I/ le foot, lieu d’expression des pulsions collectives : a- violence et football





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Dossier ECJS Analyse sociologique du Football M. Latreille

I/ LE FOOT, LIEU D’EXPRESSION DES PULSIONS COLLECTIVES :

A- Violence et football


1°) LA VIOLENCE DANS LE FOOTBALL, UN PHENOMENE CONTAGIEUX :

La violence gangrène désormais les championnats de divisions 3 et 4 » (Le Monde, 27 mars 2001). «Vague de violences sur les stades russes» (Libération," 6 avril 2001). Les violences ne concernent pas seulement les « grands» matches, mais aussi les petites rencontres provinciales ou de banlieue. Ainsi, en Languedoc-Roussillon, la « recrudescence des incidents dans le football amateur révèle une inquiétante tendance» : « Un revolver qu'on glisse dans le sac de sport, entre les crampons et le maillot, avant d'aller au match. Des bagarres collectives qui s'achèvent entre vestiaire et sortie de stade, où l'on sort des battes de base-ball, des pics à glace. Les incidents se multiplient le week-end sur nos terrains régionaux au point que l'on se demande si certaines rencontres de football amateur ont encore quelque chose à voir avec l'esprit sportif. Il ne s'agit plus d'incidents isolés, mais d'une nouvelle tendance qui touche notre région, après avoir déjà pris une tournure inquiétante en Ile-de-France [ ... ]. "La société est violente, raciste et xénophobe, et le football s'en imprègne, constate, amer, l'adjoint aux sports montpelliérain Patrick Vignal [ ... ]. Mais le problème est global: quand un Zidane s'essuie les crampons sur un adversaire, il y a des milliers de gamins qui se disent qu'ils peuvent faire pareil au stade" »(Midi libre, 7 décembre 2003). C'est ce que l'on appelle l'exemplarité des champions !

Un rapport de la direction centrale des renseignements généraux, daté du 2 janvier 2003, stigmatise la montée en puissance du vandalisme lié aux rencontres de football. Sous le titre: "Hooliganisme : augmentation de la violence des supporters", il révèle que « le nombre d'incidents, en lente mais régulière progression depuis la saison 1999-2000, a notablement augmenté cette saison" avec 151 incidents recensés, contre 116 la saison passée. [ ...] Ces chiffres, depuis, ont encore été revus à la hausse, avec le match Nice-PSG, mercredi, qui a fait huit blessés, dont un supporteur parisien grièvement touché par un coup de couteau. » Le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, rappelant qu'il restait « un passionné de football», déclarait vouloir barrer la route des stades aux hooligans: « Qui peut se satisfaire que des racistes envahissent nos stades et profitent de matches de football pour procéder à de véritables ratonnades? [ ...] Qui peut accepter que des matches amateurs deviennent de véritables bagarres de rue?» (Le Monde, 25 janvier 2003). Un exemple parmi tant d'autres de cette «recrudescence» endémique: « Olivier Baraldini, 20 ans, un supporter du club de Saint-Étienne, luttait toujours hier contre la mort au CHU de Grenoble, victime d'une agression vendredi soir avant le match de Ligue 2 Grenoble-Saint-Étienne. Le jeune homme a reçu une balle en pleine tête tirée avec un fusil de chasse.» L'affrontement sanglant entre les caïds tueurs de la cité Mistral de Grenoble et les supporters des «Verts» stéphanois avait montré à quel point les matches à haut risque (250 policiers et CRS mobilisés) devenaient des incitations homicides. Et, selon un rituel bien rodé, le ministre des Sports, Jean-François Lamour, y allait de son sermon: «Il s'agit d'un drame inqualifiable. Je suis décidé à lutter avec la plus grande vigueur contre la violence dans et autour des stades afin que de tels drames qui ternissent l'image du sport ne se reproduisent plus» (Le Figaro, 5 avril 2004).

Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle, Folio 2006

2°) LA VIOLENCE D’UNE MINORITE DE HOOLIGANS…

Aujourd’hui, le hooligan du week-end est souvent un personnage ordinaire. Si les cheveux sont souvent courts, le hool des années ’90 porte des vêtements BCBG - la chemise polo Ralph Lauren a la cote - et se qualifie lui-même, en référence à ses vêtements, de casual (Casual wear signifie vêtement de sport). Face au renforcement du contrôle policier dans son propre pays, c’est désormais à l’étranger, dans le cadre des déplacements de son club favori, qu’il assouvit sa soif de violence. Ne portant ni écharpe ni drapeau, les nouveaux hooligans voyagent incognito, hors des contingents habituels de supporters, et délaissent les transports en commun au profit de véhicules privés. Loin du cliché du jeune chômeur désœuvré des années 80, le casual est souvent bien intégré socialement. S’il est apparenté aux classes populaires de par ses origines, il a évolué vers les classes moyennes : il travaille et gagne suffisamment bien sa vie pour financer ses lointains et coûteux voyages. Parmi les hooligans arrêtés lors de la Coupe du Monde en France, figuraient des travailleurs du tertiaire, pères de famille presque quadragénaire et dotés d’un crédit immobilier.

Quant à la violence, elle aussi a changé, s’orientant résolument vers une forme de guérilla urbaine plus organisée que la traditionnelle émeute des années ’80. Le stade et ses alentours devenant un espace totalement contrôlé par la police, les affrontements se font en ville, près des gares, voire dans des endroits isolés lors de rendez-vous fixés à l’avance. Les tribunes servent à rassembler les « troupes », à se compter et à partager, tout comme leurs aînés des années ’60, le sentiment de former un groupe de « résistants » à une inéluctable évolution vers une société mondialisée et multiculturelle.

Rassemblement d’hommes jeunes cherchant à s’affirmer au sein d’un groupe par la violence et une virilité exacerbée, les noyaux durs des clubs de foot peuvent apparaître comme de véritables viviers pour l’extrême droite.

La réalité est pourtant plus nuancée, suivant les pays et les clubs. C’est en Italie que la politique a le plus profondément pénétré les tribunes. Depuis plusieurs années, lors de chaque match à domicile de la Lazio de Rome, un virage entier du stade olympique, soit au moins 10.000 supporters, est presqu’exclusivement occupé par les Irriducibili. Ces ultras revendiquent ostensiblement leurs sympathies néo-fascistes en arborant des croix celtiques et en entonnant des hymnes mussoliniens [3]. Les dérives racistes contaminent bien d’autres clubs italiens, surtout dans les villes du nord. À un tel point que le président du club de Vérone a, pour ne pas hypothéquer le soutien des supporters locaux, souvent dû renoncer à recruter de très bons footballeurs mais à la peau noire.

En Angleterre, les militants du National Front, du British National Party et du groupuscule néo-nazi Combat 18, recrutent dans les rangs des fans britanniques lors des déplacements de l’équipe à la rose. Les violents affrontements qui ont éclaté à Marseille entre supporters et jeunes beurs, en marge du match Tunisie-Angleterre du Mondial 98, auraient été déclenchés par les provocations des militants de l’extrême droite britannique.

L’Allemagne n’échappe pas aux dérives droitières du hooliganisme. La réunification a drainé vers la Nationalmannschaft un important contingent de jeunes supporters de l’Est, fascinés par le passé nazi, ses symboles et sa « liturgie » [4]. Encadrées par des hools plus anciens, utilisant le GSM pour préparer leurs actions, ces jeunes recrues constituent de véritables petits bataillons très mobiles qui frappent avec une rare violence à des endroits précis contre des cibles bien identifiées. C’est au cours d’une de ces attaques qu’un gendarme français est passé très près de la mort en 1998, à Lens, avant la rencontre Allemagne-Yougoslavie.

Si cette inquiétante évolution y est moins prononcée, la Belgique n’est cependant pas totalement épargnée. En octobre dernier, un supporter anderlechtois a été frappé à mort par des hooligans du club de Lommel.

Denis Grégoire Football et violence, les noces barbares . 2002 (www.amnesty.be)

3°) …OU L’EXPRESSION D’UN MALAISE SOCIAL ?

Jeudi 23 novembre 2006, à l’issu d’un match PSG-Hapoel Tel-Aviv, un policier a tiré et tué un supporteur parisien en protégeant un spectateur juif victime d’une effroyable chasse à l’homme.

Faut-il accuser le football ?

