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Honoré de Balzac

Le Cabinet des Antiques



BeQ

Honoré de Balzac

(1799-1850)


Scènes de la vie de province

Le Cabinet des Antiques
Les rivalités

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 1100 : version 1.0

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Le père Goriot

Eugénie Grandet

La duchesse de Langeais

Gobseck

Le colonel Chabert

Le curé de Tours

La femme de trente ans

La vieille fille

Le médecin de campagne

Le Cabinet des Antiques

Édition de référence :

Paris, Alexandre Houssiaux, Éditeur, 1855.

À monsieur le baron de Hammer-Purgstall,

Conseiller aulique, auteur de l’Histoire de l’Empire ottoman.

Cher baron,

Vous vous êtes si chaudement intéressé à ma longue et vaste histoire des mœurs françaises au dix-neuvième siècle, et vous avez accordé de tels encouragements à mon œuvre, que vous m’avez ainsi donné le droit d’attacher votre nom à l’un des fragments qui en feront partie. N’êtes-vous pas un des plus graves représentants de la consciencieuse et studieuse Allemagne ? Votre approbation ne doit-elle pas en commander d’autres et protéger mon entreprise ? je suis si fier de l’avoir obtenue que j’ai tâché de la mériter en continuant mes travaux avec cette intrépidité qui a caractérisé vos études et la recherche de tous les documents sans lesquels le monde littéraire n’aurait pas eu le monument élevé par vous. Votre sympathie pour des labeurs que vous avez connus et appliqués aux intérêts de la société orientale la plus éclatante, a souvent soutenu l’ardeur de mes veilles occupées par les détails de notre société moderne : ne serez-vous pas heureux de le savoir, vous dont la naïve bonté peut se comparer à celle de notre La Fontaine ?

Je souhaite, cher baron, que ce témoignage de ma vénération pour vous et votre œuvre vienne vous trouver à Dobling, et vous y rappelle, ainsi qu’à tous les vôtres, un de vos plus sincères admirateurs et amis.

De Balzac.

Dans une des moins importantes Préfectures de France, au centre de la ville, au coin d’une rue, est une maison ; mais les noms de cette rue et de cette ville doivent être cachés ici. Chacun appréciera les motifs de cette sage retenue exigée par les convenances. Un écrivain touche à bien des plaies en se faisant l’annaliste de son temps !... La maison s’appelait l’hôtel d’Esgrignon ; mais sachez encore que d’Esgrignon est un nom de convention, sans plus de réalité que n’en ont les Belval, les Floricour, les Derville de la comédie, les Adalbert ou les Monbreuse du roman. Enfin, les noms des principaux personnages seront également changés. Ici l’auteur voudrait rassembler des contradictions, entasser des anachronismes, pour enfouir la vérité sous un tas d’invraisemblances et de choses absurdes ; mais, quoi qu’il fasse, elle poindra toujours, comme une vigne mal arrachée repousse en jets vigoureux, à travers un vignoble labouré.

L’hôtel d’Esgrignon était tout bonnement la maison où demeurait un vieux gentilhomme, nommé Charles-Marie-Victor-Ange Carol, marquis d’Esgrignon ou des Grignons, suivant d’anciens titres. La société commerçante et bourgeoise de la ville avait épigrammatiquement nommé son logis un hôtel, et depuis une vingtaine d’années la plupart des habitants avaient fini par dire sérieusement l’hôtel d’Esgrignon en désignant la demeure du marquis.

Le nom de Carol (les frères Thierry l’eussent orthographié Karawl) était le nom glorieux d’un des plus puissants chefs venus jadis du Nord pour conquérir et féodaliser les Gaules. Jamais les Carol n’avaient plié la tête, ni devant les Communes, ni devant la Royauté, ni devant l’Église, ni devant la Finance. Chargés autrefois de défendre une Marche française, leur titre de marquis était à la fois un devoir, un honneur, et non le simulacre d’une charge supposée ; le fief d’Esgrignon avait toujours été leur bien. Vraie noblesse de province, ignorée depuis deux cents ans à la cour, mais pure de tout alliage, mais souveraine aux États, mais respectée des gens du pays comme une superstition et à l’égal d’une bonne vierge qui guérit les maux de dents, cette maison s’était conservée au fond de sa province comme les pieux charbonnés de quelque pont de César se conservent au fond d’un fleuve. Pendant treize cents ans, les filles avaient été régulièrement mariées sans dot ou mises au couvent ; les cadets avaient constamment accepté leurs légitimes maternelles, étaient devenus soldats, évêques, ou s’étaient mariés à la cour. Un cadet de la maison d’Esgrignon fut amiral, fut fait duc et pair, et mourut sans postérité. Jamais le marquis d’Esgrignon, chef de la branche aînée, ne voulut accepter le titre de duc.

