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ange n’était plus que cela.)... Pensons à vous. Oui, nous partirons, le plus tôt sera le mieux. Arrangez tout : je vous suivrai. C’est beau de laisser là Paris et le monde. Je vais faire mes préparatifs de manière que l’on ne puisse rien soupçonner.

Ce mot : Je vous suivrai ! fut dit comme l’eût dit à cette époque la Mars pour faire tressaillir deux mille spectateurs. Quand une duchesse de Maufrigneuse offre dans une pareille phrase un pareil sacrifice à l’amour, elle a payé sa dette. Est-il possible de lui parler de détails ignobles ? Victurnien put d’autant mieux cacher les moyens qu’il comptait employer, que Diane se garda bien de le questionner : elle resta conviée, comme le disait de Marsay, au banquet couronné de roses que tout homme devait lui apprêter. Victurnien ne voulut pas s’en aller sans que cette promesse fût scellée : il avait besoin de puiser du courage dans son bonheur pour se résoudre à une action qui serait, se disait-il, mal interprétée ; mais il compta, ce fut sa raison déterminante, sur sa tante et sur son père pour étouffer l’affaire, il comptait même encore sur Chesnel pour inventer quelque transaction. D’ailleurs, cette affaire était le seul moyen de faire un emprunt sur les terres de la famille. Avec trois cent mille francs, le comte et la duchesse iraient vivre heureux, cachés, dans un palais à Venise, ils y oublieraient l’univers ! ils se racontèrent leur roman par avance.

Le lendemain, Victurnien fit un mandat de trois cent mille francs, et le porta chez les Keller. Les Keller payèrent, ils avaient, en ce moment, des fonds à du Croisier ; mais ils le prévinrent par une lettre qu’il ne tirât plus sur eux, sans avis. Du Croisier, très étonné, demanda son compte, on le lui envoya. Ce compte lui expliqua tout : sa vengeance était échue.

Quand Victurnien eut son argent, il le porta chez madame de Maufrigneuse, qui serra dans son secrétaire les billets de banque et voulut dire adieu au monde en voyant une dernière fois l’opéra. Victurnien était rêveur, distrait, inquiet, il commençait à réfléchir. Il pensait que sa place dans la loge de la duchesse pouvait lui coûter cher, qu’il ferait mieux, après avoir mis les trois cent mille francs en sûreté, de courir la poste et de tomber aux pieds de Chesnel en lui avouant son embarras. Avant de sortir, la duchesse ne put s’empêcher de jeter à Victurnien un adorable regard où éclatait le désir de faire encore quelques adieux à ce nid qu’elle aimait tant ! Le trop jeune comte perdit une nuit. Le lendemain, à trois heures, il était à l’hôtel de Maufrigneuse, et venait prendre les ordres de la duchesse pour partir au milieu de la nuit.

– Pourquoi partirions-nous ? dit-elle. J’ai bien pensé à ce projet. La vicomtesse de Beauséant et la duchesse de Langeais ont disparu. La fuite aurait quelque chose de bien vulgaire. Nous ferons tête à l’orage. Ce sera beaucoup plus beau. Je suis sûre du succès.

Victurnien eut un éblouissement, il lui sembla que sa peau se dissolvait, et que son sang coulait de tous côtés.

– Qu’avez-vous ? s’écria la belle Diane en s’apercevant d’une hésitation que les femmes ne pardonnent jamais.

À toutes les fantaisies des femmes, les gens habiles doivent d’abord dire oui, et leur suggérer les motifs du non en leur laissant l’exercice de leur droit de changer à l’infini leurs idées, leurs résolutions et leurs sentiments. Pour la première fois, Victurnien eut un accès de colère, la colère des gens faibles et poétiques, orage mêlé de pluie, d’éclairs, mais sans tonnerre. Il traita fort mal cet ange sur la foi duquel il avait hasardé plus que sa vie, l’honneur de sa maison.

– Voilà donc, dit-elle, ce que nous trouvons après dix-huit mois de tendresse. Vous me faites mal, bien mal. Allez vous-en ! Je ne veux plus vous voir. J’ai cru que vous m’aimiez, vous ne m’aimez pas.

– Je ne vous aime pas, demanda-t-il foudroyé par ce reproche.

– Non, monsieur.

– Mais encore, s’écria-t-il. Ah ! si vous saviez ce que je viens de faire pour vous ?

– Et qu’avez-vous tant fait pour moi, monsieur, dit-elle, comme si l’on ne devait pas tout faire pour une femme qui a tant fait pour vous ?

– Vous n’êtes pas digne de le savoir, s’écria Victurnien enragé.

– Ah !

Après ce sublime ah ! Diane pencha sa tête, la mit dans sa main, et demeura froide, immobile, implacable, comme doivent être les anges qui ne partagent aucun des sentiments humains. Quand Victurnien trouva cette femme dans cette pose terrible, il oublia son danger. Ne venait-il pas de maltraiter la créature la plus angélique du monde ? il voulait sa grâce, il se mit aux pieds de Diane de Maufrigneuse et les baisa ; il l’implora, il pleura. Le malheureux resta là deux heures faisant mille folies, il rencontra toujours un visage froid, et des yeux où roulaient des larmes par moments, de grosses larmes silencieuses, aussitôt essuyées, afin d’empêcher l’indigne amant de les recueillir. La duchesse jouait une de ces douleurs qui rendent les femmes augustes et sacrées. Deux autres heures succédèrent à ces deux premières heures. Le comte obtint alors la main de Diane, il la trouva froide et sans âme. Cette belle main, pleine de trésors, ressemblait à du bois souple : elle n’exprimait rien ; il l’avait saisie, elle n’était pas donnée. Il ne vivait plus, il ne pensait plus. Il n’aurait pas vu le soleil. Que faire ? que résoudre ? quel parti prendre ? Dans ces sortes d’occasions, pour conserver son sang-froid, un homme doit être constitué comme ce forçat qui, après avoir volé pendant toute la nuit les médailles d’or de la Bibliothèque royale, vient au matin prier son honnête homme de frère de les fondre, s’entend dire : que faut-il faire ? et lui répond : fais-moi du café ! Mais Victurnien tomba dans une stupeur hébétée dont les ténèbres enveloppèrent son esprit. Sur ces brumes grises passaient, semblables à ces figures que Raphaël a mises sur des fonds noirs, les images des voluptés auxquelles il fallait dire adieu. Inexorable et méprisante, la duchesse jouait avec un bout d’écharpe en lançant des regards irrités sur Victurnien, elle coquetait avec ses souvenirs mondains, elle parlait à son amant de ses rivaux comme si cette colère la décidait à remplacer par l’un d’eux un homme capable de démentir en un moment vingt-huit mois d’amour.

– Ah ! disait-elle, ce ne serait pas ce cher charmant petit Félix de Vandenesse, si fidèle à madame de Mortsauf, qui se permettrait une pareille scène : il aime, celui-là ! De Marsay, ce terrible de Marsay, que tout le monde trouve si tigre, est un de ces hommes forts qui rudoient les hommes, mais qui gardent toutes leurs délicatesses pour les femmes. Montriveau a brisé sous son pied la duchesse de Langeais, comme Othello tue Dedesmona, dans un accès de colère qui du moins attesta l’excès de son amour : ce n’était pas mesquin comme une querelle ! il y a du plaisir à être brisée ainsi ! Les hommes blonds, petits, minces et fluets aiment à tourmenter les femmes, ils ne peuvent régner que sur ces pauvres faibles créatures ; ils aiment pour avoir une raison de se croire des hommes. La tyrannie de l’amour est leur seule chance de pouvoir.

