Victor hugo, les noirs et l'esclavage





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VICTOR HUGO, LES NOIRS ET L'ESCLAVAGE
par
Léon-François HOFFMANN
Publication initiale dans

Françofonia [Univ. Bologna]

N°16, 30, 1996, p.47-90
Figure de référence de l'écrivain engagé dans la lutte contre l'absolutisme politique et religieux, porte-parole des droits de l'homme, Victor Hugo est resté pour la postérité le défenseur des opprimés. Des questions se posent néanmoins quant aux sentiments de fraternité qu'il affirmait ressentir envers tous ses semblables. Envers les Noirs, en l'occurrence.
Les chercheurs intéressés par l'image de l'homme noir dans 1'oeuvre de Victor Hugo se sont généralement limités à gloser Bug-Jargal. Le héros noir Bug-Jargal dit Pierrot, le griffe Habibrah, le sacatras Biassoui ont suscité de nombreux commentaires et des controverses parfois acerbes. Moralement exemplaire bien qu'appartenant à un groupe humain méprisé, le personnage éponyme, a été vu par certains comme l'admirable apôtre de la lutte des Noirs pour la dignité humaine, par d'autres comme l'ancêtre de l'oncle Tom, prototype du Noir servile et résigné éminemment rassurant pour le lecteur blanc. Le nain Habibrah et le sinistre Biassou ont été considérés le plus souvent comme pures incarnations du mal...encore que des analyses récentes soient venues, nous le verrons, nuancer cette condamnation. Personnage historique tout comme Biassou, son allié mulâtre André Rigaud ne vaut guère mieux que lui. Toujours dans Bug-Jargal, la masse anonyme des esclaves soulevés contre les maîtres blancs n'est nulle part décrite de façon à susciter chez le lecteur sympathie ou admiration.ii
L'essentiel du texte se présente comme le récit de l'un de ses protagonistes, le capitaine Léopold d'Auverney, neveu d'un colon et élevé à Saint-Domingue ; rien ne dit que Victor Hugo, créateur de cette voix narrative et des préjugés qu'elle exprime, ait voulu s'identifier entièrement à elle : le jeune littérateur qu'était Hugo en 1818 et encore en 1826 n'est pas le militaire adulte (par les malheurs de l'existence sinon par l'âge) qui raconte l'histoireiii ; l'auteur a pu infléchir ses propres jugements, ou du moins leur expression, pour les attribuer à son narrateur. Lorsque d'Auverney explique que le « désastreux décret du 15 mai 1791 » qui accordait les droits politiques aux hommes de couleur libres « blessait si cruellement l'amour-propre, peut-être fondé, des blancs » (V, 589), est-ce Hugo qui refuse par son truchement de condamner le préjugé de la couleur ? Ou lorsque le jeune homme exprime sa pitié pour les esclaves maltraités, est-ce Hugo qui incite le lecteur à la charité et à la compassion ? Quoi qu'il en soit, on remarquera la violence réactionnaire du prologue et de l'épilogue, lieux du texte où c'est l'auteur qui est censé s'exprimer et non pas son personnage. Tout se passe ici comme si la voix omnisciente (de Hugo ?) avait voulu neutraliser certains jugements portés par la voix de son protagoniste, qui risquaient de sembler trop progressistes et tolérants.

Aussi importe-t-il dans notre optique d'étendre la recherche aux autres textes de Hugo, bien qu'il soit très rarement fait mention des Noirs dans ses autres oeuvres d'imagination, dans ses oeuvres critiques et politiques, ou dans ses carnets et sa correspondanceiv. Peu nombreuses au vu de l'immensité de l’œuvre hugolienne, certaines références n'en sont pas moins significatives. Surtout dans la mesure où elles ne sont pas tirées de fictions mais traduisent le jugement explicite de l'auteur, elles devraient fournir, si leur ensemble présente une certaine cohérence idéologique, une réponse plus circonstanciée à la question qui nous intéresse, et permettre en outre de déterminer si au cours des ans la vision des Noirs qui s'en dégage a évolué depuis l’œuvre de jeunesse qu'est Bug-Jargal.

