Pauline de simiane et l’académie de marseille





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PAULINE DE SIMIANE ET L’ACADÉMIE DE MARSEILLE


N’imaginez pas, chers amis, que je vais vous faire une révélation et vous dire que Pauline de Simiane, née à Paris en 1674, a fait partie de l’Académie des Sciences, Lettres et Arts de Marseille. Non, il faut attendre 1975 pour qu’enfin soit élue comme membre résident de cette institution une femme, en l’occurrence notre amie, Mme Madeleine Villard.

Mais je peux vous assurer que Pauline, sixième enfant du comte et de la comtesse de Grignan, veuve en 1718 du marquis de Simiane, a entretenu des rapports cordiaux et épistolaires avec plusieurs membres de l’Académie de Marseille. Comment cela a-t-il pu se faire ?

D’abord jusqu’à son mariage elle a passé une bonne part de sa vie en Provence et elle a pu y rencontrer des gens qui plus tard feront partie de la compagnie. Elle vit avec ses parents quand ils logent dans leur merveilleux château de Grignan, quand ils séjournent à Lambesc, à Aix ou à Marseille pour que le comte son père puisse y remplir sa tâche de lieutenant général faisant fonction de gouverneur de la Provence.

Mieux même, c’est elle qui petite fille a souhaité ardemment ne pas être, comme sa sœur aînée Marie-Blanche, mise dans un couvent et séparée de sa mère. A six ans elle n’hésite pas à coudre en cachette sa jupe avec celle de sa mère pour manifester son désir de rester avec elle. La comtesse cède finalement au désir de sa fille et la garde auprès d’elle.

Alors tous ceux qui fréquentent les Grignan admirent l’enfant, jolie à croquer, belle à manger comme dit sa grand-mère la marquise de Sévigné, et d’une intelligence remarquable. Le duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne, en route pour Rome où il participe aux négociations de l’élection d’un nouveau pape, s’arrête au château de Grignan et ne manque pas d’apprécier la charmante adolescente de quatorze ans, à l’esprit vif et aux boucles blondes.

Mariée à vingt et un ans au marquis de Simiane, premier gentilhomme de la chambre du duc d’Orléans, le futur Régent de France, la voici à Paris comme dame de compagnie de la duchesse mais elle revient régulièrement à Valréas, Vauréas comme on disait alors, où son époux possède un château pourvu de meubles remarquables, l’actuel hôtel de ville.

Elle pense y demeurer davantage encore quand son mari Louis de Simiane, après la mort du comte de Grignan et grâce à la faveur du duc d’Orléans, succède à son beau-père comme lieutenant général de Provence en 1715. Mais Simiane meurt trois ans après. Pauline n’a que quarante-quatre ans.

Elle poursuit deux ans sa tâche de dame de compagnie chez les Orléans, elle est même l’une des quatre dames d’honneur choisies en 1720 pour accompagner à Antibes une fille du Régent de France, Mlle de Valois, qui doit épouser le prince de Modène. Preuve de la place privilégiée de la marquise de Simiane dans cette famille, la jeune fille appelle Pauline « chère maman ».

En réalité cet accompagnement ne lui plaît guère. La fiancée que sa grand-mère paternelle, la vigoureuse Palatine au franc parler, qualifie d’ « écervelée» laisse un –ou même deux- amoureux à Paris et n’a guère envie de se marier au prince de Modène. Elle fait traîner le voyage en longueur, joue au biribi jusqu’à trois heures du matin, dépense en trois mois tant d’argent que le Régent lui écrit pour qu’elle se hâte et coupe court enfin aux récriminations des gens de Modène qui l’attendent.

Ceux-ci ne sont pas les seuls mécontents. Les trois dames accompagnatrices, dont Pauline, sont vexées des prétentions de la quatrième, la duchesse de Villars, qui entend être distinguée d’elles, particulièrement au moment des repas. Alors, le résultat est là : une fois arrivée en Provence, Pauline de Simiane n’en repart plus.

