Atelier Lecture





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Atelier Lecture


LA NOUVELLE est un récit court. Elle est caractérisée par la concision et l'efficacité de son écriture. En règle générale, les personnages d'une nouvelle sont peu nombreux et brièvement décrits. Son action est assez simple mais construite de façon à ménager un effet de surprise au dénouement : c'est ce que l'on appelle la chute.

Mercredi 25 mars 2015



Nouvelles

et

textes courts





Jacques SALOME

Psychosociologue de formation, diplômé en psychiatrie sociale de l’Ecole pratique des hautes études en sciences sociales de Paris, auteur de 35 essais, romans et recueils poétiques.

Il est surtout connu dans les pays francophones comme spécialiste des relations de couple et de la famille et du changement personnel.

Quelques ouvrages :

Si je m’écoutais, je m’entendais ;

Vivre avec les miens ;

Vivre avec les autres ;

Pour ne plus vivre sur la Planète Taire… ;

L’amour et ses chemins (écrit avec Catherine Enjolet).


Le courage d’être soi ;

Une vie à se dire ;

Parle-moi ;

J’ai des choses à te dire ;

T’es toi quand tu parles ;

Papa, maman ;

Ecoutez-moi vraiment ;


Le marchand de rose http://www.google.fr/url?source=imglanding&ct=img&q=http://www.j-salome.com/01-info/biographie-images/portrait-03.jpg&sa=x&ei=4kqrvcapoofbufpxg7ab&ved=0cakq8wc&usg=afqjcnfwtur7gevczu9vpd3tx22r4q9nmg

Il fréquente les mêmes restaurants que moi, mais pas pour les mêmes motifs bien sûr ! Il connaît bien les garçons et les maîtres d’hôtel, ceux qui l’acceptent, ceux sui échangent un mot, ceux qui le tolèrent et ceux qui le rejettent, voire le chassent d’un coup de torchon plus ou moins discret… Il a préparé avec soin ses roses, chacune dans un emballage de cellophane. Il s’adresse en priorité aux hommes accompagnés, guignant de l’œil la femme, sollicitant son soutien, un mouvement d’intérêt qui stimulerait l’homme à lui offrir une rose.

Le plus souvent, le regard des hommes effleure le marchand sans le voir. Un mouvement de tête négatif indique que la rose est inopportune dans l’état de la relation, qu’elle dérange l’échange, parasite ce qui se passe entre les deux convives. Combien de conditions favorables faut-il pour qu’un homme en train de dîner et de parler offre une rose à une femme, que celle-ci l’accueille et que la rose parvienne jusqu’à un vase ? Si toutefois elle n’a pas été oubliée dans un taxi ou sur la table du restaurant !

J’imagine parfois la vie du marchand de roses. Il prévoit de traverser quelque trente à soixante restaurants durant la soirée afin de pouvoir affronter ses dépenses courantes, son loyer et tout ce qu’il doit acheter pour manger à sa faim. Il doit lui arriver de se retrouver à minuit ou à une heure du matin, avec un bouquet de quinze à vingt roses invendues, qu’il devra mettre dans sa baignoire ou dans une cuvette afin de les maintenir fraîches et présentables jusqu’au lendemain…

Le chemin parcouru par une rose pour honorer son destin, être un signe d’amour ou d’attention affectueuse, est périlleux, labyrinthique et plein d’imprévus ! Acheter, prendre, offrir une rose, c’est accueillir un peu d’espérance, c’est faire place à un peu plus de vie l’espace d’un instant.

Je me souviens du jour où ce fut Elle qui m’offrit une rose. Nous venions d’avoir un échange un peu vif et je commençais, selon mon habitude (à cette époque-là à me replier, à me refermer et donc à gâcher notre soirée. En ce temps-là, j’étais un spécialiste de l’auto-sabotage et de l’auto-privation. Quand justement elle prit une rose au marchand qui passait, elle écrivit sur un morceau de nappe ces quelques mots : « Il arrive parfois aux épines d’avoir des roses ! ». ? Elle m’offrit le tout et elle éclata de rire en voyant mon air perplexe, m’embrasse en me disant : « J’aimerais être aimée même quand je sors mes épines ! » Aujourd’hui encore, quand je reçois ou que j’offre des roses, je songe à cette rose-là… Oui, il arrive parfois aux épines d’avoir des roses.


