Première partie





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Deuxième partie


La défaite reforge les élites ; elle fait le tri des âmes ; elle met de côté ce qu’il y a de pur et fort ; elle le rend plus pur et plus fort. Mais elle précipite la chute des autres, ou brise leur élan. Par là, elle sépare le gros du peuple, qui tombe, de l’élite qui continue sa marche. L’élite le sait, et elle en souffre ; même chez les plus vaillants, il y a une mélancolie secrète, le sentiment de leur impuissance et de leur isolement. Et le pire, – séparés du corps de leur peuple, ils sont aussi séparés entre eux. Chacun lutte, pour son compte. Ceux qui sont forts ne pensent qu’à se sauver. Ô homme, aide-toi toi-même !... Ils ne songent pas que la virile maxime veut dire : Ô hommes, aidez-vous ! À tous manquent la confiance, l’expansion de sympathie et le besoin d’action commune que donne la victoire d’une race, le sentiment de la plénitude, du passage au zénith.

Christophe et Olivier en savaient quelque chose. Dans ce Paris, rempli d’âmes faites pour les comprendre, dans cette maison peuplée d’amis inconnus, ils étaient aussi seuls que dans un désert d’Asie.

*

La situation était rude. Leurs ressources, presque nulles. Christophe avait tout juste les travaux de copies et de transcriptions musicales, commandés par Hecht. Olivier avait imprudemment donné sa démission de l’Université, dans la période de découragement qui avait suivi la mort de sa sœur et qu’avait encore accru une expérience douloureuse d’amour dans le monde de Mme Nathan : (il n’en avait jamais parlé à Christophe, car il avait la pudeur de ses peines ; un de ses charmes était qu’il conservait toujours un peu de mystère intime, même avec ses plus intimes). – Dans cet affaissement moral où il avait faim de silence, sa tâche de professeur lui était devenue intolérable. Il n’avait aucun goût pour ce métier, où il faut s’étaler, dire tout haut sa pensée, où l’on n’est jamais seul. Le professorat de lycées exige, pour avoir quelque noblesse, une vocation d’apostolat, qu’Olivier ne possédait point ; et le professorat de Facultés impose un contact perpétuel avec le public, qui est douloureux aux âmes éprises de solitude, comme celle d’Olivier. Deux ou trois fois, il avait dû parler en public : il en avait éprouvé une humiliation singulière. Cette exhibition sur une estrade lui était odieuse. Il voyait le public, il le sentait, comme avec des antennes, il le savait composé, en majorité, de désœuvrés qui cherchaient uniquement à se désennuyer ; et le rôle d’amuseur officiel n’était pas de son goût. Mais surtout, cette parole du haut de la chaire déforme la pensée ; si l’on n’y prend garde, elle risque d’entraîner à un cabotinisme dans les gestes, la diction, l’attitude, la façon de présenter les idées – dans la mentalité même. La conférence est un genre qui oscille entre deux écueils : la comédie ennuyeuse et le pédantisme mondain. Cette forme de monologue à haute voix, en présence de centaines de personnes inconnues et muettes, ce vêtement tout fait, qui doit aller à tous et qui ne va à personne, est, pour un cœur d’artiste un peu sauvage et fier, quelque chose d’intolérablement faux. Olivier, qui sentait le besoin de se concentrer et de ne rien dire qui ne fût l’expression intégrale de sa pensée, laissa donc le professorat, où il avait eu tant de peine à entrer ; et n’ayant plus sa sœur pour le retenir sur la pente de ses songeries, il se mit à écrire. Il avait la naïve croyance qu’ayant une valeur artistique, cette valeur ne pouvait manquer d’être reconnue, sans qu’il fît rien pour cela.

Il fut bien détrompé. Impossible de rien publier. Il avait un amour jaloux de la liberté, qui lui inspirait l’horreur de tout ce qui y porte atteinte et qui le faisait vivre à part, plante étouffée, entre les blocs des églises politiques dont les associations ennemies se partageaient le pays et la presse. Il n’était pas moins à l’écart de toutes les coteries littéraires et rejeté par elles. Il n’avait là, il n’y pouvait avoir aucun ami. Il était rebuté par la dureté, la sécheresse, l’égoïsme de ces âmes d’intellectuels (à part le très petit nombre qu’entraîne une vocation réelle, ou qu’absorbe une recherche scientifique passionnée). C’est une triste chose qu’un homme, qui a atrophié son cœur, au profit de son cerveau – quand le cerveau n’est pas grand. Nulle bonté, et une intelligence comme un poignard dans le fourreau ; on ne sait jamais si elle ne vous égorgera pas. Il faut rester perpétuellement armé. Nulle amitié possible qu’avec les bonnes gens, qui aiment les belles choses, sans y chercher leur profit – ceux qui vivent en dehors de l’art. Le souffle de l’art est irrespirable pour la plupart des hommes. Seuls, les très grands y peuvent vivre, sans perdre l’amour, qui est la source de la vie.