– Je tiens le marquisat d’Esgrignon aux mêmes conditions que le roi tient l’État de France, dit-il au connétable de Luynes qui n’était alors à ses yeux qu’un très petit compagnon. Comptez que, durant les troubles, il y eut des d’Esgrignon décapités. Le sang franc se conserva, noble et fier, jusqu’en l’an 1789. Le marquis d’Esgrignon actuel n’émigra pas : il devait défendre sa Marche. Le respect qu’il avait inspiré aux gens de la campagne préserva sa tête de l’échafaud ; mais la haine des vrais Sans-Culottes fut assez puissante pour le faire considérer comme émigré, pendant le temps qu’il fut obligé de se cacher. Au nom du peuple souverain, le District déshonora la terre d’Esgrignon, les bois furent nationalement vendus, malgré les réclamations personnelles du marquis, alors âgé de quarante ans. Mademoiselle d’Esgrignon, sa sœur, étant mineure, sauva quelques portions du fief par l’entremise d’un jeune intendant de la famille, qui demanda le partage de présuccession au nom de sa cliente : le château, quelques fermes lui furent attribués par la liquidation que fit la République. Le fidèle Chesnel fut obligé d’acheter en son nom, avec les deniers que lui apporta le marquis, certaines parties du domaine auxquelles son maître tenait particulièrement, telles que l’église, le presbytère et les jardins du château.

Les lentes et rapides années de La Terreur étant passées, le marquis d’Esgrignon, dont le caractère avait imposé des sentiments respectueux à la contrée, voulut revenir habiter son château avec sa sœur mademoiselle d’Esgrignon, afin d’améliorer les biens au sauvetage desquels s’était employé maître Chesnel, son ancien intendant, devenu notaire. Mais, hélas ! le château pillé, démeublé, n’était-il pas trop vaste, trop coûteux pour un propriétaire dont tous les droits utiles avaient été supprimés, dont les forêts avaient été dépecées, et qui, pour le moment, ne pouvait pas tirer plus de neuf mille francs en sac des terres conservées de ses anciens domaines ?

Quand le notaire ramena son ancien maître, au mois d’octobre 1800, dans le vieux château féodal, il ne put se défendre d’une émotion profonde en voyant le marquis immobile, au milieu de la cour, devant ses douves comblées, regardant ses tours rasées au niveau des toits. Le Franc contemplait en silence et tour à tour le ciel et la place où étaient jadis les jolies girouettes des tourelles gothiques, comme pour demander à Dieu la raison de ce déménagement social. Chesnel seul pouvait comprendre la profonde douleur du marquis, alors nommé le citoyen Carol. Ce grand d’Esgrignon resta longtemps muet, il aspira la senteur patrimoniale de l’air et jeta la plus mélancolique des interjections.

– Chesnel, dit-il, plus tard nous reviendrons ici, quand les troubles seront finis ; mais jusqu’à l’édit de pacification je ne saurais y habiter, puisqu’ils me défendent d’y rétablir mes armes.

Il montra le château, se retourna, remonta sur son cheval et accompagna sa sœur venue dans une mauvaise carriole d’osier appartenant au notaire. À la ville, plus d’hôtel d’Esgrignon. La noble maison avait été démolie, sur son emplacement s’étaient élevées deux manufactures. Maître Chesnel employa le dernier sac de louis du marquis à acheter, au coin de la place, une vieille maison à pignon, à girouette, à tourelle, à colombier où jadis était établi d’abord le Bailliage seigneurial, puis le Présidial, et qui appartenait au marquis d’Esgrignon. Moyennant cinq cents louis, l’acquéreur national rétrocéda ce vieil édifice au légitime propriétaire. Ce fut alors que, moitié par raillerie, moitié sérieusement, cette maison fut appelée hôtel d’Esgrignon.