Le bruit court : c’est parce qu’elle a la petite vérole. Rumeur infondée et fort inutile. Pauline que les épreuves morales n’ont pas épargnée et qui a perdu depuis la mort de sa grand-mère Sévigné, fils, mère, père, et récemment époux, n’est pas en humeur de se plier aux tracasseries de l’entourage agité de Mlle de Valois ni de goûter ses fantaisies dispendieuses.

D’autant que les soucis financiers l’accablent. Elle, la principale héritière des illustres Adhémar, dont l’ancienneté remonte aux Croisades, assume depuis cinq ans, c’est-à-dire depuis la mort du comte François de Grignan, d’infinis procès avec les créanciers de la succession de son père. En fait, elle devra les assumer dix ans encore. Et pour le moment, elle se sent incapable de suivre le niveau de vie de la cour de France et de participer aux folies de la Régence.

Bref, humeur chagrine, finances réduites, cela suffit. Point n’est besoin de prétexter une quelconque petite vérole. Pauline cherche en Provence un refuge.

Tout naturellement elle se tourne vers ses amis provençaux, anciens ou récents, elle les rencontre et elle échange avec eux une correspondance suivie, car elle aime écrire, elle aussi… Malheureusement un très grand nombre de ses lettres ont été perdues. On peut néanmoins lire celles qu’a recueillies l’érudit Louis Monmerqué et qu’il a publiées à la fin de son édition de Mme de Sévigné dans la collection des Grands Ecrivains de la France. Edition du XIXème siècle, caduque aujourd’hui en ce qui concerne la marquise mais précieuse pour les lettres de Mme de Simiane données en supplément, lettres écrites entre 1720 et sa mort en 1737.

Or parmi ses proches et ses correspondants, il y a six académiciens de Marseille, résidents, ou associés comme on disait alors pour ceux qui n’habitaient pas la ville.

Il ne reste pas, hélas, une seule lettre de Mme de Simiane à trois de ces académiciens, Sinéti et Olivier, plus jeunes qu’elle d’une trentaine d’années, et Gouffier de Roannès. Mais ce qu’elle écrit d’eux à leurs confrères montre qu’ils vivent dans son entourage.

Claude-Matthieu Olivier, né à Marseille, auteur d’une histoire de Philippe de Macédoine, Pauline l’appelle en riant « mon chancelier » parce qu’il occupe une place d’écrivain sur les galères. Cela n’empêche pas le jeune homme de sombrer rapidement dans la folie. Mme de Simiane s’en inquiète, demande de ses nouvelles à leurs amis et s’afflige de le savoir « perdu », puis bientôt mort à trente-cinq ans.

Le sort de Jean-Baptiste Ignace de Sinéti de Puylon, né à Apt en 1703, de deux ans plus jeune qu’Olivier, est moins dramatique. Il a fait partie lui aussi comme les Simiane des proches du duc d’Orléans, ensuite il passe en 1733 aux galères –on a la lettre où Pauline le recommande à son confrère d’Héricourt- puis il devient commissaire général de la Marine à Marseille, où il meurt à soixante-seize ans. Son nom apparaît régulièrement dans la liste des membres figurant dans les mémoires de notre Académie, membre « associé », puisqu’il habite souvent Apt. C’est un homme de goût. Lorsque la petite-fille des Simiane, la fille de Julie-Françoise marquise de Castellane-Esparron, joue Athalie dans son couvent et qu’on ne sait comment l’habiller, Pauline demande à Sinéti, toujours au courant de la mode parisienne, de lui procurer pour modèle une poupée vêtue comme une héroïne racinienne.

Le plus âgé des trois, Louis Gouffier, comte de Roannès, filleul de Louis XIV, apparenté au duc de Roannès, l’ami de Blaise Pascal, est lieutenant de la Réale puis capitaine de galère, il meurt à Marseille à quatre-vingt-six ans. Nous en reparlerons.