Elle ne savait pas pourquoi elle s’était mise sous la domination d’un homme blond. De Marsay, Montriveau, Vandenesse, ces beaux bruns, avaient un rayon de soleil dans les yeux. Ce fut un déluge d’épigrammes qui passèrent en sifflant comme des balles. Diane lançait trois flèches dans un mot : elle humiliait, elle piquait, elle blessait à elle seule comme dix Sauvages savent blesser quand ils veulent faire souffrir leur ennemi lié à un poteau.

Le comte lui cria dans un accès d’impatience : – Vous êtes folle ! et sortit, Dieu sait en quel état ! Il conduisit son cheval comme s’il n’eût jamais mené. Il accrocha des voitures, il donna contre une borne dans la place Louis XV, il alla sans savoir où. Son cheval ne se sentant pas tenu, s’enfuit par le quai d’Orsay à son écurie. En tournant la rue de l’Université, le cabriolet fut arrêté par Joséphin.

– Monsieur, dit le vieillard d’un air effaré, vous ne pouvez pas rentrer chez vous, la Justice est venue pour vous arrêter...

Victurnien mit le compte de cette arrestation sur le mandat qui ne pouvait pas encore être arrivé chez le Procureur du roi, et non sur ses véritables lettres de change qui se remuaient depuis quelques jours sous forme de jugements en règle et que la main des Gardes du Commerce mettait en scène avec accompagnement d’espions, de recors, de juges de paix, commissaires de police, gendarmes et autres représentants de l’Ordre social. Comme la plupart des criminels, Victurnien ne pensait plus qu’à son crime.

– Je suis perdu, s’écria-t-il.

– Non, monsieur le comte, poussez en avant, allez à l’hôtel du Bon Lafontaine, rue de Grenelle. Vous y trouverez mademoiselle Armande qui est arrivée, les chevaux sont mis à sa voiture, elle vous attend et vous emmènera.

Dans son trouble, Victurnien saisit cette branche offerte à portée de sa main, au sein de ce naufrage, il courut à cet hôtel, y trouva, y embrassa sa tante qui pleurait comme une Madeleine : on eût dit la complice des fautes de son neveu. Tous deux montèrent en voiture, et quelques instants après ils se trouvèrent hors Paris, sur la route de Brest. Victurnien anéanti demeurait dans un profond silence. Quand la tante et le neveu se parlèrent, ils furent l’un et l’autre victimes du fatal quiproquo qui avait jeté sans réflexion Victurnien dans les bras de mademoiselle Armande : le neveu pensait à son faux, la tante pensait aux dettes et aux lettres de change.

– Vous savez tout, ma tante, lui dit-il.

– Oui, mon pauvre enfant, mais nous sommes là. Dans ce moment-ci, je ne te gronderai pas, reprends courage.

– Il faudra me cacher.

– Peut-être. Oui, cette idée est excellente.

– Si je pouvais entrer chez Chesnel sans être vu, en calculant notre arrivée au milieu de la nuit ?

– Ce sera mieux, nous serons plus libres de tout cacher à mon frère. Pauvre ange ! comme il souffre, dit-elle en caressant cet indigne enfant.

– Oh ! maintenant je comprends le déshonneur, il a refroidi mon amour.

– Malheureux enfant ! tant de bonheur et tant de misère !

Mademoiselle Armande tenait la tête brûlante de son neveu sur sa poitrine, elle baisait ce front en sueur malgré le froid, comme les saintes femmes durent baiser le front du Christ en le mettant dans son suaire. Selon son excellent calcul, cet enfant prodigue fut nuitamment introduit dans la paisible maison de la rue du Bercail ; mais le hasard fit qu’en y venant, il se jetait, suivant une expression proverbiale, dans la gueule du loup. Chesnel avait la veille traité de son Étude avec le premier clerc de monsieur Lepressoir, le notaire des Libéraux, comme il était le notaire de l’aristocratie. Ce jeune clerc appartenait à une famille assez riche pour pouvoir donner à Chesnel une somme importante en à-compte, cent mille francs.

– Avec cent mille francs, se disait en ce moment le vieux notaire qui se frottait les mains, on éteint bien des créances. Le jeune homme a des dettes usuraires, nous le renfermerons ici. J’irai là-bas, moi, faire capituler ces chiens-là.

Chesnel, l’honnête Chesnel, le vertueux Chesnel, le digne Chesnel appelait des chiens les créanciers de son enfant d’amour, le comte Victurnien. Le futur notaire quittait la rue du Bercail, lorsque la calèche de mademoiselle Armande y entrait. La curiosité naturelle à tout jeune homme qui eût vu, dans cette ville, à cette heure, une calèche s’arrêtant à la porte du vieux notaire, était suffisamment éveillée pour faire rester le premier clerc dans l’enfoncement d’une porte, d’où il aperçut mademoiselle Armande.

– Mademoiselle Armande d’Esgrignon, à cette heure ? Que se passe-t-il donc chez les d’Esgrignon ? se dit-il.

À l’aspect de mademoiselle, Chesnel la reçut assez mystérieusement, en rentrant la lumière qu’il tenait à la main. En voyant Victurnien, au premier mot que lui dit à l’oreille mademoiselle Armande, le bonhomme comprit tout ; il regarda dans la rue, la trouva silencieuse et tranquille, il fit un signe, le jeune comte s’élança de la calèche dans la cour. Tout fut perdu, la retraite de Victurnien était connue du successeur de Chesnel.

– Ah ! monsieur le comte, s’écria l’ex-notaire quand Victurnien fut installé dans une chambre qui donnait dans le cabinet de Chesnel et où l’on ne pouvait pénétrer qu’en passant sur le corps du bonhomme.

– Oui, monsieur, répondit le jeune homme en comprenant l’exclamation de son vieil ami, je ne vous ai pas écouté, je suis au fond d’un abîme où il faudra périr.

– Non, non, dit le bonhomme en regardant triomphalement mademoiselle Armande et le comte. J’ai vendu mon Étude. Il y avait bien longtemps que je travaillais et que je pensais à me retirer. J’aurai demain, à midi, cent mille francs avec lesquels on peut arranger bien des choses. Mademoiselle, dit-il, vous êtes fatiguée, remontez en voiture, et rentrez vous coucher. À demain les affaires.

– Il est en sûreté ? répondit-elle en montrant Victurnien.

– Oui, dit le vieillard.

Elle, embrassa son neveu, lui laissa quelques larmes sur le front, et partit.

– Mon bon Chesnel, à quoi serviront vos cent mille francs dans la situation où je me trouve ? dit le comte à son vieil ami quand ils se mirent à causer d’affaires. Vous ne connaissez pas, je le crois, l’étendue de mes malheurs.

Victurnien expliqua son affaire. Chesnel resta foudroyé. Sans la force de son dévouement, il aurait succombé sous ce coup. Deux ruisseaux de larmes coulèrent de ces yeux, qu’on aurait cru desséchés. Il redevint enfant pour quelques instants. Pendant quelques instants il fut insensé comme un homme qui verrait brûler sa maison, et à travers une fenêtre, flamber le berceau de ses enfants, et leur cheveux siffler en se consumant. Il se dressa en pied, eût dit Amyot, il sembla grandir, il leva ses vieilles mains, il les agita par des gestes désespérés et fous.

– Que votre père meure sans jamais rien savoir, jeune homme ! C’est assez d’être faussaire, ne soyez point parricide ? Fuir ? Non, ils vous condamneraient par contumace. Malheureux enfant, pourquoi n’avez-vous pas contrefait ma signature à moi ? Moi j’aurais payé, je n’aurais pas porté le titre chez le Procureur du Roi ? Je ne puis plus rien. Vous m’avez acculé dans le dernier trou de l’Enfer. Du Croisier ! que devenir ? que faire ? Si vous aviez tué quelqu’un, cela s’excuse encore ; mais un faux ! un faux. Et le temps, le temps qui s’envole, dit-il en montrant sa vieille pendule par un geste menaçant. Il faut un faux passeport, maintenant : le crime attire le crime. Il faut... dit-il en faisant une pause, il faut avant tout sauver la Maison d’Esgrignon.