En 1800, quelques émigrés rentrèrent en France, les radiations des noms inscrits sur les fatales listes s’obtenaient assez facilement. Parmi les personnes nobles qui revinrent les premières dans la ville, se trouvèrent le baron de Nouastre et sa fille : ils étaient ruinés. Monsieur d’Esgrignon leur offrit généreusement un asile où le baron mourut deux mois après, consumé de chagrins. Mademoiselle de Nouastre avait vingt-deux ans, les Nouastre étaient du plus pur sang noble, le marquis d’Esgrignon l’épousa pour continuer sa maison, mais elle mourut en couches, tuée par l’inhabileté du médecin, et laissa fort heureusement un fils aux d’Esgrignon. Le pauvre vieillard (quoique le marquis n’eût alors que cinquante-trois ans, l’adversité et les cuisantes douleurs de sa vie avaient constamment donné plus de douze mois aux années), ce vieillard donc perdit la joie de ses vieux jours en voyant expirer la plus jolie des créatures humaines, une noble femme en qui revivaient les grâces maintenant imaginaires des figures féminines du seizième siècle. Il reçut un de ces coups terribles dont les retentissements se répètent dans tous les moments de la vie. Après être resté quelques instants debout devant le lit, il baisa le front de sa femme étendue comme une sainte, les mains jointes, il tira sa montre, en brisa la roue, et alla la suspendre à la cheminée. Il était onze heures avant midi.

– Mademoiselle d’Esgrignon, prions Dieu que cette heure ne soit plus fatale à notre maison. Mon oncle, monseigneur l’archevêque, a été massacré à cette heure, à cette heure mourut aussi mon père...

Il s’agenouilla près du lit, en s’y appuyant la tête ; sa sœur l’imita. Puis, après un moment, tous deux ils se relevèrent : mademoiselle d’Esgrignon fondait en larmes, le vieux marquis regardait l’enfant, la chambre et la morte d’un œil sec. À son opiniâtreté de Franc cet homme joignait une intrépidité chrétienne.

Ceci se passait dans la deuxième année de notre siècle. Mademoiselle d’Esgrignon avait vingt-sept ans. Elle était belle. Un parvenu, fournisseur des armées de la République, né dans le pays, riche de mille écus de rente, obtint de maître Chesnel, après en avoir vaincu les résistances, qu’il parlât de mariage en sa faveur à mademoiselle d’Esgrignon. Le frère et la sœur se courroucèrent autant l’un que l’autre d’une semblable hardiesse. Chesnel fut au désespoir de s’être laissé séduire par le sieur du Croisier. Depuis ce jour, il ne retrouva plus dans les manières ni dans les paroles du marquis d’Esgrignon cette caressante bienveillance qui pouvait passer pour de l’amitié. Désormais, le marquis eut pour lui de la reconnaissance. Cette reconnaissance noble et vraie causait de perpétuelles douleurs au notaire. Il est des cœurs sublimes auxquels la gratitude semble un payement énorme, et qui préfèrent la douce égalité de sentiment que donnent l’harmonie des pensées et la fusion volontaire des âmes. Maître Chesnel avait goûté le plaisir de cette honorable amitié ; le marquis l’avait élevé jusqu’à lui. Pour le vieux noble, ce bonhomme était moins qu’un enfant et plus qu’un serviteur, il était l’homme-lige volontaire, le serf attaché par tous les liens du cœur à son suzerain. On ne comptait plus avec le notaire, tout se balançait par les continuels échanges d’une affection vraie. Aux yeux du marquis, le caractère officiel que le notariat donnait à Chesnel ne signifiait rien, son serviteur lui semblait déguisé en notaire. Aux yeux de Chesnel, le marquis était un être qui appartenait toujours à une race divine ; il croyait à la Noblesse, il se souvenait sans honte que son père ouvrait les portes du salon et disait : Monsieur le marquis est servi. Son dévouement à la noble maison ruinée ne procédait pas d’une foi mais d’un égoïsme, il se considérait comme faisant partie de la famille. Son chagrin fut profond. Quand il osa parler de son erreur au marquis malgré la défense du marquis : – Chesnel, lui répondit le vieux noble d’un ton grave, tu ne te serais pas permis de si injurieuses suppositions avant les Troubles. Que sont donc les nouvelles doctrines si elles t’ont gâté ?

Maître Chesnel avait la confiance de toute la ville, il y était considéré ; sa haute probité, sa grande fortune contribuaient à lui donner de l’importance, il eut dès lors une aversion décidée pour le sieur du Croisier. Quoique le notaire fût peu rancuneux, il fit épouser ses répugnances à bon nombre de familles. Du Croisier, homme haineux et capable de couver une vengeance pendant vingt ans, conçut pour le notaire et pour la famille d’Esgrignon une de ces haines sourdes et capitales, comme il s’en rencontre en province. Ce refus le tuait aux yeux des malicieux provinciaux parmi lesquels il était venu passer ses jours, et qu’il voulait dominer. Ce fut une catastrophe si réelle que les effets ne tardèrent pas à s’en faire sentir. Du Croisier fut également refusé par une vieille fille à laquelle il s’adressa en désespoir de cause. Ainsi les plans ambitieux qu’il avait formés d’abord, manquèrent une première fois par le refus de mademoiselle d’Esgrignon, de qui l’alliance lui aurait donné l’entrée dans le faubourg Saint-Germain de la province, puis le second refus le déconsidéra si fortement qu’il eut beaucoup de peine à se maintenir dans la seconde société de la ville.

