I sables mouvants





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Romain Rolland
Jean-Christophe
Tome IV



BeQ



Romain Rolland

Jean-Christophe
IV
La révolte

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classiques du 20e siècle

Volume 57 : version 1.0

Jean-Christophe fut publié d’abord en 17 Cahiers de la Quinzaine, par Charles Péguy, de février 1904 à octobre 1912, puis en 10 volumes à la librairie Ollendorff. Édition de référence, pour cette version numérisée, qui comprend aussi dix volumes : Le Livre de Poche, en trois volumes.

1. L’aube

2. Le matin.

3. L’adolescent.

4. La révolte.

5. La foire sur la place.

6. Antoinette.

7. Dans la maison.

8. Les amies.

9. Le buisson ardent.

10. La nouvelle journée.

Jean-Christophe

La révolte

I



Sables mouvants


Libre !... Libre des autres et de soi !... Le réseau de passions, qui le liaient depuis un an, venait brusquement de se rompre. Comment ? Il n’en savait rien. Les mailles avaient cédé à la poussée de son être. C’était une de ces crises de croissance, où les natures robustes déchirent violemment l’enveloppe morte d’hier, l’âme ancienne où elles étouffent.

Christophe respirait à pleins poumons, sans bien comprendre ce qui était arrivé. Un tourbillon de bise glacée s’engouffrait sous la grande porte de la ville, quand il rentra, venant d’accompagner Gottfried. Les gens baissaient la tête contre l’ouragan. Les filles allant à l’ouvrage luttaient avec dépit contre le vent qui se jetait dans leurs jupes ; elles s’arrêtaient pour souffler, le nez et les joues rouges, l’air rageur ; elles avaient envie de pleurer. Christophe riait de joie. Il ne pensait pas à la tourmente. Il pensait à l’autre tourmente, dont il venait de sortir. Il regardait le ciel d’hiver, la ville enveloppée de neige, les gens qui passaient en luttant ; il regardait autour de lui, en lui : rien ne le liait plus à rien. Il était seul... Seul ! Quel bonheur d’être seul, d’être à soi ! Quel bonheur d’avoir échappé à ses chaînes, à la torture de ses souvenirs, à l’hallucination des figures aimées et détestées ! Quel bonheur de vivre enfin, sans être la proie de la vie, d’être devenu son maître !...

Il rentra dans sa maison, blanc de neige. Il se secoua gaiement, comme un chien. En passant près de sa mère, qui balayait le corridor, il l’enleva de terre, avec des cris inarticulés et affectueux, comme on en dit aux petits enfants. La vieille Louisa se débattait dans les bras de son fils, mouillé de neige qui fondait ; et elle l’appela : « gros bête ! » en riant d’un bon rire enfantin.

Il monta dans sa chambre, quatre à quatre. Il pouvait à peine se voir dans sa petite glace, tant le jour était sombre. Mais son cœur jubilait. Sa chambre étroite et basse, où il avait peine à remuer, lui semblait un royaume. Il ferma la porte à clef, et rit de contentement. Enfin, il allait se retrouver ! Depuis combien de temps s’était-il perdu ! Il avait hâte de se plonger dans sa pensée. Elle lui apparaissait comme un grand lac qui se fondait au loin dans la brume dorée. Après une nuit de fièvre, il se tenait au bord, les jambes baignées par la fraîcheur de l’eau, le corps caressé par la brise d’un matin d’été. Il se jeta à la nage ; il ne savait où il allait, et peu lui importait : c’était la joie de nager au hasard. Il se taisait, riant, écoutant les mille bruits de son âme ; elle fourmillait d’êtres. Il n’y distinguait rien, la tête lui tournait ; il n’éprouvait qu’un bonheur éblouissant. Il jouit de sentir ces forces inconnues ; et, remettant paresseusement à plus tard de faire l’essai de son pouvoir, il s’engourdit dans l’orgueilleuse ivresse de cette floraison intérieure qui, comprimée depuis des mois, éclatait comme un printemps soudain.

Sa mère l’appelait à déjeuner. Il descendit, la tête étourdie, ainsi qu’après une journée au grand air ; une telle joie rayonnait en lui que Louisa lui demanda ce qu’il avait. Il ne répondit pas ; il la prit par la taille et la força à faire un tour de danse autour de la table, où la soupière fumait. Louisa, essoufflée, cria qu’il était fou ; puis elle frappa des mains :

« Mon Dieu ! fit-elle, inquiète. Je parie qu’il est de nouveau amoureux ! »

Christophe éclata de rire. Il lança sa serviette en l’air :

« Amoureux !... s’écria-t-il. Ah ! bon Dieu !... Non, non ! c’est assez ! Tu peux être tranquille. C’est fini, fini, pour toute la vie fini !... Ouf ! »

Il but un grand verre d’eau.