Esprit de Rome d’Ardènes, né et mort à Marseille, apparaît dans les lettres de Pauline, avant même le retour de celle-ci en Provence. Dès 1714 elle lui écrit de la Garde, près de Grignan, que ses lettres et celles de sa femme « ont été sa consolation dans sa solitude ». Ce prolifique auteur de poésies, qui a dix ans de moins que Pauline, lui a envoyé un volume contenant un sonnet en bouts rimés sur la fête de son père François, puis des stances sur la mort de celui-ci. On peut regretter qu’il ne demeure que six lettres de Mme de Simiane à d’Ardènes et une à son épouse.

En revanche, on compte 57 lettres à Joseph de Seytre, marquis de Caumont et 90 à Jérôme-Bénigne d’Héricourt. C’est à ces correspondants privilégiés, académiciens marseillais, qu’elle se confie, d’un ton familier, avec des pointes d’ironie plus ou moins amère, et des trouvailles de style qui rappellent sa grand-mère. C’est à eux qu’elle confie sa préoccupation d’avoir un refuge provençal.

Quand elle quitte la cour, il n’est pas question en effet de trouver ce refuge au château de Grignan. Depuis que Mme de Sévigné y est morte en 1696, aucun membre de la famille n’a voulu y séjourner. Pauline moins encore : elle n’aura « jamais la force d’y mettre les pieds ».

Impossible d’autre part de se réfugier au château de Valréas : il doit revenir au frère de son époux, François, qui reprend le titre de marquis et la charge de gentilhomme de la chambre du Régent. Pauline se moquera d’ailleurs volontiers des fêtes médiocres que son beau-frère y donne.

Pour Aix-en-Provence, ne nous méprenons pas. L’hôtel dit de Simiane, situé à l’angle de la place des Prêcheurs et de la rue Manuel, n’appartient pas à Pauline mais à une branche des Simiane. C’est Angélique de Lacépède, fille du poète, veuve d’un Simiane de la Coste qui l’avait fait bâtir en 1641. Il faut attendre 1732 pour que Pauline achète au conseiller François d’Albert et à son fils Marc-Antoine, personnages qui, selon Jean-Jacques Gloton, semblent avoir eu le don de la spéculation immobilière, l’hôtel qu’ils ont fait construire rue Goyrand, aujourd’hui n°17.

Quant au domaine de La Garde, dont elle a hérité d’un oncle en 1713, et où elle reçoit son père peu avant sa mort, il est situé trop dans les montagnes et « éloigné du Parnasse », dit-elle, c’est-à-dire des agréments de la société. Lorsqu’elle est à La Garde, elle languit du soleil de Marseille, et « quand on parle de soleil, écrit-elle, tout est compris; les amis, les amies, les jeux et les plaisirs ». A Marseille elle souhaite avoir quelque chose à elle, même si elle a l’habitude de loger si nécessaire chez Valentin de Villemont. Celui-ci est un ami assez sourcilleux pour se contrarier si elle descend dans le logis marseillais de d’Héricourt, un ami assez dévoué pour recueillir sa petite-fille « Pouponne » lors de la canicule de 1736, car il fait moins chaud, selon Pauline, dans les grands appartements de Marseille qu’à Belombre ou Aix, un ami assez généreux enfin pour faire l’avance à d’Héricourt de la peau –entendez le tapis- du Maroc que celui-ci a procuré, moyennant finances, à Pauline.

Quoique sa mère et son oncle Joseph soient morts à Mazargues, elle reconnaît que cela ne lui aurait pas « fait tant d’effet » d’y retourner qu’à Grignan. « Voilà le triomphe de Mazargues, écrit-elle, c’est un lieu qui provoque la gaieté : il suffit de se mettre à la fenêtre et de rassembler le peuple avec un tambourin. » Mais problèmes financiers obligent. Pauline a beau s’appeler Mlle de Mazargues, parce que son père lui a donné à sa naissance le nom de cette terre, les Grignan se voient contraints de la vendre en 1707 à un échevin de Marseille Honoré de Gantel-Guitton. La famille de celui-ci la gardera jusqu’à la Révolution.