En fait, la question est en quelque sorte triple: il s'agit d'abord de dégager l'attitude affective de Hugo envers les noirs en général, les traits de caractère qu'il leur a attribués, et ses jugements de valeur sur leur aspect physique ou leurs aptitudes intellectuelles. il faut ensuite considérer sa position envers l'institution de l'esclavage, car dire esclave au XIXème siècle c'est pratiquement toujours dire noir. il importe enfin de savoir ce qu'il pensait de l'impérialisme colonialiste, au nom duquel les puissances européennes s'étaient lancées à la conquête de l'Afrique noire dès avant la fin du siècle.
1. Bug-Jargal, un texte controversé. – Bug-Jargal s'inscrit bien entendu dans un contexte, voire une tradition, et les érudits ont signalé tant les témoignages oculaires que Hugo avait pu exploiter que les oeuvres de fiction, de tendances négrophiles aussi bien que négrophobes, auxquelles on peut le rattacherv. Convient-il en définitive de ranger Bug-Jargal parmi les apologies ou parmi les dénigrements des Noirs ? Le désaccord le plus complet règne sur la question, non seulement à notre époque particulièrement sensible aux diverses manifestations des préjugés de couleur, mais dès sa parution. Trop négrophile, estime le 20 mars 1826 «Le Drapeau blanc», organe de la réaction :
Le principal personnage de Bug-Jargal émeut et intéresse. Pourtant on ne peut guère se familiariser avec un nègre de Congo, représenté comme un modèle de grandeur, d'héroïsme, de sensibilité et revêtu d'un caractère pour ainsi dire chevaleresque. C'est reconnaître à la race africaine une capacité de haute civilisation qu'elle ne possède en aucune manière.
« L'Étoile », de même tendance idéologique, avait au contraire félicité Victor Hugo, le 6 mars 1826, de s'être montré négrophobe, c'est-à-dire réaliste, puisque,
si l'auteur a exagéré les qualités qu'il donne à son héros, il a, en revanche, peint le reste des nègres sous des couleurs dont nos philanthropes seront probablement fort scandalisés ; car il n'a rien dissimulé de leur cruauté stupide et de leur brutalité féroce.
Négrophile, estime « La Revue encyclopédique » d'avril 1826, dans la mesure où : « montrer un noir si supérieur aux blancs, c'est combattre le préjugé qui voudrait placer les nègres au dernier rang de l'échelle des hommes » (p. 846-847). Négrophobe, juge un certain Chauvet dans le numéro d'avril 1831 de la même revue : « la magnanimité chevaleresque de Bug-Jargal a même quelque chose de disparate dans un ouvrage où sa race est représentée comme si digne de mépris » (p. 81-97).vi La lecture plus récente faite par certains analystes n'est pas moins péremptoire et, comme le signale Fauke Gewecke, « cette opposition d'opinions, si inouïe qu'elle puisse paraître, caractérise encore aujourd'hui la réception de Bug-Jargal ».vii Deux exemples, parmi tant d'autres :
Ce roman (très peu connu des Noirs aujourd'hui, hélas !) est un véritable réquisitoire contre la traite des Noirs et l'esclavage sous toutes ses formes, et partant, un roman « négrophile », écrit Ntsobe en 1979viii.
« Bug-Jargal est un tissu de lieux communs négrophobes », rétorque la même année Roger Toumsonix. Quant à Pierre Laforgue, il se déchaîne contre quiconque « s'érigeant dérisoirement en censeur » soupçonne Hugo de ne pas être un parangon de la largesse d'esprit. En outre, Laforgue interdit catégoriquement de « chercher la vérité de Bug-Jargal là où elle n'est pas, par exemple dans les rares proclamations de Hugo sur l'Afrique et l'esclavage »x.10 Bref la question, qui reste d'actualité, ayant suscité des réactions aussi différentes que passionnées chez les lecteurs les plus avertis, n'est pas réglée et ne saurait vraisemblablement jamais l'être. Elle mérite toutefois une étude systématique, aussi impartiale que possible, s'appuyant sur des éléments textuels précis plutôt que sur des impressions générales fondées sur des lectures idéologiquement déterminées d'avance. C'est ce qui justifiera l'abondance, sans doute fastidieuse, de citations qu'elle comportera.

Le tort, me semble-t-il, a été de considérer Bug-Jargal avant tout comme un pamphlet, affirmation selon les uns de la dignité des Noirs, proclamation selon les autres de leur infériorité congénitale. Si tel avait été le cas, on voit mal comment deux lectures incompatibles auraient pu en être proposées.

