Archives départementales : cote : 9 j 14





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Samedi le 9 décembre 1944

Quelle journée, que de mal j’ai eu avec mon genou malade, que de pas j’ai dû faire pour tout organiser. Dès le point du jour j’ai dû parcourir le village en clopinant. Les fosses n’étaient même pas finies. Je comptais sur Camille Nardin pour faire des étiquettes, il n’avait rien fait. C’est au moment où les gens partaient déjà pour Chenebier qu’avec Louis Nardin nous mettions ces étiquettes à leurs places. Là encore il fallait satisfaire tout le monde, les uns désiraient que leurs enfants soient dans telle ou telle place.

J’ai essayé de faire pour le mieux, j’ai mis Gilbert Goux pour qu’il soit vers son père, puis après ce sont tous les Perret, il y en a 8. Jacques est tout près de sa marraine et du grand-père Comte (qui sont enterrés de l’autre côté du mur, dans le cimetière communal), il est entre le Pierre et le René.

Les deux fils Bauer en face de leur père, les deux fils de Louis Nardin et les deux fils Guemann dans la fosse transversale.

J’ai fait laisser un demi-mètre entre chaque cercueil, sauf où ce sont des frères. En ce cas les cercueils sont côte à côte. Il faudra en tenir compte quand on leur mettra leur tombe. Pour des frères il faudra des tombes jumelles. Tout cela nous l’avons fait sur un terrain qui n’est pas encore à nous. C’est à Louis Nardin, on lui a donné 500 francs pour qu’il en fasse don à la commune. Tout est fait illégalement, sans autorisation aucune.

Quand je suis rentré à la maison pour me préparer, j’ai trouvé chez nous deux pasteurs, Mr Poincenot et Mr Netillard qui m’attendaient avec leur auto. Heureusement car je n’aurais pas pu marcher jusqu’à Chenebier !

Là-bas nous laissons l’auto vers le monument car le pont est sauté, nous passons sur des planches et nous arrivons les premiers vers l’école !

Oh ! Quelle vision. Là devant nous rangés côte à côte sur deux rangs, tous ces cercueils ! Des noms, des noms et hélas une odeur !

Nous avançons, Jeanne et moi, nous cherchons un nom, deux noms, quatre noms ! Là au 2è rang, au coin gauche, ce sont les Perret devant eux au 1er rang je lis : Pochard Alfred ! Samuel est là un peu plus à gauche, Jacques ! René, Pierre et tous les autres.

Cette fois il n’y a plus de doute. Hier encore j’avais eu un peu d’espoir quand à midi Mr Pernol est rentré, il m’a dit : « Nous ne trouvons pas Jacques »

Nous nous abimons dans notre douleur et nous attendons que toutes les péroraisons aient eu lieu. Il fait très très froid, nous sommes au coin contre l’école et là devant nous, notre enfant, nos enfants.

Puis arrive Suzette, Aline et Philippe. Ils sont là au pied des cercueils les larmes coulent. Philippe après de grands efforts a réussi à en faire couler une mais la Juliette l’essuie et il n’en revient pas d’autres.

Ah ! Pauvre petit, tu ne te rends pas compte, tu ne comprends donc pas que c’est ton papa qui est là devant toi. Ah ! Les enfants !

Les gerbes de fleurs arrivent de partout et recouvrent les cercueils. Il y a des cocardes, des palmes, des rubans tricolores et il y a aussi des soldats, des FFI venus de Belfort et aussi un détachement amené par le capitaine de mon neveu Jacques Pochard depuis Fougerolles.

Tous ont bien froid, les discours sont trop longs. Ah ! S’il vous plait pas tant de démonstrations patriotiques, laissez nous pleurer tout simplement. Je vois là-bas cette usine où ils ont passé de si cruels moments. Ont-ils eu par avance la vision de ce jour ci ? Non, s’ils ont pu penser, ils ont cru que nous irions dès le premier jour rechercher leur pauvres corps mutilés. La neige se met à tomber, il pleut aussi, le vent est violent, nous sommes transis mais nous ne sentons rien.

L’appel des noms est lugubre ! Le capitaine Aubert dit : « Perret Jacques – Fusillé par les Allemands » que répond le lieutenant Pernol. Et puis c’est fini on va revenir quand un camion arrive de Banvillars , il amène 3 autres cercueils : Marcel et Albert Nardin et Pierre Prosper que l’Esther, qui était allée voir si Belfils n’était pas là, a reconnu.