– Mais, s’écria Victurnien, l’argent est encore chez madame de Maufrigneuse.

– Ah ! s’écria Chesnel. Eh ! bien, il y a quelque espoir bien faible : pourrons-nous attendrir du Croisier, l’acheter ? il aura, s’il les veut, tous les biens de la Maison. J’y vais, je vais le réveiller, lui offrir tout. D’ailleurs, ce n’est pas vous qui aurez fait le faux, ce sera moi. J’irai aux galères, j’ai passé l’âge des galères, on ne pourra que me mettre en prison.

– Mais j’ai écrit le corps du mandat, dit Victurnien sans s’étonner de ce dévouement insensé.

– Imbécile ! Pardon, monsieur le comte. Il fallait le faire écrire par Joséphin, s’écria le vieux notaire enragé. C’est un bon garçon, il aurait eu tout sur le dos. C’est fini, le monde croule, reprit le vieillard affaissé qui s’assit. Du Croisier est un tigre, gardons-nous de le réveiller. Quelle heure est-il ? où est le mandat ? à Paris, on le rachèterait chez les Keller, ils s’y prêteraient. Ah ! c’est une affaire où tout est péril, une seule fausse démarche nous perd. En tout cas, il faut l’argent. Allons, personne ne vous sait ici, vivez enterré dans la cave, s’il le faut. Moi, je vais à Paris, j’y cours, j’entends venir la malle-poste de Brest.

En un moment, le vieillard retrouva les facultés de sa jeunesse, son agilité, sa vigueur : il se fit un paquet de voyage, prit de l’argent, mit un pain de six livres dans la petite chambre, et y enferma son enfant d’adoption.

– Pas de bruit, lui dit-il, restez là jusqu’à mon retour, sans lumière la nuit, ou sinon vous allez au bagne ! M’entendez-vous, monsieur le comte ? oui, au bagne, si, dans une ville comme la nôtre, quelqu’un vous savait là.

Puis Chesnel sortit de chez lui, après avoir ordonné à la gouvernante de le dire malade, de ne recevoir personne, de renvoyer tout le monde, et de remettre toute espèce d’affaire à trois jours. Il alla séduire le directeur de la poste, lui raconta un roman, car il eut le génie d’un romancier habile : il obtint, au cas où il y aurait une place, d’être pris sans passeport ; et il se fit promettre le secret sur ce départ précipité. La malle arriva très heureusement vide.

Débarqué, le lendemain dans la nuit à Paris, le notaire se trouvait à neuf heures du matin chez les Keller, il y apprit que le fatal mandat était retourné depuis trois jours à du Croisier ; mais tout en prenant ses informations, il n’y avait rien dit de compromettant. Avant de quitter les banquiers, il leur demanda si, en rétablissant les fonds, ils pouvaient faire revenir cette pièce. François Keller répondit que la pièce appartenait à du Croisier, qui seul était maître de la garder ou de la renvoyer. Le vieillard au désespoir alla chez la duchesse. À cette heure, madame de Maufrigneuse ne recevait personne. Chesnel sentait le prix du temps, il s’assit dans l’antichambre, écrivit quelques lignes, et les fit parvenir à madame de Maufrigneuse, en séduisant, en fascinant, en intéressant, en commandant les domestiques les plus insolents, les plus inaccessibles du monde. Quoiqu’elle fût encore au lit, la duchesse, au grand étonnement de sa maison, reçut dans sa chambre le vieil homme en culottes noires, en bas drapés, en souliers agrafés.

– Qu’y a-t-il, monsieur, dit-elle en se posant dans son désordre, que veut-il de moi, l’ingrat ?

– Il y a, madame la duchesse, s’écria le bonhomme, que vous avez cent mille écus à nous.

– Oui, dit-elle. Que signifie...

– Cette somme est le résultat d’un faux qui nous mène aux galères, et que nous avons fait par amour pour vous, dit vivement Chesnel. Comment ne l’avez-vous pas deviné, vous qui êtes si spirituelle ? Au lieu de gronder le jeune homme, vous auriez dû le questionner, et le sauver en l’arrêtant à propos. Maintenant, Dieu veuille que le malheur ne soit pas irréparable ! Nous allons avoir besoin de tout votre crédit auprès du Roi.

Aux premiers mots qui lui expliquèrent l’affaire, la duchesse honteuse de sa conduite avec un amant si passionné, craignit d’être soupçonnée de complicité. Dans son désir de montrer qu’elle avait conservé l’argent sans y toucher, elle oublia toute convenance, et ne compta pas d’ailleurs ce notaire pour un homme ; elle jeta son édredon par un mouvement violent, s’élança vers son secrétaire en passant devant le notaire comme un de ces anges qui traversent les vignettes de Lamartine, et se remit confuse au lit, après avoir tendu les cent mille écus à Chesnel.

– Vous êtes un ange, madame, dit-il. (Elle devait être un ange pour tout le monde !) Mais ce ne sera pas tout, reprit le notaire, je compte sur votre appui pour nous sauver.

– Vous sauver ! j’y réussirai ou je périrai. Il faut bien aimer pour ne pas reculer devant un crime. Pour quelle femme a-t-on fait pareille chose ? Pauvre enfant ! Allez, ne perdez pas de temps, cher monsieur Chesnel. Comptez sur moi comme sur vous-même.

– Madame la duchesse, madame la duchesse !

Le vieux notaire ne put rien dire que ces mots, tant il était saisi ! Il pleurait, il lui prit envie de danser, mais il eut peur de devenir fou, il se contint.

– À nous deux, nous le sauverons, dit-il en s’en allant.

Chesnel alla voir aussitôt Joséphin qui lui ouvrit le secrétaire et la table où étaient les papiers du jeune comte, il y trouva très heureusement quelques lettres de du Croisier et des Keller qui pouvaient devenir utiles. Puis, il prit une place dans une diligence qui partait immédiatement. Il paya les postillons de manière à faire aller la lourde voiture aussi vite que la malle, car il rencontra deux voyageurs aussi pressés que lui, et qui s’accordèrent pour faire leurs repas en voiture. La route fut comme dévorée. Le notaire rentra rue du Bercail, après trois jours d’absence. Quoiqu’il fût onze heures avant minuit, il était trop tard. Chesnel aperçut des gendarmes à sa porte, et quand il en atteignit le seuil, il vit dans sa cour le jeune comte arrêté. Certes, s’il en avait eu le pouvoir, il aurait tué tous les gens de justice et les soldats, mais il ne put que se jeter au cou de Victurnien.

– Si je ne réussis pas à étouffer l’affaire, il faudra vous tuer avant que l’acte d’accusation ne soit dressé, lui dit-il à l’oreille.

Victurnien était dans un tel état de stupeur, qu’il regarda le notaire sans le comprendre.

– Me tuer, répéta-t-il.

– Oui ? Si vous n’en aviez pas le courage, mon enfant, comptez sur moi, lui dit Chesnel en lui serrant la main.

Il resta, malgré la douleur que lui causait ce spectacle, planté sur ses deux jambes tremblantes, à regarder le fils de son cœur, le comte d’Esgrignon, l’héritier de cette grande maison, marchant entre les gendarmes, entre le commissaire de police de la ville, le juge de paix, et l’huissier du Parquet. Le vieillard ne recouvra sa résolution et sa présence d’esprit que quand cette troupe eut disparu, qu’il n’entendit plus le bruit des pas, et que le silence se fut rétabli.

– Monsieur, vous allez vous enrhumer, lui dit Brigitte.

– Que le diable t’emporte, s’écria le notaire exaspéré.

Brigitte, qui n’avait rien entendu de pareil depuis vingt-neuf ans qu’elle servait Chesnel, laissa tomber sa chandelle ; mais sans prendre garde à l’épouvante de Brigitte, le maître, qui n’entendit pas l’exclamation de sa gouvernante, se mit à courir vers le Val-Noble.