Dino BUZZATI

Extrait de : Le K

Il est né le 16 octobre 1906 à San Pellegrino di Belluno en Vénétie et mort le 28 janvier 1972 à Milan. Il était journaliste (au Corriere della Sera), peintre et écrivain. Son œuvre la plus célèbre est le roman intitulé Le Désert des Tartares. De son métier de journaliste lui vient l'habitude de chercher des thèmes et des récits de la vie quotidienne et d'en faire ressortir l'aspect insolite, parfois fantastique.
Le défunt par erreur http://auto.img.v4.skyrock.net/0565/44940565/pics/1858670003_small_1.jpg

Un matin, le célèbre peintre Lucio Predonzani, quarante-six ans, qui s’était retiré depuis longtemps dans sa maison de campagne à Vimercate, resta pétrifié en ouvrant son journal quotidien, car il venait d’apercevoir en troisième page, à droite en bas, sur quatre colonnes, le titre suivant :

L’ART ITALIEN EN DEUIL Le peintre Predonzani est mort.

Et puis au-dessous, une petite note en italique : Vimercate, 21 février. À la suite d’une brève maladie devant laquelle les médecins sont demeurés impuissants, le peintre Lucio Predonzani vient de s’éteindre il y a deux jours. Le défunt avait exprimé la volonté que l’annonce de son décès ne soit communiquée qu’après les obsèques. Suivait un article nécrologique fort élogieux, d’une colonne environ, plein de louanges, signé du grand critique d’art Steffani. Et il y avait même une photographie qui datait d’une vingtaine d’années.

Abasourdi, n’en croyant pas ses yeux, Predonzani parcourut fébrilement l’article nécrologique, relevant en un clin d’œil, malgré sa précipitation, quelques petites phrases d’une réserve venimeuse, glissées çà et là avec une diplomatie indéniable, au milieu de volées d’adjectifs élogieux.

« Mathilde ! Mathilde ! appela Predonzani aussitôt qu’il eut repris son souffle.

— Qu’est-ce qu’il y a ? répondit sa femme de la pièce voisine.

— Viens, viens, vite, Mathilde ! implora-t-il.

— Attends un moment. Je suis occupée à repasser !

— Mais viens donc, je te dis ! » Sa voix était tellement angoissée que Mathilde planta là son fer et accourut.

« Tiens… lis !… » gémit le peintre en lui tendant le journal. Elle le prit, pâlit et, avec le merveilleux illogisme des femmes, éclata en sanglots désespérés.

« Oh ! mon Lucio, mon pauvre Lucio, mon trésor… » balbutiait-elle dans ses larmes. La scène finit par exaspérer l’homme.

« Mais tu deviens folle, Mathilde ? Tu ne vois donc pas que je suis là ? Mais tu ne comprends donc pas que c’est une erreur, une épouvantable erreur ? »

Mathilde cessa immédiatement de pleurer, regarda son mari, son visage se rasséréna, et alors, soudain, tout aussi rapidement qu’elle s’était sentie veuve un instant auparavant touchée par le côté comique de la situation, elle fut prise d’une crise d’hilarité.

« Oh ! mon Dieu ! que c’est drôle ! oh ! oh ! quelle histoire ! excuse-moi, Lucio, mais tu sais… un deuil pour l’art… et tu es ici frais et rose !… piaillait-elle en pouffant de rire.

— Allons ! ça suffit ! s’emporta-t-il. Tu ne te rends pas compte ? C’est terrible, absolument terrible ! Ah ! il va m’entendre, le directeur du journal ! Ça va lui coûter cher, cette plaisanterie ! » Predonzani se précipita en ville, courut tout droit au journal.

Le directeur l’accueillit avec affabilité :

« Je vous en prie, mon cher maître, asseyez-vous. Non, non. Ce fauteuil-là est plus confortable. Une cigarette ? Oh ! ces briquets qui ne fonctionnent jamais, c’est énervant. Tenez ; voilà le cendrier… Et maintenant, je vous écoute : quel bon vent vous amène ? » Simulait-il ou ignorait-il vraiment ce que son journal avait publié ? Predonzani en resta pantois.

