Séance 1-Introduction : Régénérer la démocratie ?





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date de publication08.11.2017
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Séance 1-Introduction : Régénérer la démocratie ?
I- Promesse et déception
Le 19 novembre 1863, quatre mois après la plus terrible bataille de la Guerre civile américaine — la bataille de Gettysburg — qui avait fait plus de 50 000 victimes en trois jours (1er-3 juillet) dans les deux camps, le Président Lincoln revient sur les lieux afin de rendre un hommage solennel aux soldats de l’Union. Le discours qu’il tient alors est bref, mais il est resté comme un des grands « lieux de mémoire » de l’idéal démocratique. Ces soldats, dit-il, ne sont pas morts en vain. Quatre-vingt-sept ans après la Déclaration d’Indépendance, ils ont contribué à la « renaissance de la nation dans la liberté » et, ainsi, à faire en sorte que « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ne [disparaisse] jamais de la surface de la terre ». Cette définition de la démocratie est magnifique : claire, concise, prometteuse ; on comprend qu’elle trône en majesté dans l’article 2 la Constitution française.
Mais une fois passé l’effet d’admiration, il faut reconnaître qu’elle nous laisse quelque peu désemparés. Car comment réaliser un tel programme ? La perplexité est d’autant plus grande que la formule condense deux énigmes d’une complexité inouïe.

• La première est « qu’est-ce qu’un gouvernement ? », ce qui, dans nos régimes, revient à s’interroger sur la manière de diriger un peuple tout en le suivant ? Rien de moins aisé !

• La seconde est encore plus redoutable puisqu’elle pose une question d’enfant : « c’est qui est le peuple » ? Comment penser cette entité mystérieuse, voire mystique, qui est censé fonder toute espèce de pouvoir, d’autorité et de légitimité ? Les régimes antérieurs à la démocratie avaient choisi le divin comme fondement de la souveraineté : ce n’était pas plus simple à concevoir, mais l’inaccessibilité n’était pas une surprise : elle était pour ainsi dire contenue dans le concept. Le peuple, lui, n’a pas l’excuse de la transcendance : il devrait être là, réel, bien présent, sous nos yeux. Hélas ! Pas plus que Dieu, on ne parvient à le voir ni à le concevoir. C’est sans doute pourquoi la démocratie est toujours accompagnée d’une véritable cour d’adjectifs : elle peut être directe, libérale, représentative, participative, socialiste, parlementaire, et même — comble du pléonasme ou aveu d’échec ? — « populaire » !

Le gouvernement et le peuple : telles sont les deux énigmes gigantesques donc, qu’il ne faut pourtant pas renoncer à élucider. Allons-y.
a) La question du gouvernement n’est pas propre à l’univers démocratique. Elle a fait l’objet d’une immense littérature : comment diriger ? pourquoi obéir ? Quelles sont les règles de l’art politique ? Comment aider et conseiller le souverain ou le prince (quel qu’il soit) dans l’exercice de ses fonctions ?

A l’aune de cette tradition plurimillénaire et multi-civilisationnelle, c’est une véritable surprise de voir que cette question de l’art politique est aujourd’hui délaissée et même dénigrée. Car, de nos jours, on préfère penser la politique à travers l’économie, le droit ou le social plutôt que de l’envisager comme telle et surtout comme un art. A vrai dire, plein de mépris pour la « politique politicienne », le bon démocrate laissera volontiers le sujet à la piétaille journalistique en soupirant sur le règne vain et insane des « petites phrases » et autres manœuvres en coulisses.

Il y a, je crois, des raisons très profondes qui expliquent cet oubli méprisant de l’art politique à l’âge démocratique. En fait, c’est l’idée même qui est prise sous le feu croisé d’une triple critique, dont on pourrait résumer l’esprit par cette formule : à l’âge démocratique, l’art politique apparaît à la fois inutile, impossible et nuisible.
b) La question du peuple :

« Celui qui ose entreprendre d’instituer un peuple doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine », écrivait Rousseau (Contrat social, II, VII). Cet enjeu, les révolutionnaires s’en sont d’emblée emparés. Il va alimenter tout le long et tumultueux débat sur l’éducation des citoyens. La difficulté apparaît dès le 17 juin 1789 lors du débat sur la dénomination de l’assemblée qui allait se substituer aux Etats généraux pour marquer leur transformation. Avant qu’on se rallie à l’appellation d’ « Assemblée nationale », Mirabeau avait proposé le terme d’assemblée des « représentants du peuple ». Il entendait ainsi, lui le modéré, jouer sur l’ambiguïté du mot « peuple » que le latin1 rend mieux : populus ou plebs ?