Nous remontons en auto et nous arrivons vers le cimetière d’Etobon un moment avant les camions. Philippe et Jeanne étaient ramenés dans l’auto du receveur des postes d’Héricourt, il faisait un temps affreux. Comment à présent décrire la scène qui s’est déroulée au cimetière ?

Les camions sont arrivés avec leurs remorques et leur macabre chargement et les hommes, de Belverne, quelques uns d’Etobon, de Chenebier et d’Echavanne prenaient les cercueils et les portaient, les alignaient dans le pré d’Henri Nardin. Ah ! Quel travail, prendre ces cercueils dans ces camions, ils étaient lourds, les hommes avaient froid, la neige cinglait les figures.

Et tout le pré se couvrait de cercueils. Fernand Bichon dirigeait un peu. Je lui avais demandé de faire ce travail en toute conscience. C'est-à-dire de bien mettre chacun vers son étiquette, pour que chaque famille soit bien sûre de pleurer sur son enfant. Il m’a fait une promesse solennelle.

A chaque cercueil qui arrivait on se demandait : « Qui est celui-ci, est-ce le nôtre ». Je ne savais plus où était Jacques, ni René, ni aucun, il neigeait trop fort pour lire leurs noms à leurs pieds. Parmi tous ces cercueils il y avait celui d’un inconnu. Mr Pernol l’a fait ouvrir en priant quelques personnes capables d’essayer de le reconnaître. Berthe Croissant s’est avancée : « Oh ! … C’est Roger ! C’est mon fils ». Ce matin encore elle me disait que son 2è fils n’était pas mort.

Dans ce groupe de 4 maisons voisines à la Cornée, il y a 8 morts et 3 maisons plus loin, chez Charles Perret, il y en 3 !

Le matin du 27 septembre c’est elle, cette pauvre mère qui a insisté pour que ce fils Roger aille à la mairie. Comme les autres. Hélas !

Il faisait si froid que j’ai décidé Jeanne et nos femmes à venir chez Victor pour se chauffer et un moment après, n’y tenant plus je suis revenu à la maison. Léopold et Eugène y sont venus sitôt après moi. Ils ont pu avoir une auto pour venir de Valentigney, la Guitte n’est pas venue à l’enterrement de son père et de son frère. Betty aussi a été empêchée. Nous avons pris une boisson chaude et nous sommes allés à l’église qui s’est mise à sonner de ses deux belles cloches.

Oh ! Que de monde, tout était rempli, les stalles des anciens étaient remplies, occupées par des officiers et des pasteurs.

De partout on entendait des sanglots, surtout quand Mr Lovy a fait une 2è fois l’appel des noms et une 3è fois le nom de mon fils a été prononcé avec celui des deux frères Guemann par leur ami commun Pierre Roth qui a aussi pris la parole au temple.

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le cercueil de Jacques Perret

Et cela s’est terminé, on est sorti et chacun a emmené chez lui de ces nombreux étrangers. En plus de nos parents nous avions les familles Mercier, Besson. On peut dire que Robert Besson est un rescapé. Il lisait un trop beau livre pour aller au fatal rendez-vous (j’ai appris depuis qu’un autre Robert Besson était parmi les rares rescapés d’Oradour, celui-ci avait réussi à se cacher au pied d’un mur sous un lierre).

J’aurais bien voulu pouvoir retourner au cimetière plus tôt, je désirais photographier Jacques et René dans leur cercueils, au fond de la fosse et je suis arrivé presque trop tard.

Avec Aline, Suzette et Philippe j’ai pu quand même leur dire un suprême « Adieu » et malgré la neige, la pluie, j’ai pu prendre une gravure (photo). J’aurais aimé avoir tous les Perret, le Charlot qui est le premier, le Jean et le Georges, le Pierre, Jacques, René et ses deux frères Paul et Maurice.

On ne voyait plus que Jacques, un peu le René. Ses deux frères sont déjà cachés pour toujours.


En d’ici, ce sont les deux frères Bauer et je crois André Schoenenberger. De l’autre côté, de Pierre on ne voit plus qu’une petite tache blanche.

Les fossoyeurs s’abiment dans leur douleur !

En dedans du cimetière (communal), juste en face, contre le mur, reposent déjà Suzanne et le grand-père Comte puis le grand-père et la grand-mère Volot. Et là derrière ma belle-mère c’est la tombe où sont enterrés le vieux Jacques Suzette, son fils Jacques, l’instituteur, Charles Suzette père de Charles fusillé et sa mère. J’aurais aimé pouvoir mettre le fils vers ses parents. Sa famille a dit qu’il

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(tombes intérieur du cimetière communal)

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Le cimetière en 1945

Etait mieux de le mettre avec les hommes de son âge, en face.