Olivier ne pouvait compter que sur lui seul. C’était un appui bien précaire. Toute démarche lui coûtait. Il n’était pas disposé à s’humilier, dans l’intérêt de ses œuvres. Il rougissait de voir la cour obséquieuse, que faisaient bassement les jeunes auteurs à tel directeur de théâtre, bien connu, qui abusait de leur lâcheté pour les traiter comme il n’eût pas osé traiter ses domestiques. Olivier en était incapable, quand il se fût agi de sa vie. Il se contentait d’envoyer ses manuscrits par la poste, ou de les déposer au bureau du théâtre ou de la revue : ils y restaient des mois sans qu’on les lût. Le hasard fit pourtant qu’un jour il rencontra un de ses anciens camarades de lycée, un aimable paresseux, qui lui avait gardé une reconnaissance admirative, pour la complaisance et la facilité avec laquelle Olivier lui faisait ses devoirs d’école ; il ne connaissait rien à la littérature ; mais il connaissait les littérateurs, ce qui valait beaucoup mieux ; et même, riche et mondain, il se laissait, par snobisme, discrètement exploiter par eux. Il dit un mot pour Olivier au secrétaire d’une grande revue dont il était actionnaire : aussitôt on déterra et lut un des manuscrits ensevelis ; et, après bien des tergiversations – (car si l’œuvre semblait avoir quelque valeur, le nom de l’auteur n’en avait aucune, étant d’un inconnu) – on se décida à l’accepter. Quand il apprit cette bonne nouvelle, Olivier se crut au bout de ses peines. Il ne faisait que commencer.

Il est relativement facile de faire recevoir une œuvre, à Paris ; mais c’est une autre affaire pour qu’elle soit publiée. Il faut attendre, attendre pendant des mois, au besoin toute la vie, si l’on n’a pas appris le talent de courtiser les gens, ou de les assommer, de se faire voir de temps en temps aux petits-levers de ces petits monarques, de leur rappeler qu’on existe et qu’on est résolu à les ennuyer, tout le temps qu’il faudra. Olivier ne savait que rester chez lui ; et il s’épuisait, dans l’attente. Tout au plus, écrivait-il des lettres, auxquelles on ne répondait pas. D’énervement, il ne pouvait plus travailler. Absurde ! mais cela ne se raisonne point. Il attendait chaque courrier, assis devant sa table, l’esprit noyé dans une souffrance irritée ; il ne sortait que pour jeter un regard d’espoir, aussitôt déçu, dans son casier à lettres, en bas, chez le concierge ; il se promenait sans voir, et il n’avait d’autre pensée que de revenir ; et quand l’heure de la dernière poste était passée, quand le silence de sa chambre n’était plus troublé que par les pas brutaux de ses voisins au-dessus de sa tête, il étouffait dans cette indifférence. Un mot de réponse, un mot ! Se pouvait-il qu’on lui refusât cette aumône ? Celui qui la lui refusait ne se doutait pas du mal qu’il lui faisait. Chacun voit le monde à son image. Ceux dont le cœur est sans vie voient l’univers desséché ; et ils ne songent guère aux frémissements d’attente, d’espoir et de souffrance, qui gonflent les jeunes poitrines ; ou, s’ils y pensent, ils les jugent froidement, avec la lourde ironie d’un corps rassasié.