Louisa le regardait rassurée, hochait la tête, souriait :

« Beau serment d’ivrogne ! dit-elle. Il y en a pour jusqu’au soir.

– C’est toujours cela de gagné, répondit-il, de bonne humeur.

– Bien sûr ! fit-elle. Alors, qu’est-ce que tu as qui te rend si content ?

– Je suis content. Voilà ! »

Les coudes sur la table, assis en face d’elle, il voulut lui conter tout ce qu’il ferait plus tard. Elle l’écoutait avec un affectueux scepticisme, et lui faisait remarquer doucement que la soupe refroidissait. Il savait qu’elle n’entendait pas ce qu’il disait ; mais il n’en avait cure : c’était pour lui-même qu’il parlait.

Ils se regardaient en souriant : lui, parlant ; elle, n’écoutant guère. Bien qu’elle fût fière de son fils, elle n’attachait pas grande importance à ses projets artistiques ; elle pensait : « Il est heureux : c’est l’essentiel. » – Tout en se grisant de ses discours, il regardait la chère figure de sa mère, avec son fichu noir sévèrement serré autour de la tête, ses cheveux blancs, ses yeux jeunes qui le couvaient d’amour, son beau calme indulgent. Il lisait toutes ses pensées en elle. Il lui dit, en plaisantant :

« Cela t’est bien égal, hein ? tout ce que je te raconte ? »

Elle protesta faiblement :

« Mais non, mais non ! »

Il l’embrassa :

« Mais si, mais si ! Va, ne t’en défends pas. Tu as raison. Aime-moi seulement. Je n’ai pas besoin qu’on me comprenne, – ni toi, ni personne. Je n’ai plus besoin de personne, ni de rien, maintenant : j’ai tout en moi...

– Allons, fit Louisa, le voilà avec une autre folie, à présent !... Enfin, puisqu’il lui en faut une, j’aime encore mieux celle-là. »

*

Bonheur délicieux de se laisser flotter sur le lac de sa pensée !... Couché au fond d’une barque, le corps baigné de soleil, le visage baisé par le petit air frais qui court à la surface de l’eau, il s’endort, suspendu sur le ciel. Sous son corps étendu, sous la barque balancée, il sent l’onde profonde ; sa main nonchalamment y plonge. Il se soulève ; et, le menton appuyé sur le rebord du bateau, comme quand il était enfant, il regarde passer l’eau. Il voit des miroitements d’être étranges, qui filent comme des éclairs... D’autres, d’autres encore... Jamais ils ne sont les mêmes. Il rit au spectacle fantastique qui se déroule en lui ; il rit à sa pensée ; il n’a pas le besoin de la fixer. Choisir, pourquoi choisir dans ces milliers de rêves ? Il a bien le temps !... Plus tard !... Quand il voudra, il n’aura qu’à jeter ses filets, pour retirer les monstres qu’il voit luire dans l’eau. Il les laisse passer... Plus tard !...

La barque flotte au gré du vent tiède et du courant insensible. Il fait doux, soleil, et silence.

*

Languissamment enfin, il laisse tomber les filets. Penché sur l’eau qui grésille, il les suit du regard, jusqu’à ce qu’ils aient disparu. Après quelques minutes de torpeur, il les ramène sans hâte ; à mesure qu’il les tire, ils deviennent plus lourds ; au moment de les sortir, il s’arrête pour prendre haleine. Il sait qu’il tient sa proie, il ne sait quelle est sa proie ; il prolonge le plaisir de l’attente.

Enfin, il se décide : les poissons aux cuirasses irisées apparaissent hors de l’eau ; ils se tordent comme un nid de serpents. Il les regarde curieusement, il les remue du doigt ; il veut prendre les plus beaux, un instant, dans sa main ; mais à peine les a-t-il sortis de l’eau que leurs nuances pâlissent, ils se fondent entre ses doigts. Il les rejette dans l’eau, et recommence à pêcher. Il est plus avide de voir, l’un après l’autre, tous les rêves qui s’agitent en lui, que d’en garder aucun : ils lui semblent plus beaux, quand ils flottent librement dans le lac transparent...

