Première partie





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la Marseillaise ou la Wacht am Rhein.

C’était un coup terrible pour Christophe et Olivier. Ils étaient si habitués à s’aimer qu’ils ne concevaient plus pourquoi leurs pays ne faisaient pas de même. Les raisons de cette hostilité persistante, brusquement réveillée, leur échappaient à tous deux, et surtout à Christophe, qui, en sa qualité d’Allemand, n’avait aucun motif d’en vouloir à un peuple, que son peuple avait vaincu. Il était choqué de l’insupportable orgueil de quelques-uns de ses compatriotes ; il s’associait, dans une certaine mesure, à l’indignation des Français contre cette sommation à la Brunswick ; mais il ne comprenait pas bien pourquoi la France ne se prêtait pas, après tout, à devenir l’alliée de l’Allemagne. Les deux pays lui semblaient avoir tant de raisons profondes d’être unis, tant de pensées communes, et de si grandes tâches à accomplir ensemble, qu’il se fâchait de les voir s’obstiner à ces rancunes stériles. Ainsi que tous les Allemands, il regardait la France comme la principale coupable du malentendu : car, s’il consentait à admettre qu’il fût pénible pour elle de rester sur le souvenir d’une défaite, il ne voyait pourtant là qu’une question d’amour-propre, qui devait s’effacer devant les intérêts plus hauts de la civilisation et de la France elle-même. Jamais il ne s’était donné la peine de réfléchir au problème de l’Alsace-Lorraine. À l’école, il avait appris à considérer l’annexion de ces pays comme un acte de justice, qui avait fait rentrer, après des siècles de sujétion étrangère, une terre allemande dans la patrie allemande. Aussi, tomba-t-il de son haut, quand il découvrit que son ami la regardait comme un crime. Il n’avait pas encore causé de ces choses avec lui, tant il était convaincu qu’ils étaient d’accord ; et maintenant, il voyait Olivier, dont il savait la bonne foi et la liberté d’intelligence, lui dire, sans passion, sans colère, avec une tristesse profonde, qu’un grand peuple pouvait bien renoncer à se venger d’un tel crime, mais qu’il ne pouvait y souscrire sans se déshonorer.

Ils eurent beaucoup de peine à se comprendre. Les raisons historiques qu’Olivier alléguait des droits de la France à revendiquer l’Alsace comme une terre latine, ne firent aucune impression sur Christophe ; il en existait d’aussi fortes pour prouver le contraire : l’histoire fournit à la politique tous les arguments dont elle a besoin, pour la cause qu’il lui plaît. – Christophe fut beaucoup plus touché par le côté, non plus seulement français, mais humain, du problème. Les Alsaciens étaient-ils ou non Allemands, là n’était pas la question. Ils ne voulaient pas l’être ; et cela seul comptait. Qui donc a le droit de dire : « Ce peuple est à moi : car il est mon frère » ? Si son frère le renie, quand ce serait à tort, le tort retombe sur celui qui ne sut pas se faire aimer, et qui n’a aucun droit à prétendre l’attacher à son sort. Après quarante ans de violences, de vexations brutales ou déguisées, et même de services réels, rendus par l’exacte et intelligente administration allemande, les Alsaciens persistaient à ne pas vouloir être Allemands. Et, quand leur volonté lassée eût fini par céder, rien ne pouvait effacer les souffrances des générations contraintes à s’exiler de la terre natale, ou, plus douloureusement encore, ne pouvant en partir et contraintes à y subir un joug qui leur était odieux, le vol de leur pays et l’asservissement de leur peuple.

Christophe avouait naïvement qu’il n’avait jamais envisagé cet aspect de la question ; et il ne laissait pas d’en être troublé. Un honnête Allemand apporte à la discussion une bonne foi, que n’a pas toujours l’amour-propre passionné d’un Latin, si sincère qu’il soit. Christophe ne pensait pas à s’autoriser de l’exemple de crimes semblables qui avaient été accomplis, à toutes les époques de l’histoire, par toutes les nations. Il avait trop d’orgueil pour chercher ces excuses humiliantes ; il savait qu’à mesure que l’humanité s’élève, ses crimes sont plus odieux, car ils sont entourés de plus de lumière. Mais il savait aussi que si la France était victorieuse à son tour, elle ne serait pas plus modérée dans la victoire que ne l’avait été l’Allemagne, et qu’à la chaîne des crimes s’ajouterait un anneau. Ainsi s’éterniserait le conflit tragique, où le meilleur de la civilisation européenne menaçait de se perdre.

Si angoissante que fût la question pour Christophe, elle l’était plus encore pour Olivier. Ce n’était pas assez de la tristesse d’une lutte fratricide entre les deux nations les mieux faites pour s’associer. En France même, une partie de la nation s’apprêtait à lutter contre l’autre partie. Depuis des années, les doctrines pacifistes et antimilitaristes se répandaient, propagées à la fois par les plus nobles et les plus vils de la nation. L’État les avait longtemps laissé faire, avec le dilettantisme énervé qu’il apportait à tout ce qui ne touchait point à l’intérêt immédiat des politiciens ; et il ne pensait pas qu’il y aurait eu moins de danger à soutenir franchement la doctrine la plus dangereuse, qu’à la laisser cheminer dans les veines de la nation et y ruiner la guerre, tandis qu’on la préparait. Cette doctrine parlait aux libres intelligences, qui rêvaient de fonder une Europe fraternelle, unissant ses efforts, en vue d’un monde plus juste et plus humain. Et elle parlait aussi au lâche égoïsme de la racaille, qui ne voulait point risquer sa peau, pour qui que ce fût, pour quoi que ce fût. – Ces pensées avaient atteint Olivier et beaucoup de ses amis. Une ou deux fois, Christophe avait assisté, dans sa maison, à des entretiens qui l’avaient stupéfié. Le bon Mooch, qui était farci d’illusions humanitaires, disait, les yeux brillants, avec une grande douceur, qu’il fallait empêcher la guerre, et que le meilleur moyen était d’exciter les soldats à la révolte : qu’ils tirent sur leurs chefs ! Il se faisait fort d’y réussir. L’ingénieur Élie Elsberger lui répondait, avec une froide violence, que, si la guerre éclatait, lui et ses amis ne partiraient pas pour la frontière, avant d’avoir réglé leur compte aux ennemis intérieurs. André Elsberger prenait le parti de Mooch. Christophe tomba, un jour, dans une scène terrible entre les deux frères. Ils se menaçaient l’un l’autre de se faire fusiller. Malgré le ton de plaisanterie qui faisait passer ces paroles meurtrières, on avait le sentiment qu’ils ne disaient rien qu’ils ne fussent décidés à accomplir. Christophe considérait avec étonnement cette absurde nation, qui est toujours prête à se suicider pour des idées... Des fous. Des fous logiques. Chacun ne voit que son idée, et veut aller jusqu’au bout, sans se déranger d’un pas. Et, naturellement, ils s’annihilent l’un l’autre. Les humanitaristes font la guerre aux patriotes. Les patriotes font la guerre aux humanitaristes. Pendant ce temps, l’ennemi vient, et écrase à la fois la patrie et l’humanité.