– Il est fou, se dit-elle. Après tout, il y a de quoi. Mais où va-t-il ? il m’est impossible de le suivre. Que deviendra-t-il ? irait-il se noyer.

Brigitte réveilla le premier clerc, et l’envoya surveiller les bords de la rivière, devenus fatalement célèbres depuis le suicide d’un jeune homme plein d’avenir, et la mort récente d’une jeune fille séduite. Chesnel se rendait à l’hôtel de du Croisier. Il n’y avait plus d’espoir que là. Les crimes de faux ne peuvent être poursuivis que sur des plaintes privées. Si du Croisier voulait s’y prêter, il était encore possible de faire passer la plainte pour un malentendu, Chesnel espérait encore acheter cet homme.

Pendant cette soirée, il était venu beaucoup plus de monde qu’à l’ordinaire chez monsieur et madame du Croisier. Quoique cette affaire eût été tenue secrète entre le Président du Tribunal, monsieur du Ronceret, monsieur Sauvager, premier Substitut de Procureur du Roi, et monsieur du Coudrai, l’ancien Conservateur des hypothèques destitué pour avoir mal voté, mesdames du Ronceret et du Coudrai l’avaient confiée sous le secret, à une ou deux amies intimes. La nouvelle avait donc couru dans la société mi-partie de noblesse et de bourgeoisie qui se donnait rendez-vous chez monsieur du Croisier. Chacun sentait la gravité d’une affaire semblable et n’osait en parler ouvertement. L’attachement de madame du Croisier à la haute noblesse était d’ailleurs si connu qu’à peine se hasarda-t-on à chuchoter quelque chose du malheur qui arrivait aux d’Esgrignon en demandant des éclaircissements. Les principaux intéressés attendirent, pour en causer, l’heure à laquelle la bonne madame du Croisier faisait sa retraite vers sa chambre à coucher, où elle accomplissait ses devoirs religieux loin des regards de son mari. Au moment où la dame du logis disparut, les adhérents de du Croisier qui connaissaient le secret et les plans de ce grand industriel se comptèrent, ils virent encore dans le salon des personnes que leurs opinions ou leurs intérêts rendaient suspectes, ils continuèrent à jouer. Vers onze heures et demie, il ne resta plus que les intimes, monsieur Sauvager, monsieur Camusot, le Juge d’Instruction et sa femme, monsieur et madame du Ronceret, leur fils Félicien, monsieur et madame du Coudrai, Joseph Blondet, fils aîné d’un vieux juge, en tout dix personnes.

On raconte que Talleyrand, dans une fatale nuit, à trois heures du matin, jouant chez la duchesse de Luynes, interrompit le jeu, posa sa montre sur la table, demanda aux joueurs si le prince de Condé avait d’autre enfant que le duc d’Enghien. – Pourquoi demandez-vous une chose que vous savez si bien ? répondit madame de Luynes. – C’est que si le prince n’a pas d’autre enfant, la maison de Condé est finie. Après un moment de silence, on reprit le jeu. Ce fut par un mouvement semblable que procéda le Président du Ronceret, soit qu’il connût ce trait de l’histoire contemporaine, soit que les petits esprits ressemblent aux grands dans les expressions de la vie politique. Il regarda sa montre, et dit en interrompant le boston : – En ce moment, on arrête monsieur le comte d’Esgrignon, et cette maison si fière est à jamais déshonorée.

– Vous avez donc mis la main sur l’enfant, s’écria joyeusement du Coudrai.

Tous les assistants, moins le Président, le Substitut et du Croisier, manifestèrent un étonnement subit.

– Il vient d’être arrêté dans la maison de Chesnel où il s’était caché, dit le Substitut en prenant l’air d’un homme capable et méconnu qui devrait être ministre de la Police.

Ce monsieur Sauvager, premier Substitut, était un jeune homme de vingt-cinq ans, maigre et grand, à figure longue et olivâtre, à cheveux noirs et crépus, les yeux enfoncés et bordés en dessous d’un large cercle brun répété au-dessus par ses paupières ridées et bistrées. Il avait un nez d’oiseau de proie, une bouche serrée, les joues laminées par l’étude et creusées par l’ambition. Il offrait le type de ces êtres secondaires à l’affût des circonstances, prêts à tout faire pour parvenir, mais en se tenant dans les limites du possible et dans le décorum de la légalité. Son air important annonçait admirablement sa faconde servile. Le secret de la retraite du jeune comte lui avait été dit par le successeur de Chesnel, et il en faisait honneur à sa pénétration. Cette nouvelle parut vivement surprendre le Juge d’Instruction, monsieur Camusot qui, sur le réquisitoire de Sauvager, avait décerné le mandat d’arrêt si promptement exécuté. Camusot était un homme d’environ trente ans, petit, déjà gras, blond, à chair molle, à teint livide comme celui de presque tous les magistrats qui vivent enfermés dans leurs cabinets ou leurs salles d’audience. Il avait de petits yeux jaune clair, pleins de cette défiance qui passe pour de la ruse.

Madame Camusot regarda son mari comme pour lui dire : – N’avais-je pas raison ?

– Ainsi l’affaire aura lieu ? dit le Juge d’Instruction.

– En douteriez-vous ? reprit du Coudrai. Tout est fini puisqu’on tient le comte.

– Il y a le Jury, dit monsieur Camusot. Pour cette affaire, monsieur le Préfet saura le composer de manière que avec les récusations ordonnées au Parquet et celles de l’accusé, il ne reste que des personnes favorables à l’acquittement. Mon avis serait de transiger, dit-il en s’adressant à du Croisier.

– Transiger, dit le Président, mais la Justice est saisie.

– Acquitté ou condamné, le comte d’Esgrignon n’en sera pas moins déshonoré, dit le Substitut.

– Je suis partie civile, dit du Croisier, j’aurai Dupin l’aîné. Nous verrons comment la maison d’Esgrignon se tirera de ses griffes.

– Elle saura se défendre et choisir un avocat à Paris, elle vous opposera Berryer, dit madame Camusot. À bon chat, bon rat.

Du Croisier, monsieur Sauvager et le Président du Ronceret regardèrent le Juge d’Instruction en proie à une même pensée. Le ton et la manière avec lesquels la jeune femme jeta son proverbe à la face des huit personnes qui complotaient la perte de la maison d’Esgrignon leur causèrent des émotions que chacune d’elles dissimula comme savent dissimuler les gens de province, habitués par leur cohérence continue aux ruses de la vie monacale. La petite madame Camusot remarqua le changement des visages qui se composèrent dès que l’on eut flairé l’opposition probable du juge aux desseins de du Croisier. En voyant son mari dévoiler le fond de sa pensée, elle avait voulu sonder la profondeur de ces haines, et deviner par quel intérêt du Croisier s’était attaché le premier Substitut qui avait agi si précipitamment et si contrairement aux vues du Pouvoir.

– Dans tous les cas, dit-elle, si dans cette affaire il vient de Paris des avocats célèbres, elle nous promet des séances de Cour d’Assises bien intéressantes ; mais l’affaire expirera entre le Tribunal et la Cour royale. Il est à croire que le Gouvernement fera secrètement tout ce qu’on peut faire pour sauver un jeune homme qui appartient à de grandes familles, et qui a la duchesse de Maufrigneuse pour amie. Ainsi je ne crois pas que nous ayons de scandale à Landernau.

– Comme vous y allez, madame ! dit sévèrement le Président. Croyez-vous que le Tribunal qui instruira l’affaire et la jugera d’abord, soit influençable par des considérations étrangères à la justice ?

– L’événement prouve le contraire, dit-elle avec malice en regardant le Substitut et le Président qui lui jetèrent un regard froid.