Il en pêchait de toutes sortes, tous plus extravagants les uns que les autres. Depuis des mois que les idées s’amassaient, sans qu’il en tirât parti, il crevait de richesses à dépenser. Mais tout était pêle-mêle : sa pensée était un capharnaüm, un bric-à-brac de juif, où étaient empilés dans la même chambre des objets rares, des étoffes précieuses, des ferrailles, des guenilles. Il ne savait pas distinguer ce qui avait le plus de prix : tout l’amusait également. C’étaient des frôlements d’accords, des couleurs qui sonnaient comme des cloches, des harmonies qui bourdonnaient comme des abeilles, des mélodies souriantes, comme des lèvres amoureuses. C’étaient des visions de paysages, des figures, des passions, des âmes, des caractères, des idées littéraires, des idées métaphysiques. C’étaient de grands projets, énormes et impossibles, des tétralogies, des décalogies, ayant la prétention de tout peindre en musique et embrassant des mondes. Et c’étaient, le plus souvent, des sensations obscures et fulgurantes, évoquées subitement par un rien, un son de voix, une personne qui passait dans la rue, le clapotement de la pluie, un rythme intérieur. – Beaucoup de ces projets n’avaient d’autre existence que le titre ; la plupart se réduisaient à un ou deux traits, pas plus : c’était assez. Comme les très jeunes gens, il croyait avoir créé ce qu’il rêvait de créer.

*

Mais il était trop vivant pour se satisfaire longtemps de ces fumées. Il se lassa d’une possession illusoire, il voulut saisir ses rêves. – Par lequel commencer ? Ils lui paraissaient tous aussi importants l’un que l’autre. Il les tournait et les retournait ; il les rejetait, il les reprenait... Non, il ne les reprenait plus : ce n’étaient plus les mêmes, ils ne se laissaient pas attraper deux fois ; constamment, ils changeaient ; ils changeaient dans ses mains, sous ses yeux, tandis qu’il les regardait. Il fallait se hâter ; et il ne le pouvait point : il était confondu par sa lenteur au travail. Il eût voulu tout faire en un jour, et il avait une difficulté terrible à exécuter le moindre ouvrage. Le pire était qu’il s’en dégoûtait, quand il était encore au commencement. Ses rêves passaient, et il passait lui-même ; tandis qu’il faisait une chose, il regrettait de n’en pas faire une autre. Il semblait qu’il lui suffît d’avoir fait choix d’un de ses beaux sujets, pour que le beau sujet ne l’intéressât plus. Ainsi, toutes ses richesses lui étaient inutiles. Ses pensées n’étaient vivantes qu’à la condition qu’il n’y touchât point : tout ce qu’il réussissait à atteindre était déjà mort. Le supplice de Tantale : à portée de sa main, des fruits qui devenaient pierre, aussitôt qu’il les prenait ; près de ses lèvres, une eau fraîche, qui fuyait quand il se baissait vers elle.

Pour apaiser sa soif, il voulut se désaltérer aux sources qu’il avait conquises, à ses œuvres anciennes... La dégoûtante boisson ! À la première gorgée, il la recracha en jurant. Quoi ! cette eau tiède, cette musique insipide, c’était là sa musique ? – Il relut la suite de ses compositions. Cette lecture l’atterra : il n’y comprenait plus rien, il ne comprenait même plus comment il avait pu les écrire. Il rougissait. Une fois, il lui arriva, après une page plus niaise que les autres, de se retourner pour voir s’il n’y avait personne dans la chambre, et d’aller se cacher la figure dans son oreiller, comme un enfant qui a honte. D’autres fois, le ridicule de ses œuvres lui semblait si bouffon qu’il oubliait qu’elles étaient de lui...

« Ah ! l’idiot ! » criait-il, en se tordant de rire.