En 1805, monsieur de La Roche-Guyon, l’aîné d’une des plus anciennes familles du pays, qui s’était jadis alliée aux d’Esgrignon, fit demander, par maître Chesnel, la main de mademoiselle d’Esgrignon. Mademoiselle Marie-Armande-Claire d’Esgrignon refusa d’entendre le notaire.

– Vous devriez avoir deviné que je suis mère, mon cher Chesnel, lui dit-elle en achevant de coucher son neveu, bel enfant de cinq ans.

Le vieux marquis se leva pour aller au-devant de sa sœur, qui revenait du berceau ; il lui baisa la main respectueusement ; puis, en se rasseyant, il retrouva la parole pour dire : – Vous êtes une d’Esgrignon, ma sœur !

La noble fille tressaillit et pleura. Dans ses vieux jours, monsieur d’Esgrignon, père du marquis, avait épousé la petite-fille d’un traitant anobli sous Louis XIV. Ce mariage fut considéré comme une horrible mésalliance par la famille, mais sans importance, puisqu’il n’en était résulté qu’une fille. Armande savait cela. Quoique son frère fût excellent pour elle, il la regardait toujours comme une étrangère, et ce mot la légitimait. Mais aussi sa réponse ne couronnait-elle pas admirablement la noble conduite qu’elle avait tenue depuis onze années, lorsque, à partir de sa majorité, chacune de ses actions fut marquée au coin du dévouement le plus pur ? Elle avait une sorte de culte pour son frère.

– Je mourrai mademoiselle d’Esgrignon, dit-elle simplement au notaire.

– Il n’y a point pour vous de plus beau titre, répondit Chesnel qui crut lui faire un compliment.

La pauvre fille rougit.

– Tu as dit une sottise, Chesnel, répliqua le vieux marquis tout à la fois flatté du mot de son ancien serviteur et peiné du chagrin qu’il causait à sa sœur. Une d’Esgrignon peut épouser un Montmorency : notre sang n’est pas aussi mêlé que l’a été le leur. Les d’Esgrignon portent d’or à deux bandes de gueules, et rien, depuis neuf cents ans, n’a changé dans leur écusson ; il est tel que le premier jour.

« Je ne me souviens pas d’avoir jamais rencontré de femme qui ait autant que mademoiselle d’Esgrignon frappé mon imagination, dit Blondet à qui la littérature contemporaine est, entre autres choses, redevable de cette histoire. J’étais à la vérité fort jeune, j’étais un enfant, et peut-être les images qu’elle a laissées dans ma mémoire doivent-elles la vivacité de leurs teintes à la disposition qui nous entraîne alors vers les choses merveilleuses. Quand je la voyais venant de loin sur le Cours où je jouais avec d’autres enfants, et qu’elle y amenait Victurnien, son neveu, j’éprouvais une émotion qui tenait beaucoup des sensations produites par le galvanisme sur les êtres morts. Quelque jeune que je fusse, je me sentais comme doué d’une nouvelle vie. Mademoiselle Armande avait les cheveux d’un blond fauve, ses joues étaient couvertes d’un très fin duvet à reflets argentés que je me plaisais à voir en me mettant de manière que la coupe de sa figure fût illuminée par le jour, et je me laissais aller aux fascinations de ces yeux d’émeraude qui rêvaient et me jetaient du feu quand ils tombaient sur moi. Je feignais de me rouler sur l’herbe devant elle en jouant, mais je tâchais d’arriver à ses pieds mignons pour les admirer de plus près. La molle blancheur de son teint, la finesse de ses traits, la pureté des lignes de son front, l’élégance de sa taille mince me surprenaient sans que je m’aperçusse de l’élégance de sa taille, ni de la beauté de son front, ni de l’ovale parfait de son visage. Je l’admirais comme on prie à mon âge, sans trop savoir pourquoi. Quand mes regards perçants avaient enfin attiré les siens, et qu’elle me disait de sa voix mélodieuse, qui me semblait déployer plus de volume que toutes les autres voix : – Que fais-tu là, petit ? pourquoi me regardes-tu ? je venais, je me tortillais, je me mordais les doigts, je rougissais et je disais : – Je ne sais pas. Si par hasard elle passait sa main blanche dans mes cheveux en me demandant mon âge, je m’en allais en courant et en lui répondant de loin : – Onze ans ! Quand, en lisant les
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