– Expliquez-vous, madame ? dit le Substitut. Vous parlez comme si nous n’avions pas fait notre devoir.

– Les paroles de madame n’ont aucune valeur, dit Camusot.

– Mais celles de monsieur le Président n’ont-elles pas préjugé une question qui dépend de l’Instruction, reprit-elle, et cependant l’Instruction est encore à faire et le Tribunal n’a pas encore prononcé ?

– Nous ne sommes pas au Palais, lui répondit le Substitut avec aigreur, et d’ailleurs nous savons tout cela.

– Monsieur le Procureur du Roi ignore tout encore, lui répliqua-t-elle en le regardant avec ironie. Il va revenir de la Chambre des députés en toute hâte. Vous lui avez taillé de la besogne, il portera sans doute lui-même la parole.

Le Substitut fronça ses gros sourcils touffus, et les intéressés virent écrits sur son front de tardifs scrupules. Il se fit alors un grand silence pendant lequel on n’entendit que jeter et relever les cartes. Monsieur et madame Camusot, qui se virent très froidement traités, sortirent pour laisser les conspirateurs parler à leur aise.

– Camusot, lui dit sa femme dans la rue, tu t’es trop avancé. Pourquoi faire soupçonner à ces gens que tu ne trempes pas dans leurs plans ? ils te joueront quelque mauvais tour.

– Que peuvent-ils contre moi, je suis le seul Juge d’Instruction.

– Ne peuvent-ils pas te calomnier sourdement et provoquer ta destitution.

En ce moment, le couple fut heurté par Chesnel. Le vieux notaire reconnut le Juge d’Instruction. Avec la lucidité des gens rompus aux affaires, il comprit que la destinée de la maison d’Esgrignon était entre les mains de ce jeune homme.

– Ah ! monsieur, s’écria le bonhomme, nous allons avoir bien besoin de vous. Je ne veux vous dire qu’un mot. Pardonnez-moi, madame, dit-il à la femme du juge en lui arrachant son mari.

En bonne conspiratrice, madame Camusot regarda du côté de la maison de du Croisier, afin de rompre le tête-à-tête au cas où quelqu’un en sortirait ; mais elle jugeait avec raison les ennemis occupés à discuter l’incident qu’elle avait jeté à travers leurs plans. Chesnel entraîna le juge dans un coin sombre, le long du mur, et s’approcha de son oreille.

– Le crédit de la duchesse de Maufrigneuse, celui du prince de Cadignan, des ducs de Navarreins, de Lenoncourt, le garde des sceaux, le chancelier, le Roi, tout vous est acquis si vous êtes pour la maison d’Esgrignon, lui dit-il. J’arrive de Paris, je savais tout, j’ai couru tout expliquer à la Cour. Nous comptons sur vous et je vous garderai le secret. Si vous nous êtes ennemi, je repars demain pour Paris et dépose entre les mains de Sa Grandeur une plainte en suspicion légitime contre le Tribunal, dont sans doute plusieurs membres étaient ce soir chez du Croisier, y ont bu, y ont mangé contrairement aux lois, et qui d’ailleurs sont ses amis.

Chesnel aurait fait intervenir le Père Éternel s’il en avait eu le pouvoir, il laissa le juge sans attendre de réponse, et s’élança comme un faon vers la maison de du Croisier. Sommé par sa femme de lui révéler les confidences de Chesnel, le juge obéit et fut assailli par ce : – N’avais-je pas raison, mon ami ? que les femmes disent aussi quand elles ont tort, mais moins doucement. En arrivant chez lui, Camusot avait confessé la supériorité de sa femme et reconnu le bonheur de lui appartenir, aveu qui prépara sans doute une heureuse nuit aux deux époux. Chesnel rencontra le groupe de ses ennemis qui sortaient de chez du Croisier, et craignit de le trouver couché, ce qu’il eût regardé comme un malheur, car il était dans une de ces circonstances qui demandent de la promptitude.

– Ouvrez de par le Roi ! cria-t-il au domestique qui fermait le vestibule.

Il venait de faire arriver le Roi auprès d’un petit juge ambitieux, il avait gardé ce mot sur ses lèvres, il s’embrouillait, il délirait. On ouvrit. Le notaire s’élança comme la foudre dans l’antichambre.

– Mon garçon, dit-il au domestique, cent écus pour toi si tu peux réveiller madame du Croisier et me l’envoyer à l’instant. Dis-lui tout ce que tu voudras.

Chesnel devint calme et froid en ouvrant la porte du brillant salon où du Croisier se promenait seul à grands pas. Ces deux hommes se mesurèrent alors pendant un moment par un regard qui avait en profondeur vingt ans de haine et d’inimitié. L’un avait le pied sur le cœur de la maison d’Esgrignon, l’autre s’avançait avec la force d’un lion pour la lui arracher.

– Monsieur, dit Chesnel, je vous salue humblement. Votre plainte a été déposée ?

– Oui, monsieur.

– Depuis quand ?

– Depuis hier.

– Aucun autre acte que le mandat d’arrêt n’est lancé ?

– Je le pense, répliqua du Croisier.

– Je viens traiter.

– La Justice est saisie, la vindicte publique aura son cours, rien ne peut l’arrêter.

– Ne nous occupons pas de cela, je suis à vos ordres, à vos pieds.

Le vieux Chesnel tomba sur ses genoux, et tendit ses mains suppliantes à du Croisier.

– Que vous faut-il ? Voulez-vous nos biens, notre château ! prenez tout, retirez la plainte, ne nous laissez que la vie et l’honneur. Outre tout ce que j’offre, je serai votre serviteur, vous disposerez de moi.

Du Croisier laissa le vieillard à genoux et s’assit dans un fauteuil.

– Vous n’êtes pas vindicatif, vous êtes bon, vous ne nous en voulez pas assez pour ne pas vous prêter à un arrangement, dit le vieillard. Avant le jour, le jeune homme serait libre.

– Toute la ville sait son arrestation, dit du Croisier qui savourait sa vengeance.

– C’est un grand malheur, mais s’il n’y a ni jugement ni preuves, nous arrangerons bien tout.

Du Croisier réfléchissait, Chesnel le crut aux prises avec l’intérêt, il eut l’espoir de tenir son ennemi par ce grand mobile des actions humaines. En ce moment suprême, madame du Croisier se montra.

– Venez, madame, aidez-moi à fléchir votre cher mari, dit Chesnel toujours à genoux.

Madame du Croisier releva le vieillard en manifestant la plus profonde surprise. Chesnel raconta l’affaire. Quand la noble fille des serviteurs des ducs d’Alençon connut ce dont il s’agissait, elle se tourna les larmes aux yeux vers du Croisier.

– Ah ! monsieur, pouvez-vous hésiter ? les d’Esgrignon, l’honneur de la province, lui dit-elle.

– Il s’agit bien de cela, s’écria du Croisier se levant et reprenant sa promenade agitée.

– Hé ! de quoi s’agit-il donc ?... fit Chesnel étonné.

– Monsieur Chesnel, il s’agit de la France ! il s’agit du pays, il s’agit du peuple, il s’agit d’apprendre à messieurs vos nobles qu’il y a une justice, des lois, une bourgeoisie, une petite noblesse qui les vaut et qui les tient ! on ne fourrage pas dix champs de blé pour un lièvre, on ne porte pas le déshonneur dans les familles en séduisant de pauvres filles, on ne doit pas mépriser des gens qui nous valent, on ne se moque pas d’eux pendant dix ans, sans que ces faits ne grossissent, ne produisent des avalanches, et ces avalanches tombent, écrasent, enterrent messieurs les nobles. Vous voulez le retour à l’ancien ordre de choses, vous voulez déchirer le pacte social, cette charte où nos droits sont écrits...

– Après, dit Chesnel.