Enfin, l’œuvre parut. Olivier avait tant attendu que cela ne lui fit aucun plaisir : chose morte pour lui. Toutefois, il espérait qu’elle serait encore vivante pour les autres. Il y avait là des éclairs de poésie et d’intelligence, qui ne pouvaient rester inaperçus. Elle tomba dans le silence. – Il fit encore un ou deux essais. Étant libre de tout clan, il trouva toujours le même silence, ou, mieux, de l’hostilité. Il n’y comprenait rien. Il avait cru bonnement que le sentiment naturel de chacun devait être la bienveillance, à l’égard d’une œuvre nouvelle, même si elle n’était pas très bonne. On devrait être reconnaissant à celui qui a voulu apporter aux autres un peu de beauté, de force, ou de joie. Or, il ne rencontrait qu’indifférence ou dénigrement. Il savait pourtant qu’il n’était pas le seul à sentir ce qu’il avait écrit, que d’autres le pensaient. Mais il ne savait pas que ces braves gens ne le lisaient pas, et qu’ils n’avaient aucune part à l’opinion littéraire. S’il s’en trouvait deux ou trois, sous les yeux desquels ses lignes étaient parvenues et qui sympathisaient avec lui, jamais ils ne le lui diraient ; ils restaient cadenassés dans leur silence. De même qu’ils ne votaient pas, ils s’abstenaient de prendre parti en art ; ils ne lisaient pas les livres, qui les choquaient ; ils n’allaient pas au théâtre, qui les dégoûtait ; mais ils laissaient leurs ennemis voter, élire leurs ennemis, faire un succès scandaleux et une bruyante réclame à des œuvres et à des idées, qui ne représentaient qu’une minorité impudente.

Olivier, ne pouvant compter sur ceux qui étaient de sa race d’esprit, puisqu’ils l’ignoraient, se trouva donc livré à la horde ennemie : à des littérateurs hostiles à sa pensée, et aux critiques qui étaient à leurs ordres.

Ces premiers contacts le firent saigner. Il était aussi sensible à la critique que le vieux Bruckner, qui n’osait plus faire jouer une œuvre, tant il avait souffert de la méchanceté de la presse. Il n’était même pas soutenu par ses anciens collègues, les universitaires, qui, grâce à leur profession, conservaient quelque sens de la tradition intellectuelle française, et qui auraient pu le comprendre. En général, ces excellentes gens, pliés à la discipline, absorbés dans leur tâche, un peu aigris par un métier ingrat, ne pardonnaient pas à Olivier de vouloir faire autrement qu’eux. En bons fonctionnaires, ils avaient tendance à n’admettre la supériorité du talent que quand elle se conciliait avec la supériorité hiérarchique.

Dans un tel état de choses, trois partis étaient possibles : briser les résistances par la force ; se plier à des compromis humiliants ; ou se résigner à n’écrire que pour soi. Olivier était incapable du premier, comme du second parti : il s’abandonna au dernier. Il donnait péniblement des répétitions pour vivre, et il écrivait des œuvres, qui n’ayant aucune possibilité de s’épanouir à l’air, s’étiolaient, devenaient chimériques, irréelles.

Christophe tomba comme un orage, dans cette vie crépusculaire. Il était indigné de la vilenie des gens et de la patience d’Olivier :

« Mais tu n’as donc pas de sang ? cria-t-il. Comment peux-tu supporter une telle vie ? Toi qui te sais supérieur à ce bétail, tu te laisses écraser par lui !

– Que veux-tu ? disait Olivier, je ne sais pas me défendre, j’ai le dégoût de lutter avec ceux que je méprise ; je sais qu’ils peuvent employer toutes les armes contre moi ; et moi, je ne le puis pas. Non seulement je répugnerais à me servir de leurs moyens injurieux, mais j’aurais peur de leur faire du mal. Quand j’étais petit, je me laissais battre bêtement par mes camarades. On me croyait lâche, on pensait que j’avais peur des coups. J’avais beaucoup plus peur d’en donner que d’en recevoir. Quelqu’un me dit, un jour qu’un de mes bourreaux me persécutait : “Finis-en, une bonne fois, flanque-lui un coup de pied au ventre !” Cela m’a fait horreur. J’aimais mieux être battu.

– Tu n’as pas de sang, répétait Christophe. Avec cela, tes diables d’idées chrétiennes !... Votre éducation religieuse, en France, réduite au catéchisme ; l’Évangile châtré, le Nouveau Testament affadi, désossé... Une bondieuserie humanitaire, toujours la larme à l’œil... Et la Révolution, Jean-Jacques, Robespierre, 48, et les juifs par là-dessus !... Prends donc une bonne tranche de vieille Bible, bien saignante, chaque matin. »

Olivier protestait. Il avait pour l’Ancien Testament une antipathie native. Ce sentiment remontait à son enfance, quand il feuilletait en cachette la Bible illustrée, qui était dans la bibliothèque de province, et qu’on ne lisait jamais – (il était même défendu aux enfants de la lire). – Défense bien inutile ! Olivier ne pouvait garder le livre longtemps. Il le fermait, irrité, attristé ; et ce lui était un soulagement de se plonger, après, dans l’Iliade ou l’Odyssée, ou dans les Mille et Une nuits.