Mais rien ne l’affectait plus que les compositions où il avait prétendu exprimer des sentiments passionnés : chagrins ou joies d’amour. Il bondissait sur sa chaise, à coups de poing, et se frappait la tête, en hurlant de colère ; il s’apostrophait grossièrement, il se traitait de cochon, de triple gueux, de foutue bête et de paillasse. Il en avait pour quelque temps à égrener son chapelet. À la fin, il allait se planter devant sa glace, tout rouge d’avoir crié ; il s’empoignait le menton, et il disait :

« Regarde, regarde, crétin, ta gueule d’âne ! Je t’apprendrai à mentir, chenapan ! À l’eau, monsieur, à l’eau ! »

Il s’enfonçait la figure dans sa cuvette ; et il la maintenait sous l’eau, jusqu’à ce qu’il étouffât. Quand il sortait de là, écarlate, les yeux hors de la tête, et soufflant comme un phoque, il allait précipitamment à sa table, sans prendre la peine d’éponger l’eau qui ruisselait autour de lui ; il saisissait les compositions maudites, et il les déchirait avec rage, en grognant :

« Tiens, canaille !... Tiens, tiens, tiens !... »

Alors, il était soulagé.

Ce qui l’exaspérait surtout dans ces œuvres, c’était leur mensonge. Rien de senti. Une phraséologie apprise par cœur, une rhétorique d’écolier : il parlait de l’amour, comme un aveugle des couleurs ; il en parlait par ouï-dire, en répétant les niaiseries courantes. Et non seulement l’amour, mais toutes les passions lui avaient servi de thèmes à des déclamations. – Pourtant, il s’était toujours efforcé d’être sincère. Mais il ne suffit pas de vouloir être sincère : il faut pouvoir l’être ; et comment le serait-on, quand on ne connaît encore rien de la vie ? Ce qui venait de lui dévoiler la fausseté de ces œuvres, ce qui avait creusé brusquement un fossé entre lui et son passé, c’était l’épreuve des six derniers mois. Il était sorti des fantômes ; il possédait maintenant une mesure réelle, à laquelle il pouvait rapporter ses pensées, pour en juger le degré de vérité ou de mensonge.

Le dégoût que lui inspirèrent ses compositions anciennes, produites sans passion, fit qu’avec son exagération coutumière il décida de ne plus rien écrire, qu’il ne fût contraint d’écrire par une nécessité passionnée ; et, laissant là sa poursuite aux idées il jura de renoncer pour toujours à la musique, si la création ne s’imposait, à coups de tonnerre.

*

Il parlait ainsi, parce qu’il savait bien que l’orage venait. Le tonnerre tombe où il veut, et quand il veut. Mais les sommets l’attirent. Certains lieux – certaines âmes – sont des nids d’orages : ils les créent ou les aspirent de tous les points de l’horizon ; et, de même que certains mois de l’année, certains âges de la vie sont si saturés d’électricité que les coups de foudre s’y produisent – sinon à volonté – du moins à l’heure attendue.

L’être tout entier se tend. Pendant des jours, l’orage se prépare. Une ouate brûlante tapisse le ciel blanc. Pas un souffle. L’air immobile fermente, semble bouillir. La terre se tait, écrasée de torpeur. Le cerveau bourdonne de fièvre : toute la nature attend l’explosion de la force qui s’amasse, le choc du marteau qui se lève pesamment, pour retomber d’un coup sur l’enclume des nuées. De grandes ombres sombres et chaudes passent : un vent de feu se lève ; les nerfs frémissent comme des feuilles... Puis, le silence retombe. Le ciel continue de couver la foudre.

Il y a à cette attente une angoisse voluptueuse. Malgré le malaise qui vous oppresse, on sent passer dans ses veines le feu qui brûle l’univers. L’âme soûle bouillonne dans la fournaise, comme le raisin dans la cuve. Des milliers de germes de vie et de mort la travaillent. Qu’en sortira-t-il ?... La femme enceinte, elle se tait, le regard perdu en elle ; anxieuse, elle écoute le tressaillement de ses entrailles, et elle pense : « Que naîtra-t-il de moi ? »...

Quelquefois, l’attente est vaine. L’orage se dissipe, sans avoir éclaté ; et l’on se réveille, la tête lourde, déçu, énervé, écœuré, Mais c’est partie remise : il éclatera ; si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain ; plus il aura tardé, plus il sera violent...

Le voici !... Les nuages ont surgi de toutes les retraites de l’être. Masses épaisses d’un bleu noir, que déchirent les saccades frénétiques des éclairs, ils s’avancent d’un vol vertigineux et lourd, cernant l’horizon de l’âme, et brusquement rabattant leurs deux ailes sur le ciel étouffé éteignant la lumière. Heure de folie !... Les Éléments exaspérés, déchaînés de la cage où les tiennent enfermés les Lois qui assurent l’équilibre de l’esprit et l’existence des choses, règnent, informes et colossaux, dans la nuit de la conscience. On sent qu’on agonise. On n’aspire plus à vivre. On n’aspire plus qu’à la fin, à la mort qui délivre...