« Mais ?… mais ?… sur le journal d’aujourd’hui… en troisième page… Il y a l’annonce de ma mort… — De votre mort ? » Le directeur prit un journal qui traînait plié sur le bureau, l’ouvrit, vit, comprit (ou fit semblant de comprendre), eut un bref moment d’embarras, oh ! juste une fraction de seconde, se reprit merveilleusement, toussota.

« Eh ! eh ! effectivement une petite erreur s’est glissée… une légère divergence… » On aurait dit un père qui tançait pour la forme son enfant devant un passant excédé par le bambin. Predonzani perdit patience.

« Divergence ? hurla-t-il. Vous m’avez tué, voilà ce que vous m’avez fait ! C’est monstrueux !

— Oui, oui, fit le directeur placide. Il se peut… je dirai que… heu… le contexte de l’information a… heu… un peu dépassé nos intentions… D’autre part, j’espère que vous avez su apprécier à sa juste valeur l’hommage que mon journal a rendu à votre art ?

— Bel hommage ! Vous m’avez ruiné !

— Hem ! je ne nie pas qu’une légère erreur se soit glissée dans…

— Comment ! vous dites que je suis mort alors que je suis vivant ?… Et vous appelez ça une erreur ? Mais il y a de quoi devenir fou ; tout simplement ! J’exige une rectification en bonne et due forme et exactement à la même place que cet article encore ! Et je me réserve tous les droits de vous poursuivre en dommages et intérêts !

— Dommages ? mais mon bon monsieur – du « maître » il était passé au simple « monsieur », mauvais signe – vous ne réalisez pas la chance extraordinaire qui vous arrive ! N’importe quel autre peintre ferait des bonds de joie hauts comme ça…

— La chance ?

— Oui la chance ! et comment ! Quand un artiste meurt, les prix de ses tableaux montent considérablement. Sans le vouloir, oui parfaitement, sans le vouloir, je l’admets, nous vous avons rendu un service i-nes-ti-ma-ble.

— Et alors, moi, il va falloir que je fasse le mort ? que je disparaisse ? que je me volatilise ?

— Mais certainement, si vous voulez profiter de cette sensationnelle occasion… Parbleu… vous ne voudrez pas la laisser échapper ? Réfléchissez un peu : une belle exposition posthume, un battage bien orchestré… Nous ferons nous-mêmes tout notre possible pour la lancer… Ce sera une affaire de plusieurs millions, mon cher maître.

— Mais moi dans tout cela, qu’est-ce que je deviens ? Il faudra que je disparaisse de la circulation ?

— Dites-moi… Est-ce que vous n’auriez pas un frère par hasard ?

— Si, pourquoi ? Il vit en Afrique du Sud.

— Magnifique ! Et il vous ressemble ?

— Assez, oui. Mais il porte la barbe.

— À merveille ! Laissez pousser la vôtre aussi et dites que vous êtes votre frère. Tout passera comme une lettre à la poste… Faites-moi confiance : il vaut mieux laisser les choses suivre leur cours… Et puis comprenez-moi : une rectification de ce genre… On ne sait trop à qui elle sert… Vous, personnellement, pardonnez ma sincérité, vous feriez une figure un peu ridicule… Inutile de le contester, les ressuscités ne sont jamais sympathiques… Et dans le monde de l’art, vous savez bien comment vont les choses, votre résurrection, après tant d’éloges, produirait une très mauvaise impression et serait d’un goût plus que douteux… »