« Mais enfin, demandait Christophe à André Elsberger, vous êtes-vous entendus avec les prolétaires des autres peuples ?

– Il faut bien que quelqu’un commence. Ce sera nous. Nous avons toujours été les premiers. À nous de donner le signal !

– Et si les autres ne marchent pas ?

– Ils marcheront.

– Avez-vous des traités, un plan tracé d’avance ?

– Pas besoin de traités ! Notre force est supérieure à toutes les diplomaties.

– Ce n’est pas une question d’idéologie, mais de stratégie. Si vous voulez tuer la guerre, prenez à la guerre ses méthodes. Dressez votre plan d’opérations dans les deux pays. Convenez des mouvements, à telle date, en France et en Allemagne, de vos troupes alliées. Mais si vous vous en remettez au hasard, que voulez-vous qu’il en advienne ? Le hasard d’un côté, d’énormes forces organisées de l’autre – le résultat est certain : vous serez écrasés. »

André Elsberger n’écoutait pas. Il haussait les épaules et se contentait de menaces vagues : il suffisait, disait-il, d’une poignée de sable au bon endroit, dans l’engrenage, pour briser la machine.

Mais autre chose est de discuter à loisir, d’une façon théorique, ou d’avoir à mettre ses pensées en pratique, surtout quand il faut prendre parti sur-le-champ... Heure poignante, où passe au fond des cœurs la houle ! On croyait être libre, maître de sa pensée. Et voici qu’on se sent entraîné, malgré soi. Une obscure volonté veut contre votre volonté. Et l’on découvre alors le maître inconnu, cette Force invisible, dont les lois gouvernent l’Océan humain...

Les intelligences les plus fermes, les plus sûres de leur foi, la voyaient se dissoudre, vacillaient, tremblaient de se décider, et souvent, à leur surprise, se décidaient dans un autre sens que celui qu’elles avaient prévu. Certains des plus ardents à combattre la guerre sentaient se réveiller, avec une soudaine violence, l’orgueil et la passion de la patrie. Christophe voyait des socialistes, et jusqu’à des syndicalistes révolutionnaires, qui étaient écartelés entre ces passions et ces devoirs ennemis. Dans les premières heures du conflit où il ne croyait pas encore au sérieux de l’affaire, il dit à André Elsberger, avec la maladresse allemande, que c’était le moment d’appliquer ses théories, s’il ne voulait pas que l’Allemagne prît la France. L’autre bondit, et répondit avec colère :

« Essayez un peu !... Bougres, qui n’êtes pas foutus de museler votre empereur et de secouer le joug, malgré votre sacro-saint Parti socialiste, avec ses quatre cent mille adhérents, et ses trois millions d’électeurs !... Nous nous en chargeons, nous autres ! Prenez-nous ! Nous vous prendrons !... »

À mesure que l’attente se prolongeait, la fièvre couvait chez tous. André était torturé. Savoir qu’une foi est vraie, et qu’on ne peut la défendre ! Et se sentir atteint par cette épidémie morale, qui propage dans les peuples la puissante folie des pensées collectives, le souffle de la guerre ! Elle travaillait tous ces hommes qui entouraient Christophe, et Christophe lui-même. Ils ne se parlaient plus. Ils se tenaient à l’écart les uns des autres.

Mais il était impossible de rester longtemps dans cette incertitude. Le vent de l’action rejetait, bon gré, mal gré, les irrésolus dans l’un ou l’autre parti. Et un jour, où l’on se crut à la veille de l’ultimatum – où, dans les deux pays, tous les ressorts de l’action se tenaient bandés, prêts au meurtre, Christophe s’aperçut que tous avaient choisi. Tous les partis ennemis, d’instinct, se rangeaient autour du pouvoir haï, ou méprisé, qui représentait la France. Les esthètes, les maîtres de l’art dépravé, intercalaient dans leurs nouvelles polissonnes des professions de foi patriotiques. Les juifs parlaient de défendre le sol sacré des ancêtres. Au seul nom du drapeau, Hamilton avait la larme à l’œil. Et tous étaient sincères, tous étaient pris par la contagion. André Elsberger et ses amis syndicalistes, autant que les autres – plus que les autres : écrasés par la nécessité des choses, obligés à un parti qu’ils détestaient, ils s’y déterminaient avec une fureur sombre, une rage pessimiste, qui faisait d’eux des instruments forcenés pour la tuerie. L’ouvrier Aubert, tiraillé entre son humanitarisme appris et son chauvinisme instinctif, avait failli en perdre la tête. Après plusieurs nuits blanches, il avait fini par trouver une formule qui arrangeait tout : c’était que la France incarnait l’humanité. Depuis, il ne causait plus avec Christophe. Presque tous, dans la maison, lui avaient fermé leur porte. Même les excellents Arnaud ne l’invitaient plus. Ils continuaient à faire de la musique, à s’entourer d’art ; ils tâchaient d’oublier la préoccupation commune. Mais ils y pensaient toujours. Chacun d’eux isolément, quand il rencontrait Christophe, lui serrait affectueusement la main, mais avec hâte, en se cachant. Et, dans la même journée, si Christophe les revoyait ensemble, ils passaient sans s’arrêter, en le saluant, gênés. En revanche, des gens qui ne se parlaient plus depuis des années, se rapprochaient soudain. Un soir, Olivier fit signe à Christophe de venir près de la fenêtre, et il lui montra, dans le jardin d’en bas, les Elsberger qui causaient avec le commandant Chabran.

Christophe ne songeait pas à s’étonner de cette révolution dans les esprits. Il était assez occupé du sien. Il s’y faisait un bouleversement qu’il ne parvenait pas à maîtriser. Olivier, qui aurait eu plus de raisons de s’agiter, était plus calme que lui. Il était le seul qui semblât rester à l’abri de la contagion. Si oppressé qu’il fût par l’attente de la guerre prochaine et la crainte des déchirements intérieurs, qu’il prévoyait malgré tout, il savait la grandeur des deux fois ennemies, qui tôt ou tard allaient se livrer bataille ; il savait aussi que c’est le rôle de la France d’être le champ d’expérience pour le progrès humain, et que les idées nouvelles ont besoin, pour fleurir, d’être arrosées de son sang. Pour lui, il se refusait à prendre parti dans la mêlée. Dans cet entr’égorgement de la civilisation, il eût redit la devise d’Antigone : « Je suis fait pour l’amour, et non pas pour la haine. » – Pour l’amour, et pour l’intelligence, qui est une autre forme de l’amour. Sa tendresse pour Christophe eût suffi à lui éclairer son devoir. À cette heure où des millions d’êtres s’apprêtaient à se haïr, il sentait que le devoir, ainsi que le bonheur, de deux âmes comme la sienne et celle de Christophe, était de garder leur amour et leur raison intacts, dans la tourmente. Il se souvenait de Goethe, refusant de s’associer au mouvement de haine libératrice, qui lançait en 1813 l’Allemagne contre la France.