Pauline ne renonce pas pourtant à avoir une « guinguette » comme elle l’appelle, non loin du centre de Marseille. Elle achète en 1728 à la famille Mazenod la bastide de Belombre, au bord de l’Euvonne, EUVONNE, comme elle l’écrit, actuellement 10 avenue Alexandre-Dumas.

Pour autant, avec ces achats à Aix et à Marseille, ses deux amis académiciens ne sont pas débarrassés de ses problèmes d’habitation, car elle veut maintenant orner et meubler ses acquisitions, trouver les ouvriers et maîtres d’œuvre compétents. C’est pourquoi ni avec d’Héricourt, intendant général des galères de France, conseiller d’honneur au parlement de Provence, ni avec le comte de Caumont, marquis de Vaucluse, elle ne se force à écrire de belles envolées littéraires, elle s’en tient à des préoccupations terre à terre. A Caumont elle confie de préférence les problèmes concernant la maison d’Aix, ceux de Belombre à d’Héricourt, qui possède une propriété voisine de la sienne, Belle-Isle. Bien qu’elle évoque sans cesse les frais occasionnés par ces aménagements, il est sûr qu’elle n’aurait pas pu les assumer si, dans le même temps, en 1732, elle n’avait pas réussi à vendre la terre de Grignan et son château.

Alors elle se lance pour son hôtel d’Aix dans des projets de décoration magnifiques, qui en inspireront plus d’un, fait appel à l’architecte réputé Lainé pour les mener à bien, à un grand nombre d’ouvriers. Elle a le goût délicat, avoue à Caumont que le seul tableau dont elle ait eu envie à son arrivée à Aix, c’est un Breughel. Ce n’est pas pour rien qu’elle a vécu au milieu des richesses artistiques accumulées par son père au château de Grignan. Et les tapisseries récupérées de la débâcle paternelle, elle tient à les mettre en valeur : « Y renoncer, non, mon marquis, écrit-elle à Caumont, c’est mon plus beau : je n’ai fait ma maison que pour mes tapisseries. »

Tant que son logis ne la satisfait pas, les questions et les récriminations pleuvent sur le malheureux Caumont. Il doit donner son avis sur le cuir doré de sa salle à manger ou les tringles des rideaux, les serrures et les targettes, endurer les changements d’humeur de Pauline qui s’emporte contre le peintre Vernet, venu travailler chez elle « contre sa volonté », mais à qui elle achète finalement douze dessus de portes. Et comme les ressources de Mme de Simiane ne sont pas à la hauteur de ses envies de luxe, Caumont doit gronder Lainé et les ouvriers qui traînassent et font de son logis une « Pénélope », dit-elle ; il doit houspiller un Brunel parce qu’il a emporté à faire chez lui le panneau tout préparé par Lainé d’un trophée –c’est-à-dire d’un assemblage décoratif d’armes- et parce qu’il tarde à rapporter le panneau. Enfin Caumont doit subir les gémissements de Pauline sur ses dépenses immenses, « cinquante mille francs pour une maison dont la valeur intrinsèque est de vingt ».

Avec d’Héricourt, c’est la même attitude autoritaire et impatiente, pour des pieds de table et les retards d’un marbrier, pour son salon de Belombre et la couleur de ses murs, blanc peut-être mais sans moulures ni encadrures, « cela me coûte trop ».

Bref on est surpris de constater le nombre, la longueur et la minutie des exigences de Pauline à propos de ses logis provençaux. Pourquoi ? parce qu’elle tient passionnément à son refuge, qu’il soit maison de ville ou maison des champs. Il faut qu’il soit le plus parfait possible, et tous les détails dont elle abreuve ses amis académiciens concourent à cette perfection.
Pas question en outre qu’on vienne la troubler dans son refuge.

Comme elle s’est coupée volontairement de la cour, les nouvelles qu’elle en reçoit, celles des réjouissances pour la naissance du dauphin par exemple, la « fatiguent », ou lui donneraient envie de fuir si elle n’était pas déjà au bout du monde, je cite.

