Longtemps, j’ignorai ce manuscrit. Une histoire d’amour… à la fin du





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date de publication08.11.2017
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POSTFACE

Longtemps, j’ignorai ce manuscrit. Une histoire d’amour… à la fin du xixe… Un jour cependant, le déplaçant sur mon bureau, je tournai quelques pages, et tombai sur le nom de famille de celle qui ornait de son prénom le titre général : Lettres à Louisa. Quelle ne fut pas ma surprise d’y déchiffrer le nom de « Girard de Cailleux ». C’était soudain comme si l’on me proposait, quarante ans plus tard, un nouvel épisode d’une série dont je pouvais penser avoir tracé les premiers linéaments dans une recherche historique qui avait abouti à la publication d’un long article dans la revue d’histoire Annales, Économies, Sociétés, Civilisations1.

Un certain jour d’automne 1973, je visitai mon ami Gérard Bléandonu, que les hasards de la nomination des psychiatres « du cadre » avaient amené à diriger un service de l’hôpital psychiatrique d’Auxerre. Nous nous étions liés deux ans auparavant en travaillant ensemble dans un autre service du même genre, à Prémontré, dans l’Aisne. Franchissant la grille d’entrée, je lui dis : « Eh ben, voilà un hôpital psychiatrique qui ressemble à un hôpital psychiatrique ! », faisant par là allusion à ce sentiment qui vient lorsque, traversant un village inconnu, on reconnaît de loin et au premier coup d’œil l’école communale, avec son fronton « Filles » « Garçons », son préau, ses platanes, et son air tout à la fois austère et accueillant. « Tu ne crois pas si bien dire, me rétorqua-t-il. J’ai fait un petit tour à la bibliothèque et aux archives et j’ai découvert que cet hôpital est sûrement l’un des premiers à avoir été construit après la loi de 382 ».

Jeune historien qui m’étais soudainement tourné vers la psychiatrie et la psychanalyse, j’avais en ce temps-là pas mal de temps libre, et me réjouis d’emblée à l’idée de renouer avec le plaisir des archives, les trouvailles minuscules et ô combien plaisantes de la recherche, sans compter la satisfaction, largement inavouée de tous, liée au simple fait d’écrire. J’étais partant, et visitai dans les semaines qui suivirent les archives départementales de l’Yonne, à Auxerre, et les archives nationales rue des Francs-Bourgeois, à Paris, que j’avais déjà fréquentées avec de tout autres soucis3. J’y trouvai assez rapidement les divers documents qui permettaient de se faire une idée assez précise, non seulement de l’histoire un peu chaotique de la construction de l’asile d’Auxerre, mais également, dans la foulée, de celle incroyablement rapide de Sainte-Anne, Ville-Évrard et Perray-Vaucluse, hauts lieux de la psychiatrie parisienne encore aujourd’hui. Qu’on me permette d’en donner ici, en quelques paragraphes, un léger crayon, pour autant que l’un des deux personnages centraux de toute cette histoire fut le père de la chère Louisa, et donc l’arrière grand-père de celui qui, découvrant tardivement les lettres adressées à sa grand-mère, nous les livre ici savamment romancées.

Lorsque le tout jeune « Dr. Henri Girard » (ce sera son nom, et son seul nom, dans la première partie de ce récit) est nommé le 20 juin 1840, par le ministre de l’Intérieur, directeur de l’asile d’aliénés d’Auxerre, il a pratiquement affaire à ce que Michel Foucault a montré dans sa presque légendaire Histoire de la folie à l’âge classique n’être qu’un prolongement des anciennes léproseries, même si un peu amélioré par son prédécesseur, le Dr. Courot. Les fous s’y retrouvent entassés sans grand espoir de voir leur condition s’améliorer. Girard, lui, appartient à la génération qui suit celle de Philippe Pinel, le « libérateur » des aliénés et l’inventeur du « traitement moral », mais il fait aussi partie de ces psychiatres qui vont vivre sous le régime de la « loi de 1838 », laquelle entend assainir cette plaie sociale grandissante que représente la folie, tant paysanne qu’urbaine désormais. Il comprend très vite que cette loi développe des conséquences architecturales (séparation stricte des sexes, hygiène des dortoirs et des salles communes, ateliers et jardins où faire travailler les malades, chapelle pour la vie spirituelle, résidence centrale du médecin chef, etc.)