Le Populus c’est l’ensemble de la communauté nationale, considéré d’un point de vue idéal : la sagesse collective, l’intérêt commun, ou ce que Rousseau appelait la « volonté générale », c’est-à-dire non pas la somme des volontés particulières, mais une perspective rationnelle unifiante. C’est là sans doute une belle idée, mais bien abstraite et surtout difficile à incarner dans des institutions.

Le Plebs, voire le vulgus, en revanche, c’est la populace, la masse, les gueux, avec ce que cela connote d’ignorance, d’égoïsme, de versatilité, voire de violence. C’est une image menaçante et dangereuse, mais c’est aussi la source de l’énergie, le cœur de l’action, la réalité vivante et historique d’un pays (Michelet).

La démocratie s’installe sur cette ambiguïté d’un peuple à la fois héroïque et diabolique, avec d’emblée une double tentation politique : d’un côté, la technocratie, ou l’idée qu’il faut des élites pour guider le plebs vers le populus ; de l’autre, la démagogie ou le populisme, à savoir l’identification du populus au plebs.

Sans doute, les révolutionnaires de 1789, en proclamant la souveraineté nationale, pensaient-ils davantage au beau populus qu’au vilain plebs. D’ailleurs, les événements des mois qui suivent vont justifier leurs appréhensions : dès août 89, les rumeurs et les massacres de la Grande Peur traversent les campagnes ; et ce n’est qu’un début ! D’où cette conviction qui commence à se faire jour : le peuple de la démocratie ne préexiste pas à la nation : il est encore à faire ; il doit être institué, comme on dit alors. Comment ? Deux méthodes vont s’affronter pour envisager cette régénération du peuple.

 A travers ces deux questions, rapidement abordées ici, on perçoit que l’admirable définition de Lincoln débouche sur une impasse : en démocratie, le gouvernement semble impossible et le peuple introuvable. L’un — le gouvernement —y est inéluctablement voué à nier le peuple ; l’autre — le peuple — y aspire naturellement à abolir le gouvernement. La démocratie serait-elle un gouvernement qui entend se passer de gouvernement ? Serait-elle un pouvoir sans peuple ni gouverment ? Bref, peut-on penser quelque chose comme une autorité démocratique ?
II- La démocratie marque-t-elle le crépuscule de l’autorité ?
Qu’est-ce que l’autorité ?

Il faut distinguer l’autorité du pouvoir, ne serait-ce que parce qu’il peut y avoir du pouvoir sans autorité – l’autoritarisme du petit chef – et de l’autorité sans pouvoir – le prestige du vieux sage. L’autorité se distingue aussi de la contrainte par la force, qu’elle permet d’éviter, et de l’argumentation rationnelle, qu’elle dépasse. L’autorité n’a besoin ni d’imposer ni de justifier. L’étymologie du terme est connue : le mot vient du latin augere qui signifie augmenter. L’autorité est donc une opération un peu mystérieuse qui augmente un pouvoir — le petit chef devient alors un grand homme — ou un argument — puisque l’argument d’autorité est censé avoir plus de valeur que les autres. Il y a une forme de « dopage » dans le mécanisme de l'autorité, puisqu’il consiste en un accroissement artificiel de puissance de commandement ou d’argumentation. D’où peut provenir cette augmentation ? On peut d’abord en rechercher la source – c'est la piste la plus évidente – dans une instance extérieure et supérieure au pouvoir lui-même, qui justifierait qu’on fasse confiance à ceux qui le détiennent, au point de leur obéir parfois aveuglément.

Allons à l’essentiel : sous réserve d'inventaire, on peut repérer dans l’histoire humaine, trois sources principales :

Le passé Le cosmos Le divin
Déconstruction ou reconstruction ?