L’actualité, même si elle est de Provence, n’apparaît guère dans ses lettres à ses prestigieux amis. Certes elle parle du passage de don Carlos, fils du roi d’Espagne Philippe V, mais elle se plaint à d’Héricourt, resté à Marseille, du peu de cas que l’infant a fait de la bonne réception organisée pour lui à Aix. Si vous le voyiez lui et son train, « vous ne leur donneriez pas le moindre asile, et si vous leur donniez quelque chose, vous leur donneriez l’aumône. » Elle ne croit guère aux centuries de Nostradamus affirmant que l’action de don Carlos est bonne et le mène à tout ce qu’il y a de grand.

Evidemment elle suit l’affaire du père Girard, un jésuite accusé d’avoir suborné une de ses jeunes pénitentes, Mlle Cadière, parce que le procès qui en résulte, avec ses accusations et ses rétractations infinies, agite le monde provençal d’Ollioules à Aix et à Toulon. Mais on a imaginé que Mme de Simiane s’intéressait au procès parce qu’elle était impliquée dans l’affaire. Hostile au jésuite, elle aurait été sous la menace d’une lettre de cachet demandée contre elle par le premier président d’Aix Le Bret, et dont la princesse de Modène l’aurait préservée en apostrophant Le Bret …Qui en serait mort quelques heures après.

Colportée par Roux-Alphéran qui la tenait d’un grand-oncle, cette anecdote n’est pas vraisemblable : la princesse de Modène ne se trouvait pas à point nommé en Provence pour défendre Pauline, elle y était de passage vers la capitale où elle devait régler des problèmes de succession. D’autre part son crédit onze ans après la mort du Régent son père ne devait plus être bien redoutable. Le Bret qui avait par courtoisie accepté de rencontrer la princesse avec Mme de Simiane ne risquait pas de se sentir troublé par une quelconque de ses apostrophes.

Mais sa mort subite la nuit après la rencontre a pu impressionner certains esprits. Surtout s’ils étaient proches des jésuites et hostiles aux tendances jansénistes de Pauline et de certains de ses amis. L’anecdote sur Le Bret n’est que l’écho des animosités de deux clans religieux opposés. Mme de Simiane et son amie la princesse de Modène ne sont pour rien dans sa mort. Il suffit de lire avec quelle sérénité Pauline l’annonce à Mme de Rousset : « Il dîna chez la princesse le mercredi, moi à ses côtés, et le jeudi on le trouva mort dans son lit, dans la même posture et la même place qu’il s’était couché. » Le procès Cadière fini et Girard étant finalement mis par les gens du roi hors de cause, Pauline montre la même sérénité en succombant, à propos d’un mariage improbable, à son goût du persiflage : « c’est comme si le Père Girard épousait Mlle Cadière ».

Comme rien ne doit troubler la paix de son refuge provençal, elle refuse de s’attarder sur « les petites tracasseries de votre Académie », écrit-elle à d’Héricourt en septembre 1733. Dommage, nous aurions aimé en savoir davantage !

La seule polémique littéraire qu’elle évoque concerne un de ses voisins de Belombre, le marseillais François-Toussaint Gros, dont les œuvres en français n’ont eu aucun succès. Il a composé ensuite des poèmes en provençal que Mme de Simiane l’a encouragé à publier, et leur édition en 1734 obtient un certain succès. Parmi ces poèmes, il y a une épître sur Belombre que Pauline apprécie, même si elle sait qu’elle n’est que la traduction d’une lettre en français dont l’auteur lui est inconnu.

Quand celui-ci se plaint à l’imprimeur d’avoir été plagié, Mme de Simiane découvre son nom : non pas Garanacques comme l’a lu par erreur Monmerqué, mais Jean Garavaque, un marseillais, maître sculpteur du roi. Il avait réalisé en 1701 le buste, actuellement au Louvre, de Marie-Gabrielle de Savoie, bientôt épouse de Philippe V d’Espagne, puis en 1718 des ouvrages en marbre pour l’hôtel de ville de Marseille et il avait travaillé - avec trop de lenteur selon la toujours impatiente Pauline- pour sa bastide. Elle ne s’émeut pas outre mesure de sa plainte contre Gros mais s’empresse de lui faire dire par d’Héricourt combien elle a trouvé « parfait et charmant », ce qu’il a écrit sur Belombre. Compliment désinvolte de grande dame, qui doit selon elle suffire à éteindre l’accusation de plagiat dont était victime son voisin et protégé François-Toussaint Gros.