Ce que Victor Hugo a voulu sans doute d'abord, c'est évoquer dans un décor exotique, pendant un épisode particulièrement dramatique de l'histoire récente, des amours malheureuses et une amitié exemplaire : l'annonce publicitaire du roman parue dans le Journal de Paris du 7 février 1826, et qu'il a dû approuver ou même rédiger, promet que « à un intérêt vif et profond se joint le mérite d'un style pittoresque et une peinture aussi vraie qu'animée des lieux, des mœurs et des caractères ».xi Cela ne l'a bien entendu pas empêché d'exprimer les convictions anti-révolutionnaires et anti-républicaines qui étaient à l'époque les siennes, ni de brocarder, dans une scène d'un comique grinçant, l'égoïsme et l'impuissance des assemblées délibératives, ni de condamner les abus de certains colons, et lui a sans doute également fait multiplier à plaisir, outre des passages qui annoncent l'art de sa maturité, l'abus de l'hyperbole, les péripéties rocambolesques, les invraisemblances psychologiques et les tirades pathétiques dignes des moins bons mélodrames de l'époque.xii"

Notre propos n'est pas d'accabler une oeuvre de jeunesse à laquelle d'ailleurs personne ne nie un intérêt certain mais dont la facture ne se compare ni à celle du Dernier jour d'un condamné ni à celle de Notre-dame de Paris. Il n'est pas de tracer la filiation entre ses principaux personnages et ceux des oeuvres qui suivront. Il n'est pas d'analyser les positions politiques ou la vision sociale de Hugo qui, implicitement ou explicitement informent le texte.xiii E n'est pas de discuter l'exactitude historique des faits rapportés dans Bug-Jargal. Enfin, il n'est pas de chercher une hypothétique « vérité » du roman, mais bien de le considérer comme une pièce à verser au dossier d'un aspect précis de l'idéologie hugolienne.
2. Pierrot/Bug-Jargal. - Les deux protagonistes de Bug-Jargal, les deux frères ennemis Pierrot et d'Auverney, l'un par sa noblesse parfaite, l'autre par son singulier manque de pénétration, semblent tirés des romans pour adolescents du temps jadis. S'ils n'étaient pas issus de l'imagination hugolienne, ils auraient probablement été oubliés depuis longtemps. Rendant compte du roman à sa sortie pour le 12ème volume du Mercure du dix-neuvième siècle, Hyacinthe de Latouche relève quelques-unes des invraisemblances du personnage éponyme :
Bug-Jargal, dit Pierrot, le grand homme de cette petite action, montre bien quelques qualités factices d'un héros de roman ; il se pique bien d'obéir au point d'honneur, sentiment que les sauvages ne connaissent guère ; mais [...] il se comparera à un chien dans sa docilité pour un blanc. Vous l'entendrez dire ; «Vois Rask (c’est le dogue), je puis bien l'égorger, il se laissera faire ; mais je ne saurais le contraindre à lutter contre moi, il ne me comprendrait point. Je ne te comprends point. Je suis Rask pour toi».