Non. Cette fascination pour la violence, on la retrouve aussi dans les banlieues, C'est la société qui est malade. Ce qui surprend le plus quand on côtoie les hooligans, c'est leur exaltation, leur jouissance dans la violence. C'est West Side Story : des bandes rivales dont le seul but est l'affrontement du groupe adverse.

Il fallait s'attendre au drame?

C'est la première fois qu'un supporter trouve la mort au cours d'incidents en marge d'un match de football. Cela s'est passé à Paris mais le PSG n'est pas le seul club concerné. Et beaucoup d'autres pays sont touchés et ont déjà connu de tels drames. On savait que ça arriverait. La question c'était : quand ?

Le PSG est très malade?

Je fréquente le Parc des Princes depuis 1974 et je connais bien PSG. Ce club, c'est 40 000 supporteurs de toutes origines, de toutes couleurs, et qui aiment le foot Parmi eux, il y en a 300 qui posent problème et la moitié d'entre eux sont fichés par les renseignements généraux.

Faut-il incriminer l'extrême droite?

Il faut éviter tout amalgame facile. Il y a des individus racistes chez ces supporteurs déchaînés mais je les ai aussi vus expulser de leur tribune des militants néonazis. Toutes les tentatives de récupération politique ont échoué. ? C'est la violence qui les motive.

Le rugby n'est pas touché par cette violence. Pourquoi?

Des raisons historiques et culturelles. A l'origine, le rugby était le sport des élites et le foot celui du . peuple. Le rugby a longtemps été un sport provincial, avec des valeurs et un état d'esprit solide. Le supporteur du rugby s'est toujours démarqué de celui du foot et en tire une Certaine fierté. Mais ça ne durera pas si le rugby suit les mêmes travers que le foot.

C'est-à-dire ?

Le monde du foot doit s'interroger sur son évolution. Les décisions sont prises en fonction de l'argent, pas du public. Les joueurs ne restent pas dans les clubs, les effectifs tournent sans arrêt. Les supporters qui se privent pour payer les entrées au stade se disent « nous au moins, on sera toujours là, le club c'est nous ! ». Mais certains utilisent cet argument pour justifier leur violence.

Que faut-il faire ?

Il n'y a pas de solutions miracles mais chacun doit prendre ses responsabilités, les clubs, les magistrats qui doivent faire appliquer la loi et pas seulement à Paris, les supporters qui doivent faire le ménage dans leurs rangs.

Entretien avec Philippe Broussard, spécialiste du milieu hooligan. Ouest France 26 novembre 2006

B – La passion du foot contre la raison des intellectuels ?


« Ces foules de fanatiques terrassées par l'infarctus sur les gradins, ces arbitres qui paient un dimanche de célébrité en exposant leur personne à de graves injures, ces spectateurs qui descendent ensanglantés de leur car, blessés par les vitres cassées à coups de pierre [ ... ], ces athlètes détruits psychiquement par de douloureuses abstinences sexuelles, ces familles ruinées économiquement par l'achat de places [... ] me remplissent le cœur de joie. Je suis favorable à la passion pour le football comme je suis pour les compétitions à moto au bord des précipices, le parachutisme forcené, l'alpinisme mystique, la traversée des océans sur des canots pneumatiques, la roulette russe, l'utilisation de la drogue. » Umberto Eco. La guerre du faux. 1987.
1°) LE FOOTBALL : ENTRE INFANTILISATION ET RÉGRESSION CULTURELLE

Les spectacles de football sont profondément régressifs parce qu'ils constituent une infantilisation permanente pour toutes les classes d'âge, toutes les générations, toutes les catégories sociales. Les seniors qui regardent les matches à la télé peuvent ainsi se souvenir avec émotion des jeux de ballon de leur enfance où ils s'identifiaient dans les cours d'école aux idoles de leur époque: Kopa, Fontaine, Piantoni dans les années 1950 ; Pelé, Best, Charlton dans les années 1960; Cruyff et Beckenbauer dans les années 1970 ; Platini et Maradona dans les années 1980. Les juniors et cadets, eux, déjà précocement matraqués par l'interminable cohorte publicitaire des noms de joueurs, bricolent inlassablement - comme une rumination obsessionnelle - la composition de «l'équipe idéale » qu'ils ne manquent évidemment pas de comparer à d'autres « équipes idéales ».