Les allusions littéraires ne fourmillent pas dans ses lettres à ses amis académiciens. Elle lit Pope dont elle pense qu’on peut trouver son Essai sur l’homme à Marseille. Bien qu’elle n’aime pas « l’histoire toute sèche », écrit-elle, elle a envie de lire l’Histoire de Charles XII de Voltaire, mais elle jette au feu sans y toucher sa pièce du Mondain, annoncée comme « peu chaste et peu chrétienne ».

Pour Mme de Sévigné, c’est bien pire. Elle masque les occupations que la publication de ses lettres lui donne sous un vague « petites affaires ». Lorsqu’elle envoie à d’Héricourt un exemplaire de l’ouvrage, elle le lui présente « comme un petit amusement » pour ses moments de loisir au bord de l’Euvonne. Fausse modestie ? Pudeur ? Sans doute, mais aussi désir que sa retraite ne soit pas troublée par la publication des lettres de sa grand-mère.

Depuis la mort de celle-ci et le succès dans le public des cinq lettres sévignéennes publiées et mêlées par les enfants de Bussy-Rabutin à celles de leur père, des éditions subreptices de la marquise sont apparues dans un but évidemment commercial. Les textes en sont fautifs. Roger Duchêne en a fait magistralement la preuve. Ce qui nous intéresse ici c’est l’attitude de Mme de Simiane.

Lasse des demandes de publication, des réclamations ou des critiques à propos de ces lettres, elle s’est résolue à confier au chevalier aixois Denis-Marius Perrin les autographes de sa grand-mère. Non pas pour qu’il les publie dans leur intégralité mais en pratiquant les coupures et corrections qui permettront de faire taire les rumeurs. Afin d’expliquer cela, on a beaucoup parlé de ses scrupules religieux. « Cette dame est alarmée des histoires galantes que sa grand’mère se plaît à raconter et des réflexions qu’elle se permet, qui ne s’accordent pas toujours avec cette haute dévotion dont elle fait quelquefois parade », écrit Anfossy, l’ancien secrétaire du comte de Grignan, retiré à Avignon.

Peut-être. Mais les circonstances de la réinstallation de Pauline en Provence, connues en détail par ses lettres aux académiciens marseillais, expliquent encore mieux son attitude. A eux qui participent aux achats de mobilier, au choix des entrepreneurs et des ouvriers, elle ne craint pas de mentionner en privé ses difficultés d’argent. Pas même par exemple ses préoccupations sur la guerre nouvelle de la France avec ceux qu’elle appelle les « sauvages » du Mississipi qui ne lui laisseraient pas prendre possession, en cas de victoire, de la « belle concession » qu’elle y a acquise, -entendez ses actions de la Compagnie des Indes.

En revanche elle ne souhaite pas que soient divulgués dans le public à travers la correspondance sévignéenne les problèmes financiers de son père qu’a racontés abondamment sa grand-mère d’une plume parfois inquiète, parfois moqueuse. Reconnaître qu’on n’a pas le train de vie correspondant à des titres de noblesse prestigieux est toujours cruel. Pauline est bien la fille de la comtesse de Grignan qui avait caché derrière la plaisanterie connue et d’ailleurs inélégante : « Il faut bien parfois fumer les meilleures terres » la nécessité pour les Grignan d’accepter une mésalliance pour leur fils unique.