Pour faire aboutir ses conceptions, pendant des années, Girard bataille avec le conseil général de l’Yonne, toujours prêt à reconnaître l’excellence de ses travaux, mais de moins en moins décidé à lui accorder les crédits qu’il ne cesse de réclamer. Le 1er décembre 1848, un éminent membre du conseil général exprime l’opinion de la majorité : « Je prie le Conseil Général de s’arrêter, s’il en est temps encore, sur la pente dangereuse où le directeur de l’asile, dont je me plais à reconnaître le zèle, le mérite éminent et la haute capacité, va entraîner infailliblement le département, en voulant faire de l’asile d’Auxerre un établissement modèle […] ». Bataille épuisante dont se plaint régulièrement le Dr. Girard quand arrive, le 22 mai 1850, un préfet encore jeune (il a 41 ans), qui vient de quitter la préfecture du Var, après être passé successivement par la sous-préfecture de Nayrac, de Saint-Girons, puis de Blaye, et avant de retourner, à peine seize mois plus tard, à la préfecture de la Gironde. Son très vif désir de s’élever dans la hiérarchie administrative ne fait de doute pour personne. On ne le sait pas encore, mais il sera préfet de la Seine dans trois ans. Son nom : Georges Eugène Haussmann, baron par sa mère, elle-même fille d’un baron d’empire.

Dès son arrivée, il parvient à retourner le Conseil Général en proposant une habile solution financière (impot+emprunt), et vante le travail des aliénés (pièce centrale du « traitement moral ») dans sa capacité à alléger la facture sociale, pour conclure : « Il est hors de doute que si l’on continue à veiller comme je le fais, à la saine interprétation de la loi et à l’exécution de ces délibérations qui la consacrent, sous très peu de temps, le département sera complètement rédimé de ses sacrifices… ». Girard obtient sur le champ les ultimes crédits qui lui permettent d’achever l’essentiel, sinon la totalité, de ce qu’il avait conçu comme forme architecturale propice au traitement moral, et la collaboration entre les deux hommes en sort renforcée.

Une fois arrivé à Paris (le 22 juin 1853), Haussmann doit faire face à une situation sanitaire des aliénés qui n’est à l’honneur, ni de la psychiatrie, ni de l’Empire : Bicètre (pour les hommes), la Salpétrière (pour les femmes), Charenton, tous ces lieux sont délabrés, dans un état de malpropreté et de concentration humaine révoltants. La population de l’Assistance Publique a crû de 50% en vingt ans. Mais comme dans l’Yonne, l’argent fait défaut pour entreprendre quoi que ce soit. Il faut attendre.

Une décision courageuse, et qui n’a rien à voir avec notre affaire, va bouleverser le décor. En 1860, Louis Napoléon Bonaparte décide, seul et presque contre tous, d’ouvrir le pays aux produits étrangers. Jusque-là, la France vivait dans un étroit protectionnisme industriel et commercial dont les romans de Balzac portent témoignage. Des fortunes familiales bien établies, issues de la Révolution et du Ier Empire ou venues de plus loin, règnent sans craindre la concurrence dans un monde économiquement étriqué. En ouvrant les frontières aux aciers anglais et aux blés américains, l’Empereur fait voler en éclats ce cadre qu’on avait cru bien vite éternel. Des dynasties s’effondrent, les nouveaux riches de la fin du IIe Empire commencent à défrayer la chronique. Mais cela va libérer d’un seul coup… la Caisse de la boulangerie.