« Les dieux de l’Iliade sont des hommes beaux, puissants, vicieux : je les comprends, dit Olivier, je les aime ; ou je ne les aime pas ; même quand je ne les aime pas, je les aime encore ; j’en suis amoureux. Je baise, avec Achille, les beaux pieds de Patrocle sanglant. Mais le Dieu de la Bible est un vieux juif monomane, un fou furieux, qui passe son temps à gronder, menacer, hurler comme un loup enragé, délirer dans son nuage. Je ne le comprends pas, je ne l’aime pas, ses imprécations éternelles me cassent la tête, et sa férocité me fait horreur :

Sentence contre Moab...

Sentence contre Damas...

Sentence contre Babylone...

Sentence contre l’Égypte...

Sentence contre le désert de la mer...

Sentence contre la vallée de la vision...

« C’est un fou, qui se croit juge, accusateur public, et bourreau à lui seul, et qui prononce des arrêts de mort, dans la cour de sa prison, contre les fleurs et les cailloux. On suffoque de la ténacité de haine, qui remplit ce livre de ses cris de carnage... – « le cri de la ruine... le cri enveloppe la contrée de Moab ; son hurlement va jusqu’en Eglazion, son hurlement va jusqu’en Béer... » – De temps en temps, il se repose au milieu des massacres, des petits enfants écrasés, des femmes violées et éventrées ; et il rit, du rire d’un soudard de l’armée de Josué, à table, après le sac d’une ville :

Et le Seigneur des armées fait à ses peuples un banquet de viandes grasses, de graisse moelleuse, un banquet de vins vieux, de vins vieux bien purifiés... L’épée du Seigneur est pleine de sang. Elle s’est rassasiée de la graisse des rognons de moutons...

« Le pire, c’est la perfidie avec laquelle ce dieu envoie son prophète pour aveugler les hommes, afin d’avoir une raison pour les faire souffrir :

Va, endurcis le cœur de ce peuple, bouche ses yeux et ses oreilles, de peur qu’il ne comprenne, qu’il ne se convertisse et ne recouvre la santé. – Jusques à quand, Seigneur ? – Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’habitants dans les maisons, et que la terre soit plongée dans la désolation...

« Non, de ma vie, je n’ai vu un aussi méchant homme !...

« Je ne suis pas assez sot pour méconnaître la puissance du langage. Mais je ne puis séparer la pensée de la forme ; et si j’admire parfois ce dieu juif, c’est à la façon dont j’admire un tigre. Shakespeare, enfanteur de monstres, n’a jamais réussi à enfanter un tel héros de la Haine – de la Haine sainte et vertueuse. Ce livre est effrayant. Toute folie est contagieuse. Le péril de celle-ci est d’autant plus grand que son orgueil meurtrier a des prétentions purificatrices. L’Angleterre me fait trembler, quand je pense que, depuis des siècles, elle s’en repaît. J’aime à sentir entre elle et moi le fossé de la Manche. Je ne croirai jamais un peuple tout à fait civilisé, tant qu’il se nourrira de la Bible.

– Tu feras bien, en ce cas, d’avoir peur de moi, dit Christophe, car je m’en enivre. C’est la moelle des lions. Les cœurs robustes en sont nourris. L’Évangile, sans l’antidote de l’Ancien Testament, est un plat fade et malsain. La Bible est l’ossature des peuples qui veulent vivre. Il faut lutter, il faut haïr.

– J’ai la haine de la haine, dit Olivier.

– Si seulement tu l’avais ! dit Christophe.

– Tu dis vrai, je n’en ai même pas la force. Que veux-tu ? Je ne puis pas ne pas voir les raisons de mes ennemis. Je me répète le mot de Chardin : “De la douceur ! De la douceur !”

– Diable de mouton ! dit Christophe. Mais tu auras beau faire, je te ferai sauter le fossé, je te mènerai tambour battant. »

En effet il prit en main la cause d’Olivier, et se mit en campagne. Ses débuts ne furent pas très heureux. Il s’irritait au premier mot, et il faisait du tort à son ami, en le défendant ; il s’en rendait compte, après, et se désolait de ses maladresses.