Avec la même vanité blessée Pauline annonce à Caumont avec une apparente indifférence la vente du château de Grignan à laquelle elle est réduite, et qui ne peut lui être que douloureuse. Le 6 février 1732, elle écrit à Caumont qu’elle aura besoin bientôt, après les peintres et les doreurs, de « l’homme aux sonnettes », ultime étape de l’aménagement de sa maison d’Aix. « Ce n’est encore qu’un château en Espagne », écrit-elle, puis elle continue : « Pour m’amuser, en attendant, je vends la terre de Grignan » (fin de citation). Rapide pirouette pour masquer que cette vente n’a rien d’amusant, qu’elle est au contraire la reconnaissance pénible de la débâcle financière des illustres Adhémar. Elle cache sa souffrance même à Caumont, en qui pourtant elle a grande confiance.

Pas plus que les soucis d’argent de sa famille, Pauline ne tient à ce que l’éditeur Perrin révèle les portraits, allusions ou surnoms des Provençaux inventés par sa brillante mais parfois perfide grand-mère. Et que l’on ne croie pas que ces blessures d’amour-propre s’effacent avec le temps. En 1996, le marquis de Forbin qui nous avait aimablement invités, Roger Duchêne et moi-même, à déjeuner au château des Issarts, reconnaissait que chez les siens le jeu de mots de la Sévigné sur leur ancêtre Toussaint de Forbin-Janson « fourbe, forbin » n’était pas pardonné. Et Pauline qui vit parmi les personnages portraiturés par la moqueuse marquise ou parmi leurs descendants, fait montre envers eux d’une prudence extrême qui se traduit dans ses lettres même. Elle n’a certainement pas oublié que sa grand-mère avait en 1689 incité sa fille à ne pas se brouiller avec l’intendant Le Bret, le père du premier président déjà rencontré : « Il ne veut que des pétoffes -des chicanes en provençal-, sans se soucier de dire vrai, ni de vous servir », fin de citation de Mme de Sévigné..

Mais l’exemple le plus probant de la retenue de Mme de Simiane concerne le sixième académicien de Marseille qu’elle fréquente, Louis de Gouffier, chevalier de Gonor puis comte de Roannès. Sa grand-mère Sévigné l’a connu mais elle avoue en janvier 1680 à sa fille ne plus se souvenir « du petit de Gonor ». Or en 1733 éclate un scandale à la cour dans l’entourage de la duchesse de Berri à propos d’un maître de sa garde-robe, Gouffier. Qui donc est cet homme ? Est-il allié à l’académicien marseillais, puisqu’il se dit marquis de Bonnivet de la maison de Gouffier ? En réalité, non, c’est un chevalier d’industrie. Pauline connaît l’affaire et ne peut s’empêcher de mentionner de façon moqueuse à d’Héricourt les « hauts faits de M. de Bonnivet », mais elle ne va pas plus loin dans le persiflage. Elle ménage Louis de Gouffier, comte de Roannès, membre de l’académie de Marseille et qu’elle connaît bien. Aussi termine-t-elle brusquement sa phrase en se contentant d’écrire : « Le pauvre M. de Roannès est affligé à en mourir. » Il mourra d’ailleurs moins d’un an après…

Mais il ne fait pas bon se couper du monde quand on a connu les fastes du château paternel puis ceux de la Régence. En 1732 Pauline a beau revendiquer à d’Héricourt son goût de la retraite en des termes forts : « Aimez-moi un peu avec tous mes défauts, mon sauvage (sic), mon divorce avec le monde », la retraite peu à peu se change en solitude. Surtout quand les travaux de ses habitations sont en voie d’achèvement et, je cite, « qu’il faut se faire une habitation au dedans de soi ». A Caumont de même elle se plaint de son ennui à Aix : « il faut se suffire à soi-même et il faut être bien fort pour cela. » Alors qu’elle réside à Belombre pour l’été, elle ne peut cacher son mécontentement si dans le même temps d’Héricourt ne séjourne pas à Belle-Isle.