Louis Napoléon Bonaparte se pensait socialiste. Il avait donc eu le souci de calmer le bon peuple qui s’échauffait tous les ans au moment de la « soudure », en mai/juin, lorsque les récoltes se faisaient attendre et que les réserves de « bleds » s’épuisaient en faisant monter les prix. En ce milieu du xixe siècle lesdits « bleds » (pains, farine, etc.) représentaient près de 50% des dépenses des ménages les… moins favorisés, disons, de sorte que la plus légère augmentation était vite intolérable. Pour éviter ces fâcheuses « émotions populaires » qui venaient troubler l’ordre social (véritable religion du régime impérial), Louis Napoléon Bonaparte demanda à Haussmann, dès son arrivée en 1853, de créer une réserve assez conséquente –10 millions de francs or –, que l’on distribuait au bon moment aux boulangers afin qu’ils maintinssent leur prix au même niveau, sommes qu’ils restituaient par la suite, au fur et à mesure que les récoltes remplissaient les greniers en ramenant les prix à la normale. Grâce à cette « Caisse de la boulangerie », le calme régnait dans les rues, au printemps.

À peine ouvertes les frontières, les blés américains et anglais abondèrent, et il n’y eut plus personne pour s’émouvoir de la cherté momentanée des bleds, noyée dans l’augmentation générale des prix d’une économie en plein boom. Par un habile tour de main, Haussmann récupéra alors les fonds de la Caisse de la Boulangerie, et les affecta d’office à la création d’établissements psychiatriques dignes de la ville de Paris, de la France, et de sa psychiatrie tant vantée dans le monde. C’est alors qu’il appela le Dr. Girard à la rescousse.

Pour mieux l’installer dans une psychiatrie parisienne peu encline à reconnaître les mérites d’un psychiatre provincial presque inconnu, Haussmann créa pour lui le poste inédit d’« Inspecteur général du service des aliénés de la Seine ». Ils étaient désormais d’autant plus liés l’un à l’autre que Haussmann se dépêcha d’accéder au vœu de son subordonné qui, avec sa venue à Paris et son poste fort en vue, ambitionnait d’officialiser son nom de « Girard de Cailleux ».

Intrigué par cette affaire dans l’affaire, je poussai mes recherches bien au-delà du cadre que je m’étais jusque-là imparti, et me plongeai dans la volumineuse correspondance du Garde des Sceaux, Claude Delangle, conservée aux Archives nationales. Son prédécesseur, Ernest de Royer, avait en effet d’abord décliné la demande du « Dr. Girard » d’être appelé désormais « Girard de Cailleux », considérant qu’avoir épousé une « demoiselle ‘Cailloux’ » ne lui permettait pas d’agréger ce nom de jeune fille à son nom de Girard pour former un « Girard Cailleux », prétextant derechef qu’alors le dit Girard en viendrait fatalement à se faire appeler « Girard de Cailleux », signe abusif d’une noblesse à laquelle il ne saurait prétendre. Haussmann, alors au faîte de sa puissance, revint à la charge auprès du successeur, Delangle, dans une lettre du 27 janvier 1860 : « Accorder à Monsieur Girard l’inoffensive concession qu’il demande, mais à laquelle il croit sa considération attachée, ce serait un faible dédommagement de la déception qu’il a éprouvée l’an dernier, mais c’en serait un, et je désire bien vivement qu’il la puisse obtenir. » Autorisation accordée sur le champ : désormais, le baron Georges Eugène Haussmann et le Docteur Henri Girard de Cailleux vont conduire conjointement, au sein de la « Commission spéciale » fomentée par Haussmann, un projet architectural ambitieux qui en trois ans (1864-1867) va donner à Paris l’« asile clinique » de Sainte-Anne, à partir duquel on dépêchera les malades, après délibération médicale, vers les hôpitaux de Ville-Évrard et Perray-Vaucluse, alors sis à la campagne. Preuve s’il en fallait que l’asile d’Auxerre a servi de base à l’entreprise : le 24 avril 1861, l’ensemble des membres de la Commission se transporte à Auxerre pour y étudier les détails de l’œuvre de Girard, de Cailleux à l’avenir et pour tout le monde.