Voici ce petit cimetière dans le courant de l’année suivante. Les tombes sont toujours cachées sous une masse de fleurs.

Soir – La journée s’achève. Nous venons de souper (on mange quand même !) et tous réunis nous reparlons d’eux, toujours d’eux ! On revoit tout, on se commente tout. Quand on a ouvert le cercueil vers le cimetière, on a vu ce pauvre Roger Croissant tenir son mouchoir de la main droite presque sur sa figure. Sans doute tous ces malheureux ce sont mis à pleurer quand on leur a annoncé qu’ils allaient mourir, même ceux qui ont chanté.

Ah ! Si seulement ils avaient été tués en combattants. Ce ne serait pas la même chose. Les dernières paroles qu’a prononcée Jacques ici en embrassant son enfant ont été : « au revoir Philippe, sois toujours bien gentil ». Puisse-t-il le pauvre petit mettre ses paroles à profit.

Je colle ici une coupure de journal où il est question de 42 cercueils. Le compte est exact car aux 39 de Chenebier il faut ajouter les 3 qui arrivaient de Banvillars où Albert Nardin était couché les deux mains jointes comme s’il priait.

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Jarko

Dimanche le 10 décembre 1944

Jarko nous a quittés. Aujourd’hui après diner il est parti un peu brusquement à notre avis, sans se retourner, mais je crois qu’il ne voulait pas nous laisser voir qu’il pleurait. Lesté de 2 000 francs et d’un certificat que je lui ai fait, il va rejoindre Paris et de là il ira en Serbie et pendant qu’il s’en va, nous, nous continuons à nous entretenir de nos disparus. On ne pense qu’à eux, on ne parle que d’eux. On a toujours de nouveaux détails.

Soir – Encore un ! C’est le Pierrot (Pierre Goux), sa mère est allée à Banvillars et l’a reconnu. Ah ! Misère.

Lundi le 11 décembre 1944

4 heures – Une auto vient d’amener un nouveau cercueil. 2 soldats et l’Albert en descendent. Je vais les aider à porter ce pauvre Pierre Goux dans l’église. On l’a mis dans la sacristie, là où il y a 3 mois nous avions mis Raymond Besson. Que de mots depuis !

J’ai ouvert tout, portes et fenêtres, les autres étaient déjà ressortis. J’étais seul avec lui. Combien de pensées ont passées dans ma tête, je me suis reproché certaines choses. Il y en avait bien assez sans lui. Il n’y a plus de maréchaux, plus que moi pauvre boiteux. Jacques était un bon maréchal, un fameux ouvrier, le Pierrot quoique plus jeune était lui aussi un très bon ouvrier. Ces deux forgerons et les 3 menuisiers font une grosse perte pour le village au point de vue artisanal.

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Le cimetière des fusillés

Je suis allé ce matin à la goutte Churiot pour récupérer l’essence que les francs-tireurs y avaient caché. Ils y en avaient mis 600 litres, mais un tonneau a été enlevé par Taqui, de Clairegoutte, un autre a été percé par un éclat d’obus, nous n’avons donc eu que 200 litres qu’on va distribuer aux gens.

Je suis allé voir le moulin incendié et j’ai retrouvé deux de nos tabourets pliants que j’avais caché en plein bois au dessus d…..(mots cachés par une photo) sont pas mal hachés par le ….. (mots cachés par une photo)




Nous avions un peu peur ….. (mots cachés par une photo) nous n’en avons pas vu (il y en avait cependant une vingtaine….(mots cachés par une photo) étions). Il parait que hier un soldat a encore été ….. (mots cachés par une photo) par un Boche qui se tient encore dans les bois de Vaux.

Mardi le 12 décembre 1944

Nous venons d’enterrer Pierre Goux vers ses camarades. Sera-ce le dernier ? Comme c’était triste, chacun est allé pleurer vers les siens. Je voyais ma sœur, ma pauvre sœur devant ses deux tombes. Oh ! Qu’elle me faisait pitié. Et Suzette, et Aline de l’autre côté ! Et toutes les autres !

Jamais je n’ai vu tant de monde pleurer ensemble. Combien d’autres victimes y aura-t-il encore, avec les mines. On signale le maire de Brevilliers et un instituteur d’Héricourt qui sont victimes.

La tante de Mme Pernol venue hier nous disait que les soldats sont allés pour sortir de son tank incendié, à Frédéric-Fontaine, le soldat qui y est carbonisé, quatre mines ont sautées autour d’eux. Il y a eu des victimes. En venant elle a vu un sanglier qui avait sauté aussi sur une.

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Pierre Goux
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