– N’est-ce pas une sainte mission que d’éclairer le peuple ? s’écria du Croisier, il ouvrira les yeux sur la moralité de votre parti quand il verra les nobles allant, comme Pierre ou Jacques, en Cour d’Assises. On se dira que les petites gens qui ont de l’honneur valent mieux que les grandes gens qui se déshonorent. La Cour d’Assises luit pour tout le monde. Je suis ici le défenseur du peuple, l’ami des lois. Vous m’avez jeté vous-même du côté du peuple à deux reprises, d’abord en refusant mon alliance, puis en me mettant an ban de votre société. Vous récoltez ce que vous avez semé.

Ce début effraya Chesnel aussi bien que madame du Croisier. La femme acquérait une horrible connaissance du caractère de son mari, ce fut une lueur qui lui éclairait non seulement le passé, mais encore l’avenir. Il paraissait impossible de faire capituler ce colosse ; mais Chesnel ne recula point devant l’impossible.

– Quoi ! monsieur, vous ne pardonneriez pas, vous n’êtes donc pas chrétien ? dit madame du Croisier.

– Je pardonne comme Dieu pardonne, madame, à des conditions.

– Quelles sont-elles ? dit Chesnel qui crut apercevoir un rayon d’espérance.

– Les Élections vont venir, je veux les voix dont vous disposez.

– Vous les aurez, dit Chesnel.

– Je veux, reprit du Croisier, être reçu, ma femme et moi, familièrement, tous les soirs, avec amitié, en apparence du moins, par monsieur le marquis d’Esgrignon et par les siens.

– Je ne sais pas comment nous l’y amènerons, mais vous serez reçu.

– Je veux une hypothèque de quatre cent mille francs fondée sur une transaction écrite au sujet de cette affaire, afin de toujours vous tenir un canon chargé sur le cœur.

– Nous consentons, dit Chesnel sans avouer encore qu’il avait les cent mille écus sur lui ; mais elle sera entre mains tierces et rendue à la famille après votre élection et le paiement.

– Non, mais après le mariage de ma petite-nièce, mademoiselle Duval qui réunira peut-être un jour quatre millions. Cette jeune personne sera instituée mon héritière au contrat et celle de ma femme, vous la ferez épouser à votre jeune comte.

– Jamais ! dit Chesnel.

– Jamais, reprit du Croisier tout enivré de son triomphe. Bonsoir.

– Imbécile que je suis, se dit Chesnel, pourquoi reculé-je devant un mensonge avec un pareil homme !

Du Croisier s’en alla, se plaisant à tout annuler au nom de son orgueil froissé, après avoir joui de l’humiliation de Chesnel, avoir balancé les destinées de la superbe maison en qui se résumait l’aristocratie de la province, et imprimé la marque de son pied sur les entrailles des d’Esgrignon. Il remonta dans sa chambre, en laissant sa femme avec Chesnel. Dans son ivresse il ne voyait rien contre sa victoire, il croyait fermement que les cent mille écus étaient dissipés ; pour les trouver, la maison d’Esgrignon avait besoin de vendre ou d’hypothéquer ses biens ; à ses yeux, la Cour d’Assises était donc inévitable. Les affaires de faux sont toujours arrangeables, quand la somme surprise est restituée. Les victimes de ce crime sont ordinairement des gens riches qui ne se soucient pas d’être la cause du déshonneur d’un homme imprudent. Mais du Croisier ne voulait renoncer à ses droits qu’à bon escient. Il se coucha donc en pensant au magnifique accomplissement de ses espérances, soit par la Cour d’Assises, soit par ce mariage, et il jouissait d’entendre la voix de Chesnel se lamentant avec madame du Croisier. Profondément religieuse et catholique, royaliste et attachée à la Noblesse, madame du Croisier partageait les idées de Chesnel à l’égard des d’Esgrignon. Aussi tous ses sentiments venaient-ils d’être cruellement froissés. Cette bonne royaliste avait entendu le hurlement du libéralisme qui, dans l’opinion de son directeur, souhaitait la ruine du catholicisme. Pour elle, le Côté Gauche était 1793 avec l’émeute et l’échafaud.

– Que dirait votre oncle, ce saint qui nous écoute ? s’écria Chesnel.

Madame du Croisier ne répondit que par deux grosses larmes qui coulèrent sur ses joues.

– Vous avez déjà été la cause de la mort d’un pauvre garçon et du deuil éternel de sa mère, reprit Chesnel en voyant combien il frappait juste et qui eût frappé jusqu’à briser ce cœur pour sauver Victurnien, voulez-vous assassiner mademoiselle Armande qui ne survivrait pas huit jours à l’infamie de sa maison ? Voulez-vous assassiner le pauvre Chesnel, votre ancien notaire, qui tuera le jeune comte dans sa prison avant qu’on ne l’accuse, et qui se tuera pour ne pas aller lui-même en Cour d’Assises comme coupable d’un meurtre ?

– Mon ami, assez ! assez ! Je suis capable de tout pour étouffer une semblable affaire, mais je ne connais monsieur du Croisier tout entier que depuis quelques instants... À vous, je puis l’avouer ! Il n’y a pas de ressources.

– S’il y en avait ? dit Chesnel.

– Je donnerais la moitié de mon sang pour qu’il y en eût, répondit-elle en achevant sa pensée par un hochement de tête où se peignit une envie de réussir.

Semblable au premier Consul qui, vaincu dans les champs de Marengo jusqu’à cinq heures du soir, à six heures obtint la victoire par l’attaque désespérée de Desaix et par la terrible charge de Kellermann, Chesnel aperçut les éléments du triomphe au milieu des ruines. Il fallait être Chesnel, il fallait être vieux notaire, vieil intendant, avoir été petit clerc de Maître Sorbier père, il fallait les illuminations soudaines du désespoir, pour être aussi grand que Napoléon, plus grand même : cette bataille n’était pas Marengo mais Waterloo, et Chesnel voulait vaincre les Prussiens en les voyant arrivés.

– Madame, vous de qui j’ai fait les affaires pendant vingt ans, vous l’honneur de la Bourgeoisie, comme les d’Esgrignon sont l’honneur de la Noblesse de cette province, sachez qu’il dépend maintenant de vous seule de sauver la maison d’Esgrignon. Maintenant répondez ? laisserez-vous déshonorer les mânes de votre oncle, les d’Esgrignon, le pauvre Chesnel ? Voulez-vous tuer mademoiselle Armande qui pleure ? Voulez-vous racheter vos torts en réjouissant vos ancêtres, les intendants des ducs d’Alençon, en consolant les mânes de notre cher abbé qui, s’il pouvait sortir de son cercueil, vous commanderait de faire ce que je vous demande à genoux ?

– Quoi ? s’écria madame du Croisier.

– Hé ! bien, voici les cent mille écus, dit-il en tirant de sa poche les paquets de billets de banque. Acceptez-les, tout sera fini.

– S’il ne s’agit que de cela, reprit-elle, et s’il n’en peut rien résulter de mauvais pour mon mari...

– Rien que de bon, dit Chesnel. Vous lui évitez les vengeances éternelles de l’Enfer au prix d’un léger désappointement ici-bas.

– Il ne sera pas compromis ? demanda-t-elle en regardant Chesnel.

Chesnel lut alors dans le fond de l’âme de cette pauvre femme. Madame du Croisier hésitait entre deux religions, entre les commandements que l’Église a tracés aux épouses et ses devoirs envers le Trône et l’Autel : elle trouvait son mari blâmable, et n’osait le blâmer, elle aurait voulu pouvoir sauver les d’Esgrignon, et ne voulait rien faire contre les intérêts de son mari.

– En rien, dit Chesnel, votre vieux notaire vous le jure sur les saints Évangiles...

