Archives départementales : cote : 9 j 14





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Samedi le 18 novembre 1944

Quelle mémorable journée, mes amis. Nous avons passé par toutes les gammes de l’anxiété pour finir par une grande joie, multiplié avec grande vitesse que nous découvrons plus grande encore à présent.

Nous sommes sortis de la cave ce matin bien perplexe. Il y avait bien quelques Allemands à l’école, nous voyant dans la grange, ils sont venus pour « emprunter » une voiture « retour toute suite ». C’était pour emmener le reste de leur barda. Ils ont pris la calèche donnée par le Polonais de l’Albert (Evalt Bruce).

La pièce qu’ils avaient installée hier soir vers la fontaine avait été enlevée dans la nuit, sans tirer. Celles qui étaient au Château, aux Vernes, ne tiraient plus depuis le début de la nuit, mais la fameuse pièce qui sonnait comme une cloche tirait toujours, mais plus lentement.

Jusqu’à 7 heures 30 nous avons vu la vie en rose, mais à ce moment une des filles d’Héricourt (Mlles Bailly), qui passaient pour des espionnes doubles, ont annoncées en confidence que les Allemands viendraient à midi pour nous évacuer. Quelle nouvelle, évacuer avec les Allemands, c’était les suivre dans leur retraite, c’était la mort ou l’exil. Nous avons bien regretté à ce moment de ne pas avoir été envoyé en Suisse. Nous avons décidé de partir vivement chez Serret. Ah ! La Maman a fait des baluchons, des valises. Pauvre Jeanne, elle seule ne perdait pas le nord, elle préparait, mais il aurait fallu être des bourriquots pour porter ces ballots.

Finalement vers 9 heures 30 j’ai décidé que nous ne partirions pas, nous allions nous murer dans la cave, nous y barricader. Attendre à la garde de Dieu. A ce moment l’excitation de la Maman est tombée, elle n’a plus pu bouger, elle s’est couchée sur le coffre (manque quelques mots).

Nous avons entendu un roulis sans doute sur la route des bois de Vaux : « Qu’est-ce donc, qu’il y a là-bas ? » Ce ne peut être que les Américains ! Et tout de suite après, voilà les cloches de Belverne qui sonnent ! Oh ! Ce moment ! Quelle émotion.

Je disais à l’Albert : « Allons les chercher », mais nous n’y sommes pas allés. Heureusement qu’il s’est trouvé une personne plus dévouée que nous. Notre cousine Lucie Goux, née Bonhotal a probablement sauvé le village car à cette même heure, un détachement de 50 boches montait de Chenebier avec mission de nous évacuer et d’incendier le village, ce village de « Terroristes ». On a dit qu’ils voulaient nous mettre dans l’église de Chenebier et la faire sauter. Les trous de mines étaient préparés d’avance.

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Lucie Goux

Dès qu’elle a entendu les cloches de Belverne, Lucie s’est dirigée de ce côté et à mi-chemin de Belverne elle a vu des soldats qui montaient prudemment, en sondant le terrain avec des détecteurs de mines. Ils auraient mis près de 2 heures pour arriver.

Deux heures c’était plus de temps qu’il fallait aux Boches pour perpétuer leur nouveau forfait. Elle a crié à ces soldats qu’on croyait Américains : «Venez, ils sont partis et il n’y a pas de mines sur la route».

Et à 10 heures, j’étais vers notre Maman qui était à plat, totalement incapable de faire un mouvement, j’entends des cris : «Les voici, les voici !» 

Vous qui n’avez pas vécu ces moments là vous ne pourrez nous comprendre. Je sors, je vois 2 tanks arrêtés devant chez nous. On les entoure, on pleure, on s’embrasse, on embrasse les soldats, on couvre les chars de fleurs, de fruits, on apporte des bouteilles. Eux sont surpris de trouver un village avec tous les habitants (j’allais dire au complet, j’oubliais nos martyrs).

Ces soldats sont vêtus de kaki, ils ont des casques bizarres. On se demande ce qu’ils sont, on le leur demande « mais nous sommes des Français comme vous ! Nous sommes les francs-tireurs de la Haute-Vienne, de la Corrèze et de l’Yonne » Dans notre transport de joie, les pleurs coulent cependant, abondants chez certains, en leurs « disant : «Vous arrivez deux mois trop tard – Pourquoi ? – Hélas, ils ont massacré 40 hommes, toute la jeunesse du village ». Alors on a vu leur visage se durcir, leurs poings se crisper !

Après les tanks, arrivent les fantassins, il y a plusieurs femmes parmi eux, cinq, armées, casquées comme des hommes. L’une d’elle a logé deux jours chez nous, une digne jeune femme qui avait eu son mari et son père fusillés. Elle nous a dit avoir passé les lignes deux fois de Ronchamp à Champagney. (voir la lettre)

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Il n’y a pas eu un coup de fusil tiré au village, malgré les 50 boches qui arrivaient par l’autre côté. Sept de ces Allemands étaient d’une centaine de mètres en avance sur le détachement, ils débouchaient au tournant brusque de la Goutte au Lijon quand ils ont vu les Français à 200 mètres d’eux. Ils ont été tellement surpris qu’ils n’ont pas eu l’idée de refouler vers leurs camarades, ils se sont enfilés dans la Goutte où ils croyaient sans doute pouvoir se défiler, mais elle est tellement abrupte qu’ils y ont été pris comme dans une ratière en faisant « Kamarade ». Les autres voyant ce qui se passait depuis derrière un rideau d’arbres ont jugé prudent de sauter à travers et de fuir.