Christophe sentait tout cela ; et pourtant, il n’était point tranquille. Lui, qui avait en quelque sorte déserté d’Allemagne, qui n’y pouvait rentrer, lui qui était nourri de la pensée européenne des grands Allemands du XVIIIe siècle, chers à son vieil ami Schulz, et qui détestait l’esprit de l’Allemagne nouvelle, militariste et mercantile, il entendait se lever en lui une bourrasque de passions ; et il ne savait pas de quel côté elle allait l’entraîner. Il ne le disait pas à Olivier ; mais il passait ses journées dans l’angoisse, à l’affût des nouvelles. Secrètement, il rassemblait ses affaires, préparait sa valise. Il ne raisonnait pas. C’était plus fort que lui. Olivier l’observait avec inquiétude, devinant le combat qui se livrait en son ami ; et il n’osait l’interroger. Ils éprouvaient le besoin de se rapprocher plus encore que d’habitude, ils s’aimaient plus que jamais ; mais ils craignaient de se parler ; ils tremblaient de découvrir entre eux une différence de pensée, qui les eût divisés. Souvent, leurs yeux se rencontraient, avec une expression de tendresse inquiète, comme s’ils étaient à la veille d’une séparation éternelle. Et ils se taisaient, oppressés.

Cependant, sur le toit de la maison en construction, de l’autre côté de la cour, pendant ces tristes jours, sous des rafales de pluie, les ouvriers donnaient les derniers coups de marteau ; et l’ami de Christophe, le couvreur bavard, lui criait de loin, en riant :

« V’là toujours ma maison finie ! »

*

L’orage passa, par bonheur, aussi vite qu’il était venu. Des notes officieuses de chancellerie annoncèrent, comme le baromètre, le retour du beau temps. Les chiens hargneux de la presse furent rentrés au chenil. En quelques heures, les âmes se détendirent. C’était un soir d’été. Christophe, hors d’haleine, venait de rapporter la bonne nouvelle à Olivier. Il respirait, heureux. Olivier le regardait, souriant, un peu triste. Et il n’osait pas lui poser la question qu’il avait sur le cœur. Il dit :

« Eh bien, tu les as vus unis, tous ces gens qui ne pouvaient s’entendre ?

– Je les ai vus, dit Christophe, de bonne humeur. Vous êtes des farceurs ! Vous criez les uns contre les autres. Au fond, vous êtes tous d’accord.

– On dirait, dit Olivier, que tu en es content ?

– Pourquoi pas ? Parce que cette union se fait à mes dépens ?... Bah ! Je suis assez fort... Et puis, c’est bon, de sentir ce torrent qui nous emporte, ces démons réveillés dans le cœur.

– Ils m’épouvantent, dit Olivier. J’aime mieux la solitude éternelle que l’union de mon peuple, à ce prix. »

Ils se turent ; et ni l’un ni l’autre n’osait aborder le sujet qui les troublait. Enfin, Olivier fit un effort, et, la gorge serrée, il dit :

« Dis-moi franchement, Christophe : tu allais partir ? »

Christophe répondit :

« Oui. »

Olivier était sûr de la réponse. Et pourtant, il en eut un coup au cœur. Il dit :

« Christophe, tu aurais pu !... »

Christophe se passa la main sur le front, et dit :

« Ne parlons plus de cela, je ne veux plus y penser. »

Olivier répétait douloureusement :

« Tu te serais battu contre nous ?

– Je ne sais pas, je ne me suis pas demandé.

– Mais dans ton cœur, tu avais pris parti ? »

Christophe dit :

« Oui.

– Contre moi ?

– Jamais contre toi. Tu es mien. Où je suis, tu es avec moi.

– Mais contre mon pays ?

– Pour mon pays.

– C’est une chose terrible, dit Olivier. J’aime mon pays, comme toi. J’aime ma chère France ; mais puis-je tuer mon âme pour elle ? Puis-je pour elle trahir ma conscience ? Ce serait la trahir elle-même. Comment pourrais-je haïr, sans haine, ou jouer, sans mensonge, la comédie de la haine ? L’État moderne a commis un crime odieux – un crime qui l’écrasera – le jour où il a prétendu lier à sa loi d’airain la libre Église des esprits, dont l’essence est de comprendre et d’aimer. Que César soit César, mais qu’il ne prétende pas être Dieu ! Qu’il nous prenne notre argent, nos vies : il n’a pas droit sur nos âmes ; il ne les ensanglantera point. Nous sommes venus en ce monde pour répandre la lumière, non pour l’éteindre. À chacun son devoir ! Si César veut la guerre, que César ait des armées pour la faire, des armées comme jadis, dont la guerre était le métier ! Je ne suis pas assez sot pour perdre mon temps à gémir en vain contre la force. Mais je ne suis pas de l’armée de la force. Je suis de l’armée de l’esprit ; avec des milliers de frères, j’y représente la France. Que César conquière la terre, s’il veut ! Nous conquérons la vérité.

– Pour conquérir, dit Christophe, il faut vaincre, il faut vivre. La vérité n’est pas un dogme dur, sécrété par le cerveau, comme un stalactite par les parois d’une grotte. La vérité, c’est la vie. Ce n’est pas dans votre tête que vous devez la chercher. C’est dans le cœur des autres. Unissez-vous à eux. Pensez tout ce que vous voudrez, mais prenez chaque jour un bain d’humanité. Il faut vivre de la vie des autres, et subir, et aimer son destin.

– Notre destin est d’être ce que nous sommes. Il ne dépend pas de nous de penser, ou de ne pas penser, même s’il y a danger à le faire. Nous sommes arrivés à un degré de civilisation, d’où nous ne pouvons plus retourner en arrière.

– Oui, vous êtes parvenus à l’extrême rebord du plateau, à cet endroit critique où un peuple ne peut atteindre, sans être pris du désir de se jeter en bas. Religion et instinct se sont affaiblis chez vous. Vous n’êtes plus qu’intelligence. Casse-cou ! La mort vient.

– Elle vient pour tous les peuples : c’est une affaire de siècles.

– Vas-tu faire fi des siècles ? La vie tout entière est une affaire de jours. Il faut être de sacrés diables d’abstracteurs, pour se placer dans l’absolu, au lieu d’étreindre l’instant qui passe.