Du reste cet esclave est un Roi ; et, tandis qu'il fait quelques extravagances sentimentales pour l'amour d'une blanche qui en aime un autre, il est tour à tour Amadis et Régulus en caleçon, il perd sa propre femme et laisse égorger ses enfants.
Plus exactement, la femme du héros qui soupire pour la fiancée de d'Auverney « a été prostituée à des blancs » et est morte en lui demandant de la venger (XLVI, 678) ; le père de Bug, jadis roi de Kakongo, a été brisé sur la roue avec Ogé ;xiv ses enfants en bas âge ont été battus à mort l'un après l'autre par le Blanc auquel ils appartenaient. Or, ce n'est pas l'esclave Pierrot qui vengera les siens, ou que ces horreurs pousseront à susciter la révolte : « les esclaves, explique-t-il, se révoltèrent contre leur maître et le punirent du meurtre de mes enfants. Ils m'élurent leur chef » (XLVII, 678).
Une fois qu'on l'en investit, ce fils de roi assume le pouvoir qui est son apanage, mais semble soucieux de modérer la révolte autant et plus que d'en assurer la réussite. Tout à son amour, Pierrot se précipite à peine élu pour empêcher ses compagnons de faire du mal à son maître et à la famille de celui-ci. Il parvient à sauver Marie et son jeune frère, mais arrive trop tard pour sauver la vie du colon (Habibrah l'ayant déjà poignardé).xv Pardon des injures admirable, sans doute, mais curieux pour un Spartacus domingois.xvi Au reste, il est clairement indiqué que nous sommes devant un Noir hors série, incarnation vivante de l'honneur et de l'abnégation. Il est vrai que sa première apparition n'a rien de flatteur ; d'Auverney ne voit dans l'obscurité que « ses deux yeux ardents (qui) étincelaient dans l'ombre et une double rangée de dents blanches… » (VI, 590), description qui aurait tout aussi bien convenu à quelque bête féroce. Alors que, sous l'empire de la jalousie (sentiment instinctif et non pas réfléchi comme la soif de vengeance), Pierrot est prêt à poignarder le neveu de son maître, le cri d'angoisse de Marie suffit à le désarmer et à le faire fuir. Tout se passe en somme, Latouche l'avait remarqué, comme si Bug se confondait avec son dogue Rask, redoutable et intrépide, mais obéissant aveuglément à la voix de son maître. C'est d'ailleurs « un sujet du plus grand prix pour la culture des plantations » puisque, loin de résister en sabotant le travail forcé, il lui arrive souvent « de faire en un jour l'ouvrage de dix de ses camarades, pour les soustraire aux châtiments » (XI, 600).

À sa prochaine apparition, lorsqu'il sauve Marie de la gueule du crocodile, il est décrit comme « un jeune noir d'une stature colossale » (VIII, 596). Selon la version de 1819 : « sa figure était belle pour un nègre » et, plus loin, « sa figure, où les signes caractéristiques de la race noire étaient moins apparents que sur celle des autres nègres... » (0. C., T. I, p. 352 et 356). On insistera à plusieurs reprises sur la carrure de Bug, « doué de forces colossales » (XII, 603), assez fort pour briser ses fers, « vrai Gibraltar », au moral comme au physique (1, 581). D'Auverney évoque encore, outre sa « taille presque gigantesque » et sa « force prodigieuse »
l'air de rudesse et de majesté empreint sur son visage au milieu des signes caractéristiques de la race africaine, l'éclat de ses yeux, la blancheur de ses dents sur le noir éclatant de sa peau, la largeur de son front, surprenante surtout chez un nègre,xvii le gonflement dédaigneux qui donnait à l'épaisseur de ses lèvres et de ses narines quelque chose de si fier et de si puissant, la noblesse de son port, la beauté de ses formes (IX, 597).
Majesté, noblesse, beauté distinguent Pierrot de ses frères de race et lorsqu'il explique qu'il a brisé ses chaînes, il semble dire « Je ne suis pas fait pour porter des fers » (XII, 602)...à la différence, sans doute, de ses compagnons de servitude. Ce « Nègre comme il y a peu de Blancs »xviii est donc un être exemplaire, doué des plus belles qualités morales et intellectuelles. L'humanisation du personnage est achevée. De Noir-brute il est promu Noir-homme. Noir exceptionnel, il s'exprime non seulement dans sa langue maternelle mais en créole, en espagnol et dans un français choisi ; il lit et écrit l'arabe ; il joue de la guitare et compose des romances ; Noir exceptionnel, au point qu'avant de marcher au supplice le neveu du colon dont il fut l'esclave lui confie son épouse, mieux, la lui « lègue » (XLVIII, 682) ; Noir exceptionnel dont il n'est pas exagéré de dire que sa négritude est devenue une convention littéraire plutôt qu'une réalité ethnique ou, si l'on préfère, que Bug-Jargal incarne l'exception qui confirme la règle.

La grandeur d'âme qui émane de Pierrot fait en quelque sorte oublier ses traits négroïdes qui incarnent la laideur aux yeux des Blancs...y compris ceux de Hugo. Écrivant à Adolphe de Saint-Valry le 2 octobre 1821 pour lui faire quelques critiques à propos d'un poème qu'il lui avait envoyé, le jeune Hugo se justifie en minaudant : « il est bien permis à une vilaine négresse de remarquer deux ou trois taches de rousseur sur la peau d'une jolie blanche ». Vingt-quatre ans plus tard, sous le titre
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