Il ne sut pas dire non. Il rentra dans sa maison de campagne. Il se terra dans une pièce, et laissa pousser sa barbe. Sa femme prit le deuil. Des amis vinrent la voir, tout spécialement Oscar Pradelli, peintre lui aussi, qui avait toujours été l’ombre de Predonzani. Et puis les acheteurs commencèrent à arriver : marchands, collectionneurs, gens qui flairaient une bonne affaire. Des tableaux qui, avant, atteignaient péniblement quarante, cinquante mille, se vendaient maintenant sans peine deux cents. Et là, dans son antre clandestin, Predonzani travaillait, une toile après l’autre, en antidatant bien entendu. Un mois plus tard – sa barbe était assez fournie – Predonzani se risqua à sortir, se faisant passer pour le frère arrivé d’Afrique du Sud. Il avait mis des lunettes, et imitait un accent exotique. C’est fou ce qu’il lui ressemble, disaient les gens. Par curiosité, lors d’une de ses premières promenades après sa claustration, il poussa jusqu’au cimetière. Sur la grande dalle de marbre, dans le caveau de famille, un tailleur de pierre était en train de graver son nom avec la date de sa naissance et celle de sa mort. Il lui dit qu’il était le frère du défunt. Il ouvrit la serrure de la petite porte de bronze, descendit dans la crypte où les cercueils de ses parents étaient empilés l’un sur l’autre. Comme ils étaient nombreux ! Il y en avait un tout neuf, très beau. « Lucio Predonzani », lut-il sur la plaque de cuivre. Le couvercle était fixé par des vis. Avec une crainte obscure il frappa de ses doigts repliés sur un pan de la caisse. Le cercueil sonna creux. Heureusement ! Curieux. Au fur et à mesure que les visites d’Oscar Pradelli se faisaient plus fréquentes, Mathilde s’épanouissait, semblait rajeunir. Le deuil, c’est certain, lui allait bien. Predonzani observait sa métamorphose avec un sentiment mêlé de plaisir et d’appréhension. Un soir il se rendit compte qu’il la désirait, comme cela ne lui était plus arrivé depuis des années. Il désirait sa veuve. Quant à Pradelli, son assiduité n’était-elle pas intempestive ? Mais quand Predonzani le fit remarquer à Mathilde, elle réagit presque avec agressivité :

« Qu’est-ce qui te prend ? Pauvre Oscar. Ton unique véritable ami. Le seul qui te regrette sincèrement. Il se donne la peine de consoler ma solitude et tu le soupçonnes. Tu devrais avoir honte ! »

En attendant, l’exposition posthume fut organisée et remporta un magnifique succès. Elle rapporta, tous frais payés, cinq millions et demi. Après quoi l’oubli, avec une rapidité impressionnante, descendit sur Predonzani et son œuvre. Son nom était cité de plus en plus rarement dans les rubriques et dans les revues artistiques. Et bientôt il en disparut complètement. Avec une stupeur désolée il constatait que même sans Lucio Predonzani le monde continuait à tourner comme avant : le soleil se levait et se couchait comme avant, comme avant les domestiques secouaient leurs tapis le matin, les trains fonçaient, les gens mangeaient et s’amusaient, et la nuit les garçons et les filles s’embrassaient, debout, contre les grilles sombres du parc, comme avant. Jusqu’au jour où, revenant d’une promenade à la campagne, il reconnut, pendu dans l’antichambre, l’imperméable de son cher ami Oscar Pradelli. La maison était calme, étrangement intime et accueillante. Et, par là, des voix qui parlaient tout bas, des chuchotements, de tendres soupirs. Sur la pointe des pieds, il fit demi-tour jusqu’à la porte. Il sortit tout doucement et se dirigea vers le cimetière. C’était une douce soirée pluvieuse. Lorsqu’il se trouva devant la chapelle de famille, il regarda tout autour de lui. Il n’y avait pas âme qui vive. Alors il ouvrit le battant de bronze. Sans hâte, tandis que la nuit venait, lentement il enleva avec un canif les vis qui fermaient le cercueil tout neuf, son cercueil, celui de Lucio Predonzani. Il l’ouvrit, très calme, s’y étendit sur le dos, prenant la pose qu’il supposait devoir convenir aux défunts pour leur sommeil éternel. Il la trouva plus confortable qu’il ne l’avait prévu. Sans se troubler, il ramena tout doucement au-dessus de lui le couvercle. Lorsqu’il ne resta plus qu’une toute petite fente, il prêta l’oreille quelques instants, au cas où quelqu’un l’aurait appelé. Mais personne ne l’appelait. Alors il laissa retomber complètement le couvercle.

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