– Que veux-tu ? La flamme brûle la torche. On ne peut pas être et avoir été, mon pauvre Christophe.

– Il faut être.

– C’est une grande chose d’avoir été quelque chose de grand.

– Ce n’est une grande chose qu’à condition qu’il y ait encore, pour l’apprécier, des hommes qui vivent et qui soient grands.

– N’aimerais-tu pas mieux avoir été les Grecs, qui sont morts, que d’être tant de peuples qui végètent aujourd’hui ?

– J’aime mieux être Christophe vivant. »

Olivier cessa de discuter. Ce n’était pas qu’il n’eût beaucoup à répondre. Mais cela ne l’intéressait point. Dans toute cette discussion, il ne pensait qu’à Christophe. Il dit, en soupirant :

« Tu m’aimes moins que je ne t’aime. »

Christophe lui prit la main avec tendresse :

« Cher Olivier, dit-il, je t’aime plus que ma vie. Mais pardonne, je ne t’aime pas plus que la Vie, que le soleil de nos races. J’ai l’horreur de la nuit, où votre faux progrès m’attire. Toutes vos paroles de renoncement recouvrent le même abîme. L’action seule est vivante, même quand elle tue. Nous n’avons le choix, en ce monde, qu’entre la flamme qui dévore et la nuit. Malgré la douceur mélancolique des rêves qui précèdent le crépuscule, je ne veux pas de cette paix avant-coureur de la mort. Le silence des espaces infinis m’épouvante. Jetons de nouvelles brassées de bois sur le feu ! Encore ! Encore ! Et moi avec, s’il le faut... Je ne veux pas que le feu s’éteigne. S’il s’éteint, c’est fait de nous, c’est fait de tout ce qui est.

– Je connais ta voix, dit Olivier ; elle vient du fond de la barbarie du passé. »

Il prit sur un rayon un livre de poètes hindous et il lut la sublime apostrophe du dieu Krichna :

« Lève-toi, et combats d’un cœur résolu. Indifférent au plaisir et à la douleur, au gain et à la perte, à la victoire et à la défaite, combats de toutes tes forces... »

Christophe lui arracha le livre des mains, et lut :

« ... Je n’ai rien au monde qui me contraigne à agir : il n’est rien qui ne soit à moi ; et pourtant je ne déserte point l’action. Si je n’agissais pas, sans trêve ni relâche, donnant aux hommes l’exemple qu’il leur faut suivre, tous les hommes périraient. Si je cessais un seul instant d’agir, je plongerais le monde dans le chaos, et je serais le meurtrier de la vie. »

– La vie, répéta Olivier, qu’est-ce que la vie ?

– Une tragédie, fit Christophe. Hourrah ! »

*

La houle s’effaçait. Tous se hâtaient d’oublier, avec une peur secrète. Aucun ne semblait plus se souvenir de ce qui s’était passé. On s’apercevait pourtant qu’ils y pensaient encore, à la joie avec laquelle ils s’étaient repris à la vie, à la bonne vie quotidienne, dont on ne sent tout le prix que lorsqu’elle est menacée. Comme après chaque danger, on faisait les bouchées doubles.

Christophe s’était rejeté dans la création, avec un entrain décuplé. Il y entraînait avec lui Olivier. Ils s’étaient mis à composer ensemble, par réaction contre les pensées sombres, une épopée Rabelaisienne. Elle était empreinte de ce robuste matérialisme, qui suit les périodes de compression morale. Aux héros légendaires – Gargantua, frère Jean, Panurge – Olivier avait ajouté, sous l’inspiration de Christophe, un personnage nouveau, le paysan Patience, naïf, madré, rusé, rossé, volé, se laissant faire – sa femme baisée, ses champs pillés, se laissant faire – jamais lassé de cultiver sa terre – forcé d’aller en guerre, recevant tous les coups, se laissant faire – attendant, s’amusant des exploits de ses maîtres, des coups qu’il endossait, se disant : « Cela ne durera point toujours », prévoyant la culbute finale, la guettant du coin de l’œil, et déjà riant d’avance, de sa grande bouche muette. Un beau jour, en effet, Gargantua et frère Jean, en croisade, faisaient le plongeon. Patience les regrettait bonnement, se consolait gaiement, sauvait Panurge qui se noyait, et disait : « Je sais bien que tu me joueras encore des tours ; mais je ne puis me passer de toi : tu soulages ma rate, tu me fais rire. »

Sur ce poème, Christophe composait des tableaux symphoniques avec chœurs, des batailles héroïcomiques, des kermesses effrénées, des bouffonneries vocales, des madrigaux à la Jannequin, d’une joie énorme et enfantine, une tempête sur la mer, l’Île sonnante et ses cloches, et, pour finir, une symphonie pastorale, pleine de l’air des prairies, de l’allégresse des flûtes sereines et des hautbois, et de chants populaires. – Les deux amis travaillaient dans la jubilation. Le maigriot Olivier, aux joues pâles, prenait un bain de force. À travers leur mansarde, des trombes de joie passaient... Créer avec son cœur et le cœur de son ami ! L’étreinte de deux amants n’est pas plus douce et plus ardente que cet accouplement de deux âmes amies. Elles avaient fini par se fondre si bien qu’il leur arrivait d’avoir les mêmes éclairs de pensée, à la fois. Ou bien Christophe écrivait la musique d’une scène, dont Olivier trouvait ensuite les paroles. Il l’emportait dans son sillage impétueux. Son esprit couvrait l’autre, et le fécondait.

Au bonheur de créer se joignait le plaisir de vaincre. Hecht venait de se décider à publier le David ; et la partition, bien lancée, avait eu un retentissement immédiat, à l’étranger. Un grand kapellmeister wagnérien, ami de Hecht, établi en Angleterre, s’enthousiasma pour l’œuvre ; il la donna, à plusieurs de ses concerts, avec un succès considérable, qui se répercuta, avec l’enthousiasme du kapellmeister, en Allemagne, où le David fut joué aussi. Le kapellmeister se mit en relations avec Christophe ; il lui demanda d’autres ouvrages, il lui offrit ses services, il fit pour lui une propagande acharnée. On redécouvrit en Allemagne l’Iphigénie, qui y avait jadis été sifflée. On cria au génie. Les circonstances romanesques de la vie de Christophe ne contribuèrent pas peu à piquer l’attention. La Frankfurter Zeitung publia, la première, un article retentissant. D’autres suivirent. Alors, quelques-uns, en France, s’avisèrent qu’ils avaient chez eux un grand musicien. Un des directeurs de concerts de Paris demanda à Christophe son épopée Rabelaisienne, avant qu’elle fût finie ; et Goujart, pressentant la célébrité prochaine, commença à parler, en termes mystérieux, d’un génie de ses amis, qu’il avait découvert. Il célébra dans un article l’admirable David – ne se souvenant même plus qu’il lui avait consacré, dans un article de l’an passé, deux lignes injurieuses. Et personne autour de lui ne s’en souvenait davantage. Combien à Paris ont bafoué Wagner et Franck, qui les célèbrent aujourd’hui, pour écraser des artistes nouveaux, qu’ils célébreront demain !