Amenés aussitôt au village, ils ont été battus par le malheureux estropié Robert Chevaley, il leur a porté plusieurs coups de ses béquilles et aussi un pauvre vieux du Pied-des-Côtes et encore un autre. Vous ne devinerez jamais qui est cet homme si doux : Charles Goux, il leur a donné des coups de poings : « Tiens charogne ! Ah ! Vous m’avez fait conduire vos munitions jusqu’au front ! Je sais bien que ce n’est pas vous, mais tant pis. Tiens charogne !».

Chaque fois que j’ai vu qu’on les frappait, je suis vite allé m’interposer. Je ne pouvais pas voir frapper ces soldats qui levaient les mains (parmi eux il y avait 4 SS quand on a vu qu’ils venaient pour incendier le village après ce qu’ils avaient fait en septembre, les francs-tireurs ont fusillés les 4 SS le lendemain dans le pré de Pierre Comte, vers le cimetière de Belverne)

Un miracle venait de sauver Etobon. Après Dieu nous le devions à Lucie Goux. Sans elle les Français seraient arrivés trop tard, ceci me rappel qu’en janvier 1871, les Français de l’armée du général Bourbaki poursuivaient les Allemands du général Werder qui cantonnaient à Etobon depuis 7 jours. Ce matin là les Français arrivaient depuis Belverne et les Allemands tout comme cette fois avaient reculé à Chenebier. Et c’est mon grand-père, Jacques Perret qui est allé jusqu’à mi-chemin de Belverne dire aux Français : « Vous pouvez venir plus vite, ils sont partit ». 73 ans plus tôt.

Ce matin, tout comme hier à la même heure nous avons eu chaud. Sur le coup de 8 heures je conduisais le poulain dans la cabane au parc, croyant que les Allemands reviendraient après les vaches et nous étions tous les deux dans les vergers quand une volée d’obus a passé sur nous, il y en a eu une trentaine qui ont arrosé la Cornée et la Vie-des-Ages, tout comme hier. On peut dire que la maison du cousin Charles (Perret, au Cuchot) a eu chaud aussi, et puis eux encore plus, ils en ont eu 8 tout autour de chez eux, devant, derrière, sur les côtés, partout, deux étaient à peine à 10 mètres. L’un d’eux a percuté sur un chêne devant la fenêtre, les éclats ont pénétré chez lui, il y en a eu un qui a presque traversé de part en part son énorme dictionnaire. La maison de Victor, celle de l’Alfred son fils ont été entourées aussi. A la Cornée ce fut mieux. La maison de Ridard (Louis Christen) et Ernest Nardin (Emile Mettey) ont eu chacun un obus sur le toit. Il y a du dégât.

Un des tanks était arrêté ce matin devant ces maisons, un des hommes a demandé de quand étaient arrivés les obus qui avaient fait cela : « Ce matin, à 8 heures » ; « Eh ! Bien c’est moi qui ai tiré ces coups là depuis Roye » Que c’est drôle.

Un éclat de ces obus a cassé une cuisse à la vache de la tante A. Comte, dans l’écurie. Il y en a eu plusieurs autour des sapins de Jarko et il a été blessé sur un genou. Autour de 11 heures le Charles (Perret) mettant ses mains en porte voix lui a crié depuis vers chez lui : « Jarko ! Viens ! Guerre finie, Boches partir » Et Jarko est venu mais bien trop vite, d’abord, il n’a pas pris le temps de mettre ses sabots. Il est venu en chaussons dans la boue, puis il allait sortir de ses sapins quand les 43 Allemands qui fuyaient ont passé devant lui. Il a rebroussé et ils ne l’ont pas vu. Heureusement.

Il a fait une entrée sensationnelle en arrivant au village, il ne se connaissait plus. On a cru qu’il était devenu fou. Il a traversé le village en gesticulant, levant les bras, en criant un discours en langage serbe où on distinguait : « Tito, oh viva Tito ». Il a voulu que je le conduise au commandant des FFI pour lui serrer la main. Il s’est enfin calmé et tous ensemble, tous les voisins, tous les amis, tous les parents, nous avons diné ensemble chez l’Albert.

Les femmes ont vite fait une énorme purée, de la salade et j’ai cherché dans une de mes nombreuses cachettes plusieurs bocaux de rôti et aussi du bon vin.