Les journalistes sportifs, eux aussi fascinés par la compulsion de répétition de l'onomastique sportive, désignent sans cesse le meilleur joueur de l'année, le meilleur buteur, le meilleur gardien, le meilleur passeur. À l'image de ces gamins qui discutent sans fin sur les mérites respectifs des voitures de leur « papa » ou de leurs mobylettes, ou de ces lolitas qui comparent les chansons de leurs stars préférées, les « footeux » se délectent des commentaires répétitifs - d'une affligeante banalité - sur les exploits « magiques », «mythiques », «extraordinaires », « géniaux », « fabuleux » de leurs héros. Le football aide ainsi à rester en enfance ou à y revenir. (…)

La démission des intellectuels - toutes tendances politiques confondues - devant cette fausse conscience est sans doute l'un des faits marquants du paysage idéologique français depuis la «divine surprise » de 1998. Adeptes, adhérents, pratiquants, membres ou supporters, tous ont renoncé à critiquer l'opium sportif et se sont de surcroît transformés en militants de la « cause du football », comme certains avaient naguère soutenu la « cause du peuple ». Il est même devenu de bon ton dans les milieux bobos de la « gauche citoyenne » de s'avouer « amoureux du ballon » et de se reconnaître dans le lectorat de L'Équipe. Pire même, depuis 1998, le très sérieux «journal de référence » Le Monde, imitant la tendance people de Libération, s'est progressivement transformé en une gazette sportive avec numéros spéciaux sur les Coupes du monde et les championnats d'Europe, dossiers complets sur les équipes, résultats dominicaux et interviews. Une Équipe mondaine, en somme ! (…) Or l'amour du ballon rond n'autorise sûrement pas l'absence de pensée ou, pire, la pensée unique des shootés du stade.

Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle, Folio 2006

2°) LA VIOLENCE AVEUGLE DE LA FOULE

L’essentiel c’est le rêve, la magie, l’émotion, assènent en chœur les officines de publicité, les agences de propagande, lobbies asservis au football. Qu’importe les scandales, les exactions criminelles des supporters, les manipulations politiques, la fanatisation des masses, les morts et les blessés des stades, pourvu qu'on ait le bonheur, l'euphorie, l'exaltation chavirante. Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse !

Cette ivresse - ou, selon l'expression des idéologues du foot, cette « passion» ou cette « ferveur»- est aujourd'hui fallacieusement présentée comme un élément de «culture », un « facteur d'intégration» et même un« art ». Sans doute l'art des coups de pied, des tacles et des fauchages! Notre propos a donc aussi été de dénoncer l'autre face cachée du football, celle qui depuis la « victoire historique» de l'équipe de France« multiethnique» des Blacks-Blancs-Beurs à la Coupe du monde de football à Paris en 1998 recouvre sous une phraséologie ethnologique, sociologique et même «philosophique» l'aveuglement, la complaisance et la flagornerie de tant d'intellectuels, journalistes et «amateurs de football », tous (…) hypnotisés par les scénarios stéréotypés des matches qui ressemblent de plus en plus aux video games qu'affectionnent particulièrement les adolescents : tirages au sort, mises en jeu, coups francs à profusion, tirs au but ratés, dégagements du gardien, touches, corners, hors-jeu «indiscutables », cartons jaunes ou rouges, annonces publicitaires, sonorisations d'ambiance, jets de fumigènes, vociférations partisanes, quadrillages par les forces de l'ordre et affrontements entre supporters.

Derrière ce misérable décor folklorique qui intéresse tant les «ethnologues urbains» se nouent pourtant d'autres enjeux, invisibles ou opaques, qui concernent la massification régressive des émotions que Wilhelm Reich a appelée la «peste émotionnelle», la chloroformisation des esprits et la colonisation des conduites par le conformisme du «troupeau dont chacun fait partie et auquel chacun est assujetti ». Ce collectivisme archaïque de la «passion foot » où chacun imite l'autre, s'identifie à l'autre et se soumet mimétiquement à la masse vibrante des passionnés en hurlant les mêmes injures, en se grimant le visage avec les mêmes signes d'appartenance tribale, en endossant le même maillot et en brandissant les mêmes calicots, drapeaux et panneaux, est très exactement l'expression de « cet état de soumission à la masse anonyme» qu'a très justement analysé Erich Fromm: « Chacun est tenu de faire ce que font les autres, donc [ ... ] ne pas se montrer différent, ne pas trancher sur la masse. Il doit être prêt à changer selon les modifications de l'ensemble, sans se demander s'il a tort ou raison; son souci doit être de s'adapter, de ne pas se conduire de façon particulière. »

Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle, Folio 2006

II/ LE FOOTBALL, FACTEUR DE COHESION SOCIALE ?