Christophe ne s’attendait guère à ce succès. Il savait qu’il vaincrait, un jour ; mais il ne pensait pas que ce jour dût être si prochain ; et il se méfiait d’une réussite trop rapide. Il haussait les épaules, et disait qu’on le laissât tranquille. Il eût compris qu’on applaudît le David, l’année précédente, quand il l’avait écrit ; mais maintenant, il en était loin, il avait gravi quelques échelons de plus. Volontiers, il eût dit aux gens qui lui parlaient de son ancienne œuvre :

« Laissez-moi tranquille avec cette ordure ! Elle me dégoûte. Et vous aussi. »

Et il se renfonçait dans son travail nouveau, avec un peu d’humeur d’en avoir été dérangé. Toutefois, il éprouvait une satisfaction secrète. Les premiers rayons de la gloire sont bien doux. Il est bon, il est sain de vaincre. C’est la fenêtre qui s’ouvre, et les premiers effluves du printemps, qui pénètrent dans la maison. – Christophe avait beau mépriser ses anciennes œuvres, et spécialement l’Iphigénie : ce n’en était pas moins une revanche, de voir cette misérable production, qui lui avait valu tant d’avanies, vantée par les critiques allemands et demandée par les théâtres. Une lettre venue de Dresde lui annonçait qu’on serait heureux de monter la pièce, pour la saison prochaine...

*

Le jour même où Christophe recevait cette nouvelle, qui lui faisait entrevoir enfin, après les années de misère, des horizons plus calmes et la victoire au loin, une autre lettre lui vint.

C’était l’après-midi. Il était en train de se débarbouiller, en causant gaiement avec Olivier, d’une chambre à l’autre, quand la concierge glissa sous la porte une enveloppe. L’écriture de sa mère... Justement, il se disposait à lui écrire ; il se réjouissait de lui apprendre son succès... Il ouvrit la lettre. Quelques lignes... Comme l’écriture était tremblée !...

« Mon cher garçon, je ne vais pas très bien. Si ça t’était possible, je voudrais bien te voir encore une fois. Je t’embrasse.

« Maman. »

Christophe poussa un gémissement. Olivier accourut, effrayé. Christophe, ne pouvant parler, lui montra la lettre sur la table. Il continuait de gémir, sans écouter Olivier qui, d’un coup d’œil, avait lu, et essayait de le rassurer. Il courut à son lit, sur lequel il avait déposé son veston, se rhabilla précipitamment, et, sans attacher son faux col – (ses doigts tremblaient) – il sortit. Olivier le rattrapa sur l’escalier : que voulait-il ? Partir par le premier train ? Il n’y en avait pas avant le soir. Il valait mieux attendre ici qu’à la gare. Avait-il seulement l’argent nécessaire ? – Ils fouillèrent leurs poches, et, en réunissant tout ce qu’ils possédaient, ils ne trouvèrent qu’une trentaine de francs. On était en septembre. Hecht, les Arnaud, tous les amis, étaient loin de Paris. Personne à qui s’adresser. Christophe, hors de lui, parlait de faire une partie de la route à pied. Olivier le pria d’attendre une heure ; il promit de trouver la somme. Christophe le laissa faire ; il était incapable d’avoir une idée. Olivier courut au mont-de-piété : c’était la première fois qu’il y allait ; il eût mieux aimé souffrir du dénuement que mettre en gage un de ces objets, qui tous lui rappelaient quelque cher souvenir ; mais il s’agissait de Christophe, et il n’y avait pas de temps à perdre. Il déposa sa montre, sur laquelle on lui avança une somme bien inférieure à ce qu’il attendait. Il lui fallut remonter chez lui, prendre quelques-uns de ses livres, et les porter à un bouquiniste. C’était douloureux ; mais il y songeait à peine en ce moment : le chagrin de Christophe absorbait toutes ses pensées. Il revint et retrouva Christophe, à la place où il l’avait laissé, dans un état de prostration. Jointe aux trente francs qu’ils avaient, la somme réunie par Olivier était plus que suffisante. Christophe était trop accablé pour se demander comment son ami se l’était procurée, et s’il gardait assez d’argent pour vivre, en son absence. Olivier n’y pensait pas plus que lui ; il avait remis à Christophe tout ce qu’il avait. Il lui fallut s’occuper de Christophe, comme d’un enfant. Il le conduisit à la gare, et ne le quitta qu’au moment où le train se mit en marche.

Dans la nuit, où il s’enfonçait, Christophe, les yeux grands ouverts, regardait devant lui, et il pensait :

« Arriverai-je à temps ? »

Il savait bien que, pour que sa mère lui eût écrit de venir, il fallait qu’elle ne pût plus attendre. Et sa fièvre éperonnait la course trépidante du rapide. Il se reprochait amèrement d’avoir quitté Louisa. Et en même temps, il sentait que ces reproches étaient vains : il n’était pas le maître de changer le cours des choses.

Cependant, le bercement monotone des roues et des ressauts du wagon l’apaisait peu à peu, maîtrisait son esprit, comme les flots soulevés d’une musique, qu’un puissant rythme endigue. Il revoyait tout son passé, depuis les rêves de la lointaine enfance : amours, espoirs, déceptions, deuils, et cette force exultante, cette ivresse de souffrir, de jouir, et de créer, cette allégresse d’étreindre la vie lumineuse et ses ombres sublimes, qui était l’âme de son âme, le Dieu caché. Tout s’éclairait pour lui, maintenant, à distance. Le tumulte de ses désirs, le trouble de ses pensées, ses fautes, ses erreurs, ses combats acharnés, lui apparaissaient comme les remous et les tourbillons, qu’emporte le grand courant vers son but éternel. Il découvrait le sens profond de ces années d’épreuves : à chaque épreuve, c’était une barrière, que le fleuve grossissant brisait ; il passait d’une étroite vallée à une autre plus vaste, qu’il remplissait tout entière ; la vue devenait plus large, l’air devenait plus libre. Entre les coteaux de France et la plaine allemande, le fleuve s’était frayé passage, débordant sur les prés, rongeant la base des collines, ramassant, absorbant les eaux des deux pays. Ainsi, il coulait entre eux, non pour les séparer, mais afin de les unir ; ils se mariaient en lui. Et Christophe prit conscience, pour la première fois, de son destin, qui était de charrier, comme une artère, dans les peuples ennemis, toutes les forces de vie de l’une et l’autre rives. – Étrange sérénité, calme et clarté soudains qui lui apparaissaient, à l’heure la plus sombre... Puis, la vision se dissipa ; et, seule, reparut la figure douloureuse et tendre de la vieille maman.

