle et terrible ; là on frappait indistinctement amis et ennemis. Le chevalier Bayard, l'œil, le bras de l'armée, et la terreur des Suisses, Louis de La Tremoille que regardait particulièrement l'affront de la défaite de Novare, le prince de Talmond son fils, ne s'étaient jamais écartés de ce poste redoutable ; les Suisses y portaient sans cesse tous leurs efforts ; on avait combattu depuis trois heures après midi jusqu'à onze heures et demie, et l'ardeur des combattants n'en était que plus enflammée : enfin la lune leur déroba entièrement sa lumière. La profondeur de la nuit suspendit leurs coups sans les séparer, chacun resta dans le poste où il se trouvait, la gendarmerie à cheval, l'infanterie sous les armes, Suisses, Français, Lansquenets, Milanais, mêlés, confondus les uns avec les autres ; aucun n'osait se faire connaître à son voisin, de peur de rencontrer un ennemi.

Le prince de Talmond était enfermé entre deux bataillons suisses ; Bonnivet, frère de Gouffier-Boisy, croyait soutenir de sa cavalerie les dix mille Gascons commandés par Navarre: mais leur ardeur les avait emportés jusqu'au milieu du corps de bataille des Suisses, et Bonnivet était enveloppé de tous côtés. Le roi était environné des siens qui se rassemblaient autour de lui autant qu'ils le pouvaient : il était éclairé d'un seul flambeau, et c'était trop encore. Épuisé par la fatigue, la chaleur et la soif, il demande à boire ; on lui présente dans un casque une eau bourbeuse et teinte de sang, qu'il avale avec avidité et qu'il revomit aussitôt avec horreur.
Vandenesse, frère du maréchal de Chabannes, arrive, annonce avec effroi qu'on n'est qu'à cinquante pas du plus gros bataillon des Suisses, et que le roi ne peut éviter d'être pris s'il est aperçu.

La retraite était dangereuse ; le grand-maitre de Boisy prit le parti d'éteindre le flambeau et de faire rester le roi à sa place ; le roi le crut, il reposa sans dormir et tout armé sur l'affût d'un canon, attendant avec impatience le retour du jour, et le renouvellement du combat

.

A la pointe du jour les deux armées se mirent en ordre de bataille, chacun courut se ranger sous son drapeau ; il y eut pendant un instant une espèce de trêve tacite, qui n'était qu'une préparation à un nouveau combat ; beaucoup de Français, qui avaient cru le roi mort, se rassemblèrent autour de lui avec des transports de joie, présages de la victoire.

Cependant les Suisses revinrent à la charge avec tant d'impétuosité, que les Lansquenets reculèrent une seconde fois plus de cent pas ; les bandes noires en firent autant ; un jeune Suisse pénétra même jusqu'à l'artillerie, à travers l'infanterie allemande et la cavalerie française qui la soutenaient ; il eut la gorge percée d'un coup de pique au moment où il mettait la main sur un canon pour l'enclouer.

Le connétable soutint si constamment avec sa gendarmerie les Lansquenets et les bandes noires, que ces troupes ne purent jamais être enfoncées.

Galiot de Genouillac, maître de l'artillerie, supérieur dans cette importante partie, renversait avec tant de continuité des files entières des ennemis, ouvrait si à propos des routes faciles à travers leurs plus épais bataillons ; le roi profitait de ces avantages avec tant de vivacité, que la victoire, au bout de quatre heures de combat,

parut enfin se déclarer d'une manière certaine pour les Français.

Les Suisses, non encore découragés, tentèrent de la ramener par une diversion adroite. Ils détachèrent de la queue de leur armée un corps considérable, qui, sans être aperçu, alla par un long circuit et à la faveur d'un vallon, tomber sur l'arrière-garde française, mais celle-ci se trouva plus attentive et mieux disposée à recevoir les Suisses qu'ils ne l'avaient cru ; le duc d'Alençon, qui la commandait, repoussa vivement cette attaque. Maugiron et Cossé avec leurs compagnies de gendarmes, et Pierre de Navarre avec ses Gascons achevèrent la défaite de ce détachement.
Les Suisses cédèrent enfin, et se retirèrent en bon ordre. Le roi, content de les avoir vaincus, dédaigna de les poursuivre ; il détestait ce carnage inutile et inhumain qui assouvit la fureur du soldat, sans ajouter à la gloire du vainqueur ; d'ailleurs on sentait, comme dit l'historien du chevalier Bayard, qu'on pourrait bien avoir affaire

des Suisses le temps advenir.
Les Suisses se partagèrent dans leur retraite: les uns allèrent à Milan, les autres reprirent la route de leur pays. ../L'avant-garde des Français s'étant avancée jusqu'à un village voisin de Marignan, y trouva deux compagnies suisses qu'elle somma de se rendre, et qui répondirent que les Suisses avaient toujours préféré la mort à la prison ; il fallut forcer ces braves et opiniâtres guerriers dans les maisons où ils osaient encore se défendre. …/