A – Un sport unificateur


1°) FOOTBALL ET CULTURE OUVRIERE

Pour Patrick Mignon, passionné de l’ouvriérisme, le football serait la nouvelle « culture populaire», voire une «culture prolétarienne » ; il engagerait également une «culture du supportérisme ». «Le football, au même titre que l'élevage des lévriers ou des pigeons voyageurs, est un symbole d'une culture ouvrière autonome, magnifiant les valeurs du travail et les vertus du travailleur» Grâce au football, le monde ouvrier retrouverait sa fierté, sa puissance;son hégémonie. Il y exprimerait également sa volonté de résistance et de lutte. À l'époque du thatchérisme triomphant, le football constituait, dans une ville comme Liverpool, «avec les Beatles, le signe de succès, la vraie réponse à l'adversité. Cette réponse se fait à travers un style de jeu en rupture avec celui pratiqué généralement en Angleterre, un jeu plus "continental", c'est-à-dire inspiré de l'Europe: moins systématiquement axé sur la vitesse et la force, fait de petites passes et avec des joueurs dotés d'une bonne technique individuelle».

Ainsi, dans le football se cristalliserait le style même de la classe ouvrière, sa culture propre. À telle enseigne qu'« à une époque où se développe le mouvement ouvrier, le déplacement de l'usine vers le stade serait une conquête hebdomadaire du centre de la ville, une appropriation prolétarienne de la fierté civique. En cela, il est bien le symbole des conquêtes sociales de la classe ouvrière avant que d'autres formes de loisir ne viennent le concurrencer. C'est pourquoi, aujourd'hui encore dans le football, au plaisir du spectacle sportif se mêle le plaisir de voir mises en œuvre les valeurs de la communauté ouvrière, surtout si elle est menacée: la virilité et la loyauté, la fidélité, l'esprit de sacrifice, le sens du devoir et du travail dur, les "machines bien huilées", tout un style britannique d'amour du football symbolisé par la continuité du style de jeu des équipes anglaises depuis les années 1890».

Patrick Mignon, La passion du football.

2°) FOOTBALL ET RELIGION

Les supporters « croient» en leur équipe, les joueurs (songez à Zidane) sont considérés comme des « dieux du foot », le « miracle de Berne» (la victoire surprise de l'Allemagne sur la Hongrie en finale de la Coupe du monde de 1954 à Berne) est devenu un film, et lors du quart de finale légendaire de la Coupe du monde entre l'Angleterre et l'Argentine, ce ne fut pas Diego Maradona, mais « la main de Dieu » qui décida du sort du match.

Pure rhétorique ? Peut-être pas: Thomas Schmidt-Lux, spécialiste des religions à l'Université de Leipzig, pense que le football pourrait être une forme de religion. Avec le psychologue Constantin Klein, il a repéré dans le comportement des joueurs certaines caractéristiques de la pratique religieuse. En premier lieu, la vénération d'une valeur commune - non pas une divinité, mais un club ou une équipe. Tout comme les groupes religieux, le football est habité d'un sentiment de communauté, d'enthousiasme collectif associé à l'équipe. Le fait de se réunir dans un stade sert d'occasion pour donner libre cours à ses émotions. Cette effervescence collective se retrouve dans diverses fêtes religieuses.

Selon T. Schimdt-Lux, un autre parallèle est à établir dans la forme rituelle des fêtes. Les mêmes chants et slogans y sont entonnés; des rituels ont lieu avant les corners ou les coups francs, les adversaires entendent toujours les mêmes railleries. Les symboles religieux sont la mascotte, les emblèmes du club, l'écharpe des supporters ou le maillot orné des signatures authentiques des joueurs.