L’aube s’annonçait à peine, lorsqu’il arriva dans la petite ville allemande. Il lui fallait prendre garde de n’être pas reconnu ; car il était toujours sous le coup d’un mandat d’arrêt. Mais, à la gare, nul ne fit attention à lui : la ville dormait ; les maisons étaient fermées, et les rues désertes : c’était l’heure grise, où s’éteignent les lumières de la nuit, et où celle du jour n’est pas encore venue – où le sommeil est le plus doux, et où les rêves s’éclairent de la pâleur de l’Orient. Une petite servante ouvrait les volets d’une boutique, en chantant un vieux lied. Christophe faillit suffoquer d’émotion. Ô patrie ! Bien-aimée !... Il eût voulu baiser la terre. En écoutant l’humble chant qui lui fondait le cœur, il sentit combien il avait été malheureux loin d’elle, et combien il l’aimait... il marchait, retenant son souffle. Quand il vit sa maison, il fut obligé de s’arrêter et de mettre sa main sur sa bouche, pour s’empêcher de crier. Comment allait-il trouver celle qui était là, qu’il avait abandonnée ? Il reprit haleine, et courut presque, jusqu’à la porte. Elle était entrouverte. Il la poussa. Personne... Le vieil escalier de bois craquait sous ses pas. Il monta à l’étage au-dessus. La maison semblait vide. La porte de la chambre de sa mère était fermée.

Christophe, le cœur battant, mit la main sur la poignée. Et il n’avait pas la force d’ouvrir...

*

Louisa était seule, couchée, et se sentait finir. De ses deux autres fils, l’un, le commerçant, Rodolphe, s’était établi à Hambourg, l’autre, Ernst, était parti pour l’Amérique, et l’on ne savait ce qu’il était devenu. Personne ne s’occupait d’elle, qu’une voisine qui venait, deux fois par jour, voir ce dont Louisa avait besoin, restait quelques instants, et s’en retournait à ses affaires ; elle n’était pas trop exacte, et tardait souvent à venir. Louisa trouvait tout naturel qu’on l’oubliât comme elle trouvait tout naturel d’avoir mal. Elle était d’une patience angélique, étant habituée à souffrir. Elle avait le cœur malade, et des suffocations, pendant lesquelles elle croyait qu’elle allait mourir : les yeux dilatés, les mains crispées, la sueur coulant sur son visage. Elle ne se plaignait pas. Elle savait que ce devait être ainsi. Elle était prête ; elle avait déjà reçu les sacrements. Elle n’avait qu’une inquiétude : que Dieu ne la trouvât pas digne d’entrer dans son paradis. Tout le reste, elle l’acceptait avec patience.

Dans le coin obscur de son réduit, autour de l’oreiller, sur le mur de l’alcôve, elle avait fait un sanctuaire de ses souvenirs ; elle avait réuni les images de ceux qui lui étaient chers : celles de ses trois petits, celle de son mari, pour le souvenir de qui elle avait conservé son amour des premiers temps, celles du vieux grand-père, et de son frère, Gottfried : elle gardait un attachement touchant pour tous ceux qui avaient été bons, si peu que ce fût, pour elle. Elle avait épinglé sur le drap de son lit, tout près de son visage, la dernière photographie que Christophe lui avait envoyée ; et ses dernières lettres étaient sous l’oreiller. Elle avait l’amour de l’ordre et de la propreté méticuleuse ; elle souffrait de ce que tout, dans sa chambre, ne fût pas parfaitement rangé. Elle s’intéressait aux petits bruits du dehors, qui marquaient pour elle les divers moments du jour. Il y avait si longtemps qu’elle les entendait ! Toute sa vie passée dans cet étroit espace... Elle pensait à son cher Christophe. Quel immense désir elle avait qu’il fût là, près d’elle, en ce moment ! Et pourtant, même à ce qu’il ne fût pas là elle était résignée. Elle était sûre de le revoir là-haut. Elle n’avait qu’à fermer les yeux pour le voir déjà. Elle passait des journées, assoupie, au milieu du passé...

Elle se retrouvait dans l’ancienne maison, au bord du Rhin... Jour de fête... Un superbe jour d’été. La fenêtre était ouverte : sur la route blanche, le soleil. On entendait les oiseaux qui chantaient. Melchior et le grand-père, assis devant la porte, fumaient en causant et riant très fort. Louisa ne les voyait pas ; mais elle se réjouissait que son mari fût à la maison, ce jour-là, et que le grand-père fût de bonne humeur. Elle était dans la pièce du bas, et préparait le dîner : un dîner excellent ; elle le veillait comme la prunelle de ses yeux ; il y avait une surprise : un gâteau aux marrons ; elle jouissait d’avance des cris de joie du petit... Le petit, où était-il ? Là haut : elle l’entendait, il étudiait son piano. Elle ne comprenait pas ce qu’il jouait, mais c’était un bonheur pour elle d’entendre ce petit gazouillement familier, de savoir qu’il était là, bien sagement assis... Quelle belle journée ! Les grelots joyeux d’une voiture passaient sur le chemin... Ah ! mon Dieu ! Et le rôti ! Pourvu qu’il ne fût pas brûlé, tandis qu’elle regardait par la fenêtre ! Elle tremblait que le grand-père, qu’elle aimait tant, et qui l’intimidait, ne fût pas content, qu’il lui fît des reproches... Grâce à Dieu, il n’y avait aucun mal. Voilà, tout était prêt, et la table était servie. Elle appelait Melchior et le grand-père. Ils répondaient avec entrain. Et le petit ?... Il ne jouait plus. Depuis un moment, son piano s’était tu, sans qu’elle l’eût remarqué... – « Christophe ! »... Que faisait-il ? On n’entendait aucun bruit. Toujours il oubliait de descendre pour le dîner : le père allait le gronder encore. Elle montait précipitamment l’escalier... – « Christophe ! »... Il se taisait. Elle ouvrait la porte de la chambre, où il travaillait. Personne. La chambre, vide ; le piano, fermé... Louisa avait une angoisse. Qu’est-ce qu’il était devenu ? La fenêtre était ouverte. Mon Dieu ! s’il était tombé !... Louisa est bouleversée. Elle se penche pour regarder... – « Christophe ! »... Il n’est nulle part. Elle parcourt toutes les chambres. D’en bas, le grand-père lui crie : « Viens donc, ne t’inquiète pas, il nous rejoindra toujours. » Elle ne veut pas descendre ; elle sait qu’il est là : il se cache pour jouer, il veut la tourmenter. Ah ! le méchant petit !... Oui, elle en est sûre maintenant, le plancher a craqué ; il est derrière la porte. Mais la clef n’y est pas. La clef ! Elle cherche précipitamment dans un tiroir, au milieu d’une quantité d’autres clefs. Celle-là, celle-là,... non, ce n’est pas cela... Ah ! la voilà enfin !... Impossible de la faire entrer dans la serrure. La main de Louisa tremble. Elle se dépêche ; il faut se dépêcher. Pourquoi ? Elle ne sait pas ; mais elle sait qu’il le faut : si elle ne se hâte point, elle n’aura plus le temps. Elle entend le souffle de Christophe derrière la porte... Ah ! cette clef !... Enfin ! La porte s’ouvre. Un cri joyeux. C’est lui. Il se jette à son cou... Ah ! le méchant, le bon, le bien-aimé petit !...