Cette bataille de Marignan, si glorieuse aux vainqueurs et même aux vaincus, coûta aux Suisses plus de quinze mille hommes, et n'en coûta guère moins de six mille aux Français. Ainsi le cardinal de Sion resta chargé envers l'humanité du crime d'avoir fait égorger plus de vingt mille hommes pour les seuls intérêts de sa haine.
L'histoire fournit peu d'exemples et de tant d'acharnement, et de tant de valeur ; d'un prêtre animant ainsi au carnage et à la perfidie une nation effrénée, pour des objets étrangers à la religion ; d'un jeune roi, dont le premier exploit ait été si brillant ; de tant de souverains rassemblés sous ses drapeaux, combattant sous ses ordres comme de simples capitaines ; de tant de têtes si précieuses, exposées à des périls si grands ; de deux armées passant deux jours et une nuit entière sous les armes, dans l'action, dans la fatigue, dans le danger, sans boire, manger, ni dormir.
Le maréchal de Trivulce, qui avait combattu dans dix-sept batailles, disait que celle de Marignan était un combat de géants, et toutes les autres des jeux d'enfants ;…/
Le roi eut son cheval blessé de deux coups de pique, et reçut de violentes contusions, ses armes ayant été enfoncées en plusieurs endroits: il combattit en soldat, non en roi ; il n'avait recherché ce jour-Ià d'autres distinctions que celles qui pouvaient attirer plus particulièrement sur lui les regards et les coups des ennemis ; sa cotte d'armes d'azur était semée de fleurs de lis d'or ; une rose d'escarboucles brillait sur son casque.

Parmi les héros qui s'illustrèrent à Marignan, celui qui, après le connétable, eut le plus de part à la victoire, fut Galiot de Genouillac par son artillerie ; le roi reconnaît qu'il avait raison de s'attribuer le gain de la bataille ; il le récompensa dans la suite avec une magnificence digne de ses services, et de la grande âme du rémunérateur…/
La lettre que le roi écrivit à la duchesse d'Angoulême, après la bataille de Marignan, suffirait pour faire connaître son caractère: toute son âme s'y déploie.

En parlant de ses généraux et de ses officiers, il prend partout le ton de l'égalité et de l'amitié ; c'est un soldat qui parle de ses camarades ; c'est un père qui parle de ses enfants, dont il est bien content ; il loue les vivants avec transport ; il regrette les morts avec une douleur tendre ; son ton est toujours le plus flatteur, parce que c'est

le plus naïf. …./
Le roi, après avoir fait ensevelir les morts et panser les blessés, après avoir donné ses ordres pour l'érection d'une chapelle, en mémoire et en reconnaissance de sa victoire, arma chevaliers sur le champ de bataille ceux qui venaient de s'y distinguer : mais auparavant il fit à Bayard l'honneur de recevoir lui-même de sa main l'ordre de chevalerie.
Il marcha ensuite vers Milan ; le cardinal de Sion s'y était retiré plein de rage et de terreur, après la bataille de Marignan…/
/ Aussitôt que le roi parut à la vue de la ville, les habitants s'empressèrent de lui porter les clefs, le roi ne crut pas devoir y faire son entrée tandis que le château résistait encore.

Ce château passait pour une des plus fortes places de l'Europe…./ Quoi qu'il en soit, Maximilien Sforce, après vingt jours de siège, remit aux Français les châteaux de Milan et de Crémone, les deux seules places qui lui restassent dans le Milanais ; il renonça irrévocablement à tous ses droits sur le duché en faveur du roi, qui lui donna un asile en France, paya ses dettes, et se chargea de lui faire une pension de trente mille écus, ou de lui fournir la même valeur en bénéfices, en lui procurant, s'il pouvait, le chapeau de cardinal ; on accorda une amnistie à tous les Milanais qui avaient servi sous les Sforces, on paya ce qui pouvait être du aux troupes qui s'étaient enfermées dans la citadelle…../
Le roi, entièrement maître du Milanais, fit son entrée dans la capitale de ce nouvel État à la tête de son armée triomphante, accompagné de cinq princes du sang ; il reçut au palais ducal le serment des corps de la ville: serment trop souvent et trop peu librement prêté à tant de différents maîtres. Il établit à Milan un parlement, dont il nomma premier président Jean de Selve, qui fut depuis premier président du parlement de Paris.
Les Vénitiens lui avaient député immédiatement après la bataille de Marignan, quatre de leurs principaux sénateurs ; pour le féliciter de sa victoire et lui demander les secours qu'il devait leur fournir, suivant les traités, pour recouvrer leurs États de terre ferme: ils obtinrent tout ce qu'ils demandaient.

_____________________________________________________ (Fin du chapitre I)

p209
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