Et soudain, c’est l’éclair !

Christophe hurlait de joie.

*

Joie, fureur de joie, soleil qui illumine tout ce qui est et sera, joie divine de créer ! Il n’y a de joie que de créer. Il n’y a d’êtres que ceux qui créent. Tous les autres sont des ombres, qui flottent sur la terre, étrangers à la vie. Toutes les joies de la vie sont des joies de créer : amour, génie, action – flambées de force sorties de l’unique brasier. Ceux même qui ne peuvent trouver place autour du grand foyer : ambitieux, égoïstes et débauchés stériles – tâchent de se réchauffer à ses reflets décolorés.

Créer, dans l’ordre de la chair, ou dans l’ordre de l’esprit, c’est sortir de la prison du corps, c’est se ruer dans l’ouragan de la vie, c’est être Celui qui Est. Créer, c’est tuer la mort.

Malheur à l’être stérile, qui reste seul et perdu sur la terre, contemplant son corps desséché et la nuit qui est en lui, dont nulle flamme de vie ne sortira jamais ! Malheur à l’âme qui ne se sent point féconde, lourde de vie et d’amour comme un arbre en fleurs, au printemps ! Le monde peut la combler d’honneurs et de bonheurs ; il couronne un cadavre.

*

Quand Christophe était frappé par le jet de lumière, une décharge électrique lui parcourait le corps ; il tremblait de saisissement. C’était comme si, en pleine mer, en pleine nuit la terre apparaissait. Ou comme si, passant au milieu d’une foule, il recevait le choc de deux profonds yeux. Souvent, cela survenait après des heures de prostration où son esprit s’agitait dans le vide. Plus souvent encore, à des moments où il pensait à autre chose, causant ou se promenant. S’il était dans la rue, un respect humain l’empêchait de manifester trop bruyamment sa joie. Mais, à la maison, rien ne le retenait plus. Il trépignait ; il sonnait une fanfare de triomphe. Sa mère la connaissait bien, et elle avait fini par savoir ce que cela signifiait. Elle disait à Christophe qu’il était comme une poule qui vient de pondre.

Il était transpercé par l’idée musicale. Tantôt, elle avait la forme d’une phrase isolée et complète ; plus fréquemment, d’une grande nébuleuse enveloppant toute une œuvre : la structure du morceau, ses lignes générales se laissaient deviner au travers d’un voile, que lacéraient par places des phrases éblouissantes, se détachant de l’ombre avec une netteté sculpturale. Ce n’était qu’un éclair ; parfois, il en venait d’autres, coup sur coup : chacun illuminait d’autres coins de la nuit. Mais d’ordinaire, la force capricieuse, après s’être manifestée une fois, à l’improviste, disparaissait pour plusieurs jours dans ses retraites mystérieuses, en laissant derrière elle un sillon lumineux.

Cette jouissance de l’inspiration était si vive que Christophe prit le dégoût du reste. L’artiste d’expérience sait bien que l’inspiration est rare, et que c’est à l’intelligence d’achever l’œuvre de l’intuition ; il met ses idées sous le pressoir : il leur fait rendre jusqu’à la dernière goutte du suc divin qui les gonfle – (et même, trop souvent, il les trempe d’eau claire.) – Christophe était trop jeune et trop sûr de lui pour ne pas mépriser ces moyens. Il faisait le rêve impossible de ne rien produire qui ne fût entièrement spontané. S’il ne s’était aveuglé à plaisir, il n’aurait pas eu de peine à reconnaître l’absurdité de son dessein. Sans doute, il était alors dans une période d’abondance intérieure où il n’y avait nul interstice, par où le néant pût se glisser. Tout lui était un prétexte à cette fécondité intarissable : tout ce que voyaient ses yeux, tout ce qu’il entendait, tout ce que heurtait son être dans sa vie quotidienne, chaque regard, chaque mot, faisait lever dans l’âme des moissons de rêves. Dans le ciel sans bornes de sa pensée coulaient des millions d’étoiles. – Et pourtant, même alors, il y avait des moments où tout s’éteignait d’un coup. Et bien que la nuit ne durât point, bien qu’il n’eût guère le temps de souffrir des silences prolongés de l’esprit, il n’était pas sans effroi de cette puissance inconnue, qui venait le visiter, le quittait, revenait, disparaissait... pour combien de temps, cette fois ? Reviendrait-elle jamais ? – Son orgueil repoussait cette pensée, et disait : « Cette force, c’est moi. Du jour où elle ne sera plus, je ne serai plus : je me tuerai. » – Il ne laissait pas de trembler ; mais c’était une jouissance de plus.