Les fonds libérés par l’astuce de Haussmann, la main d’œuvre abondante présente du fait des grands travaux engagés dans la capitale par le même Haussmann, la diligence de Girard de Cailleux pressé de se faire reconnaître par une psychiatrie parisienne réticente à son égard, le boom économique général, tout pousse à une réalisation rapide : alors que les travaux ne débutent qu’en 1864, en mai 1867, le bureau central de Sainte-Anne ouvre ses portes, Ville-Évrard dès le début de 1868, et Perray-Vaucluse le 25 janvier 1869.

Toute médaille a son revers, et le lien psychiatrie/politique peut se révéler cruel. Girard de Cailleux fut bien sûr vécu par ses chers confrères, non sans raison, comme une créature de Haussmann. L’éviction brutale du dernier, après la défaite de Sedan (2 septembre 1870) et la chute de l’Empire (4 septembre), entraîna l’immédiate disparition du premier. Non seulement il perdit sa fonction d’inspecteur général des asiles d’aliénés (abolie par un décret du Ier octobre), non seulement il fut instamment prié de prendre une retraite anticipée (il avait cinquante six ans), mais le célèbre rapport écrit en 1873 par les Dr. Constans, Lunier et Dumesnil sur l’état des asiles d’aliénés dans l’ensemble du territoire, se permet d’omettre entièrement son nom, qui trônait encore partout trois ans auparavant.

Rien ne laisse à penser que les deux hommes soient restés en rapport au-delà de leur coopération. Haussmann passera encore vingt-et-un ans sous la Troisième République (il meurt le 11 janvier 1891), menant une existence pas toujours facile pour quelqu’un qui a connu les fastes du pouvoir. Je ne connais pas la date de la mort de Girard de Cailleux, né en 1814, à la fin du Ier empire, retraité d’office à la fin du second.

Mais que le neveu de l’un tombât un jour amoureux de la fille de l’autre, ça alors !, je n’y avais pas pensé une seconde. Que la fille de l’autre, tout en se dévouant à la cause du neveu, tirât profit (comme il semble bien qu’elle le fît, secondée en cela par son frère) de la fortune léguée à son extravagant de fils par sa mère, sœur du baron ; que l’oncle enfin, presque aux abois et toujours aussi expéditif, ait cherché à s’emparer du neveu aux quatre coins de l’Europe pour le faire interner et mettre ainsi, en tuteur abusif, la main sur le magot, pas plus pareille chose n’aurait pu m’effleurer. Ce n’est qu’en parcourant, presque avidement, le récit qu’en donne Bernard de Marsangy à partir des lettres récupérées par hasard, que j’en suis venu à me convaincre d’une aussi rocambolesque histoire d’amour.

Peu me chaut que l’un fût fou, et l’autre confite en religion. Il me plait seulement de penser qu’au-delà des événements qu’en historien laborieux j’avais tenté de décrire, par delà les traces dûment conservées et classifiées dans d’indispensables et doctes archives, gisent dans des greniers ces cendres refroidies qu’une passion romancière vient disperser aux quatre vents.

Guy Le Gaufey

1 G. Bléandonu et G. Le Gaufey, « Naissance des asiles d’aliénés (Auxerre-Paris) », Annales, Armand Colin, 30e année, n° 1, Janvier/Février 1975, p. 93-122.

2 On ne sait plus très bien aujourd’hui ce qu’a été ladite « loi de (18)38 », ce nom ayant été recouvert par de nombreux autres noms sous lesquels court cependant à peu près la même chose, mais au début des années soixante-dix elle sonnait encore comme la loi qui dictait le rapport de l’État à ses agents (psychiatres compris) à ce qu’on appelait encore, avant la vague de fausse bienséance qui a produit le technicien de surface à la place du balayeur, les aliénés, les fous.

3 J’avais effectué à la fin des années soixante une recherche sur « La criminalité girondine sous la IIe République », ce qui m’avait conduit à étudier de près la remarquable statistique tenue par le ministère de la justice depuis la Restauration, et consultable rue des Francs-Bourgeois. Recherche qui s’était conclue fort négativement : en période de troubles sociaux, comme le fut la IIe République, la criminalité ne change pas d’un iota, c’est la délinquance qui varie et qu’il convient d’étudier dans son détail.

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