Même si elle vieillit, si elle se sent parfois « flanelle de la tête aux pieds », si elle se plaint souvent d’avoir mal aux yeux au point de dicter ses lettres à un secrétaire, elle garde son talent de plume. « Il me tâte bien le pouls, c’est tout ce que je veux de la médecine », dit-elle de son chirurgien Boismortier. Elle sollicite sans cesse d’Héricourt pour des emplois dans la marine ou les galères destinés à des gens de son entourage, lui parlant, « de choses qui ne lui paraissent pas demandables, quoique demandées ». Elle est tellement obligée à son ami qu’elle ne voit « que l’ingratitude qui puisse la tirer d’affaire ». Retenons sa jolie formule en réponse aux compliments qu’on lui fait : « Vous pourriez abréger en disant que vous m’aimez : voilà mon éloge. ».

Cependant les notations à ses amis deviennent de plus en plus amères, les bises effroyables l’affectent, la canicule l’été aussi et ce qu’elle appelle les brasiers d’Aix. A Caumont qui lui a appris la maladie d’un ami, elle répond : « On doit s’attendre aux séparations : on ne vient au monde que pour cela ».
En définitive son refuge provençal ne lui aura pas apporté les satisfactions espérées. En juillet 1735, moins de deux ans avant sa mort, elle confie tristement à d’Héricourt : « Je ne sais où j’en suis…lundi premier jour d’août il y aura à ma porte une chaise de poste. J’irai où il lui plaira. Si c’était au Marais, j’en serais fort aise, mais ce sera apparemment sur les bords de l’Euvonne. »

Ses lettres à ses amis académiciens n’ont pas apporté non plus de révélations sur la vie de l’Académie. Pauline est bien trop refermée sur elle-même, bien trop préoccupée par ses maisons et ses soucis financiers pour s’intéresser à l’activité de l’institution.

C’est pourquoi l’on ne peut qualifier le Belombre de Pauline de Simiane de lieu fondateur de l’Académie de Marseille. Certes quelques personnages épris de littérature et de beaux-arts –le noyau de la future Académie- se sont réunis après la peste de 1721 autour des Peyssonnel ou de Paul de Porrade dans sa bastide près de Saint-Loup, pour parler de ces sujets. Ils l’ont fait dans d’autres bastides marseillaises, et peut-être à Belombre, juste avant et peu après la fondation officielle de 1726, mais il est impossible que ces réunions aient eu lieu à Belombre, une fois la propriété acquise par Pauline en 1728 : les lettres de celle-ci le prouvent à l’évidence.

En réalité les académiciens marseillais -et nous après eux- ont pu être touchés par ce qu’elle leur livre de sa personnalité du moment. Loin de la jeune fille brillante qui devait selon sa grand-mère brûler le monde, c’est celle d’une femme âgée, usée par les procès hérités de sa famille, une ancienne dame d’honneur tiraillée entre son désir d’isolement et sa peur de la solitude, devenue « la bastidanne de Belombre » comme elle dit, recherchée et louée pourtant par les gens de cour qui passent à Marseille ou à Aix. Par exemple le marquis d’Antin, arrière-petit-fils de Mme de Montespan, qui descend chez elle et joue avec les poupées de Pouponne, sa petite-fille, ou le Grand Prieur de France, fils légitimé du Régent qu’elle reçoit à Aix. Ses amis académiciens ont pu être touchés enfin par cette femme de goût, capable d’écrire spontanément des trouvailles dignes de son aïeule, et très tôt consciente de la valeur des lettres de sa grand-mère. Même si elle a redouté les conséquences de leur publication sur sa vie personnelle, même si elle en a très peu parlé à ses amis académiciens, elle en a autorisé la première publication officielle.

Mieux encore, loin d’être à l’origine de la destruction de ces lettres, comme le dit par erreur Wikipedia, elle avait permis à son cousin bourguignon Amé-Nicolas de Bussy-Rabutin de prendre copie des autographes sévignéens. Par cette copie, découverte plus de cent cinquante ans plus tard, Pauline aura indirectement contribué à ce que l’on donne au public, plus tard encore, le meilleur texte de la marquise.

Jacqueline Duchêne, de l’Académie des Sciences, Lettres et Arts de Marseille

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