Chesnel n’avait plus que son salut éternel à offrir à la maison d’Esgrignon, il le risqua en commettant un horrible mensonge ; mais il fallait abuser madame du Croisier ou périr. Aussitôt il rédigea lui-même et dicta à madame du Croisier un reçu de cent mille écus daté de cinq jours avant la fatale lettre de change, à une époque où il se rappela une absence faite par du Croisier qui était allé dans les biens de sa femme y ordonner des améliorations.

– Vous me jurez, dit Chesnel quand madame du Croisier eut les cent mille écus et quand il tint cette pièce, de déclarer devant le Juge d’Instruction que vous avez reçu cette somme au jour dit.

– Ne sera-ce pas un mensonge ?

– Officieux, dit Chesnel.

– Je ne saurais le faire sans l’avis de mon directeur, monsieur l’abbé Couturier.

– Eh ! bien, dit Chesnel, ne vous conduisez dans cette affaire que par ses conseils.

– Je vous le promets.

– Ne remettez la somme à monsieur du Croisier qu’après avoir comparu devant le Juge d’Instruction.

– Oui, dit-elle. Hélas, que Dieu me prête la force de comparaître devant la Justice humaine pour y soutenir un mensonge !

Après avoir baisé la main de madame du Croisier, Chesnel se dressa majestueusement comme un des prophètes peints par Raphaël au Vatican.

– L’âme de votre oncle tressaille de joie, vous avez à jamais effacé le tort d’avoir épousé l’ennemi du Trône et de l’Autel.

Ces paroles frappèrent vivement l’âme timorée de madame du Croisier. Chesnel pensa soudain à s’assurer de l’abbé Couturier, le directeur de la conscience de madame du Croisier. Il savait quelle opiniâtreté mettent les gens dévots dans le triomphe de leurs idées, une fois qu’ils se sont avancés pour leur parti, il voulut engager le plus promptement possible l’Église dans cette lutte en la mettant de son côté, il alla donc à l’hôtel d’Esgrignon, réveilla mademoiselle Armande, lui apprit les événements de la nuit, et la lança sur la route de l’évêché pour amener le prélat lui-même sur le champ de bataille.

– Mon Dieu ! tu dois sauver la maison d’Esgrignon, s’écria Chesnel en revenant chez lui à pas lents. L’affaire devient maintenant une lutte judiciaire. Nous sommes en présence d’hommes qui ont des passions et des intérêts, nous pouvons tout obtenir d’eux. Ce du Croisier a profité de l’absence du Procureur du Roi qui nous est dévoué, mais qui, depuis l’ouverture des Chambres, est à Paris. Qu’ont-ils donc fait pour empaumer le premier Substitut qui a donné suite à la plainte sans avoir consulté son chef ? Demain matin, il faudra pénétrer ce mystère, étudier le terrain, et peut-être, après avoir saisi les fils de cette trame, retournerai-je à Paris afin de mettre en jeu les hautes puissances par la main de madame de Maufrigneuse.

Tels étaient les raisonnements du pauvre vieil athlète qui voyait juste, et qui se coucha quasi-mort sous le poids de tant d’émotions et de tant de fatigues. Néanmoins, avant de s’endormir, il jeta sur les magistrats qui composaient le Tribunal, un coup d’œil scrutateur qui embrassait les pensées secrètes de leurs ambitions, afin de voir quelles étaient ses chances dans cette lutte, et comment ils pouvaient être influencés. En donnant une forme succincte au long examen des consciences que fit Chesnel, il fournira peut-être un tableau de la magistrature en province.

Les juges et les gens du Roi forcés de commencer leur carrière en province où s’agitent les ambitions judiciaires, voient tous Paris à leur début, tous aspirent à briller sur ce vaste théâtre où s’élèvent les grandes causes politiques, où la magistrature est liée aux intérêts palpitants de la société. Mais ce paradis des gens de justice admet peu d’élus, et les neuf dixièmes des magistrats doivent, tôt ou tard, se caser pour toujours en province. Ainsi tout Tribunal, toute Cour royale de province offrent deux partis bien tranchés, celui des ambitions lassées d’espérer, contentes de l’excessive considération accordée en province au rôle qu’y jouent les magistrats, ou endormies par une vie tranquille ; puis celui des jeunes gens et des vrais talents auxquels l’envie de parvenir que nulle déception n’a tempérée, ou que la soif de parvenir aiguillonne sans cesse, donne une sorte de fanatisme pour leur sacerdoce. À cette époque, le royalisme animait les jeunes magistrats contre les ennemis des Bourbons. Le moindre Substitut rêvait réquisitoires, appelait de tous ses vœux un de ces procès politiques qui menaient le zèle en relief, attiraient l’attention du Ministère et faisaient avancer les gens du Roi. Qui, parmi les Parquets, ne jalousait la Cour dans le ressort de laquelle éclatait une conspiration bonapartiste ? Qui ne souhaitait trouver un Caron, un Berton, une levée de boucliers ? Ces ardentes ambitions, stimulées par la grande lutte des partis, appuyées sur la raison d’État et sur la nécessité de monarchiser la France, étaient lucides, prévoyantes, perspicaces ; elles faisaient avec rigueur la police, espionnaient les populations et les poussaient dans la voie de l’obéissance d’où elles ne doivent pas sortir. La Justice alors fanatisée par la foi monarchique réparait les torts des anciens Parlements, et marchait d’accord avec la Religion, trop ostensiblement peut-être. Elle fut alors plus zélée qu’habile, elle pécha moins par machiavélisme que par la sincérité de ses vues qui parurent hostiles aux intérêts généraux du Pays, qu’elle essayait de mettre à l’abri des révolutions. Mais, prise dans son ensemble, la Justice contenait encore trop d’éléments bourgeois, elle était encore trop accessible aux passions mesquines du libéralisme, elle devait devenir tôt ou tard constitutionnelle et se ranger du côté de la Bourgeoisie au jour d’une lutte. Dans ce grand corps, comme dans l’Administration, il y eut de l’hypocrisie, ou pour mieux dire, un esprit d’imitation qui porte la France à toujours se modeler sur la Cour, et à la tromper ainsi très innocemment.

Ces deux sortes de physionomies judiciaires existaient au Tribunal où s’allait décider le sort du jeune d’Esgrignon. Monsieur le président du Ronceret, un vieux juge nommé Blondet y représentaient ces magistrats, résignés à n’être que ce qu’ils sont et casés pour toujours dans leur ville. Le parti jeune et ambitieux comptait monsieur Camusot le Juge d’Instruction et monsieur Michu, nommé juge-suppléant par la protection de la maison de Cinq-Cygne, et qui devait à la première occasion entrer dans le ressort de la Cour royale de Paris.

Mis à l’abri de toute destitution par l’inamovibilité judiciaire et ne se voyant pas accueilli par l’aristocratie suivant l’importance qu’il se donnait, le Président du Ronceret avait pris parti pour la Bourgeoisie en donnant à son désappointement le vernis de l’indépendance, sans savoir que ses opinions le condamnaient à rester président toute sa vie. Une fois engagé dans cette voie, il fut conduit par la logique des choses, à mettre son espérance d’avancement dans le triomphe de du Croisier et du Côté Gauche. Il ne plaisait pas plus à la Préfecture qu’à la Cour royale. Forcé de garder des ménagements avec le pouvoir, il était suspect aux Libéraux. Il n’avait ainsi de place dans aucun parti. Obligé de laisser la candidature électorale à du Croisier, il se voyait sans influence et jouait un rôle secondaire. La fausseté de sa position réagissait sur son caractère, il était aigre et mécontent. Fatigué de son ambiguïté politique, il avait résolu secrètement de se mettre à la tête du parti libéral et de dominer ainsi du Croisier. Sa conduite dans l’affaire du comte d’Esgrignon fut son premier pas dans cette carrière. Il représentait admirablement déjà cette Bourgeoisie qui offusque de ses petites passions les grands intérêts du pays, quinteuse en politique, aujourd’hui pour et demain contre le pouvoir, qui compromet tout et ne sauve rien, désespérée du mal qu’elle a fait et continuant à l’engendrer, ne voulant pas reconnaître sa petitesse, et tracassant le pouvoir en s’en disant la servante, à la fois humble et arrogante, demandant au peuple une subordination qu’elle n’accorde pas à la Royauté, inquiète des supériorités qu’elle désire mettre à son niveau, comme si la grandeur pouvait être petite, comme si le pouvoir pouvait exister sans force.