Avec la Renaissance, et presque simultanément, les trois formes primordiales de l’autorité vont se trouver ébranlées et contestées. L’autorité traditionnelle, qui avait déjà subi plusieurs coups de boutoir chez les Grecs comme chez les Chrétiens, est fragilisée du fait de la coexistence critique de plusieurs « traditions » : le dogme chrétien et la culture païenne redécouverte. Plusieurs traditions, cela signifie la fin de la Tradition. L’autorité cosmologique est mise en question par les découvertes astronomiques qui interdisent désormais de voir le monde comme un ordre harmonieux beau, juste et bon. On est passé, avec Copernic et Kepler, « du monde clos à l’univers infini » (A. Koyré), impossible donc d’y « observer la loi ». Enfin, l’autorité théologique est minée par les profonds désaccords qui la traversent à l’occasion de la Réforme : comment espérer fonder un ordre politique stable sur ce qui est devenu le principal fauteur de trouble, à savoir l’interprétation du Texte sacré ? Bref, des trois fondements de l'autorité, il ne reste rien ou en tout cas rien d'évident ni d'incontestable.

Mais cette déconstruction de l’autorité ancienne par la modernité s’accompagne aussi d’une tentative de reconstruction. Le projet paraît fou et voué à l’échec, puisqu’il s’agit de chercher l’augmentation d’un pouvoir non à partir d’une extériorité supérieure (le passé, le cosmos ou le divin), mais à l’intérieur de l’humanité elle-même. Nietzsche a une belle image pour décrire cette folie : il la compare au geste du baron de Münchhausen, qui, pour se sortir d'un marais où il était tombé, décide de se tirer lui-même par les cheveux.

Quelle forme peut prendre une autorité purement humaine ? La réponse est claire : c’est parce qu’il bénéficie de l’accord des humains concernés qu’un pouvoir ou un argument se trouve augmenté ou, comme on dit aussi, légitime. Cette problématique «démocratique » de l’autorité la place dans une position scabreuse, puisqu’aucune de ses formes ne pourra plus accéder au statut d’absolu. Mais cette faiblesse est aussi une force puisqu’elle suppose toujours l’accord des esprits ce qui rend, lorsqu’elle y parvient, son efficacité imparable.
Qu’est-ce qui fait autorité aujourd’hui ?

Pour tenter ce bilan, il faut affronter cette question : qu’est-ce qui fait (encore) autorité aujourd’hui ? Sous réserve d’inventaire, j’en identifierai trois formes, qui ne sont pas d’ailleurs sans rapport avec les formes primordiales.

1) L’autorité du savoir : l’expertise

2) L’autorité charismatique : le leadership

3) L’autorité compassionnelle : la sollicitude
Compétence, charisme, compassion : on a là, sous réserve (encore une fois) d’un inventaire plus complet, les trois éléments d’un portrait plausible de l’autorité contemporaine. Tout le problème est qu’il est devenu très difficile de l’incarner, car chacun de ces traits permet aussi bien de dénoncer que de fonder cette prétention. Ainsi, à l’image rêvée du politique « visionnaire-charismatique-humaniste », on pourra toujours opposer celle – honnie – du « technocrate-gourou-dégoulinant-de-bons-sentiments ».