Olivier n’était pas en reste. Il bataillait pour Christophe. Il avait beau redouter la lutte et être doué d’une intelligence lucide et ironique, qui raillait les paroles et les actes excessifs : quand il s’agissait de défendre Christophe, il dépassait en violence tous les autres et Christophe. Il perdait la tête. En amour, il faut savoir déraisonner. Olivier ne s’en faisait pas faute. – Toutefois, il se montrait plus habile que Christophe. Ce garçon, intransigeant et maladroit pour lui-même, était capable de politique et presque de rouerie pour le succès de son ami ; il dépensait une énergie et une ingéniosité admirables à lui gagner des partisans ; il savait intéresser à lui des critiques musicaux et des Mécènes, qu’il eût rougi de solliciter pour lui-même.

Au bout du compte, ils avaient bien du mal à améliorer leur sort. Leur amour l’un pour l’autre leur faisait commettre beaucoup de sottises. Christophe s’endettait pour faire éditer en cachette un volume de poésies d’Olivier, dont on ne vendit pas un exemplaire. Olivier décidait Christophe à donner un concert, où il ne vint presque personne. Christophe, devant la salle vide, se consolait bravement avec le mot de Haendel : « Parfait ! Ma musique en sonnera mieux... » Mais cette forfanterie ne leur rendait pas l’argent qu’ils avaient dépensé ; et ils rentraient au logis, le cœur gros.

*

Parmi ces difficultés, le seul qui leur vînt en aide était un juif d’une quarantaine d’années, nommé Taddée Mooch. Il tenait un magasin de photographies d’art ; il s’intéressait à son métier, il y apportait beaucoup de goût et d’habileté ; mais il s’intéressait à tant de choses, à côté, qu’il en négligeait son commerce. Quand il s’en occupait, c’était pour chercher des perfectionnements techniques, pour s’engouer de nouveaux procédés de reproductions, qui, malgré leur ingéniosité, réussissaient rarement et coûtaient beaucoup d’argent. Il lisait énormément et se tenait à l’affût de toutes les idées neuves en philosophie, en art, en science, en politique ; il avait un flair surprenant pour découvrir les forces originales : on eût dit qu’il en subissait l’aimant caché. Entre les amis d’Olivier, isolés comme lui et travaillant chacun de son côté, il servait de lien. Il allait des uns aux autres ; et par lui s’établissait entre eux, sans qu’ils en eussent conscience, un courant permanent d’idées.

Quand Olivier voulut le faire connaître à Christophe, Christophe s’y refusa d’abord ; il était las de ses expériences avec la race d’Israël. Olivier, en riant, insista, disant qu’il ne connaissait pas mieux les juifs qu’il ne connaissait la France. Christophe consentit donc ; mais la première fois qu’il vit Taddée Mooch, il fit la grimace. Mooch était, d’apparence, plus juif que de raison : le juif, tel que le représentent ceux qui ne l’aiment point : petit, chauve, mal fait, le nez pâteux, de gros yeux qui louchaient derrière de grosses lunettes, la figure enfouie sous une barbe mal plantée, rude et noire, les mains poilues, les bras longs, les jambes courtes et torses : un petit Baal syrien. Mais il y avait en lui une telle expression de bonté que Christophe en fut touché. Surtout Mooch était simple et ne disait aucune parole inutile. Pas de compliments exagérés. Un mot discret seulement. Mais un empressement à se rendre utile ; et, avant même qu’on lui eût rien demandé, un service accompli. Il revenait souvent, trop souvent ; et presque toujours il apportait quelque bonne nouvelle : un travail à faire pour l’un des deux amis, un article d’art ou des cours pour Olivier, des leçons de musique pour Christophe. Il ne restait jamais longtemps. Il mettait une affectation à ne pas s’imposer. Peut-être percevait-il l’agacement de Christophe, dont le premier mouvement était toujours d’impatience, lorsqu’il voyait paraître à la porte la figure barbue de l’idole carthaginoise – (il l’appelait : Moloch) – quitte, le moment d’après, à se sentir le cœur plein de gratitude pour sa parfaite bonté.