Ce Président était un grand homme sec et mince, à front fuyant, à cheveux grêles et châtains, aux yeux vairons, à teint couperosé, aux lèvres serrées. Sa voix éteinte faisait entendre le sifflement gras de l’asthme. Il avait pour femme une grande créature solennelle et dégingandée qui s’affublait des modes les plus ridicules, et se parait excessivement. La Présidente se donnait des airs de reine, elle portait des couleurs vives, et n’allait jamais au bal sans orner sa tête de ces turbans si chers aux Anglaises, et que la province cultive avec amour. Riches tous deux de quatre ou cinq mille livres de rente, ils réunissaient, avec le traitement de la présidence, une douzaine de mille francs. Malgré leur pente à l’avarice, ils recevaient un jour par semaine afin de satisfaire leur vanité. Fidèle aux vieilles mœurs de la ville où du Croisier introduisait le luxe moderne, monsieur et madame du Ronceret n’avaient fait aucun changement, depuis leur mariage, à l’antique maison où ils demeuraient, et qui appartenait à madame. Cette maison, qui avait une façade sur la cour et l’autre sur un petit jardin, présentait sur la rue un vieux pignon triangulaire et grisâtre, percé d’une croisée à chaque étage. La cour et le jardin étaient encaissés par une haute muraille, le long de laquelle s’étendaient dans le jardin une allée de marronniers et les communs dans la cour. Du côté de la rue qui longeait le jardin, s’étendait une vieille grille en fer dévorée de rouille ; et sur la cour, entre deux panneaux de mur, était une grande porte cochère terminée par une immense coquille. Cette coquille se retrouvait au-dessus de la porte de la façade. Là, tout était sombre, étouffé, sans air. La muraille mitoyenne offrait des jours grillés comme des fenêtres de prison. Les fleurs avaient l’air de se déplaire dans les petits carrés de ce jardinet, où les passants pouvaient voir par la grille ce qui s’y faisait. Au rez-de-chaussée, après une grande antichambre éclairée sur le jardin, on entrait dans le salon dont une des fenêtres donnait sur la rue, et qui avait un perron à porte vitrée sur le jardin. La salle à manger d’une grandeur égale à celle du salon était de l’autre côté de l’antichambre. Ces trois pièces s’harmoniaient à cet ensemble mélancolique. Les plafonds, tous coupés par ces lourdes solives peintes, ornées au milieu de quelques maigres losanges à rosaces sculptées, brisaient le regard. Les peintures, de tons criards, étaient vieilles et enfumées. Le salon, décoré de grands rideaux en soie rouge mangée par le soleil, était garni d’un meuble de bois peint en blanc et couvert en vieille tapisserie de Beauvais à couleurs effacées. Sur la cheminée, une pendule du temps de Louis XV se voyait entre des girandoles extravagantes dont les bougies jaunes ne s’allumaient qu’aux jours où la présidente dépouillait de son enveloppe verte un vieux lustre à pendeloques de cristal de roche. Trois tables de jeu à tapis vert râpé, un trictrac suffisaient aux joies de la compagnie à laquelle madame du Ronceret accordait du cidre, des échaudés, des marrons, des verres d’eau sucrée et de l’orgeat fait chez elle. Depuis quelque temps, elle avait adopté tous les quinze jours un thé enjolivé de pâtisseries assez piteuses. Par chaque trimestre, les du Ronceret donnaient un grand dîner à trois services, tambouriné dans la ville, servi dans une détestable vaisselle, mais confectionné avec la science qui distingue les cuisinières de province. Ce repas gargantuesque durait six heures. Le Président essayait alors de lutter par une abondance d’avare avec l’élégance de du Croisier. Ainsi la vie et ses accessoires concordaient chez le Président à son caractère et à sa fausse position. Il se déplaisait chez lui sans savoir pourquoi, mais il n’osait y faire aucune dépense pour y changer l’état des choses, trop heureux de mettre tous les ans sept ou huit mille francs de côté pour pouvoir établir richement son fils Félicien qui n’avait voulu devenir ni magistrat, ni avocat, ni administrateur, et dont la fainéantise le désespérait. Le Président était sur ce point en rivalité avec son vice-président monsieur Blondet, vieux juge qui depuis longtemps avait lié son fils avec la famille Blandureau. Ces riches marchands de toiles avaient une fille unique à laquelle le président souhaitait de marier Félicien. Comme le mariage de Joseph Blondet dépendait de sa nomination aux fonctions de juge-suppléant que le vieux Blondet espérait obtenir en donnant sa démission, le président du Ronceret contrariait sourdement les démarches du juge et faisait travailler les Blandureau secrètement. Aussi, sans l’affaire du jeune comte d’Esgrignon, peut-être les Blondet auraient-ils été supplantés par l’astucieux Président, dont la fortune était bien supérieure à celle de son compétiteur.

La victime des manœuvres de ce président machiavélique, monsieur Blondet, une de ces curieuses figures enfouies en province comme de vieilles médailles dans une crypte, avait alors environ soixante-sept ans ; il portait bien son âge, il était de haute taille, et son encolure rappelait les chanoines du bon temps. Son visage, percé par les mille trous de la petite vérole qui lui avait déformé le nez en le lui tournant en vrille, ne manquait pas de physionomie, il était coloré très également d’une teinte rouge, et animé par deux petits yeux vifs, habituellement sardoniques, et par un certain mouvement satirique de ses lèvres violacées. Avocat avant la Révolution, il avait été fait Accusateur Public, mais il fut le plus doux de ces terribles fonctionnaires. Le bonhomme Blondet, on l’appelait ainsi, avait amorti l’action révolutionnaire en acquiesçant à tout et n’exécutant rien. Forcé d’emprisonner quelques nobles, il avait mis tant de lenteur à leur procès, qu’il leur fit atteindre au neuf thermidor avec une adresse qui lui avait concilié l’estime générale. Certes, le bonhomme Blondet aurait dû être le Président du Tribunal ; mais, lors de la réorganisation des tribunaux, il fut écarté par Napoléon dont l’éloignement pour les républicains reparaissait dans les moindres détails du gouvernement. La qualification d’ancien Accusateur Public, inscrite en marge du nom de Blondet, fit demander par l’Empereur à Cambacérès s’il n’y avait pas dans le pays quelque rejeton d’une vieille famille parlementaire à mettre à sa place. Du Ronceret, dont le père avait été Conseiller au Parlement, fut donc nommé. Malgré la répugnance de l’Empereur, l’archichancelier, dans l’intérêt de la justice, maintint Blondet juge, en disant que le vieil avocat était un des plus forts jurisconsultes de France. Le talent du juge, ses connaissances dans l’ancien Droit et plus tard dans la nouvelle législation eussent dû le mener fort loin ; mais, semblable en ceci à quelques grands esprits, il méprisait prodigieusement ses connaissances judiciaires et s’occupait presque exclusivement d’une science étrangère à sa profession, et pour laquelle il réservait ses prétentions, son temps et ses capacités. Le bonhomme aimait passionnément l’horticulture, il était en correspondance avec les plus célèbres amateurs, il avait l’ambition de créer de nouvelles espèces, il s’intéressait aux découvertes de la botanique, il vivait enfin dans le monde des fleurs. Comme tous les fleuristes, il avait sa prédilection pour une plante choisie entre toutes et sa favorite était le
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