Toutefois, s’il n’y avait aucun danger, pour l’instant, que la source tarît, Christophe pouvait se rendre compte déjà que jamais elle ne suffisait à alimenter une œuvre tout entière. Les idées s’offraient presque toujours à l’état brut : il fallait les dégager péniblement de la gangue. Et toujours elles se présentaient sans suite, par saccades ; pour les relier entre elles, il fallait y mêler un élément d’intelligence réfléchie et de volonté froide, qui forgeaient avec elles un être nouveau. Christophe était trop artiste pour ne point le faire ; mais il n’en voulait pas convenir ; il mettait de la mauvaise foi à se persuader qu’il se bornait à transcrire son modèle intérieur, quand il était forcé de le transformer plus ou moins pour le rendre intelligible. – Bien plus : il arrivait qu’il en faussât entièrement le sens. Avec quelque violence que le frappât l’idée musicale, il lui eût été impossible souvent de dire ce qu’elle signifiait. Elle faisait irruption des souterrains de l’Être, bien au-delà des frontières où commence la conscience ; et, dans cette Force toute pure, échappant aux mesures communes, la conscience ne parvenait à reconnaître aucune des préoccupations qui l’agitaient, aucun des sentiments humains qu’elle définit et qu’elle classe : joies, douleurs, ils étaient tous mêlés en une passion unique, et inintelligible, parce qu’elle était au-dessus de l’intelligence. Cependant, qu’elle la comprît ou non, l’intelligence avait besoin de donner un nom à cette force, de la rattacher à une des constructions logiques que l’homme maçonne infatigablement dans la ruche de son cerveau.

Ainsi, Christophe se convainquait – il voulait se convaincre – que l’obscure puissance qui l’agitait avait un sens précis, et que ce sens s’accordait avec sa volonté. Le libre instinct, jailli de l’inconscience profonde, était bon gré, mal gré, contraint à s’accoupler, sous le joug de la raison, avec des idées claires qui n’avaient aucun rapport avec lui... Telle œuvre n’était ainsi qu’une juxtaposition mensongère d’un de ces grands sujets que l’esprit de Christophe s’était tracés, et de ces forces sauvages qui avaient un tout autre sens, que lui-même ignorait.

*

Il allait à tâtons, tête baissée, emporté par les forces contradictoires qui s’entrechoquaient en lui, et jetant au hasard dans des œuvres incohérentes une vie fumeuse et puissante, qu’il ne savait pas exprimer, mais qui le pénétrait d’une joie orgueilleuse.

La conscience de sa vigueur nouvelle fit qu’il osa regarder en face pour la première fois tout ce qui l’entourait, tout ce qu’on lui avait appris à honorer, tout ce qu’il respectait sans l’avoir discuté ; – et il le jugea aussitôt avec une liberté insolente. Le voile se déchira : il vit le mensonge allemand.

Toute race, tout art a son hypocrisie. Le monde se nourrit d’un peu de vérité et de beaucoup de mensonge. L’esprit humain est débile ; il s’accommode mal de la vérité pure ; il faut que sa religion, sa morale, sa politique, ses poètes, ses artistes, la lui présentent enveloppée de mensonges. Ces mensonges s’accommodent à l’esprit de chaque race ; ils varient de l’une à l’autre : ce sont eux qui rendent si difficile aux peuples de se comprendre, et qui leur rendent si facile de se mépriser mutuellement. La vérité est la même chez tous ; mais chaque peuple a son mensonge, qu’il nomme son idéalisme ; tout être l’y respire, de sa naissance à sa mort ; c’est devenu pour lui une condition de vie ; il n’y a que quelques génies qui peuvent s’en dégager, à la suite de crises héroïques, où ils se trouvent seuls, dans le libre univers de leur pensée.

Une occasion insignifiante révéla brusquement à Christophe le mensonge de l’art allemand. S’il ne l’avait point vu jusque-là, ce n’était pas faute de l’avoir toujours eu sous les yeux ; mais il en était trop près, il manquait de recul. Maintenant, la montagne lui apparaissait, parce qu’il s’en était éloigné.

*

Il était à un concert de la
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