La bonté n’est pas rare chez les juifs : c’est de toutes les vertus celle qu’ils admettent le mieux, même quand ils ne la pratiquent pas. À la vérité, elle reste chez la plupart sous une forme négative ou neutre : indulgence, indifférence, répugnance à faire le mal, tolérance ironique. Chez Mooch, elle était passionnément active. Il était toujours prêt à se dévouer pour quelqu’un ou pour quelque chose. Pour ses coreligionnaires pauvres, pour les réfugiés russes, pour les opprimés de toutes les nations, pour les artistes malheureux, pour toutes les infortunes, pour toutes les causes généreuses. Sa bourse était toujours ouverte ; et, si peu garnie qu’elle fût, il trouvait moyen d’en faire sortir quelque obole ; quand elle était vide, il en faisait sortir de la bourse des autres ; il ne comptait jamais ses peines, ni ses pas, du moment qu’il s’agissait de rendre service. Il faisait cela simplement – avec une simplicité exagérée. Il avait le tort de dire un peu trop qu’il était simple et sincère : mais le plus fort, c’est qu’il l’était.

Christophe, partagé entre son agacement et sa sympathie pour Mooch, eut une fois un mot cruel d’enfant terrible. Un jour qu’il était ému de la bonté de Mooch, il lui prit affectueusement les deux mains et dit :

« Quel malheur !... Quel malheur que vous soyez juif ! »

Olivier sursauta et rougit, comme s’il s’agissait de lui. Il en était malheureux et il tâchait d’effacer la blessure causée par son ami.

Mooch sourit, avec une ironie triste, et il répondit tranquillement :

« C’est un bien plus grand malheur d’être un homme. »

Christophe ne vit là qu’une boutade. Mais le pessimisme de cette parole était plus profond qu’il ne l’imaginait ; et Olivier, avec la finesse de sa sensibilité, en eut l’intuition. Sous le Mooch qu’on connaissait, il en était un autre tout différent, et même en beaucoup de choses entièrement opposé. Sa nature apparente était le produit d’un long combat contre sa véritable nature. Cet homme qui semblait simple avait un esprit contourné : lorsqu’il s’abandonnait, il avait toujours besoin de compliquer les choses simples et de donner à ses sentiments les plus vrais un caractère d’ironie maniérée. Cet homme qui semblait modeste et trop humble parfois, avait un fond d’orgueil qui se connaissait et se châtiait durement. Son optimisme souriant, son activité incessante, incessamment occupée à rendre service aux autres, recouvraient un nihilisme profond, un découragement mortel qui avait peur de se voir. Mooch manifestait une grande foi en une foule de choses : dans le progrès de l’humanité, dans l’avenir de l’esprit juif épuré, dans les destinées de la France, soldat de l’esprit nouveau – (il identifiait volontiers les trois causes), – Olivier, qui n’était point dupe, disait à Christophe :

« Au fond, il ne croit à rien. »

Avec tout son bon sens et son calme ironiques, Mooch était un neurasthénique qui ne voulait pas regarder le vide qui était en lui. Il avait des crises de néant ; il se réveillait brusquement, au milieu de la nuit, en gémissant d’effroi. Il cherchait partout des raisons d’agir auxquelles s’accrocher, comme à des bouées dans l’eau.

On paye cher le privilège d’être d’une trop vieille race. On porte un faix écrasant de passé, d’épreuves, d’expériences lassées, d’intelligence et d’affection déçues – toute une cuvée de vie séculaire, au fond de laquelle s’est déposé un acre résidu d’ennui... L’Ennui, l’immense ennui sémite, sans rapports avec notre ennui aryen, qui nous fait bien souffrir aussi, mais qui du moins a des causes précises et qui passe avec elles : car il ne nous vient le plus souvent que du regret de n’avoir pas ce que nous désirons. Mais c’est la source même de la vie qui est atteinte, chez certains juifs, par un poison mortel. Plus de désirs, plus d’intérêt à rien : ni ambition, ni amour, ni plaisir. Une seule chose persiste, non pas intacte, mais maladivement hyperesthésiée, en ces déracinés d’Orient, épuisés par la dépense d’énergie qu’ils ont dû faire depuis des siècles, et aspirant à l’ataraxie, sans pouvoir y atteindre : la pensée, l’analyse sans fin, qui empêche d’avance la possibilité de toute jouissance et qui décourage de toute action. Les plus énergiques se donnent des rôles, les jouent, plus qu’ils n’agissent pour leur compte. Chose curieuse, à nombre d’entre eux – et non des moins intelligents, ni parfois des moins graves – ce désintérêt de la vie réelle souffle la vocation, ou le désir inavoué de se faire acteurs, de jouer la vie – seule façon pour eux de la vivre !