Elle a ouvert les yeux. Il est là, devant elle.

Depuis un moment, il la regardait, si changée, le visage à la fois tiré et bouffi, une souffrance muette, que rendait plus poignante son sourire résigné ; et ce silence, cette solitude autour... Il avait le cœur transpercé...

Elle le vit. Elle ne fut pas étonnée. Elle sourit d’un sourire ineffable. Elle ne pouvait ni lui tendre les bras, ni dire une seule parole. Il se jeta à son cou, il l’embrassa, elle l’embrassa ; de grosses larmes coulaient sur ses joues. Elle dit tout bas :

« Attends... »

Il vit qu’elle suffoquait.

Ils ne firent aucun mouvement. Elle lui caressait la tête avec ses mains ; et ses larmes continuaient de couler. Il lui baisait les mains, sanglotant, la figure cachée dans les draps.

Quand son angoisse fut passée, elle essaya de parler. Mais elle ne parvenait plus à trouver ses mots ; elle se trompait, et il avait peine à comprendre. Qu’est-ce que cela faisait ? Ils s’aimaient, ils se voyaient, ils se touchaient : c’était l’essentiel. – Il demanda avec indignation pourquoi on la laissait seule. Elle excusa la garde :

« Elle ne pouvait pas toujours être là : elle avait son travail... »

D’une voix faible, entrecoupée, qui ne parvenait pas à articuler toutes les syllabes, elle fit hâtivement une petite recommandation au sujet de sa tombe. Elle chargea Christophe de sa tendresse pour ses deux autres fils, qui l’avaient oubliée. Elle eut un mot aussi pour Olivier, dont elle savait l’affection pour Christophe. Elle pria Christophe de lui dire qu’elle lui envoyait sa bénédiction – (elle se reprit bien vite, timidement pour employer une formule plus humble) – « sa respectueuse affection »...

Elle suffoqua de nouveau. Il la soutint assise sur son lit. La sueur coulait sur son visage. Elle se forçait à sourire. Elle se disait qu’elle n’avait plus rien à demander au monde, maintenant qu’elle avait la main dans la main de son fils.

Et Christophe sentit brusquement cette main se crisper dans la sienne. Louisa ouvrit la bouche. Elle regarda son fils, avec une tendresse infinie. – Et elle passa.

*

Le soir du même jour, Olivier arriva. Il n’avait pu supporter la pensée de laisser Christophe seul, à ces heures tragiques, dont il n’avait que trop l’expérience. Il redoutait aussi les dangers auxquels son ami s’exposait, en retournant en Allemagne. Il voulait être là, afin de veiller sur lui. Mais l’argent lui manquait, pour le rejoindre. Au retour de la gare, où il avait accompagné Christophe, il décida de vendre quelques bijoux qui lui restaient de sa famille. Comme le mont-de-piété était fermé, à cette heure, et qu’il voulait partir par le premier train, il allait chez un brocanteur du quartier, lorsque dans l’escalier il rencontra Mooch. Mis au courant de ses intentions, Mooch manifesta un vif chagrin qu’Olivier ne se fût pas adressé à lui ; et il le força à accepter de lui la somme nécessaire. Il ne se consolait pas de penser qu’Olivier avait mis sa montre en gage et vendu ses livres, pour payer le voyage de Christophe, quand il eût été si heureux de rendre service. Dans son zèle à leur venir en aide, il proposa même à Olivier de l’accompagner auprès de Christophe. Olivier eut grand-peine à l’en dissuader.

L’arrivée d’Olivier fut un bienfait pour Christophe. Il avait passé la journée dans l’accablement, seul avec sa mère endormie. La garde était venue, avait rendu quelques soins, et puis était partie, et n’était plus revenue. Les heures s’étaient écoulées, dans une immobilité funèbre. Christophe ne bougeait pas plus que la morte ; il ne la quittait point des yeux ; il ne pleurait pas, il ne pensait pas, lui-même était un mort. – Le miracle d’amitié, accompli par Olivier, ramena en lui les larmes et la vie.

Getrost ! Es ist der Schmerzen werth die Leben,

So lang...

... mit uns ein treues Auge weint.

(« Courage ! Aussi longtemps que deux yeux fidèles pleurent avec nous, la vie vaut de souffrir. »)

Ils s’embrassèrent longuement. Puis, ils s’assirent auprès de Louisa, et causèrent à voix basse... La nuit... Christophe, accoudé au pied du lit, racontait au hasard des souvenirs d’enfance, où revenait toujours l’image de la maman. Il se taisait, pendant quelques minutes, et puis il reprenait. Jusqu’à ce qu’il se tut tout à fait, écrasé de fatigue, la figure cachée dans ses mains ; et quand Olivier s’approcha pour le regarder, il vit qu’il était endormi. Alors, il veilla seul. Et le sommeil le prit à son tour, le front posé sur le dossier du lit. Louisa souriait avec douceur ; et elle semblait heureuse de veiller ses deux enfants.

Comme le matin commençait, ils furent réveillés par des coups frappés à la porte. Christophe alla ouvrir. C’était un voisin, un menuisier ; il venait avertir Christophe que sa présence avait été dénoncée, et qu’il fallait partir s’il ne voulait être pris. Christophe se refusait à fuir ; il ne voulait pas quitter sa mère, avant de l’avoir conduite au lieu où elle resterait maintenant pour toujours. Mais Olivier le supplia de reprendre le train, il lui promit de veiller fidèlement, à sa place ; il le força à sortir de la maison ; et, pour être plus sûr qu’il ne reviendrait pas sur sa décision, il l’accompagna à la gare. Christophe s’obstinait à ne point partir, sans avoir au moins revu le grand fleuve, près duquel s’était passée son enfance, et dont son âme gardait, comme une conque marine, l’écho retentissant. Malgré le danger qu’il y avait à se montrer en ville, il fallut en passer par sa volonté. Ils suivirent la berge du Rhin, qui se hâtait avec une paix puissante, entre ses rives basses, vers sa mort dans les sables du Nord. Un énorme pont de fer plongeait, au milieu du brouillard, ses deux arches dans l’eau grise, comme les moitiés de roues d’un chariot colossal. Au loin, se perdaient dans la brume les barques qui remontaient, à travers les prairies, les méandres sinueux. Christophe s’absorbait dans ce rêve. Olivier l’en arracha, et, lui prenant le bras, le ramena à la gare. Christophe se laissa faire ; il était comme un somnambule. Olivier l’installa dans le train qui allait partir ; et ils convinrent de se rejoindre le lendemain, à la première station française, afin que Christophe ne rentrât pas seul à Paris.