Le football serait-il donc une sorte de religion? Sans aller jusque-là, analyse T. Schmidt-Lux, l'influence des églises traditionnelles diminue et les gens cherchent d'autres grandes manifestations qui leur apportent des repères. En ce sens, le culte du club peut prendre la forme et le sens d'une religion.

Ulrich KRAFT, in Cerveau et Psycho n° 15

B – Un sport démocratique ?



« En tous temps la plus grande importance a été attribuée au sport à bon droit et avant tout par tous les gouvernements : il amuse les masses, leur brouille l'esprit et les abêtit. Les dictateurs avant tout savent bien pourquoi ils sont toujours et dans tous les cas en faveur du sport. Qui est pour le sport a les masses de son côté [ ... ]. C'est pourquoi tous les gouvernements sont toujours pour le sport et contre la culture! »

Thomas Bernhard, L’origine. 1996

1°) LE MYTHE EGALITAIRE DU SPORT

Alain Ehrenberg ne cesse de nous le dire: la vie est une lutte, la vie est un combat, tout est compétition et tous peuvent entrer en compétition avec tous, mais « le sport résout dans le spectacle, c'est-à-dire dans l'apparence, ce dilemme central et indéfini de l'égalité et de l'inégalité puisque tous peuvent entrer constamment avec tous en compétition ». Étrange conception de l'égalité, en vérité, sans doute la même que celle évoquée avec ironie par George Orwell qui constatait que « tous les animaux [sportifs] sont égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres »

Or, dans le football précisément, l'inégalité est partout présente: inégalité physique (être le plus fort), inégalité face à l'argent (pour les stars), inégalité aussi par rapport au « mérite », l'autre grande découverte de l'auteur. Selon Ehrenberg, en effet, «un homme pareil à tout autre, qui n'a aucun privilège de naissance, qui n'est rien a priori que notre semblable, devient quelqu'un par son seul mérite. C'est cet événement universel, cette épopée récurrente que les compétitions sportives mettent en scène». Voici une bien curieuse façon d'envisager le mérite et de le défendre. On sait tout d'abord que les footballeurs sont issus dans leur grande majorité des classes sociales les plus pauvres. Très peu d'aristocrates, de fils de médecins ou d'avocats sont aujourd'hui en Ligue 1 de football ou membres des clubs européens les plus cotés. Par contre, on y retrouve de nombreux enfants d'ouvriers, de petits employés, de petits commerçants, sans même parler des immigrés qui constituent aujourd'hui de plus en plus le gros des effectifs. Venus en particulier des populations déshéritées d'Afrique, ces damnés de la terre galèrent pour réussir dans le football, car pour eux la sélection par les clubs est une épreuve terrible. S'ils sont très nombreux en effet sur la ligne de départ, ils ne sont qu'une poignée à l'arrivée.

Le « mérite» qu'exalte Ehrenberg est en fait la sélection impitoyable de ceux qui résistent des années durant à des entraînements démentiels, à une surexploitation de leur force de travail (près de quatre-vingts matches par saison), avec les conséquences que l'on sait sur la santé (blessures permanentes) et sur le statut social (la précarité des intermittents du stade, la déqualification sociale assurée en cas de non-réussite ... ). Où est alors le principe d'un mérite égalitaire? Faut-il vraiment s'extasier devant ce «contre-système méritocratique qui [donnerait à la jeunesse ouvrière] une chance d'être quelqu'un, [où elle serait] à égalité, avec le reste de la société» ?

Si quelques individus parviennent à échapper à leur destin de classe lié à leur origine sociale, à l'instar d'un David Beckham, par exemple: presque tous les prétendants à la « passion égalitaire » restent sur la touche ou sombrent dans l'anonymat des «moins égaux que d'autres». Loin d'être par conséquent l'expression d'un quelconque contre-système méritocratique, le football exacerbe au contraire toutes les inégalités. Il fait monter au firmament de la société quelques footballeurs issus des classes populaires en entretenant l'illusion du mérite et le fantasme de la réussite des self-made-men. Faut-il alors accepter le «mérite» de ces footballeurs millionnaires dans un monde (leur ancien monde) dévasté par le chômage et la misère?

Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle, Folio 2006
2°) FOOTBALL ET NATIONALISME

Le football a souvent été qualifié de simulacre de guerre, que ce soit dans l'intention de le dénoncer comme spectacle fascisant ou, au contraire, pour le glorifier comme exutoire bienfaisant et indispensable. Ce qui est sûr, c'est qu'à l'instar d'autres jeux collectifs, il ne peut se concevoir qu'en opposition binaire. Comme tout sport d'équipe, il invite le spectateur, notamment quand ce dernier se sait accompagné de millions d'autres qui « vibrent » comme lui, à projeter des représentations collectives sur les équipes présentes, à les charger de symbolisations souvent excessives. Ses qualités scéniques et ressorts dramatiques, mais aussi la disposition spatiale et fonctionnelle des équipes qui lui sont propres, font des grands matches autant de batailles symboliques entre endogroupe et exogroupe. Chacun définit dans sa vie quotidienne les frontières entre le groupe auquel il appartient ou souhaite appartenir (l'endogroupe) et les autres groupes (les exogroupes). Et aucune confrontation ne suscite aussi efficacement l'identification avec notre endogroupe - même auprès de personnes peu intéressées par ce sport lui-même - que les matches entre nations. La mise en scène d'une équipe nationale de football, avec toute la panoplie de symboles nationaux qu'elle mobilise, participe directement à la constitution même du groupe national que l'équipe emblématique est censée représenter.

Traditionnellement, la « nationalisation des masses » qui a été conduite avec ô combien de succès durant la deuxième moitié du XIXe siècle et presque toute la première moitié du XXe s'appuyait prioritairement sur trois grandes institutions chargées de cimenter le sentiment national dans les populations. Ce sont d'abord les systèmes d'éducation. L'école a toujours été le pilier central dans le dispositif d'apprentissage du national. Elle avait pour mission autant la transmission des connaissances que l'inculcation d'un sentiment d'appartenance à la nation. En deuxième lieu, ce sont les armées de conscription, le service national, qui forme des soldats-citoyens. Finalement, ce sont les médias au sens le plus large qui ont contribué à créer un espace identitaire national.

Écoles, armées, médias - force est de constater que deux volets de ce triptyque de l'autel national sont aujourd'hui perçus comme affaiblis, banalisés. Partout en Europe occidentale, le système éducatif est considéré - à tort ou à raison - comme étant en crise quant à sa capacité à transmettre des valeurs communes. Quant à l'armée de conscription, elle est destinée, si ce n'est déjà fait, à être transformée en une armée professionnelle qui n'aura pas plus un rôle de formateur du corps national que n'importe quelle autre grande entreprise ou organisation. Ce qui reste donc, ce sont les médias. De plus en plus présents dans notre univers quotidien, les mass media sont obsédés par deux objectifs: produire de l'émotion, et rassembler le plus grand nombre de consommateurs possible. On comprend alors facilement pourquoi le football est devenu le produit phare de l'univers médiatique. Et contrairement aux événements ponctuels et rares qui peuvent rivaliser avec lui en émotivité - attentats, catastrophes, deuils collectifs -, il permet une diffusion régulière et répétitive selon le calendrier des compétitions.

Aujourd'hui l'expérience jouissive et euphorisante que peut procurer le football aux collectifs nationaux éclipse de plus en plus souvent les matches eux-mêmes dans les conversations et les commentaires du lendemain - l'éphémère fraternisation « black-blanc-beur » sur les Champs-Élysées a dépassé en importance le 3-0 contre le Brésil (…) Pour un très grand nombre d'individus, la première véritable prise de conscience de leur appartenance à une nation s'opère devant un écran de télévision lors d'un match opposant des équipes nationales. C'est à ce moment-là que, pour un jeune individu, la catégorie nationale prend une dimension concrète, car émotionnelle. Le fait que ces « initiations à la nation sportive » sont souvent vécues en famille ne peut que rajouter à l'intensité de l'identification naissante à son groupe national. (…) Les Panthéons de la mémoire collective sportive sont avant tout remplis de héros nationaux, et les mythes et les légendes qui les entourent et qui sont évoqués de manière répétitive et insistante - ah! la demi-finale du Mondial 1982 entre la France et l'Allemagne à Séville! - restent difficilement décodables pour toute personne étrangère à la communauté nationale.

Albrecht SONNTAG, sociologue, « Foules sentimentale » in Football et identités nationales

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