J’aurais voulu faire sonner aussitôt les Français (ne disons plus les Américains) sont arrivés, mais un officier m’a conseillé d’attendre quelque peu car les Allemands, s’ils étaient encore à portée de canon auraient pu nous envoyer quelques obus. On a sonné un peu avant midi. Oh ! Quelles sonnaient bien nos belles cloches. Cela me rappelait le 23 juin 1919 quand elles ont sonné pour la signature de la paix : Nous avions ce jour là cassé la corde de la grosse. Aujourd’hui nous n’avons rien cassé.

Les Français n’ont pas séjourné longtemps au village. Ils ont continué la poursuite aussitôt contre Chenebier.

Un détachement avait monté depuis Belverne par le champ Hyorin. On les a vu traverser les champs les Prés pour descendre sur Chenebier. Mr Pernol qui était toujours chez Serret (à Chenebier) les a vus arriver directement dans un champ de mines. Il a bien couru et crié pour les arrêter mais pas assez tôt. Il y en a 3 qui ont sauté. Je crois que ce sont les seuls qui ont été tués pour prendre Etobon et Chenebier !

Tout l’après-midi j’ai été occupé avec eux. Deux docteurs, dont un commandant et un capitaine, m’ont demandé où ils pourraient faire l’infirmerie. Je les ai conduits dans la grande salle de la cure et ils se sont mis à la balayer eux-mêmes, à porter des tables et bancs. Alors j’ai eu pitié, malgré que je boitais bien, je les ai aidés. On leur a fait un lit sur la scène avec une botte de paille.

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Jarko avec Philippe est allé déménager son fourbi de sa guitoune. Ce soir les vrais tanks sont arrivés. Oh ! Quels meubles ! Combien nombreux ! Nous n’arrivons pas à comprendre que c’est bien vrai, que les Allemands armés, casqués, arrogants, sont chassés, que nous en avons vu un groupe traverser le village les mains levées en haut (comme disait Ernest), poursuivis par les huées de la foule, par les gosses qui leur avait pris leurs casques et les faisaient rouler à coups de pieds. Est-ce vrai que ce soir nous pourrons nous déshabiller et coucher en toute sécurité dans nos lits. Oh ! Qu’il me tarde. Je suis à bout !

Est-il vrai que bientôt on pourra rechercher les monstres qui ont massacré nos enfants ! Quelle punition faudra-t-il leur infliger. La mort ! Non, ils ne seraient pas punis. Philippe trouve un moyen : « Je les pendrais à un crochet pendant 100 ans ».

Dimanche le 19 novembre 1944

Les chars ont passé pendant une partie de la nuit, ce matin le village en est empli, ils ont cassé la bouche à incendie vers chez Eugène Goux. J’ai dû aller la fermer, j’aurais préféré rester au lit aujourd’hui. Quand je descendais de faire ce travail un officier que j’avais déjà vu hier m’a dit : « faites sonner les cloches, Belfort est encerclé » Et les cloches ont sonné aussi joyeusement que hier.

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un goumier

Il couche chez-nous en compagnie de muletiers, ce sont des Nord Africains dont le maréchal des logis mange chez-nous et un de ses hommes mange du produit de chez-nous.

Les Allemands n’ont jamais rien volé dans notre clapier poulailler, les cosaques non plus (ils nous ont fait assez d’autres mal) mais le 2è jour que les Français sont-là l’un d’eux nous a volé un lapin. Un des arabes muletiers qui ressemblait à celui-ci. Mais il faut dire quand il a eu à demi grillé le lapin, il nous en a apporté la moitié ! Le maréchal des logis voulait le signaler, mais je n’ai pas voulu. Ce sous-officier était heureux de souper des pommes de terre et du lait. Ils sont saturés de conserves. Ils nous en ont échangés beaucoup contre des légumes frais.

La roulante est installée sous notre avant toit et une popote d’adjudant mange chez nous. Tous couchent bien au chaud dans l’écurie.

Ah ! Mes amis ! Voir des Français, nos compatriotes là où étaient il y a si peu de temps des Boches, ces gens qui nous ont fait tant de mal ! Quel changement, dire qu’une demi-heure avant notre libération nous étions sous la plus terrible menace qu’on puisse imaginer ! Et d’un coup de baguette magique la situation a été retournée.

Nous avons encore tous diné en famille, mais chez nous, cette fois. Nous avions un sous-officier de FFI de Perpignan avec nous. Il nous a bien raconté des choses, entre autres la transformation de la belle tête chevelue de Madame Deville en une boule de billard. Opération à laquelle il a assisté ce matin. C’est Robert Chevalley qui en a dirigé l’exécution. Oui la maîtresse du docteur Allemand est tondue comme un bleu qui arrive au régiment.

Quelle humiliation. Que va dire son mari ? Elle veut se suicider ! Il y en a encore une autre qui est bien menacée, mais elle est à Héricourt ces jours-ci chez ses parents.

La pièce du Chérimont qui a tant tiré depuis 3 jours n’a pas cessé, au contraire, depuis la tombée de la nuit elle tire à un rythme accéléré et toujours dans la même direction.

On nous dit qu’il y a 7 ou 800 prisonniers fait dans la région. Nous nous demandons si nos bourreaux sont du nombre. Ah ! Si j’étais valide je voudrais aller voir.

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Georgette Deville
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