Le train partit, et Olivier revint à la maison, où il trouva, à l’entrée, deux gendarmes qui attendaient le retour de Christophe. Ils prirent Olivier pour lui. Olivier ne se pressa point d’éclaircir une méprise, qui favorisait la fuite de Christophe. Au reste, la police ne manifesta aucune déconvenue de son erreur ; elle montrait un empressement assez tiède à rechercher le fugitif ; et il sembla même à Olivier qu’au fond, elle n’était pas fâchée que Christophe fût parti.

Olivier resta jusqu’au lendemain matin, pour l’enterrement de Louisa. Le frère de Christophe, Rodolphe, le commerçant, y assista entre deux trains. Cet important personnage suivit correctement le convoi, et partit aussitôt après, sans avoir adressé un mot à Olivier pour lui demander des nouvelles de son frère, ou pour le remercier de ce qu’il avait fait pour leur mère. Olivier passa quelques heures encore dans cette ville, où il ne connaissait personne de vivant, mais qui était peuplée pour lui de tant d’ombres familières : le petit Christophe, ceux qu’il avait aimés, ceux qui l’avaient fait souffrir – et la chère Antoinette... Que restait-il de tous ces êtres, qui avaient ici vécu, de cette famille des Krafft, à présent effacée ?... L’amour qui vivait d’eux en l’âme d’un étranger.

*

Dans l’après-midi, Olivier retrouva Christophe à la station frontière, où ils s’étaient donné rendez-vous. Un village au milieu des collines boisées. Au lieu d’y attendre le train suivant pour Paris, ils décidèrent de faire à pied une partie de la route, jusqu’à la ville prochaine. Ils avaient besoin d’être seuls. Ils se mirent en marche à travers les bois silencieux, où retentissaient au loin les coups lourds de la cognée. Ils arrivèrent à une clairière, au sommet d’une colline. Au-dessous d’eux, dans un vallon étroit, encore en pays allemand, le toit rouge d’une maison forestière, un petit pré, lac vert entre les bois. Tout autour, l’océan des forêts bleu sombre, enveloppé de vapeurs. Des brouillards se glissaient entre les branches des sapins. Un voile transparent amollissait les lignes, amortissait les couleurs. Tout était immobile. Ni bruit de pas, ni son de voix. Quelques gouttes de pluie sonnaient sur le cuivre doré des hêtres, que l’automne avait mûris. Entre les pierres tintait l’eau d’un petit ruisseau. Christophe et Olivier s’étaient arrêtés et ils ne bougeaient plus. Chacun songeait à ses deuils. Olivier pensait :

« Antoinette, où es-tu ? »

Et Christophe :

« Que me fait le succès, à présent qu’elle n’est plus ? »

Mais chacun entendit la voix consolatrice de ses morts :

« Bien-aimé, ne pleure pas sur nous. Ne pense pas à nous. Pense à lui... »

Ils se regardèrent tous deux, et chacun ne sentit plus sa peine, mais celle de son ami. Ils se prirent la main. Une sereine mélancolie les enveloppait tous deux. Doucement, sans un souffle d’air, le voile de vapeurs s’effaçait ; le ciel bleu refleurit. Douceur attendrissante de la terre après la pluie... Elle nous prend dans ses bras, avec un beau sourire affectueux ; elle nous dit :

« Repose. Tout est bien... »

Le cœur de Christophe se détendait. Depuis deux jours, il vivait tout entier dans le souvenir, dans l’âme de la chère maman ; il revivait l’humble vie, les jours uniformes, solitaires, passés dans le silence de la maison sans enfants, et dans la pensée des enfants qui l’avaient laissée, la pauvre vieille femme, infirme et vaillante, avec sa foi tranquille, sa douce bonne humeur, sa résignation souriante, son absence d’égoïsme... Et Christophe pensait aussi à toutes les humbles âmes qu’il avait connues. Combien il se sentait près d’elles en ce moment ! Au sortir des années de luttes épuisantes, dans le brûlant Paris, où se mêlent furieusement les idées et les hommes, au lendemain de cette heure tragique, où venait de souffler le vent des folies meurtrières qui lancent les uns contre les autres les peuples hallucinés, une lassitude prenait Christophe de ce monde fiévreux et stérile, de ces batailles d’égoïsmes, de ces élites humaines, ces ambitieux, ces vaniteux, qui se croient la raison du monde et n’en sont que le mauvais rêve. Et tout son amour allait aux milliers d’âmes simples, de toute race, qui brûlent en silence, pures flammes de bonté, de foi, de sacrifice – cœur du monde.

« Oui, je vous reconnais, je vous retrouve enfin, vous êtes de mon sang, vous êtes miennes. Comme l’Enfant prodigue, je vous ai quittées, pour suivre les ombres qui passaient sur le chemin. Je reviens à vous, accueillez-moi. Nous sommes un seul être, vivants et morts ; où je suis, vous êtes avec moi. Maintenant, je te porte en moi, ô mère, qui m’as porté. Vous tous, Gottfried, Schulz, Sabine, Antoinette, vous êtes tous en moi. Vous êtes ma richesse. Nous ferons route ensemble. Je serai votre voix. Par nos forces unies, nous atteindrons au but... »

Un rayon de soleil glissa entre les branches mouillées des arbres, qui lentement s’égouttaient. Du petit pré d’en bas montaient des voix enfantines, un vieux lied allemand, candide, que chantaient trois petites filles, en dansant une ronde autour de la maison. Et de loin, le vent d’ouest apportait, comme un parfum de roses, la voix des cloches de France...

« Ô paix, divine harmonie, musique de l’âme délivrée, où se fondant la douleur et la joie, et la mort et la vie, et les races ennemies, les races fraternelles ; je t’aime, je te veux, je t’aurai... »

Le voile de la nuit tomba. Christophe, sortant de son rêve, revit près de lui le visage fidèle de l’ami. Il lui sourit et l’embrassa. Puis, ils se remirent en marche, à travers la forêt, en silence ; et Christophe frayait le chemin à Olivier.

Taciti, soli e senza compagnia,

n’andavan l’un dinnanzi, e l’altro dopo,

come i frati minor vanno per via...

Cet ouvrage est le 60e publié

dans la collection Classiques du 20e siècle

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

1 Charles Péguy.

1 Ces pages ont été écrites en 1908. Le livre : Dans la maison, a été publié en février 1909.

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