Il existe pourtant un critère assez clair qui permet de distinguer la mauvaise de la bonne autorité. L’une nous fait prendre, si je puis dire, les « messies » pour des lanternes en niant toute espèce d’humanité et de liberté, tandis que l’autre se définit comme un « service rendu » à autrui et à soi-même. C’est ce que remarquait Saint Augustin quand il parlait — il y a très longtemps — d’une autorité de « service » : « L’autorité, écrivait-il (Cité de Dieu, XIX, 14), est à qui pourvoit à l’intérêt d’autrui : elle appartient au mari sur la femme, aux parents sur les enfants, aux maîtres sur les serviteurs. L’obéissance est le devoir de ceux pour qui l’on veille : la femme obéit au mari, les enfants aux parents, les serviteurs aux maîtres. Mais dans la maison du juste vivant de la foi et voyageant encore loin de la céleste cité, ceux même qui commandent sont les serviteurs de ceux à qui ils paraissent commander. Ce n’est point par la passion de dominer qu’ils commandent, mais par la loi du dévouement, non par l’orgueil d’être le maître, mais par le devoir de la providence ». Il y a bien des choses que nous ne pouvons plus approuver dans ce texte, puisque nous vivons à l’âge de l’égalité et de la laïcité. Mais du moins pouvons-nous y trouver cette idée à la fois très profonde et très opérationnelle : la bonne autorité, celle que nous recherchons avidement à l’âge démocratique, est celle qui fait grandir (c’est-à-dire qui augmente) à la fois celui qui l’exerce et celui qui s’y soumet. Elle permet à l’un et l’autre de devenir grands, c’est-à-dire plus adultes. Pour y parvenir, l’inquiétude, le doute, la réflexion, l’autolimitation, loin d’être des obstacles, sont des conditions. L’autorité est ainsi devenue un CDD portant toujours en elle sa propre limite : mais est-ce vraiment un défaut pour qui aspire à l’âge adulte ?

——

Plan des séances

Introduction

1) La démocratie entre promesse et déception — Qu’est-ce que l’autorité démocratique ?

2) Quatre scénarios du devenir démocratique — Les trois sens de la démocratie selon Tocqueville
I- JALONS D’UNE HISTOIRE PHILOSOPHIQUE DE LA DEMOCRATIE

3) Liberté des Anciens/ Liberté des Modernes (B. Constant) : Tradition et cosmologie.

4) Les sources chrétiennes de la démocratie (Léo Moulin)

5) Les principes politiques modernes (Machiavel, Hobbes, Locke, Rousseau)

6) Les démocraties contemporaines (J. Rawls - A. Sen)
II- DEFIS CONTEMPORAINS

7) Liminaire : qui est le peuple ? Comment le gouverner ?

8) Elections : solutions pour une meilleure représentation.

9) Délibération : idées pour un espace public « vraiment » démocratique ?

10) Décision : faut-il accroître la participation civique ?

11) Reddition de compte : comment repenser la responsabilité politique ?
Conclusion

12) La démocratie contre elle-même

Les fiches sont sur l’ENT de la Sorbonne




— http://moodle23.paris-sorbonne.fr/course/index.php?categoryid=445/

Calendrier
Mercredi 2 novembre

Mercredi 9 novembre

Mercredi 16 novembre

[23 novembre : pas de séance]

Mercredi 30 novembre

Mercredi 7r décembre

Mercredi 14 décembre

Mercredi 4 janvier [Séance double]

Mercredi 11 janvier

Mercredi 18 janvier

Mercredi 25 janvier

Mercredi 1er février

Le Collège de philosophie

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Les séances se tiennent à l’Université Paris-Sorbonne

— Amphi GUIZOT, 17 rue de la Sorbonne, 75005 Paris (sauf indication contraire) —

Entrée libre dans la limite des places disponibles
Samedi 5 novembre 2016 — Amphi Milne Edwards — 14h-17h

CONVERSATIONS PHILOSOPHIQUES

Avec Robert LEGROS

A propos de L’énigme de l’humanité de l’homme (Ousia, 2016)
Samedi 3 décembre 2016 — Amphi Guizot — 16h-18h [Attention]

QUEL AVENIR POUR NOS ENFANTS ?

Avec Nicolas BOUZOU et François LENGLET

L’Innovation sauvera le monde, Plon, 2016 ; Tant pis ; nos enfants paieront !, Albin Michel, 2016
Samedi 7 janvier 2017 — Amphi Guizot — 14h-17h

à venir
Samedi 25 février 2017 — Amphi Guizot — 14h-17h

DE LA DEMOCRATIE EN FRANCE … 

Avec Luc FERRY et Marcel GAUCHET
Samedi 11 mars 2017 — Amphi Guizot — 14h-17h

à venir

Samedi 22 avril 2017 — Amphi Guizot — 14h-17h

à venir

Samedi 6 mai 2017 — Amphi Guizot — 14h-17h

à venir

——

Contact : phtavoillot@gmail.com

Blog : http://collegedephilosophie.blogspot.com

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1 Mais aussi le grec : demos & plethos.

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