Mooch était aussi acteur, à sa façon. Il s’agitait, afin de s’étourdir. Mais au lieu que tant de gens s’agitent pour leur égoïsme, lui, s’agitait pour le bonheur des autres. Son dévouement à Christophe était touchant et fatigant. Christophe le rabrouait, et en avait regret ensuite. Jamais Mooch n’en voulait à Christophe. Rien ne le rebutait. Non qu’elle eût pour Christophe une affection bien vive. C’était le dévouement qu’il aimait, plus que les hommes auxquels il se dévouait. Ils lui étaient un prétexte pour faire du bien, pour vivre.

Il fit tant qu’il décida Hecht à publier le David et quelques autres compositions de Christophe. Hecht estimait le talent de Christophe ; mais il n’était point pressé de le faire connaître. Lorsqu’il vit Mooch tout prêt à lancer la publication, à ses frais, chez un autre éditeur, lui-même, par amour-propre, en prit l’initiative.

Mooch eut encore l’idée, dans une occasion critique où Olivier tomba malade et où l’argent manquait, de s’adresser à Félix Weil, le riche archéologue qui habitait dans la maison des deux amis. Mooch et Weil se connaissaient, mais ils avaient peu de sympathie l’un pour l’autre. Ils étaient trop différents ; Mooch, agité, mystique, révolutionnaire, avec des façons « peuple » que peut-être il outrait, provoquait l’ironie de Weil, placide et gouailleur, de manières distinguées et d’esprit conservateur. Ils avaient bien un fonds commun : tous deux étaient également dénués d’intérêt profond à agir ; seule, les soutenait leur vitalité tenace et machinale. Mais c’étaient là des choses dont ni l’un ni l’autre n’aimait à prendre conscience : ils préféraient n’être attentifs qu’aux rôles qu’ils jouaient, et ces rôles avaient peu de points de contact. Mooch rencontra donc un accueil assez froid auprès de Weil ; quand il voulut l’intéresser aux projets artistiques d’Olivier et de Christophe, il se heurta à un scepticisme railleur. Les perpétuels emballements de Mooch pour une utopie ou pour une autre égayaient la société juive, où il était signalé comme un « tapeur » dangereux. Cette fois comme tant d’autres, il ne se découragea point ; et tandis qu’il insistait, parlant de l’amitié de Christophe et d’Olivier, il éveilla l’intérêt de Weil. Il s’en aperçut et continua.

Il touchait là une corde sensible. Ce vieillard, détaché de tout, sans amis, avait le culte de l’amitié ; la grande affection de sa vie avait été une amitié qui l’avait laissé en chemin : c’était son trésor intérieur ; quand il y pensait, il se sentait meilleur. Il avait fait des fondations, au nom de son ami. Il avait dédié des livres à sa mémoire. Les traits que lui raconta Mooch de la tendresse mutuelle de Christophe et d’Olivier l’émurent. Son histoire personnelle avait quelque ressemblance avec la leur. L’ami qu’il avait perdu avait été pour lui une sorte de frère aîné, un compagnon de jeunesse, un guide qu’il idolâtrait. C’était un de ces jeunes juifs, brûlés d’intelligence et d’ardeur généreuse, qui souffrent du dur milieu qui les entoure, qui se sont donnés pour tâche de relever leur race, et, par leur race, le monde, qui se dévorent eux-mêmes, qui se consument de toutes parts et flambent, en quelques heures, comme une torche de résine. Sa flamme avait réchauffé l’apathie du petit Weil. Tant que l’ami vécut, Weil marcha à ses côtés, dans l’auréole de foi – foi dans la science, dans le pouvoir de l’esprit, dans le bonheur futur – que rayonnait autour d’elle cette âme messianique. Après qu’elle l’eut laissé seul, Weil, faible et ironique, se laissa couler des hauteurs de cet idéalisme dans les sables de l’Ecclésiaste, que porte en elle toute intelligence juive, et qui sont toujours prêts à la boire. Mais jamais il n’avait oublié les heures passées avec l’ami, dans la lumière : il en gardait jalousement la clarté presque effacée. Il n’avait jamais parlé de lui à personne, même pas à sa femme, qu’il aimait : c’était chose sacrée. Et ce vieil homme, qu’on croyait prosaïque et de cœur sec, arrivé au terme de sa vie, se répétait en secret la pensée tendre et amère d’un brahmane de l’Inde antique :

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